La Rencontre de Saint Joachim |
par Paul Evdokimov |
LIMAGE DE DIEU
Il nest quune souffrance, cest dêtre seul. Un Dieu à une seule Personne ne serait pas lAmour. Il est Trinité, un et trine à la fois. De même lêtre humain, monade fermée, ne serait pas son image. Le récit biblique appelle la femme " une aide ", plus exactement un " vis-à-vis ". Pour aider, un autre homme serait plus utile quune femme. Et la Bible ne dit pas quil nest pas bon de " travailler seul ", mais " dêtre seul ", ainsi la femme " sera avec lui. " " Lun vers lautre " forment leur co-esse, cest donc dès lorigine, in principio, que lêtre humain est un être conjugal : Au jour où ils furent créés, Dieu leur donna le nom dhomme (Gn 5, 2). " En parlant des deux, Dieu parle dun seul ", note saint Jean Chrysostome (9).
Cest à leur réciprocité, à leur dyade de nature ecclésiale que Dieu sadresse et dit " toi " ou " vous ", ne les séparant jamais. Or un élément étranger à lhomme, le démoniaque, introduit dans leurs rapports une distance, et alors, à travers lhistoire, lun ne cessera de dire à lautre : " Ajjecka ! Où es-tu ? " Cette perversion ontologique est consignée par la parole que Dieu adresse pour la première fois à chacun séparément : " À la femme il dit..., " et " à lhomme il dit... " (Gn 3, 16-17). Cet événement démontre que la différenciation en masculin et en féminin est avant tout spirituelle.
En effet la création dAdam avait été demblée la création dun tout de lhomme, en hébreu, le mot Adam-homme est un terme collectif. La Genèse dit littéralement : Créons lhomme (ha adam, au singulier) et ils domineront (au pluriel) ; et Dieu créa lhomme (au singulier) et il les créa homme-masculin et homme-féminin (et le pluriel se rapporte au singulier, lhomme) (Gn 1, 27). L " homme " est au-dessus de la distinction masculin-féminin, car celle-ci nest pas initialement la séparation de deux individualités désormais isolées lune de lautre. Au contraire, on peut affirmer que ces deux aspects de lhomme sont à ce point inséparables dans la pensée de Dieu, quun être humain, pris isolément et considéré en soi, nest pas parfaitement homme. Il ny a pour ainsi dire quune moitié dhomme, dans un être isolé de son complémentaire.
Dieu fit tomber lhomme dans un profond sommeil. Le texte grec parle dextase. Il sagit de la stupeur très particulière, de la " suspension des sens ", annonce dun événement (10). La naissance dÈve projette dans lexistence ce qui a été en mouvement à lintérieur de lêtre. Adam a toujours été Adam-Ève. Lavènement dÈve est le grand mythe de la consubstantialité conjugale de lhomme et de la femme : Celle-ci sappellera Isha femme, car de Ish homme elle fut prise (Gn 2, 23). Saint Jérôme traduit en latin par Virago et Vir. Lun de lautre, ils seront une seule chair, un seul être : Mon ami est mien et je suis sienne (Ct 2, 16).
Cet ordre archétypique de la création sinsère dans lordre de la grâce aux noces de Cana. Le fond des antiques coupes nuptiales représentait le Christ tenant deux couronnes au-dessus des époux, principe divin de réintégration de lordre initial. Saint Jean Chrysostome le précise : " Les propriétés de lamour sont telles que laimée et laimant ne forment plus deux êtres, mais un seul... ils ne sont pas réunis seulement, mais sont un " (11) ; ce qui veut dire homme-femme, un " adam " dans le sens biblique (12), car " lamour change la substance même des choses " (13). Saint Cyrille dAlexandrie ajoute dans un commentaire sur la Genèse : " Dieu créa le co-être. "
Cette conception patristique est fondamentale pour lOrient et inspire tous ses textes canoniques. Le mariage est défini : lunité de deux personnes dans un seul être, une seule substance ; ou encore : lunion en un corps et une âme, mais en deux personnes. La définition est importante, le moi conjugal ne supprime point les personnes, mais selon limage de la Trinité : lunion dans une seule nature des Trois Personnes forme un seul Sujet, Dieu Un et Trine à la fois ; de même lunion conjugale de deux personnes forme une dyade-monade, deux et un à la fois unis en Troisième terme divin. " Dieu a créé Adam et Ève pour le plus grand amour entre eux, reflétant le mystère de lunité divine (14). " Cest donc lhomme conjugal qui est limage de Dieu trine et le dogme trinitaire est lArchétype divin, licône de la communauté conjugale.
Nous entendons dans la prière sacerdotale du Seigneur : Je leur ai donné la gloire... afin quils soient un comme nous sommes un (Jn 17, 22). Or le rite de couronnement du sacrement du mariage annonce : les époux " sont couronnés de gloire ". La gloire signifie la manifestation de lEsprit Saint. Ce don de lEsprit à la Pentecôte, son charisme de lunité nest accessible que dans lÉglise : Cest grâce à tous ses liens que le corps bien coordonné et formant un solide assemblage tire son accroissement selon la force qui convient à chacune de ses parties, et sédifie lui-même dans la charité (Ép 4, 16). La communauté vivante de lÉglise résulte des " liens ", formes particulières de lamour. a côté de la communauté monastique et paroissiale se pose un autre type de ces formes-liens : lamour-communauté conjugale. Le mariage forme une dyade ecclésiale, institue une " église domestique ", selon saint Paul et saint Jean Chrysostome.
" Quand le mari et la femme sunissent dans le mariage, ils napparaissent plus comme quelque chose de terrestre, mais comme limage de Dieu lui-même. " Cette parole de saint Jean Chrysostome fait voir dans le mariage une icône vivante de Dieu, une " théophanie ". Clément dAlexandrie va très loin dans sa conception : " Qui sont les deux ou trois, rassemblés au nom du Christ, au milieu desquels se tient le Seigneur ? Nest-ce pas lhomme et la femme unis par Dieu ? " (15). Il pose toutefois une condition : " Il surpasse les hommes, celui qui sest exercé à vivre... dans le mariage.., en demeurant inséparable de lamour de Dieu (16). " " Létat du mariage est saint " (17) parce quil anticipe le Royaume et constitue déjà une " micrabasileïa " (petit royaume), son image prophétique. Tout destin traverse le point crucial de son éros, chargé des poisons mortels et des révélations célestes, pour entrevoir lÉros transfiguré du Royaume où lon ne prend ni femme ni mari mais on est comme des anges dans les cieux (Mc 12, 25). Cette parole signifie : non pas des êtres ou des couples isolés, mais laccord conjugal du Masculin et du Féminin, les deux dimensions de lunique plérôme en Christ. Lalpha rejoint loméga : selon sainte Astérie, la première parole dAdam, la chair de ma chair (Gn 2, 23), était une déclaration du masculin envers le féminin justement dans leur totalité (18).
LA FIN PROPRE DU MARIAGE
La distinction occidentale moderne entre la fin objective (procréation) et la fin subjective (la communauté conjugale) nest pas suffisante, ne rend pas compte de la hiérarchie fondamentale. Les textes de lÉglise orthodoxe (19), quand ils ne portent pas lempreinte des manuels occidentaux (20), sont unanimes à placer le but de la vie conjugale dans les époux eux-mêmes. La théologie dogmatique du métropolite Macaire donne cette définition, la dernière en date, très claire et explicite, qui ne dit rien sur la procréation : " Le mariage est un rite sacré : les époux se promettent fidélité réciproque devant lÉglise, la grâce divine leur est conférée par la bénédiction du ministre de lÉglise. Elle sanctifie leur union et offre la dignité de représenter lunion spirituelle du Christ et de lÉglise. "
La chute avait offusqué la lumière initiale. En parlant de ladultère, à la place dune " chair ", terme complexe, saint Paul dit corps un (1 Co 6, 16), ce qui rend plus incisive la solitude spirituelle, la communion avortée. Origène (21) attire lattention sur le premier chapitre de la Genèse, où il sagit du mâle et de la femelle ; leur union naturelle place lhomme dans lespèce, le soumet au commandement fait au règne animal : " multipliez, soyez féconds ". Lhomme survit dans sa progéniture et se hâte dy trouver, dans une fiévreuse fécondité, la garantie de sa survie. Seul lÉvangile fait comprendre que ce nest pas dans lespèce, mais en Christ, que lhomme est éternel, quil dépouille le vieil homme et " se renouvelle à limage de celui qui la créé ". Le mariage place lhomme dans ce renouvellement. Le récit de linstitution du mariage se trouve dans le deuxième chapitre de la Genèse et parle de la " seule chair " sans aucune mention de la procréation. La création de la femme est une réplique à la parole " il nest pas bon que lhomme soit seul ". La communion conjugale est constitutive de la personne, car cest " homme-femme " qui est limage de Dieu. Tous les passages du Nouveau Testament traitant du mariage suivent le même ordre et ne parlent point de la fécondité (Mt 19 ; Mc 10 ; Ép 5). Lavènement de lhomme achève la création graduelle du monde. Lhomme lhumanise, lui donne sa signification humaine et spirituelle. Cest en lhomme que la différenciation sexuelle trouve son sens et sa valeur propre, indépendamment de lespèce.
Léconomie de la Loi ordonnait la procréation pour perpétuer la race et accroître le peuple élu, afin datteindre la naissance du Messie. Or, dans léconomie de la grâce, la naissance des élus vient de la prédication de la foi. La côte doù la femme était tirée na plus ce rôle utilitaire que lui donne la conception sociologique. Les Arabes daujourdhui disent : " Il est ma côte ", ce qui veut dire " compagnon inséparable ".
Saint Jean Chrysostome déclare encore au IVe siècle : " Il y a deux raisons pour lesquelles le mariage a été institué.., pour amener lhomme à se contenter dune seule femme, et pour donner des enfants, mais cest la première qui est la principale... Quant à la procréation, le mariage ne lentraîne pas absolument... la preuve en est dans les nombreux mariages qui ne peuvent avoir denfants. Cest pourquoi la première raison du mariage, cest de régler la vie sexuelle, maintenant surtout que le genre humain a rempli toute la terre " (22).
À limage de lamour de Dieu le Créateur, lamour humain singénie à " inventer " un objet sur quoi il puisse se déverser. Lexistence du monde najoute rien à la plénitude de Dieu en soi ; cest elle pourtant qui lui confère la qualité de Dieu ; il lest, non pour soi-même, mais pour sa créature. De même lunion conjugale est une plénitude en elle-même (23). Toutefois elle peut aussi acquérir une nouvelle qualification de sa propre surabondance : la paternité et la maternité. Lenfant issu de la communauté conjugale la prolonge et réaffirme lunité parfaite déjà formée. Lamour se déverse sur son reflet dans le monde et engendre lenfant. Et quand lenfant est né, la femme ne se souvient plus de son angoisse, dans la joie quelle a de ce quun homme est né dans le monde (Jn 16, 21), un nouveau visage est appelé à devenir icône de Dieu.
La maternité est une forme particulière de la kénose féminine. La mère se donne à son enfant, meurt partiellement pour lui, suit lamour de Dieu qui sabaisse, répète en un certain sens la parole de saint Jean Baptiste : Il faut quil croisse et que je diminue (Jn 3, 30). Le sacrifice de la mère comporte lépée dont parle Siméon. Dans ce sacrifice, chaque mère se penche sur Jésus crucifié.
Le culte de la Vierge-Mère exprime la vocation de toute femme, son charisme de protection et de secours. Il y a dans le monde un nombre de plus en plus grand dêtres qui vivent comme ceux qui sont abandonnés de Dieu. Leur existence est un appel à tout foyer chrétien pour quil manifeste son sacerdoce conjugal, sa vraie nature déglise domestique qui ne reçoit que pour donner et se révèle ainsi une puissance de compassion et de secours afin de restituer au Père ses enfants prodigues (24).
LÉGLISE DOMESTIQUE
Clément dAlexandrie (25) appelle le mariage la " Maison de Dieu " et lui applique la parole sur la présence du Seigneur : Je suis au milieu deux (Mt., 18, 20). Or, selon saint Ignace dAntioche : " Là où est le Christ, là est son Église ", ce qui fait voir clairement la nature ecclésiale de la communauté conjugale. Ce nest pas non plus par hasard que saint Paul place son enseignement magistral sur le mariage dans le contexte de son épître sur lÉglise, lÉpître aux Éphésiens. Il parle de 1 " église domestique " (Rm 16, 5), et à sa suite saint Jean Chrysostome, de la " petite église ". Il y a plus ici quune simple analogie. Le symbolisme des Écritures relève dune correspondance très intime entre les divers plans, qui les montre comme des expressions différentes de lunique réalité.
Selon le quatrième Évangile (Jn 2, 1-11), le premier miracle du Christ a lieu pendant les noces de Cana. De par sa matière même leau et le vin il sert de prélude au Calvaire et annonce déjà la naissance de lÉglise sur la Croix : Du côté percé, il sortit du sang et de leau (Jn 19, 34). Le symbolisme rapproche et apparente le lieu du miracle, les noces, à lessence eucharistique de lÉglise.
La présence du Christ confère aux fiancés un don sacramentel. Cest de lui que saint Paul parle en disant : Chacun a reçu de Dieu son charisme particulier (1 Co 7, 7). Sous son action leau des passions naturelles se transforme en " ce fruit de la vigne ", le vin noble qui signifie la transmutation en " amour nouveau ", amour charismatique jaillissant jusquau Royaume.
Cest pourquoi la Mère de Dieu, comme un ange gardien, se penche sur le monde en détresse : Ils nont plus de vin, dit-elle. La Vierge veut dire que la chasteté de jadis, en tant quintégrité de lêtre, est tarie. II ny a plus que limpasse de la masculinité et de la féminité. Les vases destinés aux purifications des Juifs ne soit guère suffisants ; mais les " choses anciennes sont passées " ; la purification des ablutions devient Baptême, " bain déternité ", afin douvrir laccès au Festin eucharistique du seul et unique Époux.
Lintercession de la Vierge hâte lavènement : Faites tout ce quil vous dira Tout homme sert dabord le bon vin, puis le moins bon, le bon vin des fiançailles nest quune promesse fugitive et sépuise vite, la coupe nuptiale tarit : tel est lordre naturel. À Cana, cet ordre est renversé : Toi, tu as gardé le bon vin jusquà présent, ce " présent " est celui du Christ, il est sans déclin. Plus les époux sunissent en Christ, plus leur commune coupe, mesure de leur vie, se remplit du vin de Cana, devient miracle.
À Cana, Jésus " manifesta sa gloire " dans lenceinte dune ecclesia domestica. Ces noces, en fait, sont les noces des époux avec Jésus. Cest lui qui préside aux noces de Cana et, selon les Pères, préside toutes les noces chrétiennes. Cest lui qui est le seul et unique Fiancé dont lami entend la voix et se réjouit. Ce niveau des épousailles mystiques de lâme et du Christ, dont le mariage est la figure directe, est celui de toute âme et de l'Église-Épouse.
Toute grâce dans sa mesure pleine est au terme dun sacrifice. Les époux la reçoivent dès le moment où ils sengagent, dans leur dignité sacerdotale, à se présenter devant le Père céleste et à lui offrir en Christ le sacrifice, le " culte raisonnable ", loffrande de toute leur vie conjugale. La grâce du ministère sacerdotal de lépoux et la grâce de la maternité sacerdotale de lépouse forment et modèlent lêtre conjugal à limage de lÉglise.
En saimant lun lautre, les époux .aiment Dieu. Chaque instant de leur vie jaillit en doxologie royale, leur ministère en chant liturgique incessant. Saint Jean Chrysostome apporte cette conclusion magnifique : " Le mariage est une icône mystérieuse de lÉglise (26).
LES SACREMENTS
Le grand liturgiste du XIVe siècle, Nicolas Cabasilas, définit ainsi les sacrements : " Voilà la voie que notre Seigneur nous a tracée, la porte quil a ouverte... Cest en repassant par cette voie et cette porte quil revient vers les hommes " (27). En effet, après lAscension, le Christ revient dans léconomie sacramentelle de lEsprit Saint. Celle-ci continue sa visibilité historique et prend la place des miracles du temps de lIncarnation.
La définition classique énonce : " Le sacrement est une action sainte en laquelle, sous le signe visible, linvisible grâce de Dieu est communiquée au croyant " (28). Ils ne sont pas seulement des signes qui confirment les promesses divines ni des moyens pour vivifier la foi et la confiance, ils ne donnent pas seulement mais renferment la grâce et sont des véhicules, à la fois les instruments du salut et le salut même, tout comme lÉglise lest.
Lunion du visible et de linvisible est inhérente à la nature de lÉglise. Pentecôte perpétuée, lÉglise déverse la surabondance de la grâce à travers toute forme de sa vie. Mais linstitution des sacrements établit un ordre qui pose des limites à tout " pentecôtisme " sectaire désordonné et en même temps offre à tous et à chacun un fondement inébranlable, objectif et universel de la vie de grâce. LEsprit souffle où il veut, mais dans les sacrements, en présence des conditions institutionnelles requises par lÉglise et en vertu de la promesse du Seigneur, les dons de lEsprit Saint, les événements, sont conférés sûrement et lÉglise latteste. Ainsi tout sacrement comporte avant tout la volonté de Dieu que cet acte ait lieu, ensuite vient lacte lui-même, le sacrement, et en troisième lieu le témoignage par lÉglise de sa réception confirme le don conféré et reçu. Dans la pratique ancienne, laxios (manifestation de laccord) ou lamen du peuple accompagnait et scellait tout acte sacramentel. En définitive, tous les sacrements conduisaient vers leucharistie qui, de par sa propre plénitude, parachevait le témoignage de lÉglise. Un pareil consensus de la catholicité est un fait intérieur de lÉglise. Un sacrement est toujours un événement dans lÉglise, par lÉglise et pour lÉglise, il exclut tout ce qui isole de la résonance ecclésiale.
Ainsi pour le sacrement du mariage, le mari et la femme, avant tout, accèdent à la synaxe (29) eucharistique dans leur nouvelle existence conjugale. Lintégration à leucharistie témoigne de la descente de lEsprit et du don reçu, et cest pourquoi tout sacrement était toujours une partie organique de la liturgie eucharistique.
Le monde est confondu dans les ténèbres, mais ces dernières ne sont concevables que parce quelles sont percées par les trouées de la Lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde (Jn 1, 9). Les portes de lEnfer ne prévaudront pas contre lÉglise (Mt 16, 18), car jusquà la fin du monde les sacrements, ces flèches de feu, annoncent la puissance salvatrice de la Grâce et tracent un itinéraire fulgurant vers le Royaume.
Il y a longtemps que pour la masse le sacrement nest plus ce mystère auquel est convié, chaque fois quil saccomplit, le monde céleste tout entier ; quil nest plus quune " pratique ", un " devoir religieux ", une forme comme une autre, quelle voudrait bien rendre aussi creuse que nimporte quel symbole de sa sociabilité. Or cette " forme " est toute remplie de la présence de Dieu, et le réalisme éclatant et redoutable des paroles bibliques nous le rappelle : Déchausse-toi, car ce lieu est saint (Ex 3, 5). LEsprit fait de lÉglise le lieu et ta raison dêtre du monde. Il recule ses murs jusquaux confins de lunivers, et cest dans lÉglise que les fleurs sépanouissent et que lherbe pousse, que lhomme naît, aime, meurt et ressuscite.
La matière des sacrements nest pas seulement un " signe visible ", mais le substrat naturel qui se change en lieu de la présence des énergies divines. Dans le sacrement du mariage, la matière est lamour de lhomme et de la femme. Selon Justinien, " le mariage saccomplit par le pur amour " (Novelle 74, cap. 1), et pour saint Jean Chrysostome, cest lamour qui unit les aimants et les unit à Dieu (30). Sous la " grâce édénique " du sacrement, lamour est transmué en communion charismatique. Lépître aux Éphésiens le montre substantielle miniature de lamour nuptial du Christ et de lÉglise.
LINSTITUTION PARADISIAQUE
Linstitution du mariage au paradis est une ancienne tradition très ferme. En parlant du mariage, le Seigneur se réfère à lAncien Testament : Navez-vous pas lu ? (Mt 19, 4 ; Mc 10, 2-12). De même saint Paul (Ép 5, 31). Clément dAlexandrie le dit clairement : " Le Fils na fait que confirmer ce que le Père a institué " (31). Dans la création de lhomme, Clément voyait le sacrement du baptême (32), et dans la communion damour du premier couple, linstitution divine du sacrement du mariage. Il parle même de la grâce paradisiaque du mariage (33). Par cette grâce, le mariage chrétien reçoit quelque chose de létat conjugal avant la chute.
Clément dit même beaucoup plus : " Dieu a créé lhomme : homme et femme ; lhomme signifie le Christ, la femme signifie lÉglise " (34). Lamour du Christ et de lÉglise sérige en archétype du mariage et préexiste ainsi au couple, car Adam est créé à limage du Christ et Ève à limage de lÉglise. On comprend maintenant pourquoi le premier couple et tous les couples se réfèrent à cette unique image. Saint Paul a formulé lessentiel : Cest un grand mystère ; je veux dire quil sapplique au Christ et à lÉglise (Ép 5, 32). Mystère, mysterion ici a le sens dun contenu dune richesse inépuisable dont on jouira éternellement. Dans le texte de la Genèse, Paul lit une préfiguration prophétique, son sens caché maintenant est manifesté. Ainsi le mariage remonte au-delà de la chute ; archétype des rapports nuptiaux, il explique le nom dIsraël et ensuite de lÉglise : épouse de Jahvé. Ni la chute ni le temps nont touché à sa réalité sacrée. Le rituel orthodoxe précise : " Ni le péché originel, ni le déluge nont rien détérioré de la sainteté de lunion conjugale ". Saint Éphrem le Syrien ajoute : " DAdam jusquau Seigneur, lauthentique amour conjugal était le parfait sacrement " (35). La sagesse rabbinique considérait lamour conjugal comme lunique canal de la grâce, même chez les païens (36). Saint Augustin enseigne de même : " Le Christ à Cana confirme ce quil a institué au paradis " (37). Saint Jean Chrysostome : " Le Christ a apporté le don, et par le don il a honoré la cause " (38). Le patriarche Jérémie II, dans sa lettre adressée aux théologiens protestants, indique Genèse, 2, 24, et déclare que le sacrement du mariage nest que confirmé dans le Nouveau Testament (de même lEcloga, 2, 12, et lencyclique des Patriarches orientaux). En effet le Christ na rien institué à Cana, mais sa présence revalorise et rehausse le mariage jusquà sa plénitude ontologique.
LA JOIE
Lanamnèse (souvenir) du paradis est plus quun simple rappel, sa grâce rédimée explique une joie très particulière, inhérente aux noces : " Réjouissons-nous, faisons éclater notre joie ", " heureux les gens invités au festin des noces de lAgneau " (Ap 19, 9). Le Deutéronome (24, 5) déclare que tout homme nouvellement marié est libéré de toute charge, même du service militaire, afin de " réjouir sa femme et de la rendre heureuse ". " La femme apporte une plénitude et une consolation incessante pour le mari ", dit saint Jean Chrysostome (39). Le rite y revient constamment et fait entendre cette note claire : " pour quils se réjouissent ", " que vienne en eux la joie ", " Isaïe, exulte ", " et toi, épouse, sois dans la joie... et trouve ta joie dans ton mari ".
On peut même pressentir intuitivement que sans lamour conjugal du premier couple, le paradis même perdrait quelque chose de sa plénitude, et ne serait même plus paradis ! Le mémorial du sacrement " se souvient " et du paradis et du Royaume et permet de vivre quelque chose de létat édénique sur terre ; et cest la " grâce paradisiaque " dont parle Clément, qui invite lamour à transcender le terrestre vers les beautés célestes. Comme le dit si bien Paul Claudel, lâme re-surgit " non pas comme une vache pleine qui rumine sur ses pieds, mais comme une jument vierge, la bouche embrasée du sel quelle a pris dans la main de son maître... Par les fentes de la porte avec le vent de laube arrive lodeur de lherbage " ouranien.
À Cana, dans la demeure du premier couple chrétien, le Verbe et lEsprit président à la fête, et cest pour cela quon boit le vin nouveau, le vin miraculeux qui apporte une joie qui nest plus de cette terre. Cest " livresse sobre " dont parle saint Grégoire de Nysse, et dont étaient " accusés " les apôtres le jour de la Pentecôte. La Pentecôte conjugale fait " toutes choses nouvelles ". Lalliance de Dieu avec son peuple est conjugale. Jérusalem est parée des noms : fiancée de Jahvé et épouse de lAgneau. Le rite du mariage mentionne expressément Isaïe car il chante lallégresse divine : On ne te nommera plus délaissée... car Jahvé mettra son plaisir en toi... et comme la fiancée fait la joie de son fiancé, tu seras la joie de ton Dieu ! (Is 61 4-5). La joie du sacrement sélève au niveau de la Joie divine.
Extrait du livre Sacrement de lamour :
Le mystère conjugal à la lumière de la tradition orthodoxe,.
Desclée de Brouwer, 1980.
RÉFÉRENCES
(Note : Le texte correspondant aux références 1 à 8 n'est pas inclu dans cet étrait du livre de Paul Evdokimov.)
(9) P. G. 62, 135.
(10) Cf. Genèse, 5, 1-12. Le profond sommeil tomba sur Abraham.
(11) P. G. 61, 280 ; 62, 387.
(12) P. G. 61, 289.
(13) P. G. 61, 273.
(14) Théophile dAntioche, Ad Autolycum, II, 28.
(15) Strom., 3, 10, 68.
(16) Strom., 7, 12, 70.
(17) Strom., 3, 12, 84.
(18) P. G. 40, 228.
(19) Le Nomocanon en XIV titres ; le Prochiros Nomos (titre 4, ch. I) ; les Basiliques, 28, 4 ; les commentaires de Balsamon ; le syntagme de Blastarès ; lHexabiblos dHarmenopoulos ; le Pidalion ; la confession orthodoxe de Pierre Moghila, question 115 ; Ecloga de 740. La plupart des textes se réfèrent à la définition du mariage par Modestinus, jurisconsulte romain : Nuptiae sunt conjunctio maris et feminae et consortium omnis vitae, divini et humani juris communicatio, " lunion et la communauté de vie ", sans aucune mention de la procréation. Digeste, XXIII, 2, 1. Cité par S. Troïtsky, Philosophie chrétienne du mariage (en russe), p. 19.
(20) Le chapitre 50 de la " Kormtchaja Kniga " (des patriarches Joseph et Nicon) est une traduction au XVIIe siècle du catéchisme romain de 1561 ; certains passages du catéchisme du métropolite Philarète suivent Bellarmin.
(21) P. G. 13, 1229.
(22) Discours sur le mariage. Voir traduction de labbé F. Martin ; Garnier, p. 139.
(23) Saint Basile note que les enfants sajoutent à la plénitude conjugale ; ils sont une conséquence possible mais non indispensable. P. G. 30, 745.
(24) Au sujet des enfants abandonnés, voir Mme Tasset-Nissole, Le massacre des Innocents.
(25) P. G. 8, 1169.
(26) P. G. 62, 387.
(27) Nicolas Cabasilas, La vie en Christ, trad. Broussaleux, p. 28.
(28) La confession orthodoxe, Ière partie.
(29) Rassemblement des fidèles célébrant leucharistie.
(30) P. G. 62, 141.
(31) Strom., P. G. 8, 1184.
(32) Ibid., 1206.
(33) Ibid., 1096.
(34) 2 Corinthiens.
(35) Sur Éphésiens 5, 32.
(36) Zohar I.
(37) In Ev. Joh., 9, 2.
(38) P. G. 56, 246.
(39) P. G. 63, 121, 123.
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Dernière mise à jour : 12-06-01