|
|
|

par Christos Yannaras
[ ] Quest-ce que lamour ? Plus quun type de sentiment auquel se réfère le comportement humain au plan moral, cest le langage de la Bible, cest-à-dire lexpression de lexpérience ecclésiale, qui nous donne une perspective totalement différente de linterprétation de lamour. Cest une perspective ontologique, comme on la nomme dans le langage de la théologie académique. Le terme amour définit avant tout un mode dexistence, et non pas un mode de comportement, ni une émotion, ni un sentiment individuel à légard des autres. Mais bien plutôt un véritable mode dexistence.
Le Nouveau Testament donne une définition de Dieu, par les paroles de saint Jean lEvangéliste : « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8). Déchiffrons cette phrase. « Dieu est Amour » signifie que lamour nest pas une qualité morale de Dieu. Ninterprétons pas lamour à propos des énergies divines, des actions de Dieu dans lhistoire. Lamour, cest bien la définition même de Dieu. Il précise exactement le mode dexistence de Dieu. Dieu existe comme amour. Cette phrase contient toute la théologie trinitaire, la théologie de la liberté. [ ]
Dieu nest pas une essence mais la réalité dune personne, de la personne du Père qui, librement, par sa volonté propre, pour exister, réalise son être, son essence, par la naissance du Christ et la procession du Saint-Esprit. Son mode dexistence, lAmour, est son choix perpétuel. Cest le triomphe de la liberté.
Nous apprenons lamour, non au travers de syllogismes, de réflexions, danalyse, mais par limitation de ce mode dexistence réalisé par Dieu. Nous essayons de réaliser le même mode dexistence. Certes, nous sommes des êtres créés, notre nature est limitée, nous avons besoin de ces syllogismes, de ces analyses, mais il nous faut apprendre continuellement que tout cela ne suffit pas pour nous donner la connaissance de la vérité de lamour. Il nous faut une voie, une pratique, réelle ; Saint Jean nous dit : « Celui qui naime pas na point connu Dieu, parce que Dieu est Amour ». Notre notion de Dieu relève-t-elle de lévidence ou de la compréhension ? Nous ne connaissons pas Dieu. Saint Jean le répète un peu plus tard en disant : « Celui qui dit quil aime Dieu, alors quil ne le connaît pas, mais naime pas son prochain, exprime une contradiction » (cf. 1 Jn 4,20). Saint Jean nous assure que nous ne connaissons pas Dieu. Nous essayons de connaître Dieu à travers lexpérience de notre amour pour nos prochains, nos frères, nos surs. « Si quelquun dit : "Jaime Dieu", mais éprouve de la haine pour son frère, alors cest un menteur. » Dieu nest pas le produit dune idéologie. Dieu nest pas une notion métaphysique. LÉglise a montré que la voie pour arriver à la connaissance de Dieu est celle dun amour réel, quotidien, continuel.
Saint Paul, dans la première épître aux Corinthiens, dit que lamour est plus grand que la foi (cf. 1 Co 13,13). En effet, la foi ne correspond pas à des convictions individuelles, des certitudes intellectuelles. Le terme de foi, dans lexpérience ecclésiale, conserve le sens premier du terme grec (pistis) qui signifie « confiance ». Jai confiance, je me donne à quelquun. Lamour est plus grand que cette confiance. La confiance, dune certaine façon, cest pour commencer. Lamour est un accomplissement qui na pas de limite.
Une autre phrase de saint Jean ma beaucoup impressionné : « Celui qui craint nest pas accompli dans lamour » (cf. 1 Jn 4,18). Nous aimons puisque lui nous a aimés le premier. La crainte est contraire à lamour. Cela signifie que la connaissance à laquelle nous arrivons à travers lamour a une qualité tout à fait différente de ce que saint Paul appelle science : « La science sera abolie, lamour restera » (cf. 1 Co 13,8-9). Lamour ne sépuise pas aux limites dune loi ou dobligations quune loi représente pour notre comportement. Cest pourquoi la crainte se trouve aux antipodes de lamour. Parce que lamour est la liberté de toute loi, de toute limitation de la vie comme relation, comme communion.
La différence entre la morale sociale ou la morale dans les différentes traditions spirituelles et religieuses, et la conception ecclésiale de lamour se trouve exactement dans la définition de Dieu comme Amour : la définition de lamour comme mode dexistence. Dans cette perspective, lamour représente aussi la définition de la personne, de notre réalité, de la réalité existentielle de Dieu à limage de qui nous sommes créés. La définition de la personne, cest lamour. Lamour présuppose une existence avec une conscience énergétique et, en même temps, une liberté qui se réalise dans la communion. Cest la différence quétablit la théologie orthodoxe entre la Personne et le personnalisme ou lhumanisme philosophique.
Il est très important de savoir de quoi nous parlons. LAmour, cest le Dieu incréé. De notre côté, nous sommes des êtres créés à limage de Dieu. A limage, cest-à-dire dans la dynamique davancer vers la ressemblance. Cela signifie, en schématisant, que vivre et réaliser lamour peut se réaliser à deux niveaux. Celui de lincréé, cest la réalité divine qui sidentifie avec lamour, avec la définition de Dieu comme amour ; et celui de notre nature créée à limage de Dieu. A limage signifie que nous avons la possibilité naturelle de réaliser lamour. Là réside la grande difficulté pour distinguer laspect naturel, créé, psychologique de lamour et la réalité dun mode dexistence auquel lÉglise nous appelle. [ ]
LÉglise essaie dindiquer en permanence comment discerner entre lamour naturel et lamour de lIncréé. Quest-ce que la communauté eucharistique, sinon un mode de vie réel, concret, réalisant une autre relation avec le monde et avec les autres, un autre mode dexistence qui se trouve aux antipodes de lindividualisme. Car tout ce qui est individuel représente, selon lexpérience de lÉglise, la mort. Tout ce qui est communion damour, communion de linfini, est lexistence libre de toute limitation de la corruption et de la mort. Très souvent, la résistance de notre nature créée nous oblige à rechercher des certitudes individuelles. Nous essayons déviter le risque de la relation, le risque daimer vraiment en sortant de nous-mêmes. Et ce glissement pour éviter le risque de la relation nous amène assez souvent à une sorte " dabsolutisation " de léducation, de la morale, de la protection de lautre. Ce nest pas lamour réalisé dans le mode dexistence eucharistique, ecclésial.
Le critère pour distinguer lamour ecclésial comme une dynamique vers la ressemblance à lamour divin, et pour discerner cet amour de lamour naturel, cest toujours et partout la priorité de la relation personnelle, la priorité de la liberté, le risque de la liberté. Nous vivons cette priorité de la relation personnelle à la place de lobjectivation de la loi dans leucharistie, à travers notre relation personnelle avec le Père du corps ecclésial, de la communauté ecclésiale, avec celui que nous appelons Père parce quil nous fait naître dans la nouvelle vie qui est le mode dexistence selon la vérité de lamour divin. Mais nous parlons dune relation qui produit la vie. Cest très différent dune relation qui sépuise à la protection de chaque individu par le risque de sa propre responsabilité, de la propre liberté. [ ]
Nous sommes appelés à réaliser, à travers et par les énergies de notre nature, pendant notre vie terrestre, le mode dexistence de lincréé. Nous sommes appelés à dépasser le mode dexistence pas la nature : ce serait une autre illusion. Nous ne pouvons pas dépasser la nature, sortir de la nature. Mais avec les possibilités, les capacités, les énergies de notre nature créée, nous sommes appelés à réaliser le mode dexistence du non créé.
Lamour est un don de Dieu fait à notre nature. Saint Maxime le Confesseur parle dune (agapetike dpsnamis), dune force damour qui est dans notre nature. Cest une capacité de notre nature mais elle ne suffit pas pour entrer dans la vie qui peut vaincre la mort. Appartenir à lÉglise, ce nest pas pour améliorer notre caractère ou vivre des sentiments plus élevés. Nous appartenons à lÉglise parce que nous voulons constater que, à travers la mort, on peut vaincre la mort. Si on cherche cela, il faut dépasser le niveau naturel de lamour pour arriver à réaliser lamour selon le mode dexistence du Dieu trinitaire.
Pour autant, lÉglise, à travers lexpérience ecclésiale, ne méprise pas ce qui est naturel, au contraire. Lamour naturel comme force de notre nature, comme le définit saint Maxime le Confesseur, est très positif : cest le noyau autour duquel notre personnalité se constitue, cet élan dynamique vers lautre, cet élan de la référence vers lautre. Cest laxe qui constitue notre hypostase individuelle, personnelle. On ne saurait donc pas mépriser cela. On ne peut mépriser toutes les conséquences physiques de cette puissance. On ne méprise pas léros, toutes ces expressions de lamour naturel, mais en même temps, il ne faut pas confondre ces deux niveaux. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel avec le mode dexistence qui nous libère du naturel. Cest un exercice très difficile. Et je crois quil faut considérer en priorité lillusion que nous avons très souvent de vivre au niveau du mode dexistence ecclésiale alors que nous sommes encore dans le cadre du naturel, et que nous remplaçons la nature par des illusions ou des convictions intellectuelles. [ ]
Contacts, Vol. 49, No. 180, 1997.
Amour divin - Amour humain : Introduction
Début de la Page
Page d'Accueil
Dernière mise à jour : 01-09-06.