Participants à la nature divine - Le croyant orthodoxe et la Sainte Communion

par Mgr Séraphim (Storheim)
évêque d'Ottawa et du Canada
(Église orthodoxe en Amérique)

L'hospitalité d'Abraham ou la Sainte Trinité de Roublev

 


INTRODUCTION

LA SAINTE COMMUNION : SES FONDEMENTS THÉOLOGIQUES

ORTHODOXIE ET ORTHOPRAXIE

BIBLIOGRAPHIE


INTRODUCTION

...Car il s’agit de notre relation avec le Christ, être amoureux du Christ, être uni au Christ, se trouver dans le Christ, vivre dans le Christ, c’est de tout cela qu’il s’agit...

... Nous ne pouvons pas participer à la Sainte Communion de notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus Christ, et ensuite poursuivre notre vie comme si rien ne s’était passé.

La publication qui suit, portant sur la Sainte Communion dans l’Église orthodoxe, est basée sur deux conférences données par Monseigneur Séraphim (Storheim), évêque d’Ottawa et du Canada, Église orthodoxe en Amérique, dans le cadre d’une série de conférences érudites, " Fenêtres sur l’Est " tenues en février 1995 au Collège Saint Thomas More de l’Université de la Saskatchewan. Commanditées par les paroisses chrétiennes orientales de Saskatoon et le Collège Saint Thomas More, deux soirées ont porté sur le thème " La place centrale de la Table du Seigneur : Perspectives eucharistiques ". Les conférenciers invités pour la série de 1995 étaient Monseigneur Nicolas (Samra), évêque de l’Église catholique Melchite de Newton et de la région du Midwest (États-Unis), et Monseigneur Séraphim.

Les communications de Monseigneur Séraphim étaient intitulées " Participants à la nature divine : Considérations théologiques orthodoxes de la Sainte Communion ", et " La Sainte Communion à travers les siècles dans l’Église d’Orient ".

Ces textes sont reproduits ici avec la permission expresse du Collège Saint Thomas More et avec la bénédiction de Monseigneur Séraphim.


LA SAINTE COMMUNION :

SES FONDEMENTS THÉOLOGIQUES

J’entreprends cette " considération orthodoxe de la Sainte Communion " par des considérations théologiques. Cela peut sembler étrange, mais il ne saurait en être autrement, puisqu’un fondement théologique est nécessaire pour comprendre la manière dont les Orthodoxes s’approchent comme il le faut de la Sainte Communion, ou même leur comportement, que d’aucuns considèrent comme un mystère en soi.

Au cours de mes réflexions, je ferai mention de paroles des Pères de l’Église. Ces Pères sont les personnes dont les paroles, les sermons, les réponses et les traités aident à façonner notre compréhension de la Sainte Communion et de tous les autres aspects de notre vie d’Orthodoxes.

Certains des Pères ont vécu il y a longtemps, surtout ceux auxquels nous reconnaissons la plus grande autorité, tels saint Basile le Grand, saint Jean Chrysostome et saint Jean Damascène. D’autres Pères de l’Église primitive vivaient au désert. Il y a aussi des Pères plus récents. J’ajouterai ici que, même si l’on associe presque automatiquement ce terme de " Pères " à la période des Cappadociens, par exemple, en le limitant aux personnages de cette époque, en fait le terme s’applique à des personnes significatives de tous les temps, et même d’aujourd’hui. De même que le temps des miracles n’est pas révolu, le temps des Pères n’est pas passé. Et pour vous garder en alerte, certains des Pères sont des Mères !

Autre facteur important à noter, si l’on cherche dans les index des écrits patristiques des références à la Sainte Communion ou à l’Eucharistie, elles sont étonnamment limitées. Il y a de bonnes raisons à cela : jamais dans l’histoire de l’Église orthodoxe n’a-t-on envisagé cette question séparément de la totalité de la vie et de l’expérience du chrétien orthodoxe. Elle fait partie d’un tout complètement interdépendant et interrelié ; elle ne peut en être extraite aux fins d’une étude indépendante et d’une analyse isolée.

Un exemple concret de ce que je veux dire se trouve dans l’introduction d’un livre que je viens de lire, Holy Women of Russia. L’auteur, Brenda Meehan, écrit :

J’ai eu beaucoup de difficultés à écrire ce livre et je suis maintenant convaincue que c’est parce que les femmes dont je parle - des femmes dynamiques, spirituellement intenses - n’aimaient pas ma première manière de raconter leur histoire, que j’intégrais à une analyse sèche et érudite du développement des communautés religieuses féminines dans la Russie du dix-neuvième siècle. J’avais l’intention d’analyser en chapitres méthodiques divers aspects de ces communautés, dont leurs origines, le profil statistique de leurs fondateurs, leurs ressources économiques et leurs structures institutionnelles, les caractéristiques socio-économiques de leurs membres et leur signification culturelle dans la Russie pré-révolutionnaire, mais ces femmes ont crevé les pages, refusant d’être enfermées dans mes chapitres bien définis et dans un cadre qui mettait l’accent sur le socio-historique au détriment du spirituel.

Dans ce contexte, je m’empresse d’ajouter " et aux dépens du personnel ". De nos jours, le mot " spirituel " est parfois associé à une attitude distante, isolée, détachée. Mais le mot " personnel " exige une relation. Une relation au niveau de l’être même - précisément ce dont il est question dans notre perception de la signification de la communion.

Je terminerai mon introduction en puisant un peu dans mes souvenirs, comme il convient à un homme de mon âge. Il y a environ trente ans que je suis venu à Saskatoon pour la première fois, au milieu de l’hiver, avec la chorale mixte de l’Université de l’Alberta ; de cette visite je retiens l’expérience du froid glacial de février que compensait l’hospitalité des gens de Saskatoon. À cette époque, suivant le cours ordinaire de la vie étudiante, entre de longues réflexions sur le sens de la vie dans divers cafés, je suivais des cours de philosophie et j’étudiais notamment la métaphysique.

Parcourant la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin, nous avons passé en revue les preuves de l’existence de Dieu. Malgré la difficulté de l’expérience, je suis très heureux de l’avoir faite, parce que ces arguments se sont révélés très utiles dans beaucoup de discussions que j’ai eues depuis avec des coeurs qui s’interrogent.

Cependant, notre professeur insistait patiemment sur une attrape que saint Thomas lui-même avait comprise : le bond de la foi. Avec son humour irlandais, il nous apprenait que même si on peut en arriver par la raison à une acceptation logique de l’existence de Dieu, cela en soi ne suffit pas. Le bond de la foi doit se produire avant que ce qu’on appelle la " croyance " puisse être atteinte.

La croyance est une forme de confiance - comme celle que l’on place dans une chaise ou une table lorsqu’on s’assoit ou s’appuie dessus. (En passant, veillez à ne pas être vus assis sur une table dans les cercles orthodoxes ! Les Orthodoxes ont un respect particulier pour les tables, pour une raison sur laquelle je reviendrai.) En tous cas, c’est le bond de la foi qui permet d’avoir cette confiance en l’existence de Dieu. Et au-delà de cette confiance, il y a la relation.

La philosophie est un instrument utile, mais ce n’est pas la théologie et le sujet qui nous occupe est la compréhension théologique orthodoxe de la Sainte Communion. Si nous utilisons le mot " théologie " comme s’il s’agissait d’une certaine forme de philosophie, nous aurons du mal à comprendre la perspective orthodoxe.

Nous devons prendre quelques instants pour rappeler ce qu’est la théologie. Le mot théologie signifie parler de Dieu, mais cela ne veut pas dire qu’on puisse prendre un ensemble, n’importe quel ensemble de propositions au sujet de Dieu et ensuite commencer à en débattre, ou même les ajuster à notre guise.

La théologie découle d’une expérience de Dieu. Elle n’est pas seulement le résultat de mon expérience de Dieu. Elle est le résultat de notre expérience de Dieu - et pas seulement le résultat de notre expérience immédiate ou de celle des gens actuellement réunis à Saskatoon - mais l’expérience commune de tous ceux qui L’ont rencontré. Plus précisément, la théologie orthodoxe chrétienne est le reflet d’une expérience de Dieu partagée dans la communion au cours des deux mille dernières années et même avant.

Un théologien n’est pas nécessairement quelqu’un qui sait beaucoup de choses au sujet de Dieu - au sujet de l’histoire, des conciles, des débats, des arguments, de l’ecclésiologie, de la sotériologie, de la tradition biblique, des traductions, de l’herméneutique et ainsi de suite. Par-dessus tout, un théologien n’est pas quelqu’un d’original ! Un théologien est quelqu’un qui a eu une expérience de Dieu et qui, suivant l’exhortation de la première épître de Pierre (3, 15), est " prêt à justifier son espérance devant quiconque lui en demande compte ". L’authentification de cette expérience et cette justification se trouve dans sa conformité à l’expérience partagée par les chrétiens orthodoxes en tous temps et en tous lieux.

En d’autres mots, et citant le passage biblique préféré d’un saint homme luthérien, qui me l’a répété bien des fois dans ma jeunesse : " Jésus Christ est le même hier et aujourd’hui, et il le sera à jamais " (Hébreux, 13, 8). Et même cette compréhension de la stabilité de la divinité n’est en rien neuve, puisque nous la retrouvons lorsque Dieu s’est révélé Lui-même à Moïse pour la première fois sur le Mont Sinaï dans Exode 3, 6 : " Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ".

Ce fondement théologique étant acquis, nous pouvons commencer à discuter de la perception orthodoxe de la Sainte Communion et de ses résultats. Et je voudrais commencer en signalant l’une des différences les plus frappantes entre l’Orient et l’Occident dans leur expérience chrétienne.

Les Orthodoxes, dans ce qu’on appelle l’Orient, ont toujours donné la Sainte Communion aux bébés, en fait dès le baptême. En Occident, depuis des siècles, la communion a été reportée jusqu’à un " âge de raison " diversement fixé, selon l’exigence longtemps soutenue qu’une personne doit connaître et comprendre ce qui est reçu.

Pour les Orthodoxes, il n’y a pas et il n’y a jamais eu une telle exigence. Aucune distinction n’est faite dans la capacité de raisonner, de percevoir ce qui se passe, car nous avons donné, nous donnons et nous donnerons la Sainte Communion non seulement aux bébés, mais à tous ceux qui sont incapables pour diverses raisons de comprendre quoi que ce soit, aux personnes dans le coma, et ainsi de suite. Par ailleurs, chez ces mêmes Orthodoxes, il y en a beaucoup qui ne reçoivent pas et qui n’ont pas reçu fréquemment la Sainte Communion, et cela sur la base d’une conscience aiguë des effets empoisonnants du péché.

Chaque matin, vers le début de Matines, nous chantons le refrain : " Le Seigneur Dieu nous est apparu ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ". Dans cette phrase on trouve le fondement de la perspective théologique orthodoxe et les éléments fondamentaux de notre compréhension de la Sainte Communion. Et puisque nous y sommes, j’ajouterai que nous trouvons là nos véritables racines : dans nos antécédents sémitiques, judaïques, moyen-orientaux, interprétés à travers l’hellénisme.

Dès l’origine, à l’initiative de Celui qui est la Source de toute existence, le Créateur Se révèle au créé. Nous le voyons au début de la Genèse. Quelle que soit la façon dont nous choisissons de prendre les détails, le fondement de la Genèse se trouve dans la révélation que Dieu fait de Lui-même à l’humanité, Sa création. Il marche et il parle avec l’humanité avant la Chute et, oui, même par la suite.

Mais il y a un détail intéressant que nous pouvons remarquer dans le récit de la création, un détail qui n’est pas là pour rien. Dans Genèse 1, 26 nous lisons : " Dieu dit : " Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance... " La même formulation revient au chapitre 11, verset 7, de la Genèse, où Dieu interrompt l’oeuvre de notre orgueil : " Allons, descendons, et là confondons leur langage... " Et un peu plus loin, au chapitre 18, nous avons l’apparition bien connue de Dieu au chêne de Mambré. Ici, le Seigneur parle au singulier, mais il est représenté visiblement sous la forme de trois hommes ou de trois anges durant la rencontre avec Abraham, et ensuite sous la forme de deux anges pour la rencontre avec Lot dans Genèse 19.

Dieu Se révèle comme Communauté d’Existence, non seulement par l’utilisation du pluriel mais aussi sous forme visible à la fois dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau Testament. Dans ce dernier, c’est plus particulièrement le cas au moment du baptême de Notre Seigneur, quand, comme nous l’entendons dans l’Évangile selon saint Marc (1, 10-11) : " Et aussitôt, remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix vint des cieux : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur.’ " De plus, Dieu se révèle non pas comme une simple communauté d’existence abstraite, mais comme une Communauté de Personnes avec laquelle il y a interaction et interrelation.

Mais cette interaction et cette interrelation dont saint Augustin et tous les Pères attestent qu’elles sont fondées sur l’amour, ne sont pas enfermées en elles-mêmes. Elles s’étendent, elles créent la vie et invitent les créatures à une relation avec le Créateur.

La vie de la Sainte Trinité engendre la vie dans l’amour, puis entretient une relation semblablement aimante et personnelle avec la créature. Ainsi Dieu Se révèle à nous, et comme Seigneur, il entend que cette révélation conduise à la " relation ". Cette " relation " est, en fait, communion. Et cette communion est la communion de l’amour : la communion de l’amour vivifiant qui invite à l’imitation. Les êtres humains imiteront l’amour désintéressé, vivifiant de Dieu, dans une obéissance motivée par cet amour même.

C’est pour cette raison que nous répétons les grands moments de cette révélation aux moments liturgiques plus importants. Dans l’anaphore de saint Basile le Grand, par exemple, nous participons à cette répétition de la révélation historique, de même que lors du baptême et de la grande bénédiction des eaux à la Théophanie. Dieu se révèle à nous dans la création, à Mambré, à la Mer Rouge, au Sinaï, dans les Juges et les Prophètes, dans les saintes personnes de tous les âges, et ensuite dans le point culminant de l’Incarnation de notre Seigneur, Dieu et Sauveur, Jésus Christ, le Verbe de Dieu qui prend chair, et la Descente de l’Esprit Saint.

Tout cela revient à dire qu’en célébrant la Divine Liturgie, nous amenons dans le moment présent toutes les actions salvatrices passées de la Sainte Trinité. Et cela ne s’arrête pas là. Nous y amenons non seulement les actions salvatrices passées du Seigneur mais aussi les actions futures, y compris une commémoration du Second Avènement.

La raison pour laquelle nous célébrons tous ces événements passés, présents et futurs c’est que nous y participons et que nous avons une relation personnelle avec eux. Et cette relation personnelle avec la Sainte Trinité et avec toutes les actions salvatrices de l’histoire n’est pas, comme on pourrait le penser, un simple aspect de notre existence, quelque chose que nous faisons comme partie de tout le reste de ce que nous sommes. Cette relation personnelle se joue au niveau même de notre être. C’est la substance, le fondement de ce que nous sommes ; car ce que nous sommes vraiment comme personnes ne peut être découvert que dans la relation avec Celui Qui nous a créé.

Plus notre identification à Dieu est profonde - plus nous vivons de Son amour, plus nous L’imitons - plus nous sommes vraiment nous-mêmes, parce que nous nous approchons approximativement de ce pourquoi Dieu nous a créés. Plus nous insistons pour vivre comme nous l’entendons et négligeons notre communion avec Dieu en vivant notre vie, plus nous défigurons ce que nous devrions être et devenons des parodies de ce que nous sommes vraiment.

Quand nous parlons de ces sujets, il faut dire que si l’on tente de comprendre la théologie orthodoxe de la Sainte Communion, on doit constamment prendre en considération le Mystère du Corps du Christ comme le décrit l’Apôtre Paul dans 1 Corinthiens 12 et suivants. En même temps, il faut rappeler le véritable but de l’assemblée eucharistique, comme le Père Alexandre Schmemann le souligne au début de son livre, L’Eucharistie : Sacrement du Royaume, citant l’Apôtre Paul dans ses commentaires disciplinaires dans 1 Corinthiens 11, 18-33 :

" Lorsque vous vous réunissez en Église ", écrit l’apôtre Paul aux Corinthiens : pour lui, comme pour tout le christianisme primitif, ces termes ont trait non pas au temple, mais à la nature et au but de la réunion. L’on sait que le mot église, ecclésia, veut dire assemblée. Dans l’esprit des premiers chrétiens, " se réunir en Église ", c’est constituer une telle assemblée, dont le but est de manifester, de réaliser l’Église.

Cette assemblée est eucharistique : la célébration de la " cène du Seigneur ", de la " fraction du pain " en est la culmination et l’achèvement... Dès l’origine, cette unité trine apparaît donc avec évidence : l’Assemblée, l’Eucharistie, l’Église, ainsi qu’en témoigne unanimement, à la suite de saint Paul, la tradition ancienne.

Nous croyons que, par amour, pour nous rendre capables de rétablir la communion personnelle avec Dieu que nous avions nous-mêmes rejetée et brisée, le Verbe de Dieu s’est fait chair, a vécu, est mort de nos mains, est ressuscité en détruisant le pouvoir de Hadès, et est monté aux cieux. Il nous a laissé la Divine Liturgie de Son Corps et de Son Sang pour nous nourrir, et pour maintenir et accroître l’unité et l’identité entre nous et Lui.

À la lumière de ces faits et de tout ce qui a été présenté jusqu’ici, voici ce qu’ont écrit au sujet de la Sainte Communion certains de nos Pères :

I. Saint Jean Chrysostome dit dans son Homélie 24 sur 1 Corinthiens 10 :

...Ô bienheureux Paul... donnez-vous le titre de ‘coupe de bénédiction’ à cette coupe qui inspire la crainte, à cette coupe foudroyante ? Il répond oui, et l’expression n’est pas un mince titre. Car lorsque je dis qu’elle est une ‘bénédiction’, je veux dire action de grâces, et quand je dis qu’elle est action de grâces, je déploie tous les trésors de la bonté de Dieu et me rappelle à l’esprit ses puissants bienfaits... Je Lui rends grâces d’avoir libéré toute la race humaine de l’erreur. Étant loin, Il les a faits se rapprocher, de sorte que lorsqu’ils avaient perdu espoir, et se trouvaient sans Dieu dans le monde, Il les a constitués Ses propres frères et co-héritiers. Donc, quand nous nous approchons, et rendons grâces pour ces choses et toutes choses pareilles... nous communions non seulement en participant, mais aussi en étant unis...

Car qu’est-ce que le pain ? Le Corps du Christ. Et que deviennent ceux qui y participent ? Le Corps du Christ : pas un grand nombre de corps, mais un seul corps... de sorte que nous sommes unis entre nous et avec le Christ... " La multitude des croyants’ dit le texte ‘n’avait qu’un coeur et qu’une âme (Actes 4, 32) "... Il a apporté, comme on pourrait dire, une autre sorte de pâte et de levain, Sa propre chair - en fait la même par nature, mais libre du péché et pleine de vie - et il l’a donnée à tous pour qu’ils y participent de sorte que nous soyons mêlés de vie et d’éternité au moyen de cette table.

J’ajouterai ici en parenthèse que saint Jean, quand il utilise le mot " mêlés ", ne suggère pas que nous soyons unis comme dans une ouate ni que nous soyons mêlés dans une quelconque vie indistincte. Il dit que tout en étant unis à la vie, la Source de la Vie, c’est-à-dire Dieu, nous demeurons les personnes spécifiques, les créations uniques que nous sommes.

II. Et de nouveau saint Jean Chrysostome dit dans l’Homélie 3 sur Éphésiens 1 :

Voilà, je vous prie instamment, une table royale est mise devant vous, des anges servent à la table, le Roi Lui-même est là et vous tenez-vous debout, bouche ouverte ? Vos vêtements sont-ils salis et pourtant vous n’en tenez aucun compte ? Ou êtes-vous propre ? Alors prosternez-vous et participez... Vous avez chanté des hymnes avec les autres ; vous vous êtes déclaré être du nombre de ceux qui sont dignes en ne partant pas avec ceux qui sont indignes.

Pourquoi rester et pourtant ne pas participer à la table ? Vous direz, je suis indigne. Alors êtes-vous également indigne de la communion que vous avez eue dans la prière ? Car ce n’est pas seulement au moyen des offrandes, mais aussi au moyen de ces cantiques, que l’Esprit descend de partout. Pour éviter que je sois le moyen d’accroître votre condamnation, je vous prie instamment de ne pas hésiter à venir, mais de vous rendre digne à la fois d’être présent, et d’approcher... Et quel est donc notre espoir de salut ? Nous ne pouvons blâmer notre faiblesse ; nous ne pouvons accuser notre nature. C’est l’indolence et rien d’autre qui nous rend indignes.

III. Et encore saint Jean Chrysostome dit dans Homélies 29 et 30 sur 2 Corinthiens 13 :

Nous sommes le temple du Christ ; nous embrassons le porche et l’entrée du temple quand nous nous embrassons les uns les autres... Et par ces entrées et ces portes le Christ est à la fois entré en nous et entre effectivement, chaque fois que nous communions. Vous qui participez aux mystères, comprenez ce que je dis : car ce n’est pas d’une manière commune que vos lèvres sont honorées lorsqu’elles reçoivent le Corps du Seigneur. C’est principalement pour cette raison que nous nous embrassons.

IV. Saint Cyprien de Carthage dit dans son Commentaire sur le Notre Père :

" Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ". Ces paroles peuvent être prises spirituellement ou littéralement, parce que dans le plan divin, les deux lectures sont utiles à votre salut.

Le pain de vie est le Christ ; maintenant il ne s’agit pas du pain de tout le monde, mais c’est le nôtre... Nous l’appelons " notre pain " parce que le Christ est le pain de ceux qui participent à Son Corps. Et nous demandons que ce pain nous soit donné tous les jours, à moins que nous, qui vivons dans le Christ et recevons l’Eucharistie tous les jours comme nourriture de salut, soyons séparés de Son Corps par quelque péché grave qui nous interdit la Communion et ainsi nous prive de notre pain céleste.

V. Dans ses Conférences sur les sacrements, saint Cyrille de Jérusalem dit :

... En pleine assurance, participons au Corps et au Sang du Christ, car sous forme de pain vous est donné Son Corps, et sous forme de vin Son Sang, afin que vous, en participant au Corps et au Sang du Christ, puissiez être fait du même corps et du même sang que Lui. Car c’est ainsi que nous en venons à porter le Christ en nous... c’est ainsi que, selon le bienheureux Pierre, nous en venons à participer à la nature divine (2 Pierre 1, 4).

Le Christ à une certaine occasion où il parlait avec les Juifs a dit : ‘Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous (Saint Jean 6,53)’... En conséquence, contemplez le pain et le vin non pas comme de simples éléments, car ils sont, selon la déclaration du Seigneur, le Corps et le Sang du Christ... Que votre fondement soit la foi.

VI. Saint Hésychius de Jérusalem dit dans ses textes sur la Sobriété et la Prière :

Chaque fois que nous les indignes sommes considérés dignes d’être admis, avec crainte et tremblement, aux Mystères divins et sans taches du Christ, notre Dieu et notre Roi, montrons d’autant plus de sobriété, de vigilance d’esprit et d’attention stricte, pour que nos péchés et nos souillures petits et grands puissent être détruits par le Divin Feu, c’est-à-dire le Corps de Notre Seigneur Jésus Christ.

Car quand il pénètre en nous, il chasse tout de suite de nos coeurs les esprits malins et détruit nos péchés passés et l’esprit reste vidé de l’agitation importune des pensées mauvaises. Si, après cela, nous gardons strictement notre esprit et nous tenons à la porte du coeur, chaque fois que nous sommes de nouveau considérés dignes, le Saint Divin Corps éclairera de plus en plus l’esprit et le fera briller comme une étoile...

VII. Dans ses Chapitres éthiques, saint Siméon le Nouveau Théologien dit :

Tout comme Ève a été prise à même la chair et les os d’Adam pour que les deux forment une seule chair, de même le Christ, en Se donnant à nous dans la communion, nous donne Sa propre chair et Ses propres os. Voilà en effet ce qu’Il nous donne à manger. Par la communion Il nous unit à Lui.

Tous ceux qui croient au Christ tiennent de Lui dans l’Esprit de Dieu, et forment un seul corps... Uni à Lui de cette manière spirituelle, chacun d’entre nous formera un seul esprit avec Lui, et de même un seul corps, puisque corporellement nous mangeons Son corps et nous buvons Son sang... Je dis un, pas selon la personne mais selon la nature de la divinité et de l’humanité ; selon la divine nature, puisque nous aussi nous devenons dieu par adoption...

De toute éternité, [Dieu] a prédéterminé que ceux qui croient en Lui et sont baptisés en Son nom (le nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit), et mangent la chair sans tache de Son Fils, et boivent Son précieux Sang, seraient ainsi justifiés c’est-à-dire glorifiés, et deviendraient participants à la vie éternelle...

Si vous voulez savoir si je dis la vérité, devenez saints en pratiquant les commandements de Dieu, et ensuite participez aux Saints Mystères. Alors vous comprendrez toute la portée de cet énoncé.

VIII. Dans La Vie en Christ, saint Nicolas Cabasilas écrit :

Mais quand le Christ habite en nous, que faut-il de plus, ou quel bienfait nous échappe ? Quand nous habitons dans le Christ, que désirerons-nous de plus ?... Quelle bonne chose manque à ceux qui sont dans un tel état ? Qu’ont à faire avec le malin ceux qui sont entrés dans une telle clarté ? Quel mal peut soutenir une telle abondance de bien ? Quoi du malin peut continuer à être présent ou à entrer de l’extérieur quand le Christ est si évidemment avec nous, nous pénètre et nous entoure complètement ?

Seule parmi les rites sacrés, l’Eucharistie fournit la perfection aux autres Mystères... Ce Mystère est si parfait, il surpasse de si loin chaque autre rite sacré, qu’il conduit au sommet même des bonnes choses. Voici également le but final de chaque entreprise humaine. Car en lui nous obtenons Dieu Lui-même et nous sommes unis à Dieu dans la plus parfaite union ; car quel attachement peut être plus complet que de devenir un seul esprit avec Dieu ?

Mais à cause de notre égoïsme nous reculons devant notre appel à la parfaite communion. Nous nous contentons de substituts et d’alternatives limités, au rabais et même sombres. Saint Nicolas (Vélimirovitch), dans ses Prières sur le lac, dit :

[Mon âme], repens-toi de tes désirs ardents de ce monde et de tout ce qui est dans ce monde. Car le monde est le cimetière de tes ancêtres qui t’attend la bouche ouverte. Un peu de temps encore et tu seras ancêtre ; tu auras un vif désir d’entendre le mot " repentir " mais tu ne l’entendras pas.

Ponce Pilate a demandé au Seigneur, " Qu’est-ce que la vérité ? " (Jean 18, 35) Il a posé la mauvaise question, parce que la vérité n’est pas un quoi mais un Qui. Très souvent, en essayant de comprendre les Mystères de Dieu, nous tombons dans le même piège en posant les mauvaises questions. Et si nous osons penser que nous pourrons un jour comprendre complètement les Mystères de Dieu, et plus particulièrement le Mystère de l’Eucharistie, nous ne ferons rien d’autre que poser les mauvaises questions.

J’espère que nous commençons à voir que dans la compréhension orthodoxe du Mystère de la Communion, tout est inter-relié. Tout et tout le monde sont liés et s’influencent réciproquement.

Cela est si vrai que, si on nous demandait " Combien y a-t-il de sacrements ? " notre réponse sera " Dieu seul le sait ". Il y en a un seul ou une multitude. Tous les sacrements que nous distinguons communément sont, en fait, étroitement liés les uns aux autres, tous tricotés ensemble de manière à être inséparables, même si ce sont des actes distincts. Et puisque chaque fois Dieu nous confère la grâce, nous percevons cet événement comme un sacrement (y compris les saints baisers que décrit saint Jean Chrysostome). Tous les sacrements reflètent la vie de la Sainte Trinité, et nous voilà revenus là où nous avions commencé.

C’est l’évêque, comme principal célébrant de chaque Liturgie eucharistique de son diocèse, qui réunit en sa personne la perpétuation de la Tradition du Christ, la véritable foi en la Sainte Trinité. Au moment de sa consécration, il se fait poser les questions suivantes par l’évêque consécrateur :

Métropolite : Quelle est ta foi ?

Et le futur évêque récite le symbole de foi :

Le futur évêque :

Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes choses visibles et invisibles.

Et en un Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, engendré du Père avant tous les siècles. Lumière de Lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré, non créé, consubstantiel au Père, par qui tout a été fait. Qui, pour nous autres hommes, et pour notre salut, est descendu des cieux, et s’est incarné du Saint Esprit et de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Qui a été crucifié pour nous sous ponce Pilate, a souffert et a été enseveli. Qui est ressuscité le troisième jour selon les Écritures. Qui est monté aux cieux et est assis a la droite du Père. Et qui reviendra avec gloire juger les vivants et les morts et dont le royaume n’aura pas de fin.

Et au Saint Esprit, Seigneur, le Vivificateur, qui procède du Père, qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils, qui a parlé par les prophètes.

En l’Église, une, sainte, catholique et apostolique.

Je confesse un seul baptême pour la rémission des péchés, j’attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir.

Voilà le Symbole de Nicée que nous réaffirmons tous les jours, et que nous confessons depuis notre baptême. L’évêque consécrateur le bénit avec la grâce de la Sainte Trinité. Ensuite, pour plus de lumière, le futur évêque est appelé à parler avec plus de détails de sa foi trinitaire et christologique et il répond :

Et le futur évêque lit tout haut la seconde confession de foi comme suit :

Futur évêque :

Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et des invisibles, sans commencement, inengendré et sans cause, principe naturel et origine du Fils et de l’Esprit.

Je crois aussi en son Fils unique engendré de lui sans changement et hors du temps, à lui consubstantiel, par qui tout a été fait.

Je crois aussi en l’Esprit Saint qui procède du Père lui-même et qui est glorifié avec lui comme coéternel, assis sur le même trône, consubstantiel, égal en gloire et artisan de la création.

Je crois que l’un de cette même supersubstantielle et vivifiante Trinité, le Verbe Fils unique, est descendu des cieux pour nous autres hommes et pour notre salut ; qu’il s’est incarné du Saint Esprit et qu’il s’est fait homme, c’est-à-dire qu’il est devenu homme parfait tout en restant Dieu, sans rien changer de la substance divine par sa communion avec la chair et sans rien en aliéner ; mais que, sans aucune modification, il a assumé l’homme ; que c’est en lui qu’il a supporté la souffrance et la croix, bien que libre de toute souffrance selon sa nature divine ; qu’il est ressuscité d’entre les morts le troisième jour et que, monté aux cieux, il est assis à la droite de Dieu son Père.

Je confesse aussi l’unique hypostase du Verbe incarné ; je crois et je proclame un seul et même Christ, qui depuis son incarnation a deux volontés et deux natures et qui garde les propriétés dans lesquelles et par lesquelles il existe. Et j’invoque encore deux volontés, chacune des deux natures conservant sa propre volonté et sa propre énergie.

Je crois aussi, sur Dieu et sur les choses divines, aux traditions et aux explications de la seule Église catholique et apostolique qui ont été reçus de Dieu et d’hommes de Dieu. Je rends encore un culte relatif, non de latrie, aux icônes du Christ lui-même, de la très sainte Mère de Dieu et de tous les saints et je rapporte aux prototypes la vénération qui leur est accordée. Tous ceux qui ne pensent pas ainsi et ont d’autres opinions je les rejette. Quant à Notre Dame la Mère de Dieu, je confesse et je proclame qu’elle a formellement et véritablement engendré dans la chair l’un de la sainte Trinité, le Christ notre Dieu. Puisse-t-elle être mon secours, ma protection, mon refuge, tous les jours de ma vie. Amen.

Voilà le fondement de ce que croient les chrétiens orthodoxes en tous temps et en tous lieux. Au surplus, c’est là le fondement de la foi qui imprègne toute notre vie. Il participe à notre assemblée comme Église, il sous-tend notre manifestation comme Corps du Christ. Il pénètre notre action de grâces et notre offrande de nous-mêmes et tout notre être. Il se confond avec notre commémoration des vivants, des morts, des saints, avec les actions salvatrices de Dieu, avec notre participation à la Sainte Communion. Il affecte profondément chaque aspect de notre vie quand nous sortons rencontrer des gens et faire face à des événements qui mettront à l’épreuve notre relation avec le Christ.

Car dans tout cela il s’agit de notre relation avec le Christ, d’être amoureux du Christ, d’être un avec le Christ, de se trouver dans le Christ, d’être vivant dans le Christ. C’est, comme l’indiquent ces grandes phrases tirées de la Divine Liturgie : " Nous t’offrons ce qui est à toi, le tenant de toi, en tout et pour tout ". Ce " tout " ne désigne pas seulement les gens qui assistent à l’office, mais chaque personne et chaque chose.

Et encore, quand nous arrivons à la fin de notre commémoration des morts et des vivants, nous prions pour notre évêque, demandant au Seigneur de le protéger en toutes choses, et de le rendre capable de " dispenser correctement la parole de Votre vérité ". Et les fidèles répondent : " Et de tous et de tout ", révélant l’unité interdépendante des fidèles et de l’évêque, de l’assemblée et de toute la création.


 La Communion des Apôtres - Léonide OuspenskyLa Communion des Apôtres - Léonide Ouspensky

La Communion des Apôtres
(icônes de Léonide Ouspensky)


ORTHODOXIE ET ORTHOPRAXIE

Pour approfondir notre compréhension du sacrement de la Sainte Communion, nous devons aussi considérer les aspects pratiques et historiques de la participation eucharistique dans l’Église. Premièrement, regardons la Sainte Communion à la lumière des documents de l’Église primitive. Les Canons des Saints Apôtres, bien qu’il ne soient pas exactement d’origine apostolique, dérivent de l’expérience de l’Église primitive ; les témoignages des temps sub-apostoliques peuvent aussi être acceptés. Et il faut souligner que l’influence des Canons sur la vie intérieure de l’Église reste présente jusqu’à ce jour.

Les Canons 8 et 9 relatifs à la Sainte Communion affirment :

Canon 8 :

Si un évêque, un presbytre ou un diacre, ou quiconque est sur la liste sacerdotale, quand l’offrande est faite, n’y participe pas, qu’il en déclare la cause ; et si elle est raisonnable, qu’il soit excusé ; mais s’il ne la déclare pas, qu’il soit excommunié comme cause d’offense au peuple, et occasionnant un doute contre celui qui offre, comme s’il n’avait pas fait l’offrande de manière appropriée.

Canon 9 :

Tous les fidèles qui entrent et écoutent les Écritures, mais ne restent pas pour les prières et la Sainte Communion, doivent être excommuniés, parce qu’ils créent du désordre dans l’Église.

Les sentiments évoqués ci-dessus ont été réitérés dans le Canon 2 du Synode d’Antioche en Syrie en l’an 341.

Ces canons ne signifient pas que l’Église primitive aimait à excommunier les gens, mais plutôt qu’on accordait beaucoup d’importance à la participation totale à l’Offrande Eucharistique, particulièrement le Jour du Seigneur. Il faut dire ici que l’excommunication mentionnée n’est pas du tout de nature permanente. Dans l’Église primitive, et dans l’Église Orthodoxe jusqu’à ce jour, si quelqu’un est excommunié pour quelque raison que ce soit, il s’agit d’un traitement médical temporaire d’une maladie spirituelle.

Dans les temps apostoliques, nous avons la preuve que certaines personnes pouvaient recevoir la Sainte Communion tous les jours. Au surplus, il y avait un sentiment très fort du besoin de recevoir la Sainte Communion du Corps et du Sang de notre Seigneur Dieu et Sauveur, Jésus Christ, tous les dimanches. Il est bien connu qu’en ces temps-là, quiconque s’absentait de la Liturgie sans bonne excuse trois dimanches de suite était excommunié pour avoir traité le Sacrement à la légère et le demeurait jusqu’à ce qu’il y ait repentir.

La participation à l’Eucharistie ne consistait pas et ne consiste toujours pas à recevoir la Sainte Communion. La réception comme telle fait partie du tout et ne peut être comprise sans le tout. Aux temps de l’Église primitive, même la Sainte Communion d’une personne malade incapable d’assister à la Liturgie était prise sérieusement comme partie du tout. Il était de coutume qu’un presbytre, ou plus souvent un diacre, porte la Sainte Communion aux malades immédiatement après la Liturgie du dimanche. En fait, ceci demeure la pratique régulière chez les Égyptiens qui, pour des raisons de sécurité, ne gardent pas la Communion en réserve.

Vous vous apprêtez peut-être à demander : partie de quel tout ? La première réponse est : partie de toute la Divine Liturgie. Mais cela ne peut être la réponse complète, parce que la Divine Liturgie n’est pas une fin en soi, et elle n’est d’aucune façon isolée.

La Divine Liturgie nous offre le plus grand exemple d’inclusion. Elle rend présentes toutes les actions salvatrices de Dieu. Elle nous fait participer à la Nature Divine. Elle inclut et touche tous les fidèles, passés, présents et futurs. Elle réalise le Corps du Christ au sens le plus plein du terme. Elle contient et rend possible le renouvellement de toute la création. Elle nous place dans le Royaume du Ciel, dans le paradis de Dieu. Elle concrétise le texte déjà cité de l’Apôtre Paul (1 Corinthiens 11, 18-33) : " Lorsque vous vous réunissez en Église... " - la réunion des croyants dans l’unité, dans l’ordre et dans l’amour pour recevoir dignement le Corps et le Sang du Christ.

On pourrait dire que tout cela semble bien en théorie, mais pour le Chrétien orthodoxe, il n’y a dans tout cela aucun sentiment d’abstraction ni de discontinuité avec ce qu’on appellerait la réalité pratique. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de division entre ce que nous croyons et ce que nous faisons : pour utiliser une expression à la mode ces temps-ci, l’Orthodoxie est inséparable de l’Orthopraxie.

Donc toute la vie d’un Chrétien orthodoxe doit être centrée sur l’Eucharistie, à la fois pour la préparer et pour s’en nourrir. Comme le dit saint Jean de Cronstadt, un saint du début du vingtième siècle, dans son ouvrage Ma vie en Christ :

Il faut la prière tant publique que privée pour mener une vie vraiment à l’image du Christ, et pour que la vie de l’Esprit ne s’éteigne pas en nous. Il est indispensable que nous assistions au service divin à l’Église avec foi, zèle et compréhension tout comme il est indispensable de fournir de l’huile ou du pouvoir à une lampe pour qu’elle éclaire et ne s’éteigne pas.

et,

Que nous inspire la Sainte Église en nous mettant dans la bouche pendant la prière, tant à la maison qu’à l’Église, des prières formulées non pas par une personne seule, mais par tous ensemble ? Elle nous inspire un amour mutuel constant, afin que nous nous aimions toujours les uns les autres comme nous-mêmes - afin que, imitant Dieu en trois Personnes, qui constitue la plus haute unité, nous soyons nous-mêmes une unité formée de la pluralité. " Afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous " (Jean 17, 21).

La prière commune de tous nous apprend aussi à partager les choses de la terre avec les autres, à partager nos besoins, de sorte que dans cette vie aussi nous puissions avoir toutes choses en commun comme étant un - c’est-à-dire que cet amour mutuel devrait être évident en tout, et que chacun d’entre nous devrait utiliser ses aptitudes pour le bien des autres, ne cachant pas son talent dans la terre, de manière à ne pas être égoïste et paresseux....

et,

Par sa Divine Liturgie, l’Église orthodoxe nous prépare à être citoyens du ciel... en nous donnant " tout ce qui concourt à la vie et à la piété " (1 Pierre 1, 13). C’est pourquoi il nous est absolument nécessaire de participer aux Offices divins avec intelligence et respect, sans contrainte, surtout les jours de fête, et de nous approcher des sacrements de pénitence et de la Sainte Communion. Mais ceux qui s’éloignent de l’Église et de sa Liturgie deviennent les victimes de toutes les passions et vont à leur perte.

et,

Si le Seigneur se donne à nous dans ses divins mystères, chaque jour, ne devrions nous pas sans défaut donner librement, gratuitement, les biens périssables, tels l’argent, la nourriture, les vêtements, à ceux qui nous les demandent ? Et comment pouvons-nous être en colère contre ceux qui mangent notre pain gratuitement, quand nous participons nous-mêmes gratuitement de la nourriture sans prix et immortelle du Corps et du Sang du Christ ?

Le caractère absolument central de la Divine Liturgie et ipso facto de la Sainte Communion et sa nécessité pour la vie du Chrétien orthodoxe sont soulignés en profondeur dans ces textes de saint Jean. Non seulement la liturgie nous unit-elle au Christ et les uns aux autres, mais elle rend possible la vie altruiste, aimante, à l’image du Christ, qui est l’expression de cette union, que l’Apôtre Paul décrit dans sa lettre aux Éphésiens, au chapitre deux.

Elle révèle aussi et rend présent le fait, comme le dit le même Apôtre dans sa lettre aux Philippiens, chapitre trois, que notre citoyenneté est au Ciel. Bien sûr, cela ne veut pas dire que chaque Chrétien orthodoxe est toujours conscient de tout cela. Loin de là. Mais le Chrétien orthodoxe, conscient de ses péchés, ressentira néanmoins tout cela en grande partie, presque d’instinct.

Comme le dit saint Augustin d’Hippone dans son Commentaire sur les Psaumes :

Il est vrai que beaucoup de gens s’approchent de l’autel que vous voyez ici de manière indigne et Dieu permet que ses sacrements soient profanés pendant un temps. Néanmoins, mes Frères, la Jérusalem céleste ressemblera-t-elle à ces murs visibles ? Pas du tout ; vous pouvez entrer avec les impies dans les murs de cette église, vous n’entrerez pas avec les impies dans le sein d’Abraham. Ne craignez donc rien : lavez vos mains pour qu’elles soient propres.

Non seulement la Sainte Communion est-elle l’objet de notre vie en Christ et la fin de notre vie, elle est aussi un moyen vers cette fin. Elle est cette nourriture spirituelle par laquelle il nous est possible d’espérer entrer dans le Royaume des Cieux.

De nouveau, saint Basile le Grand met devant nos yeux la norme adéquate, et en même temps révèle la pratique de l’Église du quatrième siècle (citation de sa Lettre No 93) :

La Communion et la participation au Saint Corps et au Sang du Christ quotidiennement est une pratique bonne et salutaire. Il [le Seigneur] dit clairement : " Celui qui mange ma Chair et boit mon Sang a la vie éternelle " (Jean 6, 54). Qui doute que de participer à la vie constamment donne vraiment une vie d’abondance ? Quant à moi, je communie quatre fois par semaine, le Jour du Seigneur, le mercredi, le vendredi et le samedi, et les autres jours s’il y a commémoration d’un martyr. Si, à des époques de persécution, des individus, sous cette contrainte, se donnent eux-mêmes la communion avec leurs propres mains, sans la présence d’un prêtre ou d’un ministre, cela ne présente pas de difficultés. En fait, il est inutile de le souligner, puisque la coutume établie depuis longtemps sanctionne cette pratique sous la pression des circonstances.

Tous les ermites du désert, où il n’y a pas de prêtre, gardent la communion chez eux et se la donnent eux-mêmes. Et à Alexandrie et en Égypte, c’est la règle générale que chaque laïque garde la communion dans sa propre maison.

Car une fois que le prêtre a complété le sacrifice, et qu’il a donné le sacrement, celui qui l’a reçu comme une portion entière est obligé de croire, en participant jour après jour, qu’il participe à juste titre et la reçoit de Celui qui l’a donnée. Même à l’Église, le prêtre donne une portion et le communiant la retient, avec plein pouvoir de faire ce qu’il veut, et la porte à sa bouche avec ses propres mains.

Et voici une citation de la Lettre No 53 de saint Cyprien de Carthage, que j’ai citée précédemment :

...Puisque l’Eucharistie a été instituée pour ce but précis, qu’elle puisse servir de sauvegarde aux communiants, il est nécessaire que nous armions ceux que nous voulons sauvegarder contre l’adversaire par la protection de l’abondance du Seigneur. Car comment leur apprenons-nous ou les provoquons-nous à verser leur sang pour confesser Son nom si nous refusons à ceux qui s’apprêtent à la guerre le Sang du Christ ? Ou comment les rendons-nous fermes pour la coupe du martyre si nous ne les admettons pas d’abord à boire, à l’Église, la coupe du Seigneur par le rite de la communion ?

Nous voyons ici, d’abord dans saint Basile, le sentiment puissant de l’importance extrême et du caractère central de la réception fréquente, voire quotidienne de la Sainte Communion. Et nous voyons aussi qu’à certains endroits les laïques pouvaient garder la Sainte Communion chez eux pour la recevoir tous les jours. En même temps, nous voyons que saint Cyprien a exactement la même attitude à l’égard de sa valeur, de sa nécessité extrême pour la vie des chrétiens, qu’on soit ou non en période de persécutions.

Mais dans ses paroles il donne un indice, tout comme saint Jean Chrysostome dans une citation antérieure, que ce ne sont pas tous les fidèles qui sont préparés de cette manière. Il y a toujours eu ceux qui sont la proie du péché et qui sont tentés de prendre à la légère la réception de la Sainte Communion et, par extension, leur participation à la communauté des fidèles.

Nous voyons l’Apôtre Paul réprimander ceux qui, à Corinthe, abusaient de la fête du sacrement en la transformant en pique-nique. Nous voyons saint Jean Chrysostome se plaignant que certains participent au Sacrement sans la révérence ou le respect requis. Et nous avons encore une autre citation de saint Martyrius, Père syriaque du début du septième siècle, dans le Livre de la Perfection :

Je frémis de mentionner une autre chose qui est la pire de toutes celles que font des personnes armées par le mépris : au moment redoutable qui fait trembler même les démons rebelles, je veux dire à l’instant solennel où les Divins Mystères sont consommés, quand les anges et les archanges planent autour de l’autel avec crainte et tremblement, tandis que le Christ est sacrifié et que l’Esprit plane, beaucoup de ces personnes se promènent dehors, ou... entrent selon leur caprice et se tiennent là à montrer leur mépris par des bâillements comme s’ils portaient un fardeau excessif, étant fatigués de se tenir debout.

À ce moment où le prêtre fait la grande supplication pour eux, un sommeil profond les gagne ; ils sont si lâches ; à ce moment qui réveille jusqu’aux morts, voici ces gens, bien en vie et censés être à la poursuite de la perfection, néanmoins enfoncés dans le sommeil, ou se promenant dans l’espoir du moment où ils pourront laisser rapidement leur lieu de détention ; car la Jérusalem de la lumière et de la vie est comme une prison pour ces gens - l’endroit où le Père, le Fils et l’Esprit demeurent, quand des êtres spirituels et des groupes de saints rendent ensemble grâce et gloire devant eux de sainte manière (Hébreux 12, 28).

De nouveau nous voyons dans quelle crainte révérencielle était et est tenue la Sainte Communion, et nous constatons la réaction pécheresse de certains. On a eu tendance à imputer cette attitude au fait que les païens avaient été admis dans l’Église en grand nombre au quatrième siècle. On leur fait aussi porter le blâme du déclin de la communion fréquente, surtout vers le septième et le huitième siècles.

Certains laissent entendre, comme je l’ai parfois fait moi-même, que l’interprétation allégorique de la Divine Liturgie, comme reconstitution par les gestes du prêtre de la vie du Christ, traduit une influence de la mystagogie des religions païennes ; que le mouvement vers l’allégorie a aussi servi à créer une distance entre la célébration de l’Eucharistie et le peuple.

D’autres aiment dire qu’à cause de la pénétration païenne et pour protéger les Mystères de la profanation, la réception fréquente de la Sainte Communion a été découragée. Maintenant, j’attribuerais plutôt ce phénomène au fil sombre du péché traversant toutes les époques. Je crois voir, à la lumière de ce que dit le Seigneur, " Beaucoup sont appelés mais peu sont élus " (Matthieu 22, 14), qu’à travers toute l’histoire chrétienne, certains aiment profondément le Seigneur et veulent Lui plaire, être comme Lui et Lui obéir et donc se nourrir de Lui. Mais il y en a d’autres qui, confrontés à la gloire de l’amour de Dieu en Christ, se retirent, blessés et rebelles. Ainsi ils évitent de recevoir la Nourriture Divine nécessaire à la Vie en Christ.

Examinons la dernière citation de saint Martyrius. Il condamne tout manque de respect sous forme de promenades oisives et les arrivées en retard. Et par quoi se caractérisent les chrétiens orthodoxes modernes ? Comment s’attirent-ils l’admiration de certains ? Précisément pour ces promenades inattentives, ces arrivées tardives et ces départs prématurés irrespectueux du saint lieu du culte. C’est si vrai que nous-mêmes pensons que nous pouvons être irrespectueusement désinvoltes. Dans notre sans-gêne barbare, nous croyons qu’il est acceptable d’arriver en retard au Banquet du Seigneur, de nous promener, de sortir et d’entrer, de ne rien manger et de partir tôt. J’imagine la réaction que nous provoquerions si nous agissions ainsi à un banquet de la Reine ou du Lieutenant-Gouverneur ! Le Seigneur leur serait-il inférieur ?

Quand les Orthodoxes entendent les lectures des Saintes Écritures - des Évangiles ou des Épîtres - et quand les Orthodoxes célèbrent les fêtes du Seigneur, tout cela est fait et est entendu au présent. Ce qui est dit par n’importe lequel des Apôtres, ou qui est relaté dans les Actes, est pris comme nous étant dit, ici et maintenant, au présent. La réaction correcte n’est pas de dire : " Oh ! ces vilains Corinthiens ", ou " Oh ! ces Thessaloniciens ", ou qui encore ! Elle est plutôt d’entendre l’Apôtre s’adresser à notre péché ou nous exhorter à une fidélité active et zélée. Les lettres sont écrites pour nous, qui nous tenons debout à en écouter les paroles. C’est pour cela que nous appelons les Épîtres " l’Apôtre ".

Il en est de même des lectures des Évangiles. Nous qui entendons les paroles participons aux événements, aux oeuvres du Seigneur. Nous entendons le Seigneur Lui-même nous parler ici et maintenant. Et dans la Semaine Sainte, quand nous relisons tous les événements de la Passion, nous n’en entendons pas seulement parler et ce n’est pas une sorte de souvenir, nous participons aux événements mêmes. Nous sommes avec le Seigneur dans tout, à la fois L’acclamant et Le trahissant (oui Le trahissant, puisque nous sommes tous pécheurs, et tout péché est une trahison, et nous pourrions tous être Judas), et nous sommes à la Dernière Cène avec Lui, et nous Le condamnons, et nous sommes près de la Croix, et au Tombeau et à la Résurrection. Et ensuite nous sommes avec les Apôtres au cours des quarante jours glorieux de Pâques, et à l’Ascension et avec la Mère de Dieu et les Apôtres à la Descente du Saint Esprit.

Et nous sommes présents aussi à toutes sortes d’autres événements. Nous sommes à la Nativité, nous sommes au Baptême. Nous sommes à la Présentation, à l’Annonciation, à la Transfiguration et à la Dormition.

Regardons comment nous prions. Le dimanche du Fils Prodigue, pendant l’avant-Carême, nous nous identifions au Prodigue : " M’étant sevré de Ta gloire paternelle, je fais monter vers Toi la confession du Fils Prodigue : J’ai péché contre Toi, ô Père de miséricorde... "

Le jour de l’Entrée du Seigneur à Jérusalem, nous Lui disons : " Comme les adolescents, portant les symboles de la victoire, nous t’acclamons, Ô Vainqueur de la mort : Hosanna dans les lieux très hauts... "

Le Jeudi Saint, nous prions le Seigneur : " À ta Cène mystique, ô Fils de Dieu, reçois-moi comme un convive... " et nous nous identifions au bon larron. Et le Jour de la Résurrection, nous ne disons pas ce jour-là que le Christ ressuscita, mais plutôt qu’il " est ressuscité " au temps présent. Ainsi le Tropaire de la Résurrection déclare-t-il : " Christ est ressuscité des morts, par la mort Il a vaincu la mort, et à ceux qui sont dans les tombeaux, Il a donné la Vie ".

Notre identification aux événements continue après le cycle pascal. Elle se manifeste les jours de fête comme celle de l’Entrée au Temple de la Vierge : " Ce jour est le prélude de la bienveillance de Dieu... Dans le Temple de Dieu la Vierge se montre... Et nous, nous lui crions à pleine voix : Salut !... "

Le jour de la Nativité du Seigneur, nous chantons : " La Vierge, aujourd’hui, met au monde l’Éternel... " Et au Baptême nous chantons : " En ce jour, Tu es apparu au monde Seigneur ! Ta lumière s’est manifestée à nous... " Et à l’Annonciation, nous chantons : " Aujourd’hui, c’est la révélation de notre salut... "

Tout cela montre concrètement comment nous comprenons le télescopage, la compression du temps, largement à la manière dont l’Exode est célébré à la Pâque. Cela révèle aussi qu’en célébrant l’Eucharistie, nous incluons non seulement les actions salvatrices de Dieu dans toute l’histoire, mais aussi chaque action et chaque événement de notre vie quotidienne. Et que nous sépare de cette perfection ? Le péché et l’orgueil rebelle.

Dans tout ce qui précède j’aurais pu traiter longuement des détails extérieurs de nos ajustements à notre manière de servir la Divine Liturgie, et de la façon dont la réception de la Sainte Communion a elle aussi été adaptée aux cultures, aux circonstances et le reste. Mais si nous voulons vraiment comprendre l’une ou l’autre des adaptations, qui sont faciles à trouver dans toutes sortes de livres en anglais et encore plus en français, il faut tout voir dans la perspective suivante : plus il y a de changements, plus les choses restent les mêmes. Lors du Concile de Carthage (en l’an 256), Lobosus, Évêque de Vaga, dit : " Dans l’Évangile le Seigneur dit : Je suis la vérité. Il n’a pas dit : Je suis la Coutume. Conséquemment, la vérité étant manifeste, que la coutume cède le pas à la vérité. "

Indépendamment de nos progrès technologiques, nous ne sommes pas différents de nos ancêtres, dans le meilleur et dans le pire. De nos jours, il y a des fidèles zélés, qui appliquent diligemment la volonté de Dieu. Il y a également ceux qui sont ligotés par le péché, et ceux qui trahissent. En effet, cela peut être très laid, mais aussi mauvais que ce soit, nous devons nous rappeler les paroles de Dieu à Élie à l’Horeb : " Mais j’épargnerai en Israël sept milliers, tous les genoux qui n’ont pas plié devant Baal et toutes les bouches qui ne l’ont pas baisé. " (1 Rois 19, 18). Et au milieu de tout, il reste que c’est par la Divine Liturgie, par la réception de la Sainte Communion, que Notre Seigneur Jésus Christ, Qui est vraiment " le même, hier, aujourd’hui et à jamais ", S’unit à nous, nous nourrit, nous rend capables de vivre en Lui et nous rend capables de nous servir les uns les autres en Lui. C’est Lui Qui donne de l’unité à toute notre vie et même à tout le cosmos !

Quoi que fassent les Orthodoxes, il est entendu qu’ils doivent y inviter la bénédiction et la participation de Dieu. Ainsi nous bénissons le pain par le signe de la Croix avant de le couper. Ce n’est après tout pas seulement du pain de supermarché que nous mangeons ici. Le pain est lié au Pain de Vie.

Nous ne nous assoyons certainement pas sur les tables. Pourquoi ? Parce que le foyer est la " petite église " et la table qui s’y trouve est comme la sainte table du Temple. Nous accordons le même respect à la table et au fait d’y manger. Et saint Martyrius, dans la source déjà citée, nous parle de nouveau :

En effet, quiconque a joui des bonnes choses d’un repas ordinaire devrait rendre grâce de cette jouissance, autrement il pourrait être considéré comme semblable à un animal et dépourvu de discernement. Comme l’a dit un des saints : ‘Une table dont les louanges de Dieu ne montent pas n’est pas différente d’une porcherie’, non pas que la table soit comme une porcherie, mais la personne qui y mange ressemble à un animal, par manque d’action de grâces.

L’une des caractéristiques des chrétiens orthodoxes, qui nous fait parfois paraître idiots ou naïfs, est notre disposition à prendre l’Évangile, plus particulièrement, de façon très personnelle et même littérale. Par exemple, quand quelqu’un est frappé par l’exhortation de saint Paul aux Philippiens de " prier sans cesse ", c’est pris comme une admonition de Dieu - un appel personnel via l’Apôtre et la personne cherche à agir en conséquence. Une autre personne peut être frappée par l’admonition du Seigneur à " vendre ce que tu as, le donner aux pauvres et Me suivre " et s’empressera de le faire.

Les messages de repentir dans les rencontres personnelles sont abondants. Ils sont le fruit de l’expérience et de l’attente de la communion. Peu importe que la personne soit simple et sans éducation ou érudite et vraiment bien instruite. Par exemple, une personne comme saint Jean Chrysostome connaît bien la critique littéraire des textes de l’Écriture, mais cela n’est nullement en conflit avec, et n’inhibe pas, la capacité de la même Écriture de transmettre la communication personnelle de Dieu et Son appel adressé à chacun de nous et à nous tous.

Notre comportement pourrait s’appeler l’obéissance radicale. Nous avons tendance, comme l’enseigne l’Évangile. à mettre concrètement en pratique notre relation avec le Christ. À partir d’un fondement d’amour, nous essayons de servir les personnes. L’hospitalité, pour laquelle les Orthodoxes sont connus, vient de notre désir aimant de servir le Christ, Qui nous vient dans tous les visiteurs.

Parfois ce sont des anges, comme les invités d’Abraham et Sarah. L’attention aux voisins, aux amis, aux pauvres et à ceux qui sont dans le besoin, jaillit aussi de l’amour du Christ. Le soin délicat de notre environnement et notre communication avec lui sont les " expressions écologiques " de cette même relation aimante. Comme Dieu dans Son amour salvateur pour nous prend chair pour notre salut, ainsi pour le salut du monde, nous révélons, nous portons le Christ dans notre chair. Concrètement et matériellement, nous apportons notre amour du Christ à chaque aspect de la vie.

En terminant, je vous apporte deux dernières citations sur la Sainte Communion et la relation d’amour qu’elle entraîne. La première citation vient du livre The Lives of the Desert Fathers (" Les vies des Pères du désert ")  :

Quand le père nous a vus, il a été rempli de joie, et nous a embrassés, et a offert une prière pour nous. Ensuite, après avoir lavé nos pieds avec ses propres mains, il s’est tourné vers l’enseignement spirituel, car il était bien versé dans les Écritures, ayant reçu ce charisme de Dieu. Il nous a expliqué plusieurs des passages clés de l’Écriture, et ayant enseigné la foi orthodoxe, il nous a invités à participer à l’Eucharistie. Car c’est la coutume chez les grands ascètes de ne pas nourrir la chair avant de donner une nourriture spirituelle à l’âme, c’est-à-dire la Communion du Christ. Après que nous ayons communié et rendu grâces à Dieu, il nous a invités à un repas.

La deuxième citation est extraite des " Centuries d’amour " de saint Maxime le Confesseur, tirées de Drinking from the Hidden Fountain : A Patristic Breviary (" S’abreuver à la fontaine secrète : Un bréviaire patristique ") :

Faites tout ce que vous pouvez pour aimer tout le monde. Si vous n’en êtes pas capable, à tout le moins ne haïssez personne. Mais vous n’arriverez même pas à cela si vous n’avez pas atteint le détachement des choses de ce monde. Vous devez aimer tout le monde de toute votre âme, espérant toutefois seulement en Dieu et l’honorant de tout votre coeur. Les amis de ce monde ne sont pas aimés de tous, mais ils n’aiment pas tout le monde non plus.

Les amis du Christ persévèrent dans leur amour jusqu’à la fin. Les amis de ce monde persévèrent seulement aussi longtemps qu’ils ne sont pas en désaccord sur des questions de ce monde. Un ami fidèle est un protecteur efficace. Quand tout va bien, il vous donne de bons conseils et vous manifeste sa sympathie de manière pratique. Quand les choses vont mal, il vous défend avec altruisme et il est un allié profondément engagé.

Beaucoup de gens ont dit beaucoup de choses de l’amour. Mais si vous le cherchez, vous le trouverez seulement chez les disciples du Christ. Eux seuls ont le véritable Amour puisque leur maître est Amour. C’est de cet Amour qu’il est écrit : ‘Quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien’(I Corinthiens 13,2). ‘Dieu est Amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui’(I Jean 4,16).

Pour poursuivre cette étude, j’aimerais vous recommander le livre de l’Évêque Kallistos, L’Orthodoxie : L’Église des sept conciles, dans lequel il trace les grandes lignes de cette " théologie de la communion " comme étant issue de la compréhension et de l’enseignement de l’évêque et martyr sub-apostolique Ignace d’Antioche. Comme il nous l’affirme, ce qu’il dit n’est pas neuf, ni n’est pas une invention, mais est seulement une transmission de ce qu’il a déjà reçu, tout comme l’a fait l’Apôtre Paul.

Comment conclure sur un sujet aussi profond, aussi pertinent, aussi vivant que la Sainte Communion ? Peut-être seulement par quelques pensées de notre point de vue -- les effets que ce Mystère vivifiant devrait avoir sur nos vies, car nous ne pouvons participer à la Sainte Communion de notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus Christ et ensuite continuer notre vie comme si rien n’était arrivé.

Par le sacrement de la Sainte Communion nous sommes changés. Nous sommes citoyens du Royaume des Cieux. Nous sommes dans le monde mais nous n’en sommes pas. Nous devons - que nous vivions comme chrétiens orthodoxes au premier, au quatrième, au quinzième, au vingtième ou au trentième siècle - vivre, de la manière très pratique décrite par saint Maxime, la réalité de l’amour de Dieu pour nous, des actions rédemptrices et salvatrices du salut qui est l’oeuvre du Verbe de Dieu, Qui a pris chair pour nous, pour l’humanité et pour notre salut.


BIBLIOGRAPHIE

Antoniadis, Sophie L., Place de la liturgie dans la tradition des lettres grecques (Leiden, A.W. Sijthoff’s Uitgerversmij, 1939).

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Introduction à Divine Liturgie

Avec crainte de Dieu, foi et amour - Petit livre de la Sainte Communion

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Dernière mise à jour : 19-11-06