
Les Noces de Cana |
par Paul Evdokimov |
LE SACERDOCE ROYAL : ÉTAT CHARISMATIQUE DU CHRÉTIEN
POUR ALLER PLUS LOIN PAUL EVDOKIMOV
Paul Evdokimov était lun des plus illustres représentants de l« École de Paris », ce groupe remarquable de théologiens et de philosophes religieux russes émigrés en France après la révolution bolchevique de 1917. Né à Saint-Pétersbourg en 1900, Paul Evdokimov arrive à Paris en 1923, où il décède en 1970.
Une de ses plus importantes contributions théologiques est larticulation de la voie spirituelle des laïcs. Le point de départ de la réflexion théologique de Paul Evdokimov sur la spiritualité des laïcs est le constat, commun à la tradition orthodoxe, quil ny a quune seule voie spirituelle chrétienne pour le clergé, les moines et les laïcs : les mêmes exigences évangéliques sappliquent à tous : « Ceux qui vivent dans le monde, bien que mariés, doivent par tout le reste ressembler aux moines... Vous vous trompez tout à fait, si vous pensez quil est des choses exigées des séculiers, et dautres des moines... ils auront les mêmes comptes à rendre », aimait-il citer en cela saint Jean Chrysostome. La distinction occidentale entre les « préceptes » et les « conseils » de lÉvangile, les uns sappliquant à tous, les autres aux clergé et aux moines, est inconnue dans lÉglise orthodoxe, nous rappelle-t-il.
Partant de cette constatation, la pensée de Paul Evdokimov sarticule autour de deux thèmes en particulier : le sacerdoce universel de tous les chrétiens, avec une précision importante dans la notion du « sacerdoce conjugal » ; et le « monachisme intériorisé »¸ lintégration de lesprit du monachisme, qui nest autre que celui de lÉvangile, dans la vie spirituelle des laïcs. Se fondant sur ces considérations, Paul Evdokimov décrit la nature de l« église domestique », vue comme unité constitutive de lÉglise du Christ. Et nous devons à Paul Evdokimov dimportantes réflexions sur la vocation du célibat laïc.
Exprimée dans plusieurs articles et contributions aux publications cuméniques, la pensée de Paul Evdokimov sur le laïcat atteint sa forme la plus élaborée dans deux livres en particulier, Le Sacrement de l'amour : Le mystère conjugal à la lumière de la Tradition orthodoxe, et Les Ages de la vie spirituelle, Des Pères du désert à nos jours (aujourdhui malheureusement épuisés).
Les extraits de luvre de Paul Evdokimov que nous vous proposons mettent en valeur les éléments essentiels de sa pensée sur les fondements théologiques de la vocation des laïcs, leur rôle dans lÉglise et la vie spirituelle des laïcs, célibataires ou mariés.
ÉTAT CHARISMATIQUE DU CHRÉTIEN
LES DEUX SACERDOCES
Le sacerdoce selon lordre de Melchisédech est sans père, sans mère, sans généalogie (Hé 7,3), ce qui signifie hors de tout choix ou délégation simplement humains. Le pouvoir sacerdotal est insufflé par le Christ aux douze apôtres, et son origine est nettement divine : Ce nest pas vous qui mavez choisi, mais cest moi qui vous ai choisis et établis (Jn 15,16). Laxios, digne et lamen prononcés par le peuple lors de lélection dun évêque ou dun prêtre est la condition humaine du charisme dont la source est souverainement divine.
La tradition est très ferme dans son affirmation le sacerdoce universel des laïcs nimplique aucune opposition à la prêtrise fonctionnelle du clergé. Elle ne donne jamais dans la confusion tout en affirmant légalité de nature : par la " seconde naissance ", le baptême, tous sont déjà prêtres, tous sont avant tout membres équivalents du peuple de Dieu, et cest au sein de cette équivalence sacerdotale que se produit une différenciation fonctionnelle des charismes et des ministères.
Le sacrement de lonction chrismale (confirmation en Occident) établit tous les baptisés dans la même et identique nature sacerdotale des hiereis, attribut essentiel de toute " nouvelle créature " en Christ. Le Nouveau Testament emploie les termes évêque et presbytre pour désigner le ministère particulier du clergé et garde le terme dhiereis prêtre pour le sacerdoce des fidèles. Ce mot grec désignait le sacerdoce juif. Le Christ la aboli en tant que caste distincte. Tous les baptisés sont devenus des hiereis, prêtres du sacerdoce royal et universel.
De ce peuple sacerdotal de Dieu, quelques-uns sont élus, retirés et établis par fade divin, évêques et presbytres. Le pouvoir sacramental de célébrer les mystères et avant tout dêtre témoin apostolique de lEucharistie, la tâche de garder le dépôt de foi et de promulguer les définitions doctrinales, le charisme aussi pastoral, appartiennent à lépiscopat en vertu de lapostolicité de lÉglise.
Ainsi si lévêque participe au sacerdoce du Christ par sa fonction sacrée, tout laïc le fait par son être même ; il participe à lunique sacerdoce du Christ par son être sanctifié, par sa nature sacerdotale. Cest en vue de cette dignité dêtre prêtre dans sa nature même, que tout baptisé est scellé des dons, oint de lEsprit-Saint dans son essence même. Il faut souligner fortement la substance, lontologie, la nature sacerdotale de tout fidèle. Tout laïc est prêtre de son existence même ; il offre en sacrifice, en hostie vivante (Rm 12,1), la totalité de son être, son témoignage peut aller jusquau sacrifice de sa vie (cf. Mt 10, 17-42).
Une étroite parenté liturgique entre la " Grande initiation " des fidèles (le nom donné par les Pères aux trois sacrements majeurs : baptême, confirmation et eucharistie) et lordination des prêtres le confirme. En effet, la prière du huitième jour après le baptême mentionne " limposition de la main de Dieu " qui établit le baptisé dans la " dignité de la vocation sublime et céleste " . La couleur blanche de la tunique baptismale est la couleur du sacerdoce dans les deux alliances. Le rite de la tonsure lors du sacrement de la confirmation signifie la consécration totale au service du Roi céleste et de son Église ; donc, tous, clercs et laïcs, sont mis à part pour les choses de Dieu : tous sont consacrés. Selon Hippolyte de Rome, le baptisé reçoit le baiser de paix (analogue au baiser de lordination épiscopale) comme celui qui est digne de son nouvel état : dignus effectus est. Il précise aussi au sujet du " caillou blanc " qui porte gravé le nom nouveau (Ap 2, 17) que ce nom est prononcé pendant leucharistie ; il symbolise ladmission au royaume, il est le nom de la nouvelle créature, membre du sacerdoce royal. Une telle correspondance liturgique de ces rites avec lordination du clergé souligne fortement la dignité sacerdotale de tout baptisé.
Dans la Bible le mot " laïc " est rare et peu précis ; par contre, on y voit une notion des plus riches et des plus claires du laos, " peuple de Dieu " . À côté dune prêtrise fonctionnelle, de la caste sacerdotale lévitique, lÉcriture pose le sacerdoce universel du peuple de Dieu dans sa totalité. Depuis la donation de la Torah à Moïse, le Seigneur déclare : Je vous tiendrai pour un royaume de prêtres et une nation consacrée (Ex 19, 6). Le texte grec le traduit par basileion ierateuma : sacerdoce royal, " peuple des prêtres " au service du Roi céleste. Saint Pierre reprend lexpression et dit : Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal (1 P 2, 9). Le peuple de Dieu, mis à part et réuni jadis au Temple de Jérusalem, est associé maintenant aux acta et passa Christi in carne. Réuni désormais en Christ, constitué en Église, le peuple participe au sacerdoce et à la royauté unique de Jésus. Le Christ a fait de tous les chrétiens une royauté de prêtres régnant sur la terre (Ap 5,10). Il faut affirmer de la manière la plus radicale et la plus catégorique lidée dun peuple de Dieu " profane " na pas de place dans la Bible ; elle est simplement inimaginable. LÉcriture enseigne constamment et fermement le caractère sacré et sacerdotal de chaque membre du peuple.
LE MONACHISME INTÉRIORISÉ
LOccident a canonisé le monachisme et le laïcat comme deux formes de vie : une, répondant aux conseils, lautre, aux préceptes de lÉvangile. Lunique absolu risque de se trouver brisé, si, dune part, savancent les parfaits et de lautre côté, se tiennent les faibles, vivant dans les demi-mesures. À cette vision sajoute une certaine conception ascétique qui ne justifie la vie conjugale que pour autant quelle engendre des vierges et peuple les couvents.
En Orient, la parfaite égalité de nature de tous les membres de lÉglise conditionne le caractère foncièrement homogène de la spiritualité orthodoxe. De même quil nexiste aucune séparation en Église enseignante et enseignée, cest lÉglise totale qui enseigne lÉglise, lOrient ignore la différence entre les préceptes et les conseils évangéliques. Cest dans le tout de son enseignement et dans sa totale exigence que lÉvangile sadresse à tous et à chacun.
" Quand le Christ, dit saint Jean Chrysostome, ordonne de suivre la voie étroite, il sadresse à tous les hommes. Le moine et le séculier doivent atteindre les mêmes hauteurs. " Il nexiste quune seule spiritualité pour tous, sans aucune distinction, quant à son exigence, en évêque, moine ou laïc, et cest la spiritualité monastique. Or, celle-ci est formée par les moines-laïcs, ce qui donne au terme " laïc " un sens maximalement spirituel et ecclésial.
En effet, selon les grands maîtres, les moines ne sont pas autre chose que ceux qui veulent " être sauvés ", ceux qui " mènent la vie selon lÉvangile ", " cherchent lunique nécessaire ", et " se font violence en tout " (Saint Nil). Il est parfaitement évident que ces paroles définissent très exactement létat de tout croyant-laïc. Saint Nil affirme que toutes les pratiques monacales simposent aux gens du monde. De même saint Jean Chrysostome : " Ceux qui vivent dans le monde, bien que mariés, doivent par tout le reste ressembler aux moines... Vous vous trompez tout à fait, si vous pensez quil est des choses exigées des séculiers, et dautres des moines... ils auront les mêmes comptes à rendre. " La prière, le jeûne, la lecture des Écritures, la discipline ascétique, simposent à tous au même titre. Saint Théodore Studite dans sa lettre adressée à un dignitaire byzantin dresse le programme de la vie monastique et précise : " Ne croyez pas que cette liste vaille pour le moine et non pas, tout entier et également, pour le laïc. " Quant les Pères parlaient, ils sadressaient à tous les membres du Corps, sans aucune distinction entre le clergé et le laïcat : ils parlaient au sacerdoce universel de tous. Le pluralisme actuel des théologies de lépiscopat, du clergé, du monachisme, du laïcat, étant inconnu au temps des Pères, serait même incompréhensible pour eux. LÉvangile dans sa totalité sapplique à tout problème particulier de tout milieu.
Saint Séraphin de Sarov (1759-1833) dans son célèbre entretien avec Nicolas Motovilov, disait : " Quant au fait que vous êtes laïc, et que je suis moine, il nest pas besoin dy penser. Le Seigneur ne recherche que les coeurs remplis damour pour Dieu et le prochain... Il entend aussi bien les prières du moine que celle du laïc, pourvu que tous deux aient au même titre une foi sans erreur et aiment Dieu du plus profond de leur âme, ils transporteront tous deux des montagnes... " Tous deux, le moine et le laïc, sérigent en signe et référence au Transcendant. Saint Tikhon de Zadonsk (1724-1783), écrivait dans le même sens aux autorités ecclésiastiques : " Ne soyez pas pressés de multiplier les moines. Lhabit noir ne sauve point. Celui qui porte lhabit blanc et qui a lesprit dobéissance, dhumilité et de pureté, celui-ci est un vrai moine du monachisme intériorisé. "
Le laïcat ainsi forme très exactement létat de monachisme intériorisé. Sa sagesse consiste à assumer, tout en vivant dans le monde et peut-être surtout à cause de cette vocation, le maximalisme eschatologique des moines, leur attente joyeuse et impatiente de la Parousie. Le grand mérite de Nicolas Cabasilas, laïc et grand liturgiste du XIVe siècle, est duniversaliser et de socialiser la méthode monastique et sa spiritualité pour que chacun en trouve léquivalent personnel.
Le monachisme tout centré sur les choses dernières a changé jadis la face du monde. Aujourdhui plus que jamais il fait appel à tous autant aux laïcs vivant dans le monde quaux moines, et pose une vocation universelle. Il sagit pour chacun du mode dadoption personnelle des vux monastiques.
Lobéissance totale à Dieu supprime toute suffisance de soi-même et toute emprise venant du monde. Celui qui obéit vraiment à Dieu domine le monde, il est royalement libre et jouit pleinement de cette dignité royale. La chasteté nest point une catégorie physiologique, elle est dans la structure pure de lesprit. Dans le sacerdoce conjugal elle est loffrande réciproque et son don total et unanime à Dieu, la désappropriation et la consécration de son existence. La pauvreté est cette réceptivité ouverte dun pauvre envers les desseins de Dieu, dun pauvre qui ne veut savoir et suivre que le Verbe dans le monde, qui naspire quà une seule possession, celle des souffles de lEsprit. La prière en tant quétat constant de lâme, la prière devenue chair, fait merveilleusement de tout travail, de toute parole, de tout acte, une prière, signe vivant de la présence de Dieu, ministère de la louange, vivante eucharistie.
Le maximalisme eschatologique est cette violence qui sempare du Royaume, ce totalitarisme de la foi qui ne cherche que lunique : à la lumière de la Fin, il voit et contemple la " flamme des choses ". Il es` une attitude existentielle tendue vers lultime et qui ne peut être quune attente avive, quune préparation de la Venue. De par sa vie même, lhomme montre ce quil a vu en Dieu. Il le fait, et il ne peut faire autrement. Cest lhomme-témoin, en qui le Royaume est déjà présent et qui lannonce même par ses silences.
LA PARTICIPATION DES LAÏCS AUX TROIS POUVOIRS DE LÉGLISE
Lidée dun peuple passif est en contradiction flagrante avec lecclésiologie patristique. Le sacrement de onction établit chacun membre du sacerdoce universel, et introduit dans lhiera diachosmisis, ordre sacré des ministères où tous participent aux trois pouvoirs : le gouvernement, lenseignement et la sanctification.
Le premier Concile de Jérusalem aux temps des apôtres (Ac 15) réunit tous les éléments qui constituent le corps de lÉglise : Les apôtres, les anciens et les frères. La parole : il a plu au Saint-Esprit et à nous , devient la formule sacrée des Conciles cuméniques, où ce " nous " est le nous collégial du peuple de Dieu dans sa totalité. Si initialement ce sont les évêques qui constituent le Concile, ils portent en eux tout le corps et leur pouvoir ne sexerce quau niveau du mystère du consensus de tous, ils agissent ex consensu ecclesit. Comme le déclare si bien lencyclique des patriarches orientaux en 1848 : " Chez nous, des innovations nont pu être introduites ni par les patriarches, ni par les Conciles : car chez nous, la sauvegarde de la religion réside dans le corps entier de lÉglise, cest-à-dire dans le peuple lui-même qui veut conserver intacte sa foi ". La promulgation des définitions doctrinales est le charisme propre de lépiscopat ; par contre les laïcs sont les défenseurs de la foi. Le " bouclier " est lÉglise dans sa totalité, et cest pourquoi la capacité de distinguer la vérité de lerreur, de faire passer toute définition de foi par la " réception " et lépreuve de la vie par tout le peuple, de vérifier et de témoigner (1 Th 5,19-21) est donné à tous.
Dans le culte, laxios (digne) lors dune ordination, ou lamen final, sont comme la signature sacrée et indispensable du corps sur tout acte de lÉglise. Pendant la liturgie, tout fidèle est coliturge avec lévêque ; le peuple participe activement à lanaphore eucharistique, le prêtre formule lépiclèse au nom de tous : " Nous te prions... " La communion desprit entre le célébrant et lassemblée des fidèles est totale et répond au sens du mot liturgie : laction commune.
Les laïcs forment un milieu qui est à la fois le monde et lÉglise. Ils ne peuvent pas accorder les moyens de grâce (sacrements) ; par contre, leur sphère est la vie de grâce. Par la simple présence dans le monde des " êtres sanctifiés ", " Verbifiés ", des prêtres dans leur substance même, le sacerdoce universel des laïcs détient le pouvoir du sacre cosmique, de la liturgie cosmique : hors des murs du temple, les laïcs continuent dans leur vie la liturgie de lÉglise. Par leur présence active, ils introduisent la Vérité des dogmes vécus dans le social et dans les rapports humains et délogent ainsi les éléments démoniaques et profanés du monde.
LA TRIPLE DIGNITÉ DES LAÏCS
La prière de loffice du saint chrême demande : " Ô Sauveur tu as donné la grâce aux prophètes, aux rois et aux pontifes, donne-la aussi par cette sainte huile à ceux qui reçoivent son onction. " Se référant à la parole nous avons été rendus participants du Christ (Hé 3, 14), les Pères affirment que chaque chrétien, en participant au triple office du Seigneur, est revêtu de la dignité royale, sacerdotale et prophétique. Saint Macaire le dit : " Le christianisme nest point quelque chose de médiocre, cest un grand mystère. Médite sur ta propre noblesse... par lonction, tous deviennent rois, prêtres et prophètes des célestes mystères. " Saint Cyrille de Jérusalem appelle le signe que le prêtre trace sur le nouveau confirmé l" antitype " du signe dont était marqué le Christ lui-même.
La dignité royale est de nature ascétique : cest la maîtrise du spirituel sur le matériel, sur les instincts et les pulsations de la chair, la libération de toute détermination venant du monde. Saint cuménios le dit : " Rois, par lemprise sur nos passions " . De même saint Grégoire de Nysse : " Lâme montre sa royauté dans la libre disposition de ses désirs, cela nest inhérent quau roi ; tout dominer est le propre de la nature royale. " La dignité royale ainsi est le " comment " de lexistence, la qualité royale de dominer, dêtre son maître et seigneur.
Le " quoi ", le contenu de lexistence se place dans la dignité sacerdotale. Saint Paul (Rm 12) exhorte à offrir nos corps en sacrifice vivant, ce qui est le culte raisonnable : faire de notre être, de sa vie, un culte, une doxologie et une eucharistie vivantes. Origène lexprime admirablement : " Tous ceux qui ont reçu lonction sont devenus prêtres... Si jaime mes frères jusquà donner ma vie pour eux, et je combats pour la Vérité jusquà la mort... si le monde mest crucifié et moi au monde, jai offert un sacrifice et je deviens prêtre de mon existence. "
De même saint Grégoire de Naziance : " Nous sommes prêtres par loffrande de nous-mêmes en hostie spirituelle. " Cest la densité du désir de Dieu, de la soif de Dieu qui fait de lhomme une offrande pure. Les curs purs verront Dieu, et par eux Dieu se fera voir.
Pour préciser la dignité prophétique, saint cuménius ramasse toutes les dignités dans un seul mouvement : " Rois par lemprise sur nos passions, prêtres pour immoler nos corps, prophètes en étant instruits des grands mystères. " Saint Théophylacte ajoute : " Prophète, parce quil voit ce que lil na pas vu. " Selon la Bible, un prophète est celui qui est sensible aux " desseins de Dieu " dans le monde, celui qui saisit et déchiffre la marche providentielle de lhistoire sous le regard de Dieu. Eusèbe de Césarée, dans sa Démonstration évangélique, écrit : " Nous brûlons le parfum prophétique en tout lieu et lui sacrifions le fruit odorant dune théologie pratique. " Voici une magnifique définition du laïcat : par tout son être, dans toute existence, devenir une pareille théologie vivante, théophanique, lieu éclatant de la présence, de la Parousie de Dieu.
UN LAÏC AUJOURDHUI
En parcourant la tradition patristique, on peut dessiner à grands traits un certain " type " de laïc. Cest un homme de prière avant tout, un être liturgique, lhomme du Sanctus et du Trisagion, celui qui résume sa vie par cette parole du psaume : Je chante à mon Dieu tant que je vis. Saint Antoine le Grand parle dun homme dune grande sainteté et qui exerçait dans le siècle la profession de médecin ; il donnait aux pauvres tout son superflu et chantait tout le jour le Trisagion, en sunissant au choeur des anges.
Prêtre du monde, le laïc pratique le discernement des esprits et dit " non " à toute entreprise démoniaque. Les autres, ceux qui sont sous lautel (Ap 6,9) crient : Jusques à quand, Seigneur... LÉglise peut de toute la richesse de la culture humaine faire une icône splendide du Royaume de Dieu, mais elle peut aussi être dénudée jusquau martyre et " nue suivre le Christ nu... "
Un laïc est un témoin oculaire de la résurrection du Christ. " La lumière du Christ illumine tout homme venant dans le monde ", dit la prière de Prime : " Nous avons vu la vraie lumière ", chante le peuple après la communion. Tel est lenseignement liturgique et le sens de loffice de la nuit de Pâques. Le mystère liturgique dépasse la commémoration seule ; il re-présente lévénement, devient lavènement même. Devant le peuple, le Christ ressuscité apparaît et cela confère à tout fidèle la dignité apostolique de témoin. Un laïc est ainsi un " homme apostolique " à sa manière. Selon les grands spirituels, il est celui qui répond à la finale de lÉvangile selon saint Marc : celui qui marche sur les serpents, domine toute maladie, déplace les montagnes et ressuscite les morts si telle est la volonté de Dieu. Il vit simplement sa foi jusquau bout, se place à son terme inébranlablement.
Il a une attitude de silence recueilli, dhumilité, mais aussi toute pénétrée dune tendresse passionnée. Saint Isaac, saint jean Climaque, les ascètes les plus sévères et les plus expérimentés, disaient quil faut aimer Dieu comme on aime sa fiancée et être amoureux de toute la création de Dieu afin de déchiffrer par cette " tendresse ontologique " le sens de Dieu en toute chose.
Émerveillé aussi de lexistence de Dieu, " le monde est plein de la Trinité " -, le laïc est aussi un peu " le fou " de la folie dont parle saint Paul ; cest aussi " lhumour " si paradoxal des " fols en Christ ", qui est seul capable de briser le pesant sérieux des innombrables doctrinaires. Comme lhuître secrète sa coquille, toute doctrine fanatique, sectaire, du type marxiste, ou même une " théologie intégriste ", secrètent un substantiel ennui. Dostoïevski disait que le monde périra non pas de catastrophes cosmiques ou militaires mais de lennui, de ce bâillement gigantesque, grand comme le monde, et doù sortira le diable. Le monde moderne a évacué le sacré ; le moyen le plus efficace pour sopposer à la profanation ultime, cest de révéler sa platitude, sa maigre essence, ce qui rend immédiatement ridicule ; or le ridicule tue, et le diable le sait, le ridicule nest-il pas fatalement un de ses attributs ?
Un laïc est aussi un homme que la foi libère de la " grande peur " du XXe siècle, peur de la bombe, du cancer, du communisme, de la mort ; la foi est toujours une certaine manière daimer le monde, une manière ultime en suivant son Seigneur jusquà la descente aux enfers. Le Royaume de Dieu est au milieu de vous (Lc 17,21) signifie que lenfer est aussi au milieu de nous, quil nous entoure, nous précède et nous suit. Dans un certain sens, le monde moderne est déjà lenfer, le lieu doù Dieu est exclu. Le Christ y descend et tout laïc est appelé à le suivre, non pas en " touriste ", comme Dante, selon la parole ironique de Péguy, mais en témoin de la lumière du Christ. Cest peut-être le sens de la parole du Christ adressée au starets Silouane de lAthos : " Garde ton esprit en enfer et ne désespère pas "... Saint Antoine le Grand disait : " Lenfer existe sûrement, mais pour moi seul... " Lapocatastase (restauration finale et universelle de toute la création) nest pas doctrine, mais prière. Ce nest sûrement pas dun système théologique, mais peut-être seulement du fond de lenfer quescaladent les témoins du Christ quune espérance éclatante, joyeuse peut naître et simposer... " La puissance divine étant capable dinventer un espoir là où il ny a plus despoir et une voie dans limpossible ", dit magnifiquement saint Grégoire de Nysse.
Le christianisme, dans la grandeur de ses confesseurs et de ses martyrs, dans la dignité de tout croyant laïc, est messianique, révolutionnaire, explosif. Dans le royaume de César, il nous est ordonné de chercher et donc de trouver ce qui ne se trouve pas : le Royaume de Dieu. Le Roi est venu, son Royaume est à venir. Cet ordre signifie justement que nous devons transformer la forme du monde, changer sa figure qui passe en icône du Royaume. Changer le monde veut dire passer de ce que le monde ne possède pas encore et cest par cela quil est encore ce monde à ce en quoi il se transfigure, et par cela devient autre chose : le Royaume.
Lappel central de lÉvangile invite à la violence chrétienne qui seule sempare du Royaume de Dieu. Cest en parlant de saint Jean-Baptiste que le Seigneur désigne la violence. Cest que saint Jean nest pas seulement un témoin du Royaume, il est déjà le lieu où le monde est vaincu et où le Royaume est déjà présent. Il nest pas seulement une voix qui lannonce, il est sa voix, lami de lÉpoux est celui qui diminue pour que lAutre, le Philanthrope divin, croisse et apparaisse. Être le vrai laïc, cest être celui qui, par toute sa vie, par ce qui est déjà en lui présent, annonce Celui qui vient ; être celui qui, selon saint Grégoire de Nysse, plein " divresse sobre ", lance à tout passant : " Viens et bois " ; celui qui dit avec saint Jean Climaque cette parole si ailée dans son allégresse : " Ton amour a blessé mon âme et mon coeur ne peut souffrir ses flammes ; javance en te chantant. "
Version raccourcie extrait de :
Le mystère de lEsprit-Saint
(Henri Cazelles, Paul Evdokimov,
Albert Greiner), Mame, 1968.
Une autre version de ce texte paraît dans
Les âges de la vie spirituelle, pp. 209-226.
Dans une homélie sur les Actes des Apôtres, saint Jean Chrysostome parle de la maison chrétienne : " Même la nuit... lève-toi, mets-toi à genoux et prie... Il faut que ta maison soit continuellement un oratoire, une église ". Le mot " continuellement " a valeur directive, il invite aux vigiles de lesprit : la petite église domestique doit se tenir jour et nuit devant la face de Dieu.
La tradition orientale apparente ainsi dans leur nature profonde la communauté de lÉglise et la communauté conjugale. Elle les voit sous la forme encore indifférenciée du " commencement " : au Paradis terrestre, le mystère de lÉglise et la communion du premier couple humain ne font quune seule et même réalité. La première cellule conjugale coïncide avec la pré-église et manifeste lessence communautaire des relations entre Dieu et lhomme. Le texte biblique le dit : Dieu... venait dans le jardin à la brise du jour pour converser avec lhomme et la femme (Gn 3,8). Cet événement préfigure tout ce que saint Paul révélera en parlant du grand Mystère (Ép 5), mystère nuptial divino-humain, fondement commun de lÉglise et du mariage.
Tandis que lhistoire de lAncien Testament souvre sur lamour conjugal, lhistoire du Nouveau Testament débute par le récit des noces de Cana (Jn 2,1). Une pareille coïncidence ne saurait être fortuite. Dailleurs, chaque fois que la Bible parle de la nature des rapports entre Dieu et lhumanité, elle le fait en termes matrimoniaux. Lalliance est de nature nettement nuptiale : le peuple de Dieu, puis lÉglise, sont parés des noms de Fiancée du Seigneur (Os 2,19-20), dÉpouse de lAgneau (Ap 21,9), et le Royaume de Dieu célèbre leurs Epousailles éternelles (Ap 19,7). Ainsi la théologie du mariage sorigine dans lecclésiologie : les deux sont apparentées, au point que lune sexprime au moyen des symboles de lautre.
UN MÊME MYSTÉRE
Lorsque les fiancés confessent leur amour face à lÉternel et prononcent le oui conjugal, loffice nuptial dans lOrthodoxie est bien plus quune simple bénédiction, quun échange de consentements réciproques ressortissant à lordre de la création. Il sagit ici de lordre de la recréation évangélique, de son achèvement plénier qui transcende lhistoire et se répercute dans léternel. Par le pouvoir sacramentel du prêtre, lÉglise unit les deux destins et élève cette union à la valeur de sacrement. Elle accorde à lêtre conjugal ainsi constitué une grâce particulière, en vue dun officium, dun ministère ecclésial. Cest la création dune cellule dÉglise mise au service de toute lÉglise sous la forme du sacerdoce conjugal.
Dans sa théologie du mariage, saint Paul use dune méthode analogue à celle quil a employée à Athènes (Ac 17,22ss). Contemplant le monument dédié au " dieu inconnu ", il déchiffre son anonymat : le deus absconditus, le dieu caché et mystérieux, est maintenant le Deus revelatus, dont le nom est Jésus Christ. De même, dans lépître aux Ephésiens (5,31), saint Paul cite le texte de la Genèse : Les deux ne feront plus quune seule chair, quun seul être. Il prend ce mystère, encore très énigmatique à son origine, et le révèle au grand jour en disant : Ce mystère est grand, je veux dire quil sapplique au Christ et à lÉglise (5,32). Le mystère conjugal, jadis caché, maintenant séclaire et se précise : il sérige en substantielle image de sa source, en icône des rapports mystérieux entre le Christ et lÉglise, et cest pourquoi les deux ne feront quun seul être.
Saint Jean Chrysostome appelle le mariage le " sacrement de lamour " et justifie sa nature sacramentelle en déclarant que " lamour change la substance même des choses ". Lamour naturel, rendu charismatique lors du sacrement, fait le miracle, opère la métamorphose. Il soustrait le couple à lhabituel, à lordre des éléments de ce monde, au plan animal, et lintroduit dans linhabituel, dans lordre de la grâce, dans le mysterion offert par le sacrement. " Deux âmes ainsi unies nont rien à craindre. Avec la concorde, la paix et lamour mutuel, lhomme et la femme sont en possession de tous les biens. Ils peuvent vivre en paix derrière le rempart inexpugnable qui les protège et qui est lamour selon Dieu. Grâce à lamour, ils sont plus fermes que le diamant et plus durs que le fer, ils naviguent dans la plénitude, ils cinglent vers la gloire éternelle et attirent toujours davantage la grâce de Dieu ". Cest pourquoi, continue le même Père, " quand mari et femme sunissent dans le mariage, ils napparaissent plus comme quelque chose de terrestre, mais comme limage de Dieu lui-même ". Seulement, précise-t-il, si lêtre conjugal est une icône vivante de Dieu, cest parce quil est avant tout " une icône mystérieuse de lÉglise ", une cellule organique de lÉglise. Or, toute parcelle organique reflète toujours le tout ; la plénitude du Corps y demeure et y palpite.
On connaît ladage des Pères : " Là où est le Christ, là est lÉglise ". Cette affirmation fondamentale découle de la parole du Seigneur Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu deux (Mt. 18, 20). Une pareille " réunion ", en effet, est de nature ecclésiale, car elle est intégrée au Christ et mise en sa présence. Clément dAlexandrie, pionnier de la théologie patristique du couple, place le mariage en relation directe avec la parole citée et dit : " Qui sont les deux rassemblés au nom du Christ, et au milieu desquels se tient le Seigneur ? Nest-ce pas lhomme et la femme unis par Dieu ? " Cette découverte suscite létonnement profond de Clément et lui fait proclamer : " Celui qui sest exercé à vivre dans le mariage... celui-là surpasse les hommes ". Le mariage transcende lhumain, car, tout comme le mystère de lÉglise, il constitue selon Clément une microbasileia, un " petit royaume ", limage prophétique du Royaume de Dieu, lanticipation préfigurative du siècle futur.
Ainsi lecclésiologie conjugale de la " petite église " se réfère à la grande Ecclésiologie. Le sacrement du mariage, " image mystérieuse de lÉglise ", montre comment les mêmes principes qui structurent lêtre de lÉglise, structurent lêtre conjugal. Ces principes fondamentaux sont au nombre de trois : le dogme trinitaire, le dogme christologique, et aussi la Pentecôte conjugale, cest-à-dire, selon lexpression de Clément dAlexandrie, leffusion de lEsprit-Saint et de ses charismes dans la Chambre haute de la " petite maison du Seigneur ".
LE FONDEMENT TRINITAIRE
Un Dieu à une seule Personne ne serait pas lAmour ; de même lhomme, sil est un être isolé ou totalement solitaire, ne serait pas " à son image ". Cest pourquoi, dès lorigine, Dieu déclare : Il nest pas bon pour lhomme dêtre seul (Gn 1,18). Et Dieu le créa couple, être communautaire, autrement dit ecclésial.
Cest sous cet angle que saint Grégoire de Naziance décrit le mystère de la Trinité. Certes, cette " description " nenvisage nullement une évolution, une " théogonie " en Dieu, mais propose la vision de ce qui demblée est un acte unique et indivisible : " LÊtre un se met en mouvement et pose lAutre ; leur dualité exprime la multiplicité, pas encore lunité. Cest pourquoi la dualité est franchie, et le mouvement sarrête à la Trinité, qui est plénitude ". Chacune des trois Personnes contient les deux autres, et cest léternelle circulation de lAmour intra-divin, son Plérôme trine et un à la fois. Le dogme sauvegarde lantinomie transcendante du mystère ; Dieu est identiquement " un et trine ". La Triade divine est au-delà du nombre. La parfaite égalité des Trois remonte au Père qui est la Source, non pas dans le temps, mais dans lêtre : cest en lui que se réalise lUn divin.
Mais sans un troisième terme, Dieu et lhomme resteraient aussi éternellement coupés, séparés lun de lautre. La personne du Verbe incarné est ce troisième terme où convergent et sunissent la nature divine et la nature humaine. Cest pourquoi lIncarnation du Verbe est centrale et indispensable pour la communion entre Dieu et lhomme. " LAgneau immolé " précède la création du monde (Ap 13,8).
Liconographie offre une illustration frappante de cette vérité. Le fond des coupes nuptiales dautrefois représentait le Christ tenant deux couronnes au-dessus des époux, révélant ainsi leur centre divin dintégration et faisant de la communauté conjugale une image de la Trinité. Saint Théophile dAntioche fait écho à ces symboles en déclarant : " Dieu a créé Adam et Ève pour le plus grand amour entre eux, reflétant le mystère de lunité divine ". Le premier des dogmes chrétiens structure ainsi lêtre conjugal, en fait une petite triade, icône du mystère trinitaire.
LE FONDEMENT CHRISTOLOGIQUE
Le dogme christologique formulé par le Concile de Chalcédoine précise la portée de lIncarnation par rapport au salut de lhomme : les deux natures, divine et humaine, sont unies dans la Personne du Verbe sans confusion ni séparation. Elles entrent en une certaine compénétration et, comme le fer plongé dans le feu, la nature humaine en est déifiée. Dès lors, cest vers lunité semblable de lhumain et du divin que se dirige toute léconomie du salut : la grâce divine sunit à la nature humaine et lÉglise est avant tout le lieu où sopère cette communion.
Au niveau de lappropriation par chaque individu de ce fruit universel de salut, limage la plus fréquente est de caractère nuptial : ce sont les " noces mystiques " de lAgneau et de lÉglise, de lAgneau et de toute âme humaine. Une autre image vient de la notion de " corps ", notion paulinienne et dorigine nettement eucharistique. Les membres sintègrent dans un seul organisme, le Corps du Christ où coule la vie divine, faisant de tous " un seul Christ ", selon le mot de saint Syméon. Lunité des frères dont parlent les Actes (4,32) saccomplit avant tout dans leucharistie, car celle-ci présente une authentique et plénière manifestation du Christ. Origène lexplique en disant : " Le Christ ne vit quau milieu de ceux qui sont unis ". Ainsi la conception eucharistique de lÉglise est expressément formulée : par la participation au " seul Saint ", le Seigneur Jésus, son Corps est structuré en Communio sanctorum.
Les textes du Droit canon orthodoxe définissent précisément la communion conjugale comme une forme particulière de la " Communion des Saints ". Ainsi la formule classique de Balsamon : " Les deux personnes unies en un seul être ", nest quune image concrète de lÉglise, " pluralité de personnes unies en un seul corps ". Car ce nest pas par hasard que saint Paul place son enseignement sur le mariage dans le contexte de son épître sur lÉglise. Dans Éphésiens 4, 16, il écrit : Le Corps reçoit sa cohésion et se construit au moyen des liens, des jointures de toute sorte, selon le rôle de chaque partie. Le miracle de lÉglise, son unité enracinée dans le Christ, résulte des formes diverses de ces liens. Or, à côté des communautés paroissiale et monastique se pose un autre type de société : la communauté conjugale, petite église domestique, cellule organique de la grande.
Dans son commentaire sur le récit de Cana, saint Jean Chrysostome dégage létroite parenté entre les symboles qui parlent à la fois de lÉglise et du mariage. La matière du miracle accompli leau et le vin se réfère au baptême et à leucharistie et renvoie à la naissance de lÉglise sur la Croix : Du côté percé, il. sortit du sang et de leau (Jn 19,34), et cest lessence eucharistique de lÉglise. Or, on retrouve la même image dans le sacrement de mariage, mise en relief par le rite chaldéen : " Lépoux est semblable à larbre de vie dans lÉglise. Lépouse est semblable à une coupe dor fin débordant de lait et aspergée de gouttes de sang. Que la Trinité Sainte réside à jamais dans leur demeure nuptiale ". Ainsi, un lien sacré unit le miracle de Cana, la Croix et le Calice eucharistique, et les fait converger vers la coupe commune que boivent les époux au cours de la cérémonie sacramentelle. Plus les époux sunissent dans le Christ, plus leur commune coupe, mesure de leur vie et de leur être même, se remplit du vin de Cana, devient miracle eucharistique, signifie leur transmutation en la " nouvelle créature ", réminiscence du paradis et préfigure du Royaume.
Enfin, à Cana, Jésus manifesta sa gloire (Jn 2,11) dans le cadre dune ecclésia domestica. Selon la tradition liturgique et iconographique, cest le Christ qui préside aux Noces de Cana ; bien plus, cest lui lunique Fiancé lors de toute noce. Licône des noces de Cana représente mystiquement les épousailles de lÉglise et de toute âme avec lÉpoux divin. Par le sacrement, tout couple épouse le Christ. Cest pourquoi, en saimant lun lautre, les époux aiment le Christ. " Fais, Seigneur, que nous aimant lun lautre, nous taimions toi-même toujours davantage ". Dès lors, tout instant de la vie conjugale devient doxologie, louange, chant liturgique, offrande totale de lêtre conjugal à Dieu (cf. 2 Co 11,2 ; 1 Co 10, 31 ; Col 3,17) .
LE FONDEMENT PENTECOSTAL
Cest le don de lEsprit au jour de la Pentecôte qui acheva de constituer lÉglise. Leffusion perpétuée de lEsprit-Saint fait de tout fidèle un être charismatique, pénétré tout entier, âme et corps, des dons de lEsprit. Le sacrement du mariage fonde léglise domestique et appelle sa propre Pentecôte. Au cur du sacrement se place lépiclèse, cest-à-dire la prière demandant au Père lenvoi de lEsprit-Saint : " Seigneur notre Dieu, couronne-les (les époux) de gloire et dhonneur ". Cette parole marque le moment de la descente de lEsprit et cest la Pentecôte conjugale. En demandant le couronnement des époux, lépiclèse se réfère à la prière sacerdotale du Seigneur : Je leur ai donné la gloire que tu mas donnée, afin quils soient un (Jn 17,22). Les fiancés ainsi sont couronnés de gloire afin de ne faire quun, dans la communio sanctorum de lÉglise.
Cest que, parmi tous les liens terrestres, seul le mariage présente une plénitude en soi. Saint Jean Chrysostome écrit : " Celui qui nest pas lié par les liens du mariage ne possède pas en lui-même la totalité de son être, mais seulement sa moitié : lhomme et la femme ne sont pas deux, mais un seul être ". Le mariage restitue à lhomme sa nature originelle, et le " nous " conjugal anticipe et préfigure le " nous " non pas de tel ou tel couple, mais du Masculin et du Féminin dans leur totalité, lAdam reconstitué et accompli du Royaume.
Mais toute vraie joie, toute élévation se situe toujours au terme dune souffrance, et la liturgie du couronnement en parle sans faiblesse. Seule la couronne dépines du Seigneur donne leur sens à toutes les autres. Selon saint Jean Chrysostome, les couronnes des fiancés évoquent les couronnes des martyrs et invitent à lascèse conjugale. De lamour mutuel des époux jaillit la prière de vierges martyres : " Cest toi que jaime, divin Époux, cest toi que je cherche en luttant, pour toi je meurs, afin de vivre aussi en toi ". Le camée des anciens anneaux nuptiaux représentait deux époux de profil unis par la croix. Lamour parfait, cest lamour crucifié. " Dans tout mariage, ce nest pas le chemin qui est difficile, cest le difficile qui est le chemin " (Kierkegaard). Cest pourquoi le mariage est un sacrement qui demande la grâce et dans lequel la liturgie prie sans cesse pour " lamour parfait " ". " Donne ton sang et reçois lEsprit ", cet aphorisme monastique sapplique au même titre à létat conjugal.
La célébration liturgique de la Pentecôte porte un message secret dune immense signification, et qui est en relation avec les charismes conjugaux. Ce jour-là, le seul dans lannée, lÉglise prie pour tous les morts depuis la création du monde, et autorise même la prière pour les suicidés. Dans la surabondance de sa grâce, la fête nous place devant le mystère de lenfer. Il ne sagit pas ici de lélément doctrinal : éternité de lenfer ou destin ultime des damnés. Il sagit de lattitude orante des vivants, seule possible devant linsondable mystère. La liturgie, sans rien préjuger, redouble sa prière pour tous les vivants et pour tous les morts.
Or, quest-ce que lenfer ? Cest le lieu doù Dieu est exclu. De ce point de vue, le monde moderne dans son ensemble se présente bien sous cet aspect infernal. Il y a là une immense interrogation adressée à tout croyant : que faire devant ce monde démoniaque ? Il semble que lattitude du chrétien peut trouver une indication décisive dans une très ancienne tradition évoquée par saint Jean Chrysostome : pendant la célébration du baptême, tout baptisé meurt avec le Christ, mais aussi, avec lui descend aux enfers et, tout comme le Christ ressuscité, porte sur lui le destin des pécheurs. Appel combien puissant à suivre le Christ et à descendre, nous aussi, dans lenfer du monde moderne, non pas " en touristes ", comme disait Péguy au sujet de Dante, mais en témoins de la lumière du Christ !
Un texte liturgique du Vendredi Saint décrit la descente aux enfers et montre le Christ " sortant de lenfer comme dun palais nuptial ". On peut donc discerner un appel très précis adressé aux époux chrétiens : il leur faut créer un " rapport nuptial " avec le monde, même et surtout sous son aspect infernal, y entrer comme dans un " palais nuptial ", rendre témoignage de la présence universelle du Christ, et puisque, selon lexpression dIsaac le Syrien, le péché essentiel du monde est dêtre insensible au Ressuscité, sefforcer de sensibiliser le monde et lhomme moderne au Ressuscité. Plus que jamais toute maison chrétienne est avant tout un trait dunion, un relais entre le Temple de Dieu et la civilisation sans Dieu.
LE SACREDOCE CONJUGAL
Mais comment les époux exerceront-ils sur le monde cette influence décisive ? Par leur sacerdoce conjugal. Et ce sacerdoce sarticule sur les charismes particuliers de lhomme et de la femme.
Lhomme est un être extatique : il sort de lui-même et se prolonge dans le monde par loutil, par les actes. La femme est un être enstatique elle nest pas acte, mais être ; elle est tournée vers sa propre profondeur, elle sintériorise, semblable à la Vierge qui gardait les paroles divines en son coeur ; elle est présente au monde par le don total delle-même. Une fresque de la catacombe de saint Calliste montre lhomme, la main étendue sur loffrande, célébrant leucharistie ; derrière lui se tient la femme, les bras en prière, lorante. Si le propre de lhomme est dagir, celui de la femme est dêtre. Laissé à lui-même, lhomme ségare dans les abstractions et les objectivations ; dégradé, il devient dégradant et fabrique un monde déshumanisé. Protéger le monde, les hommes et la vie en tant que mère et Ève nouvelle, les purifier en tant que vierge, telle est la vocation de toute femme. Elle doit convertir lhomme à sa fonction essentiellement sacerdotale : pénétrer sacramentellement les éléments de ce monde et les sanctifier, les purifier par la prière. Tout chrétien est invité par Dieu à vivre de foi : voir ce quon ne voit pas, contempler la Sagesse de Dieu dans labsurdité apparente de lHistoire, et devenir lumière, révélation, prophétie, suivre les " violents " qui prennent dassaut le ciel et semparent du Royaume (Mt 11,12).
LÉvangile selon saint Jean (13,20) rapporte une parole du Seigneur, la plus grave peut-être qui soit adressée à lÉglise : Qui reçoit celui que jenvoie me reçoit, et qui me reçoit, reçoit celui qui ma envoyé. Cette parole sadresse aussi à la " petite église " quest tout foyer chrétien. Elle veut dire que le destin du monde est suspendu à lattitude inventive de lÉglise, à son art daccueillir et de se faire accueillir, à lart de la charité de ses saints. Et cet art signifie la chose la plus simple et la plus haute à la fois : reconnaître la présence du Seigneur dans tout être humain.
Version raccourcie du texte paru dans
Lanneau dor, Éd. du Feu Nouveau, no 107 (1962) ;
repris dans Paul Evdokimov, La Nouveauté de lEsprit,
Études de spiritualité, Bellefontaine (SO 20), 1977.
Il y a diversité de dons... il y a diversité de ministères... il y a diversité dopérations... Et lEsprit qui se manifeste en chacun, lui est donné pour lutilité commune... Il distribue ses dons à chacun en particulier, comme il le veut (1 Co 12,4-11).
Saint Paul nous parle des dons et des ministères que chacun reçoit en vue dune diaconia (service) pour lutilité commune. Personne nest exclu de lappel général adressé à tous, mais, comme dans une symphonie, il faut y discerner sa propre partie musicale, une vocation toute personnelle, un destin unique.
Tournant décisif en tant quacte spirituel et prise de position, dans la biographie dun être, lorsque ni létat monastique, ni lunion conjugale ne se trouvent sur son chemin. La faute la plus désastreuse serait de faire dune condition simplement imposée par les circonstances de la vie, un destin. Labsence de quelque chose ne peut jamais ni remplir, ni construire un être. Et cest céder à la tentation la plus ruineuse que de nattendre plus rien de la vie. Lattente positive prend en charge le présent sans rien préjuger du lendemain. Le vrai renoncement à une situation précise (le mariage par exemple), pour être positif et enrichissant, ne peut être quune condition pour lacceptation libre et pleine dune autre situation (le célibat par exemple), quun point de départ pour une vocation actuelle, jamais subie, toujours acceptée et assumée, et qui remplira lexistence du moment présent.
Ceci pose le problème très précis de la vocation. Dans son aspect immédiat cest une inclination ressortissant daptitudes correspondantes, de dons naturels qui prédisposent à telle forme de vie et dactivité. Plus profondément et sur le plan religieux de la foi, elle est une prédestination, plus cachée, plus mystérieuse, et qui contient le projet de Dieu sur tel être concret. Cest lessence de moi-même que Dieu me propose comme la meilleure partie, la partie idéale de moi-même et que jaccepte davance et assume librement. Elle postule une disponibilité du moment présent, totalement ouverte, et sans rien préjuger du moment suivant.
À la rigueur, même un moine peut rompre ses vux. Un homme marié peut entrer dans les ordres. Un célibataire peut voir souvrir devant lui une des deux voies, comme il peut se trouver dans la perspective dun célibat dans le monde. Pour le moment il accepte cette situation allégrement, joyeusement, assumée comme une tâche confiée pour aujourdhui, comme la valeur présente et pleine de son existence. Le tâtonnement inévitable qui en ressort saccompagne dune alternative de succès et déchecs. Mais il est vital de comprendre quil ne sagit jamais dun " devoir " morne et imposé, dun impératif catégorique aveugle et implacable. Le sacrifice ici se changerait en suicide. Les échecs empiriques possibles, le découragement et les amertumes momentanées nautorisent nullement la négation, le vide, labdication. Il faut composer avec la grâce, comme les mains qui se cherchent dans la nuit, et attendre avec un sourire que telle défaite matérielle se convertisse en victoire spirituelle. La finalité immédiate, atteinte ou non atteinte, nest point la fin absolue de mon destin.
Toute la vocation est une option en réponse à un appel entendu. Celui-ci peut être simplement létat présent. Il nest jamais une voix qui explicite tout ; une demi-obscurité inhérente à la foi ne nous quitte jamais. Il y a une chose dont nous pouvons être sûrs, toute vocation est toujours accompagnée dun renoncement. Le marié renonce à lhéroïsme monastique, le moine à la vie conjugale. Le jeune homme riche de lEvangile nest invité ni à se marier ni à entrer dans un couvent. Il devait renoncer à sa richesse, à l" avoir ", à ses préférences - afin de suivre le Seigneur. De même les " eunuques " pour le Royaume de Dieu - quel que soit le sens que nous y mettions - désignent une privation, un renoncement, un sacrifice. Mais dans tous ces cas de privation dont parle lEvangile, la grâce fait un don ; dun renoncement négatif elle fait une vocation positive. Le renoncement à une chose signifie la consécration totale à une autre chose que ce même renoncement permet de réaliser.
Une vocation de célibataire est infiniment plus large que le célibat comme tel. Ce nest pas le célibat qui se place au centre, mais cest une vie qui comporte pour le moment le célibat. Pour un célibataire, son célibat nest quune condition momentanée ou définitive de son ministère du Sacerdoce royal en vue du Royaume. Si un moine " soccupe des choses de Dieu " , un célibataire vit dans ces " choses de Dieu " que constitue tout être humain ; son ministère est au service du prochain. Il est à la seconde personne, un " toi " pour le monde où il vit. Cest lamour-compassion qui ne cherche ni réciprocité, ni rien pour lui-même, mais se donne et descend aux enfers dun monde qui agonise dans les ténèbres. Il ne choisit pas, mais sétend sur toute souffrance et rencontre lautre, le prochain, dans son abandon de Dieu.
Une pareille existence centrée sur le prochain est une vocation très concrète, car elle est signe du Royaume, de sa présence dans le monde. Si le salut est au-dessus du monde, cest au sein du monde quil est offert. Une exigence venant du monde lui-même appelle à y rester comme témoin de lÉvangile. Cest à ces témoins que sapplique la parole de saint Augustin : " Donne-moi quelquun qui aime, et celui-là comprendra ". Il sagit ici daimer son destin, daimer la croix formée par son propre moi ; il se peut que lacte le plus ascétique ne soit pas de renoncer, mais de saccepter pleinement soi-même. Si je reçois ce qui mest échu comme mon propre choix libre, tout devient à linstant même sensé, profond, plein dun intérêt passionnant et joyeux. Lhomme nest jamais seul, la main de Dieu est sur lui ; sil sait laccepter et la sentir, son destin se construit, " orienté " vers lOrient. Cest lexpérience de tous les grands spirituels.
Pour ceux qui se sentent " laissés pour compte ", qui sont déçus dans lattente et dans les promesses de la jeunesse, au moment où tout semble fermé et fini, cest à ce moment que tout commence. Cest le sens si profond de la légende du Saint Graal. Un pauvre chevalier arrive quand tout sarrête ; le vieux roi est immobilisé sur son grabat ; les sources tarissent, les oiseaux ne chantent plus et tout est enchaîné par limmobilité de la mort. Le chevalier pose lunique question, la seule vraie question : " Où est le Graal ? " Et alors tout revit, le vieux roi quitte son grabat, les sources rejaillissent et les oiseaux chantent à nouveau. Cette seule question-réponse est celle du fiat de notre destin. Plus quaccepté, créé, celui-ci métamorphose les données en charismes ; lêtre humain vit alors son propre miracle, vit dans le miracle. Cest le sens très précis de ladmirable parole dIsaïe : Crie de joie, stérile qui nenfantais pas ; éclate en cris de joie et dallégresse, toi qui nas pas connu les douleurs ! Car plus nombreux sont les fils de labandonnée que les fils de lépouse, dit Jahvé... Ton époux sera ton Créateur (Is 54,1,5).
Les formes de la vie sociale subissent des changements rapides et imprévus ; par contre, laction religieuse de tout croyant possède une grande stabilité. Il peut se rendre attentif aux desseins de Dieu dans le progrès si merveilleux de la science et des techniques ; il peut unir les solitudes et créer des communautés vivantes de témoins ; il peut susciter lesprit dadoration, de tout travail faire une prière même au cur bétonné de la cité la plus moderne. Toutefois il nest plus possible dexercer ce ministère individuellement. Létat actuel de la société exige des mesures et des actes qui sont du ressort de la charité collective. Cest collégialement, de la part des hommes de prière, que la foi a ce privilège magnifique dappeler aux droits de Dieu sur la cité humaine. Cest ici justement que les célibataires sont des agents favorisés, car ils peuvent dépenser sans mesure leurs réserves disponibles daffection opérante.
Si, pour saint Jean Chrysostome, " le mariage est limage du céleste " , le célibat est une image plus directe du Royaume où " on ne se marie pas " et où " on est comme des anges " (cf. Mt 22,30). Le siècle futur ne connaîtra pas le mode dual des couples, ni tel " homme " en tant quhomme en face de telle " femme " en tant que femme, mais lunité du Masculin et du Féminin dans leur totalité, Adam-Ève reconstitué dans sa dimension spirituelle. Ce nest donc pas comme un moine en marge de la vie, ni comme les époux qui sen retirent partiellement pour construire leur unité, mais en tant que lanticipation de lunité future du Masculin et du Féminin que les célibataires mettent leur présence entière au service dune amitié efficiente. Une pareille confrérie, vaste comme le monde, groupant les hommes et les femmes, se penchera conjugalement sur toute misère humaine. " Conjugalement " signifie ici unissant leurs charismes réciproques.
La transparence du don de soi est décisive. Des amitiés profondes à la mesure de leur pureté peuvent se nouer et lâme y trouve son harmonieux épanouissement dans un rapport de personne à personne. Le célibat na nullement empêché certaines grandes figures du christianisme de manifester des accords dâmes, dexercer lamitié mystique dans une action conjuguée : saint Jean Chrysostome et la diaconesse Olympiade, saint François dAssise et sainte Claire, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse. De telles amitiés ne sopposent même pas à létat monastique. Elles peuvent produire une riche descendance : des enfants en esprit qui suivent leur propre vocation de témoins.
La piété toute particulière des grands mystiques envers la Vierge souligne un trait important. À lopposé de toute déviation morbide, elle y puise la pureté, la tendresse chaste et l" état amoureux " envers toute créature. Cest que la Vierge, dans sa protection maternelle et paraclétique, est lexpression la plus forte de la Philanthropie divine. Et encore cette leçon non moins instructive dans cet adage des spirituels : " Lheure présente que tu vis, lhomme que tu rencontres ici et maintenant, la tâche que tu uvres en ce moment, sont les plus importants de ta vie. " Ce que lon a immédiatement devant soi, cest loffrande sacerdotale de soi-même qui triomphe à linstant de toute séparation, de toute solitude et de tout " instinct de mort " . Pour celui qui a assumé pleinement sa vocation aujourdhui, le lendemain se confond avec le jour du Seigneur.
Extrait de : Sacrement de lamour,
Le mystère conjugal à la lumière
de la tradition orthodoxe, DDB, 1980.
Le même texte paraît dans
Dr Assagioli et al., Le Célibat laïc féminin,
Éd. Ouvrières, 1962, pp. 292-300.
Les sacrements ne sont pas seulement des signes qui confirment les promesses divines, ni des moyens pour vivifier la foi et la confiance ; véhicules de la grâce, ils sont à la fois les instruments du salut et le salut même, tout comme lÉglise lest. La distinction entre lInstitution et lÉvénement est artificielle, car ce que lon appelle Institution est lanamnèse, mais, liturgiquement, lanamnèse est toujours épiphanique, et cest ce caractère pneumatophore qui montre, dans lÉglise-Institution, lÉglise-Événement perpétué. Cest pourquoi initialement tout le sacrement était une partie organique de la liturgie ; son intégration au mystère eucharistique témoignait de la descente de lEsprit et du don reçu. Ainsi, pour le sacrement du mariage, les mariés avant tout accèdent à la synaxe eucharistique dans leur nouvelle dignité ecclésiale dépoux.
La matière des sacrements nest pas seulement un signe visible, mais un réceptacle des énergies divines. Dans le sacrement du mariage, la matière est lamour de lhomme et de la femme. Selon Justinien, " le mariage saccomplit par le pur amour " (Novelle 74, cap. 1), et pour saint Jean Chrysostome, " cest lamour qui unit les aimants et les unit à Dieu " (Hom. sur Ép 5,22-24, PG 62,141). La " grâce édénique ", dont parle Clément dAlexandrie, la grâce du sacrement, transmue lamour en communion charismatique et lélève à la dignité ecclésiale du Sacerdoce conjugal.
Tout fidèle participe à lunique sacerdoce du Christ, non par les fonctions sacrées (charismes des prêtres et des évêques), mais par son être sanctifié. Cest en vue de sa dignité ontologiquement sacerdotale que tout baptisé est scellé de dons, oint de lEsprit dans son essence même. La substance sacerdotale de tout croyant signifie offrir au Seigneur en sacrifice la totalité de sa vie et de son être : faire de sa vie une liturgie. Un laïc est prêtre de son existence.
Un texte liturgique du Vendredi Saint décrit la descente aux enfers et montre le Christ " sortant de lenfer comme dun palais nuptial " . Cette image est comme un appel adressé aux époux afin de créer un " rapport nuptial " avec le monde justement sous un aspect infernal dun lieu doù Dieu est exclu. Plus que jamais la maison chrétienne, petite église, est un lien vivant entre le temple de Dieu et la civilisation sans Dieu.
Lexistence des êtres qui vivent, comme ceux qui sont abandonnés de Dieu, appelle aux charismes de compassion et de secours. Une nouvelle spiritualité rappelle puissamment à lamour humain sa vocation du Sacerdoce conjugal. LEsprit fait germer les charismes de la charité sacerdotale des maris et de la tendresse maternelle des femmes, et les ouvre sur le monde, afin de délivrer tout prochain et de le restituer à Dieu.
Le mariage-procréation de jadis était fonctionnel, asservi aux cycles des générations et tendu vers lévénement du Messie. Le mariage chrétien est ontologique, il est la naissance de la " nouvelle créature " , afin de garder le cur de la " fluence sale " (Grégoire de Nysse, De octava, PG 44,609A) du temps déchu et de le saturer déternité ; eschatologique avec le monachisme, il est " mystère du huitième jour " .
Le renoncement qui joue dans ces deux états vaut ce que vaut le contenu positif que lhomme y met : lintensité de la soif de Dieu, de son amour. Lascèse monastique se rencontre avec lascèse conjugale : " Celui qui a obtenu lEsprit et se trouve purifié... respire la vie divine " (Grégoire de Nysse, De la vie contemplative).
Dans le mariage, la nature de lhomme est sacramentellement changée, comme elle lest, selon un autre type, chez le moine. La plus grande parenté intérieure les unit. Les promesses échangées par les fiancés les introduisent en quelque sorte dans un " monachisme intériorisé " , car il y a là aussi une mort au passé et une naissance à la nouvelle vie. Dailleurs, le rite de lentrée dans les ordres se sert du symbolisme conjugal (fiancé, époux), et lancien rite du mariage contenait la tonsure monastique qui signifiait labandon commun de deux volontés au Seigneur. Ainsi, le mariage inclut intérieurement létat monastique, et cest pourquoi, selon le père Serge Boulgakov, cet état nest pas un sacrement. Ils convergent comme deux aspects de la même réalité virginale de lesprit humain. Lancienne tradition en Russie concevait le temps de fiançailles comme un noviciat monastique et les nouveaux mariés, après loffice du mariage, partaient directement dans un couvent afin de se préparer à entrer dans leur sacerdoce conjugal. Le climat monastique, si proche au mariage dans sa spiritualité, ne rendait que plus limpide la joie des noces et linauguration de léglise domestique.
Ce nest pas une voie comme telle qui peut déterminer son choix, mais le sentiment de lappel, du don et de la vocation personnelle : " Cherchons lEsprit-Saint... et que chacun trouve par lui-même ce quil doit faire ". " Que chacun marche selon la part que le Seigneur lui a faite, selon lappel quil a reçu de Dieu " , car " chacun tient de Dieu un don particulier, lun dune manière, lautre de lautre " (1 Co 7,7).
Il faut sélever jusquaux sphères de labsolu, une hauteur nest véritablement saisie que dune autre , hauteur, et le sommet grandit à mesure que lon sélève sur un sommet voisin. La sainteté monastique et la sainteté conjugale sont les deux versants du Thabor ; de lune et de lautre, le terme est lEsprit-Saint. Ceux qui atteignent le sommet par lune ou lautre de ces voies entrent " dans le repos de Dieu, dans la joie du Seigneur " , et là, les deux voies, contradictoires pour la raison humaine, se trouvent intérieurement unies, mystérieusement identiques.
Extrait de lessai de Paul Evdokimov,
" Le sacerdoce conjugal " dans Le mariage,
" Églises en dialogue ", Mame, 1966.
POUR ALLER PLUS LOIN PAUL EVDOKIMOV
LIVRES DE PAUL EVDOKIMOV
(lannée indiquée est celle de la dernière édition)Dostoïevski et le problème du mal
, Desclée de Brouwer (DDB), 1979, 427 p.La Femme et le salut du monde, DDB, 1996.
L'Orthodoxie, DDB, 1990, 351 p.
Gogol et Dostoïevski ou la Descente aux enfers, DDB, 1984, 351 p.
Le Sacrement de l'amour : Le mystère conjugal à la lumière de la Tradition orthodoxe, DDB, 1980 269 p.
Les Ages de la vie spirituelle, Des Pères du désert à nos jours, DDB, 1995, 236 p.
La Connaissance de Dieu selon la Tradition orientale, Lenseignement patristique, liturgique et iconographique, DDB, 1988, 158 p.
L'Esprit-Saint dans la Tradition orthodoxe, Cerf, 1970, 111 p. (Aussi dans la collection " Foi vivante " n° 179).
La Prière de lÉglise dOrient : La Liturgie de saint Jean Chrysostome, DDB, 1985, 206 p.
Le Christ dans la pensée russe, Cerf, 1986, 244 p.
L'Art de l'icône, théologie de la beauté, DDB, 1970, 304 p.
L'Amour fou de Dieu, Seuil, 1973, 183 p. (Recul de huit articles).
La Nouveauté de l'Esprit. Études de spiritualité, Bellefontaine (SO n° 20), 1977, 278 p. (Recueil de six articles).
Le Buisson ardent, Lethielleux, 1981, 176 p. (Recueil de neuf articles).
Une bibliographie complète des uvres de se trouve dans Jean-François Roussel, Paul Evdokimov, Une foi en exil, Médiaspaul, 1999, pp. 239-249. Pour une liste de contributions à des ouvrages et des principaux articles de revue, voir Olivier Clément, Orient-Occident, Deux Passeurs, Vladimir Lossky, Paul Evdokimov, Labor et Fides, 1985, pp. 193-196. Malheureusement, les seuls livres de Paul Evdokimov actuellement disponibles en librairie sont L'Amour fou de Dieu, Dostoïevski et le problème du mal et La Femme et le salut du monde.
TEXTES DE PAUL EVDOKIMOV SUR INTERNET
" La connaissance de Dieu dans la tradition orientale " (quelques courts extraits) :
http://eocf.free.fr/text_antho_spi_ortho.htm" L'Art moderne ou la Sophia désaffectée "
http://www.myriobiblos.gr/texts/french/contacts_evdokimov_moderne.html" LIcône de la Transfiguration "
http://perso.club-internet.fr/orthodoxie/bul/20.htmÉTUDES
Clément, Olivier, Orient-Occident, Deux Passeurs, Vladimir Lossky, Paul Evdokimov, Labor et Fides, 1985.
Contacts, numéro spécial, Vol. XXIII, 1973/74 : Témoignages sur Paul Evdokimov, 14 auteurs orthodoxes, catholiques, protestants.
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Thunberg, Lars, " Paul Evdokimov, théologien cuménique " Contacts, Vol. 47, No 172, 1995. p. : 270 - 286
LA RÉPONSE DE JOB
Mes yeux sont fermés par
Sa main mais elle est percée
avant que le monde fût
et je vois au travers...
Brusquement tout éclate en jets de Lumière
Dans ma larme tremble et danse la Source de Vie.Paul Evdokimov, Revue Contacts, 1971
Introduction
aux Pages du Mariage
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Dernière mise à jour : 11-05-04