L' « Ange de l'Apocalypse »
Broderie de sainte Marie de Paris
SYMBOLIQUE ET BEAUTÉ
DANS LA PRIÈRE DE L’ÉGLISE ORTHODOXE
par Mgr Kallistos Ware
INITIATION À LA PRIÈRE
par Origène
NOËL (Mt 2, 1-12)
Homélie du père André Scrima
DESCENDRE DANS LE SECRET DE DIEU (Mt 6, 1-18)
Homélie du père André Scrima
LA DÉMARCHE INTERIÈURE
par le père Alexandre Men
LA PRIÈRE AU SAINT ESPRIT
par Olivier Clément
DEUX LETTRES DE JOSEPH L’HÉSYCHASTE
SUR LA PRIÈRE DE JÉSUS
LA PRIÈRE DU SILENCE
par Mgr Antoine Bloom
LE SENS DE LA PRIÈRE
par le père Cyrille Argenti
SYMBOLIQUE ET BEAUTÉ
DANS LA PRIÈRE
DE LÉGLISE ORTHODOXEpar Mgr Kallistos Ware
La chose principale.
La chose principale,
dit saint Théophane le Reclus, est de se tenir devant Dieu avec lesprit dans le cur et de continuer à se tenir devant Lui, sans cesse, jour et nuit, jusquà la fin de la vie. (Cité dans Higoumène Chariton, LArt de la prière, Bellefontaine, 1976, p. 81.)Dans cette définition concise mais profonde, saint Théophane souligne trois choses :
premièrement, la base de la louange qui est de se tenir devant Dieu ;
deuxièmement, les facultés quemploie la personne qui rend grâce :
avec lesprit dans le cur ; troisièmement, le moment approprié pour la louange :
sans cesse jour et nuit, jusquà la fin de la vie.Se tenir devant Dieu.
La première chose pour rendre grâce ou prier est de se tenir devant Dieu. Notez bien létendue de la définition de saint Théophane. Prier ce nest pas nécessairement demander quelque chose à Dieu ; il nest même pas nécessaire demployer des mots, parce que, très souvent, les prières les plus profondes et les plus puissantes sont celles où lon se tient simplement devant Dieu en silence. Mais notre attitude est toujours la même, que nous rendions grâce avec des mots, par des actions symboliques ou sacramentelles, ou en silence : nous nous tenons devant Dieu.
Se tenir devant Dieu : cela implique que laction de grâce est une rencontre, une rencontre entre personnes. Le but de laction de grâce nest pas seulement déveiller des émotions et de produire des attitudes morales appropriées, mais dentrer en relation de manière directe et personnelle avec Dieu, la Sainte Trinité. Comme un ami parlant à un ami, écrit saint Syméon le Nouveau Théologien, nous parlons à Dieu et nous nous tenons avec hardiesse devant Sa Face habitée dune lumière inapprochable.
Ici saint Syméon indique brièvement les deux pôles de la prière chrétienne, les deux aspects contrastants de cette relation personnelle : Dieu est habité dune lumière inapprochable, mais nous, êtres humains, nous pouvons Lapprocher avec hardiesse et lui parler comme un ami parle avec son ami. Dieu est au-dessus de tout être, infiniment éloigné, inconnaissable, " le Tout-Autre ", le mysterium tremendum et fascinans. Mais ce Dieu transcendant est en même temps un Dieu damour personnel, proche de manière unique, autour de nous et en nous, partout présent et qui remplit tous.
Dans ladoration, le chrétien se tient alors devant Dieu dans une double attitude, conscient à la fois de la proximité et de laltérité toute-autre de lÉternel, pour employer les mots dEvelyn Underhill, écrivain anglican qui éprouvait un amour profond pour lOrthodoxie. Lorsquil prie, le fidèle ressent à la fois la miséricorde et le jugement de Dieu, à la fois sa bonté et sa sévérité. Jusquà la fin de notre vie terrestre, nous éprouverons toujours de lassurance et de la crainte : selon les mots de saint Ambroise, starets du monastère dOptino, entre lespoir et la crainte. Cette double attitude apparaît dune manière frappante dans les liturgies de lÉglise orthodoxe, qui réussissent vraiment bien à combiner les deux qualités de mystère et de simplicité : pour citer une fois de plus Evelyn Underhill, ...tellement profondément sensible au mystère du Transcendant, en même temps que tellement semblable à un enfant dans son approche confiante.
Dans les textes liturgiques de lOrient chrétien, ces sentiments contrastés despoir et de crainte, de confiance et de peur sont mis côte à côte. Les Saints Dons sont les mystères donateurs de vie et terribles. En invitant les fidèles à sapprocher du calice, le prêtre dit : Approchez avec crainte de Dieu, foi et amour la crainte et une confiance aimante vont de pair. Dans une prière avant la communion attribuée à saint Syméon le Nouveau Théologien, nous employons ces mots-ci :
À la fois se réjouissant et tremblant,
Moi qui suis la paille je reçois le Feu
Et, étrange miracle !
Je suis ineffablement rafraîchi,
Comme le buisson ardent
Qui brûla mais ne fut pas consumé.À la fois se réjouissant et tremblant :
cest précisément lattitude que nous devrions avoir lorsque nous nous tenons devant Dieu. Notre action de grâce devrait être marquée par un sens aigu de respect et de componction, parce que cest une chose redoutable que de tomber aux mains du Dieu vivant (Hé 10, 31) ; et également par un sentiment de simplicité accueillante et affectueuse parce que ce Dieu vivant est aussi notre frère et notre ami. Lorsque nous rendons grâce nous sommes à la fois des esclaves devant le trône du Roi des Cieux, et des enfants heureux dêtre dans la maison du Père. Les larmes que nous versons en nous approchant pour communier sont à la fois des larmes de pénitence, considérant notre propre indignité Moi qui suis la paille et des larmes de joie en contemplant la compassion miséricordieuse de Dieu.Comme saint Macaire insiste dans ses Homélies : Ceux qui ont goûté le don de lEsprit sont conscients de deux choses à la fois : dun côté, la joie et la consolation ; et de lautre, la crainte, le tremblement et la tristesse. Ces deux sentiments simultanés devraient caractériser notre prière si nous voulons nous tenir de manière juste dans la Divine présence.
Avec lesprit dans le cur.
En second lieu, prier et rendre grâce cest se tenir devant Dieu avec lesprit dans le cur. Ici, cependant, il faut faire attention ; parce que, lorsque saint Théophane et la tradition orthodoxe en général emploie ces deux mots " esprit " et " cur ", il leur donne un sens qui est différent de celui que nous pouvons leur donner aujourdhui en Occident. Par " esprit " ou " intellect " (noûs en grec), il ne veut pas seulement ou premièrement dire le cerveau raisonnant, avec son pouvoir dargumentation discursive, mais aussi et beaucoup plus fondamentalement, le pouvoir dappréhender la vérité spirituelle de lintérieur et par une vision contemplative. La raison ne doit pas être répudiée ou réprimée, parce que cest une faculté qui nous a été octroyée par Dieu ; mais elle nest pas le chef de nos facultés ou la faculté la plus haute que nous possédons, et elle est transcendée à de nombreuses occasions lors de notre prière.
Nous devons également faire attention lorsque nous interprétons le mot " cur " (kardia). Quand saint Théophane et la tradition spirituelle orthodoxe en général , parle du cur, ils comprennent le mot dans son acception sémitique et biblique, ne signifiant pas seulement les émotions et les affects mais le centre premier de notre personne. Le cur signifie le " moi profond " ; cest le siège de la sagesse et de la compréhension, lendroit où nous prenons nos décisions morales, le lieu intérieur où nous expérimentons la grâce divine et la présence de la Sainte Trinité. Cela indique la personne humaine en tant que " sujet spirituel ", créé à limage et à la ressemblance de Dieu.
Donc, parler comme le fait saint Théophane de se tenir devant Dieu avec lesprit dans le cur, signifie que nous devons Ladorer avec la totalité de notre personne humaine. Les facultés rationnelles ne sont pas du tout rejetées, parce que nous sommes des créatures rationnelles ce que saint Clément dAlexandrie nomme un troupeau raisonnable et à cause de cela notre prière devrait être logike latreia, prière raisonnable (Rm 12, 1). De même, nous ne devons pas exclure nos émotions et nos affects de notre prière, parce queux aussi font partie de notre personnalité. Nos prières devraient être animées déros, désir intense et fervent pour le Divin, afin que notre prière devienne véritablement une expression dextase érotique, pour employer une phrase de saint Maxime le Confesseur. Mais, logos et éros, raison, émotions et affects doivent être combinés avec les autres pôles de notre personne, et ils doivent tous être intégrés en une unité vivante, au niveau de notre être profond, de notre cur. Pour citer à nouveau Evelyn Underhill, notre expérience de Dieu jaillit du champ de notre conscience pour transformer et amener les niveaux profonds et instinctifs de lesprit à lacte total de ladoration. Notre adoration doit tout embrasser.
Avec lesprit dans le cur.
Dans cet acte total dadoration, alors, nous devons nous tenir devant Dieu avec notre personne tout entière : certainement avec lesprit conscient, mais aussi avec les aspects de notre être intérieur qui vont jusquà linconscient ; avec nos sentiments instinctifs, avec notre sens esthétique et également avec cette faculté de compréhension intuitive et de conscience spirituelle directe qui, comme nous lavons dit, surpasse de loin la raison discursive. Tout cela doit jouer son rôle dans notre prière ; et notre constitution physique et matérielle aussi, cest-à-dire notre corps. La chair aussi est transformée, écrit saint Grégaire Palamas ; elle est exaltée avec lâme et communie avec elle au Divin, et devient de même la possession et le lieu dhabitation de Dieu.Comment cet acte total saccomplit-il ? Dans notre prière nous employons dabord des mots, et ces mots ont une signification littérale, saisie par le rationnel. Mais il y a beaucoup plus que la signification des mots qui est impliqué dans lacte de la prière. En deçà et au-delà de leur sens littéral, les syllabes et les expressions sont riches dassociations et de musicalité, et possèdent un pouvoir caché et une poésie propre. Donc dans nos prières, nous nemployons pas seulement les mots de manière littérale mais aussi pour leur beauté ; même si les textes sont écrits en prose rythmée plutôt quen vers, à travers limagerie poétique nous les revêtons dune signification nouvelle. Nous prions dailleurs non seulement en employant des mots, mais aussi de plusieurs manières différentes : par la musique, par la splendeur des vêtements sacerdotaux, par la couleur et les lignes des saintes icônes, par laménagement de lespace sacré dans léglise, par des gestes symboliques comme le signe de la croix, loffrande de lencens et lallumage de bougies, et par lemploi de tous les grands " archétypes " constituants de base de la vie humaine, comme leau, le pain et le vin, le feu et lhuile.
Par lemploi littéral des mots nous atteignons le rationnel ; par la poésie et la musique, par lart, les symboles et les actes rituels, nous atteignons les autres couches de la personne humaine. Tous les aspects de notre prière sont aussi importants les uns que les autres. Si les mots que nous exprimons nont pas de signification littérale, ou si nous les récitons ou les chantons de telle façon que nous rendons leur signification inintelligible, notre prière dégénère en formules magiques et en charabia, et elle nest plus digne dun esprit rationnel. Dun autre côté, si notre prière ne sexprime que par des mots, interprétés littéralement et rationnellement, elle pourra être une véritable prière de lesprit mais elle ne sera pas encore une prière de lesprit dans le cur Elle pourra être admirablement claire, logique et systématique, mais elle sera loin dêtre une prière de toute la personne. Ceci est un point que les réformateurs liturgiques occidentaux des années 1960 et 1970 ont très souvent perdu de vue. Ils ont sous-estimé le sens du mystère ; mais sans le sens du mystère nous ne sommes pas véritablement humains. La prière est plus quune forme de proclamation à travers lexpression de mots, et lassemblée liturgique est plus quun rassemblement public avec des discours et des annonces.
On dit très souvent que les symboles et les objets employés dans la prière chrétienne traditionnelle et le style de beauté que cela montre sont devenus démodés et hors de propos dans le monde contemporain. Ces symboles, argumente-t-on, datent dune époque agricole et ne sont plus, pour nombre dentre eux, adaptés à un environnement urbain et industriel. Pourquoi devrions-nous prier Dieu avec un cierge et un encensoir dans la main et non avec un stéthoscope ou une foreuse ? Ne restreignons-nous pas notre prière à un type particulier de personne en en excluant dautres ?
À cela un orthodoxe répondrait que les gestes et les symboles que nous employons pour la prière ont une signification universelle. Bien que la Divine Liturgie ait été influencée extérieurement par les conventions sociales et artistiques de certaines régions, comme par exemple par le cérémonial de la cour byzantine, dans son essence intérieure elle transcende ces limitations et parle à la condition humaine fondamentale, que lon soit homme ancien ou moderne, oriental ou occidental. Dans sa prière lÉglise orthodoxe fait usage des réalités premières de lexistence humaine comme le pain et leau, la lumière et le feu. Si ceux qui vivent dans un environnement urbain et technologique ne trouvent plus que ces réalités primaires ont du sens, nest-ce pas plutôt une mise en accusation inquiétante du côté artificiel et irréel de notre " civilisation " contemporaine ? Peut-être alors navons-nous pas besoin de changer les symboles mais de nous changer nous, en nettoyant les portes de notre perception.
À ce propos, lorthodoxe peut se sentir quelque peu encouragé par lenthousiasme occidental actuel pour les icônes. Un nombre étonnant dhommes et de femmes " modernes ", tout en restant à lextérieur à quelque Église que ce soit, et en ne semblant pas du tout intéressé par les réformes liturgiques contemporaines, est cependant attiré fortement par les icônes orthodoxes. Ne soyons pas trop rapide à taxer cette attraction de sentimentale et superficielle. Nest-ce pas un curieux paradoxe quà lâge de la technologie et du sécularisme, les gens se sentent attirés par une forme dart spirituelle par excellence et théologique ? Se sentiraient-ils attirés de la même manière si lart de licône était " mis au goût du jour " ?
Pour un chrétien orthodoxe, il est de la plus haute importance que lacte de rendre grâce exprime la joie et la beauté du Royaume des Cieux. Sans cette dimension de beauté, notre action de grâce ne réussira jamais à être une prière dans le plein sens du terme, prière du cur tout autant que prière du rationnel. Cette joie et cette beauté du Royaume ne peuvent pas être convenablement exposées par des arguments abstraits et des explications logiques ; cela doit être expérimenté et non discuté. Et cest par-dessus tout par des actions symboliques et rituelles en brûlant de lencens, en allumant un lampion ou un cierge devant une icône que cette expérience vivante est rendue possible. Ces gestes simples expriment, bien mieux que nimporte quel mot, notre attitude envers Dieu, notre amour et notre adoration ; sans de telles actions notre action de grâce serait tristement appauvrie.
Pourquoi offrir de lencens ou brûler des cierges ? Pourquoi faire des prosternations ou des signes de la Croix ? Si nous essayons de lexpliquer par des mots, nous savons très bien que cela ne rendra compte que dune petite part de la vérité. Et là se trouve précisément la raison de laction symbolique. Si le poète pouvait exprimer ce quil veut dire par de la prose, si lartiste ou le musicien pouvait exprimer par des mots ce quil ou elle a voulu dire par la peinture ou par le son, il ny aurait pas besoin de poèmes, de tableaux ou de symphonies. Chacune de ces choses existe parce que cela exprime quelque chose qui ne peut pas être exprimé dune autre façon. Cest la même chose pour laction de grâce. Sil était possible de lexprimer par des mots, pourquoi brûlons-nous des cierges et de lencens ? Nous pouvons nous contenter de lexplication verbale et renoncer à lacte symbolique. Toute la valeur de lacte symbolique dans laction de grâce vient du fait quil exprime quelque chose qui ne peut pas être dit uniquement par des paroles, quil atteint une part de notre être qui ne peut pas être touchée par des arguments rationnels. Dune part le symbole est plus simple et plus immédiatement accessible quune explication verbale, et dautre part, il pénètre plus profondément au cur de la réalité.
Dans notre prière, au niveau purement pragmatique, la beauté et le symbolisme sont inutiles et sans objet. Nous pouvons employer des sprays désodorisants à la place de lencens, des néons à la place des cierges. Mais lêtre humain nest pas simplement un animal pragmatique et utilitaire, et ceux qui vont voir plus profondément dans la nature humaine vont rapidement apprécier combien nous avons besoin de cette beauté " inutile ". Comme larchiprêtre Alexandre Schmemann la si justement dit :
La liturgie est avant toute autre chose la réunion joyeuse de ceux qui vont rencontrer le Seigneur Ressuscité et qui vont entrer avec Lui dans la chambre nuptiale. Et cest cette joie de lattente et cette attente de la joie qui sont exprimées par les chants et le rituel, par les vêtements et les encensements, dans toute cette " beauté " de la liturgie qui a si souvent été dénoncée comme étant inutile et même pécheresse.
Inutile, elle lest en effet parce que nous sommes au-delà des catégories de " lutile ". La beauté nest jamais " nécessaire ", " fonctionnelle " ou " utile ". Et quand, attendant quelquun que nous aimons, nous mettons une belle nappe sur la table et la décorons avec des bougies et des fleurs, nous ne le faisons pas par nécessité mais par amour. Et lÉglise est amour, attente et joie. Cest le Ciel sur la terre selon notre tradition orthodoxe ; cest la joie de lenfance retrouvée, cette joie libre, inconditionnée et désintéressée, qui seule est capable de transformer le monde. Dans notre piété " sérieuse " dadulte nous demandons des définitions et des justifications et elles sont enracinées dans la peur. Peur de la corruption, de la déviation, des " influences païennes ", des " trucs ". Mais celui qui a peur nest pas rendu parfait dans lamour (1 Jn 4, 18). Tant que les chrétiens aimeront le Royaume de Dieu et ne le discuteront pas seulement, ils le " représenteront " et ils le signifieront par lart et la beauté. Et le célébrant du sacrement de la joie apparaîtra dans une belle chasuble parce quil est revêtu de la gloire du Royaume, parce que même sous forme humaine, Dieu apparaît en gloire. Pendant lEucharistie nous nous tenons en présence du Christ, et comme Moise devant Dieu, nous allons être recouverts de sa gloire.
La beauté sauvera le monde
, dit Dostoïevski. Rendre manifeste le pouvoir de salut de cette divine beauté est une des premières fonctions de laction de grâce. Quand les envoyés du Prince Vladimir de Kiev furent gagnés à la foi orthodoxe, ce ne sont pas des mots ou des arguments logiques qui les ont convertis, mais bien la beauté de la Sainte Liturgie à laquelle ils participèrent à Constantinople : Nous ne pouvons pas oublier cette beauté, dirent-ils lorsquils rentrèrent chez eux. En quoi consiste votre prière ? demanda saint Jean de la Croix à une de ses pénitentes ; et elle répondit : À considérer la Beauté de Dieu et à me réjouir quil ait une telle beauté. Telle est la nature de laction de grâce. Prier et rendre grâce cest percevoir la beauté spirituelle du Royaume des Cieux ; exprimer cette beauté à la fois par des mots, de la poésie et de la musique, par lart et des actes symboliques et par nos vies toutes entières ; et de cette façon, nous étendons la beauté divine dans le monde autour de nous, transformant et transfigurant la création qui a chuté.Sans cesse jour et nuit.
Il reste le troisième point de la définition de saint Théophane : rendre grâce cest se tenir devant Dieu sans cesse jour et nuit jusquà la fin de la vie. Priez sans cesse, insiste saint Paul (1 Th 5, 17). La prière et laction de grâce ne devraient pas être seulement une activité parmi dautres, mais lactivité de toute notre existence. Tout ce que nous faisons se fait sous le regard de Dieu : se tenir devant Dieu ne devrait pas être une attitude limitée à des moments et des lieux spécifiques, à des occasions où nous " disons nos prières " à la maison ou quand nous " allons à léglise ", mais devrait être une attitude globale, étreignant tout et à tout moment. Nous devrions chercher à faire de tout notre être un acte continuel daction de grâce, une doxologie ininterrompue.
Rien ne devrait être écarté parce quirrémédiablement séculier, parce quincapable dêtre transformé en action de grâce. Un chrétien, comme lobserve très justement père Alexandre Schmemann, est celui qui, où quil regarde, trouve le Christ et se réjouit en lui. Dans les mots dune ancienne " Parole de Jésus ", il est dit :
Fendez le bois, je suis là.
Soulevez la pierre,
vous me trouverez là.Pouvez-vous recevoir trop de joie des travaux paternels ?
demande Thomas Traherne. Il est lui-même en toute chose. Certaines choses sont petites vues de lextérieur, et dures et communes. Mais je me rappelle le temps où la poussière des rues semblait aussi précieuse que de lor à mes yeux denfant, et maintenant elle est plus précieuse encore aux yeux de ma raison. Rendre grâce cest voir Dieu en tout, inclure le monde entier et loffrir en retour à Dieu dans la joie.La prière et laction de grâce continuent alors " sans cesse jour et nuit " dans le sens quelles font partie de notre être ; elles ne sont plus quelque chose que nous faisons, disons ou pensons, mais quelque chose que nous sommes. Souvenez-vous de Dieu plus souvent que vous respirez, dit saint Grégoire de Naziance. La prière nous est plus essentielle, est une part plus intégrante de nous-mêmes que le rythme de notre respiration ou le battement de notre cur. Nous avons été créés pour prier. La prière est notre véritable nature, et tout peut être changé en prière. Dans cette immense cathédrale quest lunivers de Dieu, écrit Paul Evdokimov, chaque personne, quelle soit travailleur intellectuel ou manuel, est appelée à agir en tant que prêtre de sa vie tout entière, à prendre tout ce qui est humain et à le retourner en une offrande et un hymne de gloire. Et ailleurs, le même auteur remarque : Dans les catacombes, le dessin le plus fréquent est celui dune femme en prière, lOrante ; elle représente la seule attitude juste de lâme humaine. Il n est pas suffisant de dire des prières : nous devons devenir, être, prière, prière incarnée. Il nest pas suffisant davoir des moments de prière. Toute notre vie, chaque acte, chaque geste, même le sourire dun visage humain, doit devenir un hymne dadoration, une offrande, une prière. Nous devons offrir non pas ce que nous avons mais ce que nous sommes.
Reproduit de la revue Le Chemin
(Gorze, France), No 54 (2002).
Une version légèrement différente
de ce texte paraît dans Kallistos Ware,
Tout ce qui vit est saint,
Cerf/Le sel de la terre, 2003.
par Origène (IIe-IIIe siècles)
Moyens pour prier comme il faut.
Je pense que celui qui prie comme il faut ou éveille les bonnes dispositions, en tirera grand profit. Et d'abord, celui qui s'adonne à la prière s'y dispose en se mettant en la présence de Dieu, il lui parle comme à quelqu'un qui est là et qui l'écoute. Il est des images, des souvenirs qui troublent l'imagination et l'esprit qu'ils envahissent ; par contre, il est bénéfique de se souvenir de Dieu en qui nous croyons, qui perce les mouvements les plus secrets de notre âme, soucieuse de plaire à ce Présent qui le voit, qui sonde les reins et scrute les curs.
Admettons même que celui qui dispose ainsi son cur à la prière n'en retirât pas d'autre fruit, cette disposition spirituelle à la prière, par elle-même, constitue déjà un réel bienfait. Que de fautes elle évite, que d'actions bonnes elle provoque, ceux-là le savent qui font l'expérience de la prière continuelle. Si déjà l'exemple et le souvenir d'un homme illustre et sage nous porte à l'imiter et souvent nous arrête sur une pente glissante, à combien plus forte raison, la pensée de Dieu, notre Père commun, unie à la prière vient-elle au secours de ceux qui savent être en présence d'un Dieu, à qui ils parlent, qui les voit, les écoute ?
L'Écriture confirme ce que nous venons d'exposer. Celui qui prie doit " lever au ciel des mains pures " (1 T 2, 8), pardonner les fautes d'autrui, envers lui, bannir de son cur tout sentiment de colère ou de rancune. Il lui faut désencombrer l'esprit au moment de la prière de toute préoccupation étrangère ou qui ne se rapporte pas à la prière. Quelle source de bien-être ! Paul n'enseigne-t-il pas dans la première lettre à Timothée : " Je veux donc qu'en tout lieu les hommes prient et qu'ils lèvent au ciel des mains pures, sans colère ni dispute " (Ibid.). [...]
Le prophète David parle de bien d'autres dispositions que le juste apporte à la prière. Nous n'hésitons pas à citer ses propres paroles, afin de mettre en lumière l'utilité de cette préparation à la prière pour celui qui se confie à Dieu, quand bien même il ne tirerait aucun autre avantage. " Vers toi j'ai levé mes yeux, prie David, qui habites les cieux " (Ps 123, 1). Et : " Vers toi, j'élève mon âme, ô Dieu " (Ps 25, 1). Les yeux sont levés en esprit, quand ils ne collent pas aux biens de la terre, et n'en sont pas éblouis ; qu'ils s'élèvent à une telle hauteur, au point de contempler que Dieu seul et lui parler humblement et avec modestie.
Ces yeux ne sont-ils pas déjà comblés, d'avoir contemplé sans voile la gloire de Dieu, d'avoir été transfigurés en cette même image, de plus en plus resplendissante (2 Co 3, 18) ? Ils reçoivent, comme un rayon de l'intelligence divine, selon qu'il est écrit : " Tu as levé sur nous, la lumière de ta face, Seigneur " (Ps 4, 7).
L'âme soulevée qui suit l'Esprit et se dégage du corps, non seulement suit l'Esprit mais habite en lui, comme il est écrit : "Vers toi, j'élève mon âme " (Ps 25, 1). Cette âme ne quitte-t-elle pas sa condition pour devenir spirituelle ?
Le pardon des injures est le plus grand acte de vertu, au point de renfermer en abrégé toute la loi, selon le prophète Jérémie : " Je n'ai rien commandé à vos pères, à leur sortie de l'Égypte ; voici ce que je leur commande : Que chacun pardonne à son prochain dans son cur " (Jr 7, 22-23 ; Za 7, 10). Si nous nous disposons à la prière par le pardon, nous gardons le commandement du Sauveur : " Si vous êtes debout pour la prière, pardonnez si vous avez quelque chose contre quelqu'un " (Mc 11, 25). Ce faisant, nous avons acquis déjà le meilleur des biens.
Je parle toujours dans l'hypothèse où le seul fruit de notre prière serait d'apprendre comment il faut prier et d'agir en conséquence. Il est clair que celui qui prie de la sorte, qui se fie à la puissance de celui qu'il invoque, alors qu'il parle encore, il l'entendra dire : " Me voici ", à condition d'écarter avant de prier toute objection contre la providence. C'est le sens des paroles : " Si tu élimines de chez toi les chaînes, les gestes de menace et toute parole de murmure " (Is 58, 9).
Celui qui accepte les événements comme ils arrivent est, en effet, libre de toute chaîne ; il ne lève pas une main menaçante contre Dieu qui conduit tout pour notre progrès. Il ne murmure pas dans le secret de son cur, quand il ne peut pas être entendu des hommes. Ce murmure caractérise les mauvais serviteurs, qui n'osent pas critiquer ouvertement les ordres de leur maître ; ils grommellent, en secret, sournoisement contre les événements de la providence, comme s'ils voulaient dissimuler au Seigneur de l'univers le sujet de leur mécontentement.
C'est à mon avis, le sens de ce qui est écrit dans Job : " En tous ses malheurs, Job ne pécha point de ses lèvres devant Dieu " (Jb 2, 10). Il est dit de lui avant son épreuve : " En tout cela Job ne pécha point devant Dieu " (Jb 1, 22). Le Deutéronome dit de même : "Prends garde de ne surprendre dans le secret de ton cur un propos de vaurien, disant : Proche est la septième année ", et la suite (Dt 15, 9).
Le monde de Dieu assiste celui qui prie.Celui qui prie de la sorte, outre tous ces bienfaits, devient plus digne de s'unir à l'Esprit du Seigneur, qui remplit l'univers, la terre et le ciel dont parle le prophète " Est-ce que je ne remplit les cieux et la terre ? " (Jr 23, 24).
De plus, la purification dont nous avons parlé fait participer à la prière du Verbe de Dieu, qui se tient au milieu même de ceux qui l'ignorent, ne ferme l'oreille à aucune prière, et prie son Père avec celui dont il est le médiateur. Le Fils de Dieu est, en effet, le grand prêtre de nos offrandes, notre avocat auprès de son Père (1 Jn 2, 1). Il prie pour ceux qui prient, il plaide pour ceux qui plaident. Mais il refuse cette assistance fraternelle à ceux qui ne prient point par lui avec assiduité. Il ne considère pas comme sienne la cause de ceux qui négligent son précepte : " Il faut toujours prier, sans jamais se décourager " (Lc 18, 1).
Nous lisons dans l'Évangile : " Il leur dit encore une parabole pour montrer qu'il fallait toujours prier sans jamais se lasser : Il y avait dans une ville un juge ", etc. Lc 18, 1. Et un peu plus haut : " Si l'un de vous a un ami qui aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire : Ami, donne-moi trois pains, car un de mes amis m'arrive de voyage et je n'ai rien à lui offrir " (Le 11, 5-6). Et un peu plus loin : " Je vous le dit : même s'il ne se lève pas pour les lui donner en qualité d'ami, il se lèvera du moins à cause de son importunité et lui donnera tout ce dont il a besoin " (Le 11, 8).
Celui qui croit à l'infaillible parole de Jésus peut-il ne pas être porté à prier avec insistance par ces mots : " Demandez, et l'on vous donnera, qui demande, reçoit " (Mt 7, 7-8). Le Père qui est bon donne le pain vivant à ceux qui le prient, et non pas la pierre que le diable présente comme nourriture à Jésus et à ses disciples, à ceux qui ont reçu du Père l'esprit d'adoption. Le Père accorde ce qui est bon et fait pleuvoir du ciel sur ceux qui le demandent. (Mt 7, 11 et Le 11, 13). [ ]
Prier sans cesse.La pratique de la vertu et la fidélité aux préceptes font partie intégrante de la prière ; il prie donc sans cesse celui qui lie la prière à l'action et l'action à la prière : c'est la seule manière de " prier sans cesse ". Ce qui revient à considérer toute la vie du saint comme une longue prière ininterrompue dont ce que nous appelons habituellement la prière n'est qu'une partie.
Cette dernière doit se renouveler au moins trois fois par jour, à l'exemple de Daniel, qui, trois fois par jour, se mettait en prière, au moment où un grand danger le menaçait (Dn 6, 10). Pierre lui aussi montait sur la terrasse, vers la sixième heure, afin de prier. La vision de la grande nappe retenue par les quatre coins et s'abaissant vers le sol, marquait la seconde de ces trois prières (Ac 10, 9, 10). David avant lui y fait allusion : " Dès le matin tu entends ma voix, dès le matin, je me tiens devant toi et je guette " (Ps 5, 3). Nous avons une allusion à la troisième de ces prières dans le passage : " J'élève mes mains comme un sacrifice du soir " (Ps 141, 2). Nous ne passons même pas le temps de la nuit sans prier, puisque David nous dit : " Au milieu de la nuit, je me lève pour te confesser, à cause des jugements de ta justice " (Ps 119, 62). Les Actes des apôtres rapportent également que Paul à Philippe, " au milieu de la nuit priait et chantait les louanges de Dieu avec Silas ; les autres prisonniers les entendaient " (Ac 16, 25).
Jésus lui-même prie et ne prie pas en vain, il obtient ce qu'il demande dans sa prière, alors qu'il ne l'obtiendrait peut-être pas sans prier. Qui de nous peut se permettre de ne pas prier ? Marc nous apprend en effet : " Le lendemain matin, encore en pleine nuit, il se leva, sortit et se rendit en un lieu solitaire, et là se mit en prière " (Mc 1, 35). Luc de son côté : " Un jour, quelque part, Jésus était en prière. Quand il eut fini, un de ses disciples lui dit... " (Lc 11, 1). Et ailleurs : " Il passa la nuit à prier Dieu " (Lc 6, 12). Voici comment Jean décrit sa prière : " Ainsi parla Jésus ; puis levant les yeux au ciel, il dit : Père, l'heure est venue, glorifie ton fils, afin que ton fils te glorifie " (Jn 17, 1). Et cette parole : " Je savais que tu m'exauces toujours " (Jn 11, 42), prononcée par Jésus et conservée par l'évangéliste, montre bien que celui qui prie toujours est toujours exaucé. [ ]
Ce que nous devons demander.
Méditons à présent la parole : " Demandez les grandes choses et les petites vous seront données de surcroît ; demandez les biens du ciel et ceux de la terre nous seront accordés en sus ". Toutes les images et toutes les figures comparées à la réalité des biens véritables et spirituels sont faibles et terre à terre. Or le Verbe de Dieu qui nous exhorte à imiter la prière des saints, afin que nous demandions dans sa réalité ce qu'ils obtenaient en figure, nous rappelle que les biens célestes et d'importance sont signifiés par des valeurs terrestres et modestes. Comme s'il disait : vous voulez être spirituels ?
Demandez dans vos prières les biens du ciel et de conséquence, et les ayant reçus, vous hériterez du royaume des cieux : devenus grands, vous jouirez de biens plus grands. Pour ce qui est des biens de la terre et quotidiens, dont vous avez besoin pour vos nécessités corporelles, le Père vous les donne par surcroît, dans la mesure du nécessaire.
Les quatre formes de prière chez saint Paul.
Dans la première lettre à Timothée, l'Apôtre utilise quatre mots, qui caractérisent les quatre formes de la prière. Il nous faut citer le texte pour voir si nous entendons bien les quatre termes. Voici : " Je recommande donc avant tout qu'on adresse des supplications, des prières, des intercessions, des actions de grâces pour tous les hommes " (l T 2, 1).
À mon avis, la supplication est la prière de celui qui demande avec instance pour obtenir ce dont il a besoin. La prière proprement dite part d'un sentiment plus noble, elle glorifie Dieu et son objet est plus élevé. L'intercession suppose une plus grande confiance de la part de celui qui l'adresse à Dieu. L'action de grâces : la gratitude, jointe à la prière pour les biens obtenus ; elle veut exprimer la grandeur du bienfait aux yeux du bénéficiaire ou bien découvre au bienfaiteur, la grandeur de sa bienfaisance.
1) Exemples de supplication.
Comme exemples de la première forme on peut citer les paroles de Gabriel à Zacharie, qui avait probablement demandé à Dieu la naissance de Jean. L'ange lui dit : " Rassure-toi, Zacharie, ta supplication a été exaucée ; ton épouse Élisabeth te donnera un fils, que tu appelleras Jean " (Lc 1, 13).
Voyez aussi ce qui est écrit dans l'Exode, à propos du veau d'or : "Moise suppliait le Seigneur Dieu et dit : Pourquoi es-tu en colère, Seigneur, contre ton peuple que tu as fait sortir d'Égypte par une grande puissance " (Ex 32, 11). Dans le Deutéronome : " J'ai supplié pour la seconde fois le Seigneur, comme la première : durant quarante jours et quarante nuits, je n'ai pas mangé de pain et je n'ai pas bu d'eau, à cause de tous les péchés que vous avez commis " (Dt 9, 18). Dans le livre d'Esther : " Mardochée supplia Dieu, en se souvenant de toutes les uvres du Seigneur et dit : Seigneur, Seigneur, roi tout-puissant ! " (Est 13, 8). Esther elle-même " suppliait le Seigneur Dieu d'Israël, en disant : Seigneur, notre roi ! " (Est 14, 3).
2) Exemples de prière.
On trouve la prière proprement dite dans Daniel : " Azarias, debout, pria de la sorte, la bouche ouverte, au milieu du feu et dit " (Da 3, 25). Et Tobie : " J'ai prié avec douleur, en disant : Tu es juste, Seigneur, toutes tes actions, toutes tes voies sont miséricorde et vérité. C'est un jugement vrai et juste que tu rends pour toujours " (Tb 3, 1-2). Le passage cité de Daniel a été marqué d'un obèle par les Juifs, parce qu'il ne se trouve pas dans l'hébreu, car ils rejettent le livre de Tobie parmi les non-canoniques ; je citerai donc la parole d'Anne dans le premier livre des Rois : " Elle pria le Seigneur et pleura avec des sanglots. Seigneur des armées, dit-elle, si tu daignes regarder l'affliction de ta servante ", etc. (1 S 1, 10-11).
On lit dans Habacuc : " Prière d'Habacuc, le prophète, avec cantique. Seigneur, j'ai écouté ta voix et j'ai eu peur. Seigneur, j'ai réfléchi à tes uvres, et j'étais dans la frayeur. On te reconnaîtra au milieu de tes animaux. Tu seras manifesté, quand les années se seront rapprochées " (Ha 3, 1). Ce dernier exemple montre bien que la prière est une invocation, unie à la louange.
De même dans le livre de Jonas : " Jonas pria le Seigneur son Dieu, dans le ventre de la bête, et il dit : De ma détresse, j'ai crié vers le Seigneur, et il m'a répondu; du sein de l'enfer, tu as entendu mes cris. Tu m'avais jeté au plus profond du cur des mers, et les fleuves m'ont encerclé " (Jon 2, 2-4).
3) Exemples d'intercession.
Voici un exemple de la troisième forme de prière. L'Apôtre attribue la prière à nous, l'intercession à l'Esprit, qui est plus puissant et possède la confiance du Dieu, auquel il s'adresse : " Nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables. Et celui qui scrute les curs connaît les pensées de l'Esprit : il sait qu'il intercède selon Dieu en faveur des saints " (Rm 8, 26-27). L'Esprit intercède avec insistance, mais nous nous prions.
On peut appeler également intercession la prière de Josué pour faire arrêter le soleil devant Gabaoth : " Alors Josué parla au Seigneur, au jour où Dieu livra l'Amorrhéen à la merci des fils d'Israël, lorsqu'il les brisa à Gabaoth, et ils furent brisés devant les fils d'Israël. Et Josué dit : Soleil, arrête-toi sur Gabaoth, et Lune, sur la vallée d'Elom " (Jos. 10, 12).
Dans les Juges, me semble-t-il, Samson intercéda quand il dit : " Meure ma personne, avec les Philistins ", et qu'il ébranla les colonnes si bien que la maison tomba sur les chefs et sur tout le peuple qui s'y trouvait (Jg 16, 30). L'Écriture ne dit pas explicitement que Josué et Samson " intercédèrent " mais " dirent ". Leurs paroles équivalent à une intercession, à bien interpréter le texte.
4) Exemples d'action de grâces.
Nous avons une action de grâces dans la parole de notre Seigneur : " Je te rends grâces, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits " (Lc 10, 21). Le verbe " je te confesse " est ici l'équivalent de " je te remercie ".
Toutes ces formes de prière sont adressées de préférence au Christ.
On peut même adresser aux saints supplication, intercession et action de grâces ; les deux dernières (intercession et action de grâces) s'adressent non seulement aux saints mais même aux hommes. La supplication, elle, ne s'emploie qu'à l'égard des saints, à Pierre et à Paul, par exemple, pour qu'ils nous rendent dignes de recevoir le pouvoir qui leur a été donné de remettre les péchés. Si toutefois nous avons offensé quelqu'un qui n'est pas un saint, nous pouvons dès que nous en avons pris conscience lui demander de nous pardonner notre offense.
Si nous pouvons adresser aux saints toutes ces formes de prière, à plus forte raison, nous faut-il rendre grâces au Christ, qui par la volonté du Père nous a comblés de tant de bienfaits ! Nous devons également user d'intercession comme Étienne : " Seigneur, ne leur impute pas ce péché " (Ac 7, 60), et imiter le père du lunatique qui demandait : " Seigneur, je te supplie, aie pitié de mon fils " (Lc 9, 38), ou de moi ou de tel autre. [ ]
Les biens du ciel et les biens de la terre.
Demander à Dieu des biens terrestres et futiles c'est désobliger celui qui nous ordonne de lui demander les biens du ciel, les biens de valeur, et dédaigne d'accorder ce qui est terrestre et futile. Quelqu'un m'objectera peut-être que Dieu accorde des biens matériels à ses saints, en raison de leurs prières ou de la parole de l'Évangile, où les biens terrestres et secondaires sont promis de surcroît. Voici ma réponse.
Lorsque quelqu'un nous donne un objet matériel, on ne peut pas dire qu'il nous donne l'ombre de cet objet (car il n'a pas l'intention de donner deux choses séparées, l'objet et son ombre mais l'ombre suit nécessairement l'objet donné), de même si nous considérons avec une certaine hauteur les grâces importantes que Dieu nous fait, nous pouvons dire que les biens matériels ne sont que l'ombre qui accompagnent pour les saints les grâces spirituelles, immenses et célestes, pour leur profit et selon la disposition de Dieu. Le Seigneur agit toujours avec sagesse, même si nous ne connaissons pas le mobile de chacun de ses dons. [ ]
Il n'est pas étonnant que ceux qui reçoivent les bien qui projettent, pour ainsi dire, de telles ombres, n'obtiennent pas forcément une ombre identique et que quelques-uns n'en obtiennent même aucune. Ceux qui étudient retrouvent le même phénomène dans les corps. Les cadrans solaires à certains moments ne projettent aucune ombre, à d'autres, l'ombre se rétrécit ou s'allonge. Nous ne devons donc pas nous étonner si la sagesse divine, qui nous accorde les biens les plus précieux décide, pour des raisons mystérieuses qui nous échappent, selon les circonstances ou les dispositions de qui les reçoit, de ne les accompagner d'aucune ombre ou de les accompagner chez quelques-uns d'une ombre plus grande ou plus petite.
Celui qui recherche les rayons bienfaisants du soleil ne s'inquiète guère, une fois qu'il les a trouvés, de l'ombre, puisqu'il a obtenu l'essentiel. Que lui importe la présence ou l'absence d'ombre ? Une ombre plus longue ou plus courte ? Il en est de même pour nous : si nous possédons les biens spirituels, si nous sommes éclairés par Dieu sur les moyens d'acquérir les vraies richesses, peu nous chaut une chose aussi futile que l'ombre. Tous les biens de la terre, tous les charmes du corps ne représentent qu'une ombre légère et fugitive, comparés aux richesses du salut et de la sainteté, accordées par le Dieu de l'univers. Comment comparer des biens matériels avec " les richesses de la parole et de la science " (1 Co 1, 5) ? Quel homme, à moins de perdre la raison, mettrait en balance la santé du corps liée à la chair et aux os avec la santé de l'esprit, la force de la raison et la liberté du jugement ? Toutes les souffrances du corps, à la lumière de Dieu ne représentent qu'une piqûre, moins encore qu'une piqûre. [ ]
Il nous faut donc prier, il faut prier pour obtenir les biens essentiels et vraiment grands, ceux du ciel ; il faut laisser à la discrétion de Dieu de disposer des ombres qui les accompagnent, car il sait ce dont nous avons besoin, avant même que nous ne le demandions.
Origène, La Prière, Desclée de Brouwer (PF 2), 1977.
Homélie du père André Scrima
(26 décembre 1973)Il faut bien reconnaître, mes chers frères, qu'il nous est finalement difficile de vraiment nous situer auprès de cet enfant qui naît aujourd'hui et qui est Dieu lui-même. De fait, ceux qui, parmi ses contemporains immédiats, étaient encore éclairés de l'intérieur par cette extase suprême de la connaissance poétique, savaient encore livrer, très profondément et très silencieusement, ce qui s'est accompli en Dieu, ces jours-ci, entre les étoiles, les anges et les bergers. Tous ceux-là, au-delà de leur apparence extérieure, faisaient surgir à l'intérieur, au plus profond de notre cur, la vérité de la naissance de Dieu. Ils savaient la reconnaître, ils savaient la garder dans leur cur. Et ils devaient le faire dans la plus parfaite discrétion, sans éprouver d'impatience, sans se laisser bouleverser par la faiblesse, la faiblesse apparente de cet enfant...
Je dirais que notre difficulté aujourd'hui vient peut-être, de façon inattendue, du fait que nous sommes devenus nous-mêmes trop petits, sans être véritablement grands, que nous sommes devenus trop petits devant Dieu. Nous nous sommes tellement appliqués à le considérer comme écrasant de grandeur, terrible de majesté, puissant dans sa transcendance, que nous nous sommes toujours sentis même en ce jour, quand lui-même veut se renouveler sous la forme d'un enfant toujours plus petits que lui.
Or, voilà l'épreuve de la foi : se sentir, à un moment donné, plus grand que Dieu, plus grand que ce Dieu qui naît comme un être petit, un être chétif de rien du tout, qui est pris dans les bras de sa mère, étendu dans une pauvre mangeoire, qui n'est rien humainement parlant. Il est plus petit, alors que tous autour de lui, et le buf et l'âne, et Joseph et Marie, et les anges, les mages et les bergers, que sais-je encore, et les chiens et les chats, sont infiniment plus grands que lui, puisque ce sont des êtres déjà formés. Dieu est le plus petit et nous sommes plus grands que lui. Et, à ce moment-là, nous devons redécouvrir cette merveille insondable de la petitesse de Dieu.
Acceptons, dans notre grandeur, tout simplement naturelle, de nous pencher auprès du petit enfant et de nous laisser remplir de son enfance, précisément, de son silence, [...] de cette lumière toute discrète, de cette tendresse très profonde. Un mystique allemand disait naguère : " Ce qui est propre à Dieu, ce n'est pas de nous écraser par ce qui est le plus grand, le plus immense, mais de se laisser contenir lui-même par ce qui est le plus petit ". Eh bien ! Le voici, il s'est laissé contenir par ce qui est le plus petit, le premier commencement de l'homme : l'enfance. Et nous qui sommes autour de lui, grands de cette grandeur qui est tout simplement matérielle, nous voici invités par lui à redécouvrir ce que signifie être humain, à nous laisser contenir par ce qui est le plus petit, par ce qui ne se trouble pas, par ce qui n'est pas impatient, par ce qui n'a pas honte de soi-même, par ce qui n'est pas grand dans l'ordre de la puissance, mais ce qui est très petit dans ce même ordre, et ce qui est tout, parce que l'enfant adhère totalement à lui-même.
Il y a, enfin, une autre épreuve de la foi qui nous attend devant ce Dieu qui naît : à peine est-il né que précisément ceux qui sont autour de lui se ruent et Hérode en est le symbole , se ruent contre lui, déclenchent contre lui cette guerre qui est au cur même de l'histoire. Qui l'emportera ? L'homme, comme je disais tantôt, l'homme qui est très puissant, adulte, avec des armées et avec tous les moyens d'action contre ce petit enfant qui n'est rien, et que l'homme peut réduire encore, si possible, plus totalement, en le tuant ? Ou bien alors, lui-même, qui est là, impuissant, silencieux, sans défense, mais qui se confie à deux ou trois personnes qui savent le garder dans leur cur et le porter dans leurs bras ? Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, si l'on comprend bien.
Cette lutte contre Dieu, non pas le Dieu de la puissance, le Dieu terrifiant, mais précisément ce Dieu de discrétion, de lumière contenue, de tendresse infinie, [...] de faiblesse plus forte que la force des puissants, eh bien cette lutte continue, et continuera jusqu'à la fin du monde.
Et l'on peut dire, si on a les yeux de la foi, que c'est dans ce but que Dieu lui-même grandit, Lui qui est aujourd'hui petit enfant nouveau-né, comme disent les textes, c'est lui-même qui va grandir dans cette vie. Il grandit de tout ce que nous lui donnons, nous qui sommes plus grands que lui, en un sens. Il est venu précisément pour cela, pour se faire petit. Eh bien, tout ce que nous lui donnerons, il grandit de cela, il grandit de notre tristesse et de nos joies, il grandit de notre chair et de notre sang, comme les quatorze mille enfants tués en ce jour par Hérode, symbole de ce monde, il grandit de notre âme, de notre cur, de notre volonté, de notre refus, de notre amour, de notre haine envers lui, de tout cela... (L'enregistrement s'arrête là.)
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, Vol. 55, No 203, 2003.
DESCENDRE DANS
LE SECRET DE DIEU (Mt 6, 1-18)Homélie du père André Scrima
(23 février 1974)Mes chers frères,
Le Seigneur nous ouvre aujourdhui, avec sa parole divine pour qui sapprête à le suivre en cet itinéraire pascal la voie toujours oubliée du secret, du Dieu secret et de lhomme secret. Cest comme une fulguration devant nos yeux, lorsque le Seigneur nous parle en cette péricope des trois actions laumône, le jeûne et la prière par lesquelles nous entrons en relation avec lhomme. Laumône : nous nous assumons nous-mêmes ; le jeûne : dans notre totalité dêtre, corps et âme ; et enfin, ainsi présents à nous-mêmes et à notre être, nous nous tournons vers Dieu et nous nous présentons à Lui dans la prière. Quon change de nom, quon change de forme, quon en oublie jusquau sens, ces trois actions nous sont données en même temps que notre vie, elles ne pourront pas disparaître. Où que lhomme prolonge son aventure, son oubli même de Dieu, dune façon ou dune autre, ces trois dimensions seront présentes.
Et le Seigneur les juge, en ce moment même. Il les juge du plus profond, du plus haut, si lon veut, de sa parole, de sa lumière, et en les jugeant, Il les sauve et nous avec. Il nous fait soudainement comprendre que tout ce que nous faisons, dans ce domaine-là, na de valeur, na de prix, que si cela est, dune façon ou dune autre, plus profond que nous-mêmes, et plus mystérieux que nous-mêmes, que si ce genre daction nous échappe et retourne dans cette chambre mystérieuse de notre vie, de notre personne, où se tient le secret de tout ce qui se passe.
Quest-ce que signifie ce secret ? Bien sûr, on ne dit pas le secret du roi : si on le disait ce ne serait plus un secret. Mais un secret peut être reçu, peut être appris, peut être suggéré. Le Seigneur Lui-même, aujourdhui, nous louvre, et il sagit pour nous dy entrer. Pour y retrouver quoi ? Pour retrouver notre propre vérité, notre quête. Nous pouvons parcourir le monde, frapper à toutes les portes, rencontrer beaucoup de gens, leur parler, attendre quelque chose deux, leur apprendre quelque chose éventuellement, et puis, quand nous arrivons dans cet endroit secret, voilà quelquun qui sy tient, et Il a un visage familier. Il est notre frère aîné, Il est celui dont notre visage doit refléter secrètement la lumière.
Être dans ce secret veut donc dire au moins pressentir, que notre vie a une autre dimension, et ne se limite pas seulement à ce qui se voit. Tout ce qui est visible nest que signe, nest quappel, dès maintenant non pas seulement pour lautre vie, au-delà de celle-ci mais pour une autre vie à lintérieur de celle-ci. Non pas seulement pour lhomme transfiguré dans lau-delà, dans la lumière de Dieu, mais pour nous-mêmes, pauvres et misérables que nous sommes, tels que nous sommes, déjà secrètement élevés en gloire ici-bas.
Où cela, comment cela ? Dans ce secret, dans cette chambre secrète. Pourquoi ? Comment y entrer ? Il me semble que le Seigneur le suggère très bien. Si nous faisons sous nimporte quelle forme ces trois actions : laumône qui nous met dans une relation de sacrifice envers lhomme, le jeûne qui nous met dans une relation de sacrifice envers nous-mêmes, et enfin, la prière qui nous élève, nous fait monter vers Dieu, si nous accomplissons ces trois actions secrètement cest-à-dire non seulement au-delà du regard sensible, physique des autres, mais à linsu de nous-mêmes : " Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite " (la droite, cest linstrument de laction, la gauche celle qui indique le lieu du cur) quil y ait donc en nous, plus profondément que nos actions, bonnes ou mauvaises, plus profondément que notre présence visible aux autres et à nous-mêmes, dans laumône et le jeûne, quil y ait donc en nous, une autre qualité dêtre, de présence, qui, par-delà tout ce que nous faisons, soit là, se tienne là dans la chambre secrète, qui ignore, en quelque sorte, ce qui se passe avec nous à lextérieur, comme les eaux profondes de locéan ignorent, à partir dun certain nombre de mètres, les tempêtes qui secouent la surface plus haut.
Être dans le secret cest avoir quelque part, en nous-mêmes, ce lieu ouvert de confiance dans le Seigneur, où nous pouvons toujours trouver, non seulement un refuge contre les tempêtes extérieures cela va de soi mais où nous pouvons toujours, éblouis, Le trouver qui regarde dans le secret, qui regarde dans linvisible. Exercer notre présence à ne pas dépendre uniquement de ce qui est visible. Nous recevons tous notre être de deux façons : par ce que les autres nous font sentir de nous-mêmes, projettent sur nous, parleur regard, leurs actions, leur relation avec nous ; cest cet être-là qui nous retient le plus, qui nous tient captifs, et quil faut dépasser pour nous trouver dans un autre endroit, où nous recevons un autre être celui qui vit, qui croît, qui grandit en nous, parce que cette vie est faite du regard de Dieu qui voit dans linvisible, dans ce que nous-mêmes ne voyons pas. Et dans la mesure où nous pressentons que nous sommes pris dans linvisible de Dieu, et que notre vie commence non pas de lextérieur vers lintérieur, mais de lintérieur vers lextérieur, dans cette mesure-là, " en vérité Je vous le dis, comme dit le Seigneur, Dieu, le Père, qui voit dans le secret, vous le rendra ".
On comprend alors pourquoi cest uniquement au terme de cette descente dans le secret de Dieu que peut jaillir la prière suprême, la prière la plus universelle, la prière qui nappartient pas à moi seul, que je ne peux jamais dire pour moi seul, comme individu séparé, qui recevrait son être seulement de sa relation matérielle avec les autres. Cest uniquement au terme de cette descente dans le secret que peut jaillir le " Notre Père ", le nom le plus universel de Dieu, qui ne sadresse pas uniquement à moi, ou à mes frères dans la foi, ou à ceux de ma génération ou de la génération précédente, mais qui est le signe même de la présence éternelle, de la présence miséricordieuse à tous et partout de Dieu. Cest dans la mesure où nous descendons dans ce petit endroit invisible du cur, où se tient le secret de Dieu, que nous serons présents à tous les endroits où Lui-même alors se tient dans sa miséricorde ; et Il nous veut aussi ouverts que Lui, dans cette vaste uvre qui sort précisément, non pas de notre volonté, mais on peut dire de notre secret, de notre ignorance toute remplie de sa connaissance et de sa volonté. Amen.
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, Vol. 55, No 203, 2003.
par le père Alexandre Men
Chacun dentre nous a ses raisons, externes et internes, de ressentir le poids de la fatigue. Espérer que la situation changera radicalement dune façon ou dune autre par exemple, lorsque commenceront les vacances est peine perdue, car nous avons déjà plus dune fois pris des vacances, ce qui ne nous a pas empêché de continuer à traîner la jambe, le corps tout voûté.
Nous sommes tous jeunes, vous lêtes en tout cas. Notre époque est étonnante, joyeuse à sa façon, je ne regrette pas dy vivre, même si elle met les nerfs de lhomo sapiens à rude épreuve. Dautant plus que nous habitons une grande ville, et sommes soumis à des tensions qui nous accablent. Mais quy faire ?
Les recettes ne manquent pas : relaxation, training autogène, etc. Je les ai étudiées dun point de vue pratique et théorique. Jai découvert que seules les personnes disposant dun surcroît de temps libre peuvent soccuper de ces choses-là, point mauvaises au demeurant. Nous sommes soumis à des agents qui peuvent rester impénétrables. Nous connaissons le pourcentage de nos facteurs héréditaires, les innombrables conflits qui surgissent sur notre lieu de travail et à la maison, en gros notre vie nest pas exempte de difficultés. Les moyens naturels de nous régénérer, de nous renouveler fonctionnent au ralenti, ou presque pas. Voilà pourquoi je voudrais simplement vous rappeler et même sans moi vous en avez parfaitement conscience quil existe des moyens surnaturels de sen tirer. Ce nest quen saidant du levier de lesprit que lon peut en fin de compte recevoir une force supplémentaire, surmonter lindolence, la faiblesse de lâme.
Pour y parvenir il est inutile, comme dans le training autogène, davoir des méthodes particulières de concentration et beaucoup de temps disponible, mais il est nécessaire de consacrer à la prière je ne fais ici que vous rappeler des choses connues de tous pas moins de six à dix minutes par jour, un strict minimum pour linstant : quelles que soient les conditions de vie, réciter simplement les prières ; ne pas consacrer moins de temps à lÉvangile, à toute lÉcriture Sainte. Leucharistie est également nécessaire, ainsi que la prière en communauté. Ces quatre choses nont rien de théorique, elles ont été vérifiées par la pratique.
Combien de gens viennent me voir dans cet état dinfirmité, qui est notre lot commun, pour me dire : " Moi, je ne madonne pas à ces pratiques. " Sur le moment, je ne sais que leur répondre. Cest comme si un médecin disait à son patient : " Tu as le foie malade, tu ne dois pas manger gras, salé... ", et que celui-ci lui rétorque : " Docteur, je dévore du lard et consomme des harengs tous les jours. " Le docteur ne peut que lever les bras au ciel...
Des méthodes précises existent, dont les résultats ont été éprouvés. Leur mise en pratique est dailleurs séculaire, millénaire et même plus que millénaire. [...] Nous devons nous rappeler que le don de Dieu, ainsi que la grâce et la bénédiction divines ne sont pas une panacée ou un quelconque remède, sinon notre égocentrisme, notre exigence à légard de Dieu prendront le pas sur tout le reste. Nous ne voulons pas être sa chose, nous voulons quil soit notre chose à nous, une chose qui puisse nous servir. Autant dire que lon fait ainsi fausse route. Il est alors indispensable deffectuer, très en profondeur, une démarche intérieure.
Dans une tragédie de Byron est décrite une inondation. Debout sur un rocher, un homme débite un monologue. Sa confiance en Dieu est si grande que, dût-il périr dans linondation, il mourra dans une totale espérance. Cest bien tourné. Bien que nous nayons pas de notions précises sur limmortalité, si nous sentons que la volonté de Dieu existe bel et bien, quelle gouverne tout comment, nous ne le savons pas -, que notre vie trouve un sens parce quelle gouverne tout ; et si nous sentons que cette inondation nous donne une raison dêtre dans la mesure où nous communions à lui, cela signifie que son mystère est bien à la première place, quil est la chose la plus importante.
Ne dites pas : jai la migraine, je veux prier pour men débarrasser. Elle peut passer effectivement, il nempêche, un tel point de vue est erroné.
Jai commencé par parler de léminente nécessité de la prière, et voudrais corriger mon propos : une approche qui serait égocentrique, dictée par le besoin, ne saurait être entièrement correcte. Il faut recevoir aussi quelque chose et ne pas chercher seulement sa propre satisfaction. Telle sera létape ultérieure.
Nous avons trois prières principales : la prière de demande notre préférée -, de repentir et daction de grâces. La prière de demande est bénie et nous est prescrite. Même le " Notre Père " contient des demandes. Toutefois, remarquez que ce ne sont pas les demandes qui viennent en premier, mais le don à recevoir, ladhésion à accorder : " Que ta volonté soit faite, que ton règne vienne " ; après seulement vient : " Donne-nous aujourdhui notre pain de ce jour. " Cest cela, comprenez-le, la libération intérieure. Nous ne sommes pas libres, et pour nous affranchir nous devons dabord redresser nos " épaules " spirituelles, courbées sous le fardeau. Je ne me souviens plus qui a dit que, si nous mettions en pratique fût-ce la moitié du Sermon sur la montagne, tous nos complexes disparaîtraient. Il faut y croire. Sans cesse, quelque chose nous ronge, qui peut provoquer une névrose : il faut faire ceci, il faut faire cela, il faut tout faire. Loin de nous venir en aide, ce type dactivisme nest quune source dembarras, il se mue en idée fixe, engendre une atmosphère lourde de préoccupations.
Souvenez-vous donc que nous sommes mortels, que la vie est brève, et que le Seigneur a dit : " Ne vous souciez pas de ce que vous mangerez et boirez demain " (Mt 6, 25 ; Lc 12, 22). Voici précisément le sens de ses paroles : les yeux seffraient, les mains sactivent, sans cesse. Même si nous faisons des plans pour lavenir, ils doivent être une esquisse libre, non un fardeau accablant qui nous asservit.
Nous sommes libres et nous sommes heureux, en dépit des maux sous lesquels nous ployons, parce que nous communions au mystère de la grâce divine. Devant nous souvre une vaste perspective, étonnante et merveilleuse. En outre, il nous est donné des frères et des surs ici, dans léglise, dans toute la ville, sur toute la terre. Nous sommes incorporés dans le Divin éternel.
Encore une chose étonnante : nous pouvons considérer toutes choses, absolument tout, les formules scientifiques, nimporte quel phénomène, à travers le prisme divin. Ce matin je branche la télévision, apparaît une pieuvre. Voilà un spectacle tout simplement divin ! Le film, malheureusement, tirait à sa fin, mais ces quelques secondes mont comblé denthousiasme. Une chose des plus ordinaires peut provoquer en nous ce ravissement. Nous ne devons pas perdre cette capacité de poser un regard neuf sur les objets, sur nos proches, sur le monde autour de nous, faire peau neuve et vivre avec plus de légèreté, repousser loin de nous, quand il le faut, les motifs daccablement, nous élever au-dessus deux, nous conduire en voyageurs libres. Lapôtre Paul écrit que nous sommes sur terre seulement des voyageurs et des étrangers (Hé 11, 13-14). Dans un évangile apocryphe, le Seigneur Jésus dit que le monde est un pont, et un pont est un lieu de passage.
Nous disons du Père quil est dans les cieux. Quest-ce quun père ? Cest notre parent, cest celui qui plus que tout est de notre parenté. Et que signifie " dans les cieux " ? Cest un autre plan du réel, cest notre patrie. Je prends la " patrie " non dans le sens du lieu de la naissance terrestre, ou dun attachement particulier de notre âme, mais comme quelque chose qui na pas son pareil. Lâme peut sattacher à une rue, à une maison, à une langue, à une ville, à un pays. La nature de lhomme est ainsi faite. Mais ce que nous appelons patrie est quelque chose de différent, difficile à faire comprendre. Lermontov sy est essayé dans un poème fameux où lâme, apportée sur terre par un ange à lheure de sa naissance, garde à jamais en elle les échos du chant angélique. Ce nest, dans ce cas, quune image, mais une image très profonde parce que notre patrie est ailleurs. Quelque chose nous relie au monde de lesprit, telle est la raison pour laquelle nous sommes des visiteurs sur cette terre où nous nous sentons parfois mal à laise ; nous prenons partiellement conscience de tout cela dans la mesure où ce monde est pétri de matière vulgaire, où il est " sous la puissance du Malin " (l Jn 5, 19). Nous nous heurtons à lui, et il nous blesse. Il est dautant plus important, comprenez-le, dinvoquer lEsprit. Cest en particulier lorsque nous sommes rassemblés que lEsprit vient. Voilà pourquoi nous nous réunissons à léglise, et prions ensemble, autant que faire se peut.
Aujourdhui, le temps pascal tire à sa fin, et il nous semble en revivre tous les grands événements. De nouveau le Seigneur ressuscité vient vers nous, comme il la fait avec les disciples sur le chemin dEmmaüs, en disant : " La paix soit avec vous " (Lc 24, 36 ; Jn 20, 19). " La paix soit avec vous " nest pas seulement une salutation des anciens Hébreux. Bien sûr, Il lutilisa dans ce sens, mais en plus Il y mit quelque chose de très profond. En hébreu le mot shalom (paix) non seulement signifie " pas de guerre ", mais désigne aussi un geste particulier de bénédiction, un état particulier de paix de lâme, dintimité avec Dieu. Cest cette paix que nous lui demandons, la paix avec Dieu, la paix entre nous. Nous allons prier pour sentir quIl est en cet instant même avec nous. La Parole de Dieu sera avec nous, nous lemporterons chez nous, elle vivra en nous, et nous essaierons de vivre dans la lumière et lespérance. Nous sommes heureux mais ne connaissons pas notre bonheur, nous sommes riches mais ne disposons pas de nos richesses à notre profit. Aussi aujourdhui nous allons laver nos offenses, nos afflictions, nos agitations et nos attentes, nos péchés et nos peines. Et nous allons demander au Seigneur de nous donner des forces. Cest le principal. Et maintenant, prions.
par Olivier Clément
Roi céleste, Consolateur, Esprit de Vérité,
toi qui es partout présent et qui remplis tout,
trésor des biens et donateur de vie,
viens et demeure en nous,
purifie-nous de toute souillure,
et sauve nos âmes, toi qui es bon.Telle est la prière à lEsprit Saint la plus répandue dans lÉglise orthodoxe. On ne commence jamais une action importante, que ce soit dans lÉglise ou dans le monde, sans la prononcer. Dans lÉglise, cest la prière qui introduit à toute prière, car toute prière authentique se déploie dans le souffle de lEsprit. " LEsprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons quoi demander dans nos prières. Mais lEsprit lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables " (Rm 8, 26). Notations qui valent pour notre prière dans le monde où seul lEsprit peut unir le visible à linvisible, lesquels, dit Maxime le Confesseur (1), doivent se symboliser mutuellement, figure christique.
Le Christ en effet existe dans lEsprit Saint et nous le communique. Son Corps ecclésial est le lieu doù jaillit, ou bien sourd goutte à goutte, cette communication. Onction de Jésus, donc de son Corps, il oint les membres de celui-ci, les christifiant, faisant deux un peuple de prophètes. Si la Pentecôte commence au jour que décrivent symboliquement les Actes des apôtres, elle ne sy enclôt pas. Elle continue, se déploie, ou senfouit, dans un élan finalement irréductible vers lUltime, tantôt en effet souterraine et tantôt éclatante, préparant et anticipant, dans leucharistie et dans les hommes eucharistiques, le retour de toutes choses en Christ.
Roi céleste, Consolateur, Esprit de Vérité.
Le mot " roi " affirme la divinité de lEsprit, comme la fait en 381 le deuxième Concile cuménique. LEsprit nest pas une force anonyme, créée ou incréée, il est Dieu, un " mode " unique " de subsistance " de la divinité, une mystérieuse " hypostase " divine.
" Roi céleste " : ce dernier mot désigne ici la " Mer de la Divinité ", comme dit la tradition syriaque. Roi est celui qui régit. LEsprit du Père, qui repose dans le Fils, " Royaume du Père et Onction du Fils ", dit, entre bien dautres, saint Grégoire de Nysse (2), régit, cest-à-dire sert, la communion des " hypostases " divines dont la Tradition, scrutant les Écritures, dit quil est la " troisième ". Il y a lUn, le Père, il y a lAutre, le Fils, et le dépassement de toute opposition se fait dans le Troisième, non par résorption de lAutre dans lUn, comme cest le plus souvent le cas, semble-t-il, dans les spiritualités asiatiques et les gnoses, mais par une Différence trois fois sainte sans la moindre extériorité.
Simultanément, ce Roi vient à nous pour nous communiquer le céleste, pour nous réconforter, nous transmettre la vie ressuscitée. Cest pourquoi le Christ, dans lÉvangile de Jean, au Discours des adieux, le nomme Paraclet, on traduit : le Consolateur, mieux vaudrait dire, avec les Anglais, le comforter, celui qui conforte en donnant la vraie force. " Lautre Paraclet ", dit Jésus, car ils sont inséparables : limmense consolation, échange des vies, transfusion de force que recèle le Christ, cest lEsprit qui les décèle et les manifeste au long de lhistoire, selon les recherches, les angoisses, les intuitions qui déchirent ou exaltent celle-ci.
Roi céleste, Consolateur :
dans lEsprit, Dieu transcende sa propre transcendance, selon une trans-descendance aimante si lon veut accepter ce terme, don que Dieu fait de lui-même qui, tout entier inaccessible, se rend tout entier participable. Comme le disait Vladimir Lossky, Dieu " franchit le mur de sa transcendance " dans lEsprit Saint, par qui, en qui, le Logos, le Verbe, ne cesse de se manifester à travers les multiples expressions de la Sagesse et de la prophétie, " lumière éclairant tout homme qui vient dans le monde " (3), par qui, en qui, le Verbe ne cesse de se faire chair : car lIncarnation du Verbe se réalise par lEsprit et par la liberté lucide et forte de la Vierge, car lEsprit est inséparable de la liberté.Cest pourquoi, quand nous disons " Esprit de Vérité ", ou, plus précisément, " de la Vérité ", nous ne désignons pas une notion, un ensemble de concepts, un quelconque système il y en a tant ! mais Quelquun qui nous a dit quil était, quil est " le Chemin, la Vérité et la Vie ", les mots " chemin " et " vie ", inclus en celui qui est le Vrai, le Fidèle, le Véridique, désignant, semble-t-il, plus particulièrement le Saint-Esprit.
La Vérité, la révélation, inséparablement, de la vérité de Dieu et de celle de lhomme, cest le Verbe incarné, le Dieu fait Homme. Cest lui que lEsprit nous rend présent dans les sacrements, les " mystères " de lÉglise, dans lÉglise-mystère du Ressuscité, sacrement de résurrection, grâce à (par la grâce de) lEsprit Saint.
Le Christ chemine avec les pèlerins dEmmaüs, mais ils ne le reconnaissent pas : sa parole pourtant, que porte son Souffle, embrase leur cur. Et quand il rompt le pain déjà eucharistique, il se dévoile et, en même temps, se dérobe, il ne peut plus être là que dans lEsprit Saint. Cest pourquoi lÉglise Corps du Christ est aussi le Temple du Saint-Esprit. En Christ, lÉglise est lÉglise du Saint-Esprit.
Toi qui es partout présent et qui remplis tout
Tout est pénétré par la grâce, tout frémit, vibre, séveille dans le Souffle immense de la vie, comme larbre dans le vent, linvisible à grandes brassées, comme la mer " aux mille sourires ", comme lélan qui pousse lun vers lautre lhomme et la femme. La langue française moderne a tendance à opposer lesprit et la matière, ou encore, par un platonisme dégénéré, lintelligible et le sensible. Mais lEsprit Saint, Rouah en hébreu, Pneuma en grec, Spiritus en latin, cest le Souffle, le Vent qui souffle où il veut et dont on entend la voix (Jn 3, 8) car il porte la Parole et, en elle, le monde, les mondes visibles et invisibles.
Le mot Rouah, dans les langues sémitiques est tantôt du masculin et tantôt du féminin. Non quon puisse appauvrir, " naturaliser ", la Trinité en une sorte de schéma familial : Père, Mère, Fils, mais parce que dans les signes confus de notre langage, viril est le feu de lEsprit, féminin son murmure " à la limite du silence " (4), comme une mère qui berce son enfant en chantant à bouche close. Là peut-être pressentons-nous cette mystérieuse Sagesse qui traverse les derniers livres de lAncien Testament et nous rappelle que Dieu est " matriciant " (comme traduit André Chouraqui), rahamim, pluriel emphatique de rehem qui signifie matrice.
Saint Maxime le Confesseur évoque la présence de lEsprit Saint dans lexistence même du monde, dans les êtres et les choses qui sont autant de logoï du Logos, de paroles que Dieu nous adresse. Paul, dans sa Lettre aux Ephésiens (4, 6), évoque le Dieu qui est au-dessus de tout, à travers tout et en tout. Le Père en effet est le Dieu toujours au-delà, principe de toute réalité. Le Verbe est le Logos qui structure le monde par ses idées-volonté créatrices. Et lEsprit est véritablement Dieu en tout, qui vivifie et conduit toute chose à son accomplissement dans la beauté. Dieu ailé, désigné par des symboles de mouvement, denvol, le vent, loiseau, le feu, leau vive, non pas la terre mais celui qui fait de la terre un sacrement.
Trésor des biens, donateur de vie.
Le mot " bien ", comme le mot " bon " à la fin de cette prière, a un sens ontologique, un sens qui concerne lêtre, cest-à-dire lamour, car " Dieu est amour ", répète saint Jean, et donc lêtre rien dautre que la profondeur et la densité inépuisable de cet amour. Lêtre, pourrait-on dire, est relationnel, et comme len-dedans (et le rayonnement) de la communion. Ainsi, les " biens " dont dispose lEsprit, dont il est le " trésor ", cest-à-dire le lieu de donation et de diffusion, cest la grâce, la vie ressuscitée, " la lumière de la vie ", dit encore saint Jean. " Le Saint-Esprit devient en nous tout ce que les Écritures disent au sujet du Royaume de Dieu la perle, le grain de sénevé, le ferment, leau, le feu, le pain et breuvage de vie, la chambre nuptiale... " (5).
Cest pourquoi le texte de la prière précise le mot " biens ", qui pourrait avoir quelque chose de statique, par le mot " vie ". LEsprit, comme dit le Credo de Nicée-Constantinople, est " donateur de vie ". Vie, il semble que ce soit le mot-clé quand on parle de lEsprit. Certes, en grec, on trouve deux termes distincts, bios, pour désigner la vie biologique, et zoé, pour désigner la vie spirituelle, à la limite, ou plutôt comme fondement et accomplissement, la vie ressuscitée en Christ. Mais sans doute ici ne faut-il pas distinguer, sinon des degrés croissants dintensité. Tout ce qui est vivant est animé par le Souffle divin. Ainsi de ces structures invisibles, toujours en action, qui font que luniverselle tendance à la désagrégation, au chaos, à lentropie, se trouve retournée en réintégration, en complexité de plus en plus subtile, de sorte que sans cesse la vie naît de la mort, figure élémentaire de la Croix, de la mort-résurrection. Un grand physicien a pu dire que le monde ruisselle dintelligence ! LEsprit est présent et actif dans tout ce qui est vivant, de la cellule à lunion mystique, en passant par ce grand mouvement de léros qui marque, intensifie toute existence et, par lhomme, la tend vers la grâce, vers lagapè.
Pourtant, si lon peut dire que toute vie, dans le monde, est portée par lEsprit, par son énergie longtemps et souvent encore anonyme ce que saint Irénée de Lyon au IIe siècle nommait lafflatus (6), cette vie est toujours liée à la mort. Mais depuis que le Christ est ressuscité, la source personnelle de lafflatus, le Spiritus (pour reprendre le vocabulaire dIrénée), est désormais dévoilée. Ou plutôt dévoilée-voilée, ce qui pourrait être une définition du sacrement, sinon ce serait déjà la Parousie. Or le Spiritus communique, à partir du calice eucharistique, une vie pure, une vie qui assume et comme retourne la mort : de sorte que tant de morts partielles, stigmates inévitables de nos existences, et finalement notre mort biologique, sont désormais des pâques, des passages initiatiques : on la dit, le voile peu à peu déchiré de lamour. La mort, au sens global, à la fois physique et spirituel, est en quelque sorte derrière nous, ensevelie dans les eaux de notre baptême (de désir aussi, ou de larmes, ou de sang que savons-nous ?). Le fond de notre existence nest plus la mort mais lEsprit. Et si nous faisons attention à cette présence, si nous creusons jusquà elle, jusquà ses grandes nappes de silence, de paix et de lumière, langoisse, en nous, se transforme en confiance, les larmes deviennent notre vêtement de noces, le vêtement du gueux bon ou mauvais, quimporte, dit lévangile de Matthieu, invité au festin par pure grâce.
LEsprit est aussi le Dieu caché, le Dieu secret, intérieur, ce dépassement qui sidentifie à la racine même de notre être, ce débordement du cur qui devient attestation, et nous permet de dire que le Christ est Seigneur et de murmurer en lui, avec lui, Abba-Père, un mot de tendresse, de confiance et de respect. LEsprit embrase le cur, dessille en nous l" il du cur ", l" il de feu ", qui décèle en tout homme limage de Dieu et, dans les choses, le " buisson ardent " du Christ qui vient. " Lil par lequel je vois Dieu et lil par lequel Dieu me voit sont un seul il, le même ", disait Maître Eckhart (7), et cet il unique, cest lEsprit dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme. La prison de lespace-temps se fissure, une respiration plus profonde souvre en nous avec une joie déchirante, nous " respirons lEsprit ", selon ladmirable formule de saint Grégoire le Sinaïte (8). Alors, devenant peu à peu " séparés de tous et unis à tous " (9), nous commençons à aimer vraiment, dun amour qui ne soit ni de perte ni de conquête.
Lil du cur, lil ouvert par lEsprit, devine, pour parler comme le métropolite Georges Khodr, le Christ qui dort au secret des religions et, ajouterai-je, au secret des humanismes et des athéismes providentiellement révoltés par tant de caricatures de Dieu. Lil du cur voit, non seulement lÉglise dans le monde, forme sociologique si souvent dérisoire, mais le monde dans lÉglise, une Église sans frontières où la communion des saints sélargit en communion de tous les grands vivants, créateurs de vie, de justice et de beauté, de tous les grands déchirés aussi qui voulurent " en finir avec le jugement de Dieu ", comme Antonin Artaud, pressentant peut-être, nous contraignant à pressentir que " la croix est le jugement du jugement " (10).
Au cur de cette Église sans limites, de cet " amour sans limites ", comme intitulait son plus beau livre " un Moine de lÉglise dOrient ", on devine, on célèbre Marie, la Mère de Dieu, celle qui, en acceptant lEsprit pour enfanter le Verbe, a dénoué la tragédie de la liberté humaine. Car lEsprit, accueilli par notre liberté, la libère et la féconde ; lui offre un espace infini de création, la pétrit déternité. Cest pourquoi lÉglise orthodoxe emploie la même expression pour qualifier et lEsprit et la Vierge : lEsprit panhagion, de toute sainteté, et la Vierge panhagia...
Viens et fais ta demeure en nous.
Viens,
dit alors notre prière. LEsprit, a-t-elle dabord attesté, est partout présent et remplit tout. Pourtant, maintenant, elle nous fait implorer : Viens. Si mous devons appeler ainsi celui qui nous appelle, cest que, de toute évidence, lui qui remplit tout ne nous remplit pas.Dieu, quand il crée et maintient le monde, dune certaine manière se retire pour donner à ses créatures leur consistance propre. Et cet espacement, comme disent les Pères, sinscrit dans la liberté de lhomme et de lange : celui-ci donne au refus de lhomme, à lexil volontaire du " fils prodigue ", une portée cosmique, de sorte que la beauté du monde, originellement de célébration, devient magique, nostalgique, lourde de tristesse, glissant vers un engourdissement désespéré. De sorte aussi que la splendeur de léros peut devenir une rage de possession, une drogue, dans lignorance et la destruction de lautre. LEsprit qui nous porte, nous donne vie, nous entoure comme une atmosphère prête à pénétrer par la moindre faille de lâme, ne peut le faire sans notre consentement, sans notre appel. Il nous faut prier : Viens.
" Viens, Personne inconnaissable ; Viens, joie incessante, Viens, lumière sans déclin... Viens, résurrection des morts... Viens, toi qui toujours restes immuable et qui, à toute heure, te meus et viens vers nous, couchés dans lenfer... Viens, mon souffle et ma vie " (11). Telle est bien la part de lhomme, et la demande se précise.
Le monde a sa demeure dans lEsprit. Cet univers que nous pouvons sonder jusquà des milliards dannées-lumière, saint Benoît de Nursie la vu soudain comme un grain de poussière dans un rayon de la lumière divine. Le saint pape Grégoire le Grand rapporta cette vision dans ses Dialogues et saint Grégoire Palamas comprenait ce rayon comme les énergies divines qui rayonnent à travers lEsprit Saint.
La création nexiste que parce que Dieu la veut, laime, la sauvegarde, mais en même temps il est exclu par lhomme du cur de cette création car ce cur est lhomme lui-même. On peut donc avancer que si la création a sa demeure en Dieu, Dieu ne peut avoir sa demeure en elle, car lhomme détient comme un pouvoir des clés inversé, luciférien : il peut fermer à Dieu lunivers. Ainsi viennent les forces du néant, paradoxalement substantialisé.
Marie a rendu à Dieu, " ce roi sans cité " (12), une cité, une demeure. Elle lui a permis de sincarner au cur même de sa création, comme pour la re-créer. " Dieu a créé le monde pour trouver une mère ", disait Nicolas Cabasilas. Lhumanité accueille son Dieu par la liberté, dans le sein de Marie. Jésus na pas une pierre où poser sa tête, sinon dans lamour " marial " de ceux qui laccueillent. LEsprit, qui est de toute éternité la demeure du Fils, peut faire de chacun de nous la demeure du Fils incarné. À une condition fondamentale, que lhomme prie : Viens et demeure en nous, purifie-nous de toute souillure.
Purifie-nous de toute souillure.
Ô, il suffit sans doute dune étincelle de joie mêlée de gratitude, il suffit sans doute, devant le mur dHippolyte (13) ou de Sartre, dun soupir dangoisse où seffondre la suffisance, dun recul devant lhorreur non, je ne veux pas être complice dun regard denfant dont linnocence étonnée me démasque, dun moment de paix où le cur séveille : seulement des visages, et la face cachée de la terre, la terre-ange (14) la terre céleste, la terre sacrement que jévoquais tout à lheure à propos de lextase, à la fois céleste et tellurique, dun Aliocha Karamazov.
Sil y a une Béatitude quaiment particulièrement les spirituels de lOrient chrétien, cest : " Bienheureux les curs purs, car ils verront Dieu. " Cette Béatitude nest pas de lordre de la morale comme on linterprète trop souvent. Il sagit de louverture et de la limpidité de l " il du cur " : miroir souillé, quil importe de nettoyer et de polir, source ensevelie sous une vie effondrée, et quil faut dégager pour que vienne leau vive.
Le cur, ce centre le plus central où le tout de lhomme lintelligence, lardeur, le désir, est appelé à se rassembler pour se dépasser en Dieu, le cur doit être purifié non seulement des " mauvaises pensées ", obsession culpabilisante, mais de toute pensée. Alors, immergée dans sa propre lumière, qui ne peut être quune transparence, la conscience de la conscience devient " point nul ", pur accueil, une coupe offerte, lhumble calice où peut descendre pour nous recréer, Pentecôte intériorisée, le feu de lEsprit.
Ce thème de la souillure de la corruption, disent les ascètes nous renvoie aux textes les plus fondamentaux de lÉvangile, à la révolution évangélique qui libère lhomme de la mécanique infiniment complexe et codifiée du sacré et du profane, du pur et de limpur. Ce qui souille lhomme, dit Jésus, ce nest pas doublier de se laver rituellement les mains, ce nest pas ce qui entre dans sa bouche selon une diététique du permis et du défendu. Saint Augustin a été manichéen pendant plusieurs années, on lui avait communiqué toute une gnose pour distinguer le lumineux et le ténébreux ténèbre du jambon par exemple et lumière du melon ! Et aujourdhui, plus nous sommes gavés, plus nous cherchons des distinctions analogues, le sacré étant constitué par la sveltesse du corps que lon veut toujours jeune !
Mais, dit Jésus, ce qui souille cest ce qui sort de la bouche de lhomme, venant de son cur : les dialogismoï ; le jeu aveugle de la peur ; de la haine, de la libido narcissique, lorgueil, lavidité, la " folie ". Ces suggestions affleurent dans le cur, venant des abîmes de linconscient personnel, mais aussi collectif, selon les hypnoses de la politique, et il faut savoir les jeter au feu de lEsprit, pour quelles se consument ou se transfigurent... Cest ainsi quon peut tuer la souillure, la corruption, dans sa racine. Laquelle nest autre que la mort et ses masques innombrables. La souillure apparaît alors comme tout ce qui isole ou confond, bloque et dévie les forces de la vie, empêche lhomme de comprendre quil a besoin dêtre sauvé, sinon il va mourir et il ny aura que le néant ou les cauchemars du néant. Tout ce qui empêche les hommes de comprendre quils forment un unique Adam, membres du même Corps, membres les uns des autres. Et nous ne pouvons par nous-mêmes nous laver de toute cette suie. Cest pourquoi nous implorons lEsprit : Viens et purifie-nous de toute souillure.
La meilleure psychanalyse ne peut et certes cest beaucoup que nous rendre lucides sur les jeux et les enjeux en nous du désir et de la mort, elle permet de possibles déplacements qui nous soulagent, comme on fait glisser un fardeau dune épaule sur lautre. Mais sans véritable libération. Freud tenait Helmholtz pour son dieu parce quil avait découvert la loi de la conservation de lénergie. Cette énergie ici vitale, psychique déplacée mais toujours conservée, seule la venue de la grâce, la venue de lEsprit peut la pacifier et la métamorphoser dans la joie pascale. Le couvercle de mort est brisé. Ou : cette fois, on ne se contente pas de changer les meubles de place, on ouvre les fenêtres et le Vent de lAilleurs entre et purifie latmosphère.
Oui, implorer lEsprit de profundis, des entrailles de la terre, par une ascèse dabandon, une ascèse de confiance et dhumilité.
Et sauve nos âmes.
Sauver cest-à-dire rendre sauf, rendre sain (saint) , cest donc libérer de la mort et de lenfer, de cette " vie morte " que nous confondons si souvent avec la vie, du meurtre de lautre et du meurtre de soi, sans doute du meurtre de Dieu. Lhomme est créé du néant et, sil se laisse posséder par la peur et par la fuite désespérée ou paroxystique devant cette peur, il va à lillusion, à ses rêves, ou à la lucidité sans issue qui dévoile lamour offensé.
Le Christ " descend " dans lenfer et dans 1a mort, dans les ravins nocturnes où lêtre sexténue, pour en arracher chacun et lhumanité tout entière. Le Christ fait de toutes les blessures de nos âmes, les identifiant aux siennes, autant de sources de lumière la " lumière de la vie ", la lumière du Saint-Esprit. Le Christ transforme à Cana toutes nos sèves en vin quembrase le feu de lEsprit. Il donne la terre des vivants à ceux qui nenterrent pas leurs " talents " mais les multiplient. Le salut nest pas seulement un sauvetage mais une vivification.
Cest pourquoi lorsque la prière dit : Sauve nos âmes, il ne sagit pas dun spiritualisme, dun salut qui consisterait à libérer lâme de la prison du corps. Lâme, ici, désigne la personne qui transcende et fait exister tout notre être, qui le rend opaque ou lumineux ; même lesclavage de lhorreur peut se transformer en blasphème ou en cri de foi, comme le montre lexemple contrasté des larrons crucifiés à la droite et à la gauche du Christ. On pourrait dire encore que lâme cest la vie dans son unité où le visible devient le symbole de linvisible et linvisible le sens du visible. On le voit bien dans certains textes évangéliques où lon ne sait sil faut traduire par " âme " ou par " vie ".
Lâme sauvée, mêlée au souffle de lEsprit, pénètre à partir du cur " ce corps au plus profond du corps ", dit Palamas (15) toutes nos facultés, tous nos sens, voire lambiance humaine et cosmique. Ainsi se prépare, santicipe par saturation de vie, " mon corps se meurt, mais jamais je ne me suis senti aussi vivant ", la résurrection des morts dans lunité de lAdam total et la transfiguration du cosmos : quand lEsprit Saint, lEsprit de résurrection, se révélera pleinement, lui lInconnu, à travers la communion des visages, des corps devenus visages, de la terre " image de limage " où les âmes puiseront des corps à la fois fidèles à leur secret originel et renouvelés dans lUltime.
Sauve nos âmes, toi.
La prière culmine à ce " toi " qui rappelle que lEsprit est une " personne ", cachée mais bien réelle, que nous entendons parler, que nous voyons agir dans les Actes des apôtres. Une personne, rappelons-le, non au sens psychologique et social qua pris ce mot, mais une " hypostase ", cest-à-dire Dieu lui-même se faisant notre souffle, notre profondeur insondable, notre vie. Entre notre appartenance écrasante au monde des choses et notre certitude irréductible dêtre autre chose, cette lame de feu indestructible lEsprit.
Et la conclusion :
Toi qui es bon.
Il faut revenir sur la résonance ontologique, à la fois hébraïque et grecque, du mot " bon ". Dans la Genèse, à la fin de chaque journée symbolique du processus créateur, on lit : " Et Dieu vit que cela était tob ", terme qui signifie à la fois beau et bon. Cest pourquoi dans la version grecque de la Septante, réalisée à Alexandrie entre le Ve et le IIe siècle avant notre ère, tob est traduit par kalon, qui signifie beau, et non par agathon, bon. Il sagit de la plénitude de lêtre qui, créé et recréé par le Verbe, animé et accompli par lEsprit, reflète la vie divine et, par lhomme, redevenu en Christ créateur créé, est appelé à sunir à elle. Vocabulaire dartisan, ou de paysan, pour qui le bon, sil est vraiment bon, ne peut être que beau. Laissons là nos distinctions desthètes : les vieux outils étaient beaux parce quils étaient utiles.
La bonté-beauté de lEsprit désigne cette extase de Dieu dans sa création, cette extase qui fait en même temps lunité et la diversité de celle-ci. Laction de lEsprit, dit Denys lAréopagite, consiste justement dans cette expansion de lUni-Diversité trinitaire dans le monde où le multiple est devenu guerre, afin de lamener, non à quelque résorption dans lindifférencié, mais à une harmonie dautant plus vibrante quelle naît de lextrême tension des contraires. Dans lEsprit, en effet, " ce qui soppose saccorde, dit Héraclite, de ce qui diffère résulte la plus belle harmonie " (16). Car ce nest pas seulement lunité, comme le pense vaguement un spiritualisme gluant, cest aussi la différence qui provient de Dieu et le nomme. LEsprit de bonté et de beauté préserve définitivement, dans lunité du Christ, la figure unique de chaque créature : " Leur être entier sera sauvé et vivra pleinement et à jamais " (17). LEsprit, disait Serge Boulgakov, est lHypostase de la Beauté, une beauté où sexprime la force de la bonté.
Ici simpose le thème de la déification : " Dieu sest fait homme pour que lhomme puisse devenir Dieu ", disent les Pères, non pas en évacuant son humanité, mais en lui donnant sa plénitude en Christ, sous les flammes de lEsprit. Athanase dAlexandrie précisait : " Dieu sest fait sarcophore (porteur de la chair) pour que lhomme puisse devenir pneumatophore (porteur de lEsprit) " (18). Chez lhomme sanctifié, en effet, pour employer un vocabulaire spatial approximatif mais significatif, lâme, pénétrée par le Souffle, nest plus dans le corps, cest le corps qui est dans lâme et, par elle, dans lEsprit. La boue originelle est devenue " corps spirituel ", corps de Souffle.
La bonté de lEsprit ne se manifeste pas seulement dans la transfiguration parfois évidente des saints, mais dans tant dhumbles gestes qui refont inlassablement le tissu de lêtre que la haine et la cruauté déchirent. LEsprit est le grand ravaudeur du quotidien : comme ces très vieilles femmes au visage dargile craquelée, chrysalide qui souvre peu à peu pour laisser séchapper, au moment de la mort, le corps de Souffle.
La beauté de lEsprit sexprime dans la qualité dun regard qui ne juge pas mais accueille et fait exister. Dans la bouche-oiseau du sourire.
Toi qui es bonté, toi qui es beauté
, toi qui es plénitude dans le sacrement de linstant, viens ! Toi qui es le souffle de mon souffle et " la vie de ma vie", comme disait saint Augustin.Au cur de toute action sacramentelle, éminemment de leucharistie, prend nécessairement place lépiclèse, cette supplication adressée au Père, source de la divinité, pour quil envoie son Esprit Saint " sur nous et sur les dons que voici ", le pain et le vin quand il sagit de leucharistie. Afin dintégrer au corps du Christ lassemblée comme offrande et loffrande de lassemblée.
La prière que je viens maladroitement de commenter est une immense épiclèse, une épiclèse sur lhumanité et le cosmos pour quadvienne le Royaume dont une très ancienne variante du Notre Père nous dit quil nest autre que le Saint-Esprit.
Notes
1. Mystagogie 2.
2. De loraison dominicale, 3. Cf. Paul Florensky, La Colonne et le Fondement de la vérité, LÂge dhomme, Lausanne, 1975, p. 94 s.
3. Cest ainsi quon peut traduire le v. 9 du Prologue de saint Jean.
4. 1 R 19, 12.
5. S. Syméon le Nouveau Théologien, Sermon 90.
6. Contre les hérésies, IV, 2.1.
7. Sermon n° 12.
8. Petite philocalie de la prière du cur, Paris, 1953, p. 250.
9. Évagre le Pontique, in I. Hausherr, Les Leçons dun contemplatif, Paris, 1960, p. 187.
10. S. Maxime le Confesseur, Questions à Thalassius, 43.
11. S. Syméon le Nouveau Théologien, Préface des Hymnes de lamour divin.
12. S. Nicolas Cabasilas, Homélies mariales.
13. Dans LIdiot, de Dostoïevski.
14. Cf. Henry Corbin, " La terre est un ange ", in : Terre céleste et corps de résurrection, Paris, 1960, p. 23 s.
15. Cf. Jean Meyendorff. Introduction à létude de Grégoire Palamas, Paris, 1959, p. 211.
16. Fragment 8.
17. S. Denys lAréopagite, Noms divins. VIII, 9.
18. Sur lincarnation et contre les Ariens. PG 26, 96.Extrait dOlivier Clément, Trois Prières,
Desclée de Brouwer, 1993.
DEUX LETTRES
DE JOSEPH LHÉSYCHASTE
SUR LA PRIÈRE DE JÉSUSIntroduction.
Quelques mots dintroduction me paraissent utiles aux quatre lettres du père Joseph portant sur la prière de Jésus.
" La prière intérieure pour moi est comme lart de chacun... ", cest ainsi que le père Joseph décrit " son rapport " avec la prière du cur voulant de cette manière montrer quil sest mis à lapprentissage auprès dun maître tout comme un jeune apprenti se met à lécole dun artisan pour apprendre lart du métier. Or après de nombreuses années dans lascèse de la prière du cur, le père Joseph est devenu à son tour un " maître ". Par " maître " nous ne voulons pas dire quil a acquis " la maîtrise " de la prière intérieure, mais cest plutôt elle qui a fini par maîtriser les mouvements de son esprit.
Le père Joseph nest pas un théoricien parmi beaucoup dautres qui ont écrit sur la prière de Jésus. Bien que ces lettres soient de véritables traités de la prière du cur dignes dégaler ceux des Pères neptiques, le père Joseph se révèle plus un guide sûr quun théologien pour ceux qui veulent apprendre à prier la prière de Jésus : " Dieu, dit-il dans une lettre, est lorigine et le tout " de la prière intérieure. Et si quelquun trouve quil insiste sur la technique, il remarquera que le père Joseph a simplifié la forme, mais que lintention fondamentale na pas changé : arriver par la prière de Jésus à un état où la grâce descend dans le cur : " Car le but de la prière intérieure est la descente de la grâce ". Or quand la grâce prend possession du cur, non seulement elle le renouvelle, mais elle le transforme en un Temple vivant où la Sainte Trinité vient habiter (Lettre 64). Dès lors nous ne sommes plus soumis à nous-mêmes mais à la prière de Jésus. Bienheureux est celui en qui régnera la prière intérieure car il ressentira une joie et une paix permanentes. " O la joie ! O la joie ! qui remplit notre être façonné de terre ! " À un moment donné, on sent dans les lettres limpuissance du père Joseph à trouver les mots ou à les inventer pour exprimer ce bonheur qui par sa nature transcende toute expression.
Le père Joseph considère et ceci pourrait surprendre certains que la prière de Jésus est la seule qui assure sans faille la garde du cur contre limagination alors que les autres formes de prière, même si elles sont bonnes, ne sont pas toutes imperméables à légarement de lesprit. " O combien est effrayant légarement de lesprit ! " Pour cette raison, il met en avant la valeur sûre de la prière intérieure : " La prière circulaire du cur ne craint pas légarement. ". [ ]
Un petit-fils du Père Joseph lHésychaste.
Lettre 1. À un jeune homme qui demande
de quelle manière sappliquer à la prière du cur.Mon Bien-aimé en Christ,
Jespère que tu te portes bien. Aujourdhui, jaccuse réception de ta lettre et je réponds aux choses que tu mécris. Les informations que tu me demandes nexigent ni temps ni peine de ma part pour te les donner.
La prière intérieure pour moi est comme lart de chacun puisque je my exerce depuis plus de trente-six ans. Quand je suis arrivé à la Sainte Montagne, je me suis sans tarder mis à la recherche dermites qui sappliquaient à la prière [dans ces lettres la prière veulent dire la prière intérieure ou du cur]. En ce temps, ils étaient nombreux avant quarante ans et ils étaient pleins de vie. Hommes de vertus. Des pères spirituels chevronnés. Nous avons choisi lun dentre eux mais nous les tenions tous pour nos guides.
Pour ce qui est de la prière, son activité (praxis) consiste à se faire continuellement violence pour la répéter sans relâche avec la bouche. Rapidement, au début, pour ne pas laisser le temps à lesprit (noûs) de former une quelconque idée de grandeur. Tâche seulement dappliquer ton attention aux mots : " Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi. " Après un assez long temps dans cette activité, lesprit finira par sy habituer et les récitera [sans effort]. Il y prendra plaisir car il y goûtera comme à du miel. Et il cherchera à la pratiquer continuellement. Sil labandonne, il éprouvera de la peine.
Quand lesprit sy habitue et sen rassasie en assimilant bien la méthode il lenvoie au cur. Car lesprit est le fournisseur du cur et son travail principal consiste à y faire descendre tout ce quil trouve de bon ou de mauvais ; car le cur est le centre de la puissance spirituelle et corporelle de lhomme, le trône de lesprit. Ainsi, lorsque celui qui prie garde son esprit à lécart de toute imagination, et applique son attention aux paroles de la " prière ", en aspirant légèrement avec un certain effort et avec sa propre volonté, il pousse son esprit vers son cur, le tient à létroit, en retenant son souffle et dit avec rythme la prière : " Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi ! "
Au début, il répétera la prière plusieurs fois avant de prendre une respiration. Ensuite, quand lesprit saccoutumera à se tenir dans le cur, il prononcera avec chaque respiration la prière : " Seigneur Jésus Christ " en aspirant et " aie pitié de moi " en expirant. Cette façon de faire durera jusquà ce que la grâce descende dans lâme et sactive. Puis vient la contemplation (théoria).
La " prière " est donc récitée en tout lieu et en diverses postures : assis comme couché, en marchant ou en se tenant debout. " Priez sans cesse et rendez grâce en toutes circonstances ", dit lapôtre (1 Th 5, 18). Il ne suffit pas seulement de prier couché au lit. Il faut lutter. Debout assis. Quand tu te fatigues, assieds-toi. Et encore debout. Ne cède pas au sommeil.
Tous ces exercices portent le nom de praxis. Tu montres ainsi à Dieu ta disposition intérieure ; car le résultat dépend de lui. De lui provient la force nécessaire. Dieu est lorigine et la fin [de la prière du cur]. Sa grâce opère tout. Elle est la force motrice.
Or lamour apparaît et opère en celui qui garde les commandements : quand tu te lèves la nuit pour prier, quand tu es mû de compassion pour un malade, et quand tu te montres miséricordieux envers la veuve, les orphelins et les personnes âgées, alors Dieu taime. Et toi, à ton tour, tu lui montres ton amour. Cest lui qui ta aimé le premier et répand sa grâce. Et nous, nous lui rendons " ce qui est à toi, le tenant de toi. " Quand tu cherches Dieu par la seule " prière ", ne laisse pas sortir un souffle de ta bouche sans lassocier à elle. Tâche encore une fois de garder ton esprit loin des chimères. Car le divin est sans forme, sans figure et sans couleur. Il est plus que parfait. Il rejette toute forme de syllogisme. Il opère et agit comme une brise légère sur notre esprit. Quant à la componction, elle vient quand tu médites sur les choses qui ont attristé Dieu. Alors quil est tellement bon, doux, miséricordieux, quil est le bien et la plénitude damour, et quil a été crucifié et a enduré toutes les souffrances ; si tu médites sur toutes ces choses et sur combien dautres encore, ton cur se remplira de componction.
Si donc tu le peux, applique-toi à la prière à haute voix et incessamment. Tu ty habitueras en deux ou trois mois. La grâce te couvrira et te rafraîchira. Et lorsque lesprit recevra la prière, tu ne la diras plus par la bouche. Tu auras alors du répit. Et encore de nouveau, lorsque lesprit labandonnera, la langue la reprendra. La violence envers soi doit porter sur leffort vocal de dire la prière jusquà ce que lhabitude sinstalle. Ensuite, ton esprit prononcera la prière sans peine tout au long de ta vie.
Lorsque tu viendras, comme tu nous lannonces, à la Sainte Montagne, viens nous voir. Mais alors nous parlerons dautres choses. Tu nauras pas de temps pour la prière. Tu ne ty mettras que lorsque tu auras réalisé la paix (hésychia) en ton esprit. Ici, tandis que tu visiteras les monastères, ton esprit sera occupé à écouter et à regarder.
Je suis certain pourtant que tu réussiras à te former à la prière. Nen doute pas. Seulement frappe à la porte de la divine miséricorde et le Seigneur touvrira. Aime-le beaucoup, pour recevoir beaucoup. Car cest selon le degré damour que nous lui montrons, que nous recevrons peu ou prou.
Lettre 2. Au même, encore sur la prière
et plusieurs autres thèmes.Je suis heureux de constater ton ardeur qui ne peut que profiter à ton âme. Et moi, de mon côté, jai la soif dêtre utile à chaque frère qui veut être sauvé. Alors, mon bien-aimé et plus que tendre frère, ouvre bien grandes tes oreilles. La prédestination de lhomme, depuis quil est né dans cette vie, est de trouver Dieu. Il ne peut y arriver que si Dieu lait en premier cherché. " En lui nous vivons et nous nous mourons ", mais les passions nous ont clos les yeux de lâme et nous empêchent de voir. Lorsque le plus-que-bon Dieu tourne son regard sur nous, nous nous réveillons comme dun sommeil et nous commençons à quêter notre salut.
Quant à ta première question : Dieu maintenant ta vu, ta illuminé et te guide. Travaille à faire sa volonté là où tu es. Dis sans relâche la prière avec la bouche et avec lesprit. Quand ta bouche se fatiguera à force de dire la prière, lesprit prendra la relève. Et de nouveau, quand lesprit se lassera, la bouche recommencera. Seulement ne tarrête pas. Fais beaucoup de métanies. Veille la nuit autant que ta force te le permet. Lorsquune flamme sallumera dans ton cur et quun amour envers Dieu lembrasera, lorsque tu chercheras lhésychia, parce que tu ne pourras plus rester renfermé dans le monde car la prière brûle dans ton for intérieur, dès que tu éprouveras tout cela, écris-moi et je te dirai quoi faire. Si toutefois, la grâce ne sactive pas de cette manière, mais que toi tu ne relâches pas ton zèle et pratiques les commandements du Seigneur à légard de ton prochain, alors trouve en cela ton repos car tu es bien comme tu es. Ne cherche pas à recevoir plus... Sur le sens de la différence entre les trente, soixante et cent [deniers], tu le liras dans lÉvergetinos. Tu y trouveras aussi bien dautres choses fort utiles.
Réponse à tes autres questions : la prière en principe devrait être pratiquée mentalement. Mais parce quau commencement lesprit nen a pas lhabitude, il oublie. Cest pourquoi il est nécessaire dalterner et de réciter la prière tantôt avec la bouche tantôt avec lesprit jusquà ce quil en soit rassasié et quelle devienne activité [énergia].
On appelle activité la sensation de joie et dallégresse que tu éprouves à lintérieur de toi pendant la prière. Lorsque donc lesprit entre " en possession " de la prière, celle-ci devient lémotion de joie dont je viens de parler et se dit continuellement sans effort de ta part. On donne à cet état le nom de sensation activité [énergia] parce que la grâce opère sans le concours de la volonté de lhomme. Celui qui a atteint cet état, marche, dort, se réveille et à lintérieur de lui-même a la prière incessante. Celui-là est rempli de paix et de joie.
En ce qui a trait aux heures de la prière, puisque tu vis dans le monde et que tu as maintes préoccupations, lorsque tu trouveras quelque temps de libre, adonne-toi à la prière. Fais-toi violence pour ne pas la négliger. Quant à la contemplation, cest chose très difficile car elle exige que lon ait la paix intérieure absolue.
La condition spirituelle se divise en trois états selon lactivité de la grâce en chaque homme. Le premier état est celui de la purification où la grâce purifie lhomme ; toi, tu te trouves dans cet état-là. Chaque élan que tu ressens pour les choses spirituelles est tributaire delle. Aucune initiative dans ce domaine ne tappartient en propre ; la grâce mystiquement opère tout. Cette grâce, donc, lorsque tu te fais violence, élit domicile en toi pendant un certain nombre dannées. Et lorsque lhomme progresse dans la prière intérieure, il reçoit une autre forme de grâce, de beaucoup différente de la précédente.
Donc, le premier état sappelle sensation-énergie et il est identique à la grâce purificatrice, car lorant ressent à lintérieur de lui-même une motion-énergie divine.
Le deuxième état correspond à celui de lillumination ; car on reçoit la lumière de la connaissance qui amène à la contemplation de Dieu. Il ne faut pas la confondre avec " les lumières ", les fantaisies, les diverses représentations. Mais elle éclaire lesprit, le rend limpide et lumineux, elle opère la purification des pensées, elle ouvre lintelligence aux pensées élevées. Pour acquérir cette grâce, lorant doit être dans un état parfait de paix intérieure (hésychia) et avoir un guide expérimenté. Le troisième état - la descente proprement dite de la grâce [dans le cur] est celui de la grâce qui parfait et qui est un grand don. Je ne técris pas davantage là-dessus car ce nest pas nécessaire. Si toutefois tu désires lire à ce sujet, jai écrit, malgré mon ignorance, sur les énergies opérantes de la grâce, une uvre intitulée " Trompette spirituelle ". Essaie de la trouver. Achète aussi les écrits de saint Macaire chez léditeur Schinias, et ceux de labbé Isaac [Saint Isaac le Syrien] et tu en tireras beaucoup de profit. Écris-moi sur les transformations [spirituelles] que tu éprouveras et moi je te répondrai avec beaucoup dempressement.
Ces temps-ci, je ne marrête pas de répondre aux lettres que je reçois. Cette année, des personnes sont venues dAllemagne dans le seul but de connaître la prière du cur. Je reçois des lettres dAmérique qui décèlent un empressement, comme de Paris et, dans toutes, les auteurs senquièrent de la prière intérieure. Mais ici, chez-nous, cest le contraire. Est-ce une corvée que dinvoquer sans relâche le nom de Jésus pour nous attirer sa miséricorde ?
Pour finir, une idée erronée qui provient du malin, prédomine : à savoir quen pratiquant la prière, on tombe dans lerreur alors que cest le contraire. Celui qui en sent le désir, quil sy applique. Et lorsque lactivité de la prière aura duré longtemps, celui-là deviendra lui-même un paradis. Il se libérera des passions, il se transformera en un homme nouveau. Et si celui qui sadonne à la prière vit dans le monde, il en recevra beaucoup plus de bienfaits que celui qui a choisi le désert.
Reproduit de Contacts, Vol. 43, No 154, 1991.
par Mgr Antoine Bloom
La prière est avant tout une rencontre personnelle avec Dieu. Peut-être en certaines occasions serons-nous conscients de la présence de Dieu, dune façon souvent assez floue, mais il est des moments où nous ne pouvons nous situer devant lui que par un acte de foi, sans que sa présence nous soit daucune façon sensible. Ce nest pas le degré de conscience que nous avons de sa présence qui compte, qui rend possible et féconde cette rencontre ; il y faut dautres conditions, dont la plus fondamentale est que la personne qui prie soit vraie. Dans la vie sociale, notre personnalité présente des facettes diverses. La même personne apparaît telle dans tel cadre et tout à fait différente dans tel autre, autoritaire quand elle est en situation davoir à diriger, soumise dans sa vie conjugale, et différente encore au milieu damis. Tout être est complexe, mais aucune de ces personnalités fausses, ou partiellement fausses et partiellement vraies, nest notre être véritable, celui qui est capable de se tenir en notre nom devant Dieu. Cela affaiblit notre prière, crée en nous un cur, un esprit, une volonté divisés. Comme le dit Polonius dans Hamlet : " Sois vrai envers toi-même, et il sensuivra, comme la nuit suit le jour, que tu ne pourras être faux envers quiconque. "
Découvrir ce quon est réellement, au milieu et au-delà de ces fausses personnalités, nest pas tâche aisée. Nous avons si peu lhabitude dêtre nous-mêmes en un sens véritable et profond quil nous semble quasi impossible de savoir par où commencer notre quête. Nous savons tous quil est des moments où nous nous approchons de cet être vrai ; nous devrions repérer et analyser soigneusement ces moments afin de découvrir de façon approximative ce que nous sommes réellement. Ce qui rend en général si difficile la découverte de la vérité sur nous-mêmes, cest notre vanité ainsi que la façon dont elle détermine notre comportement. La vanité consiste à tirer gloire de choses dénuées de valeur, et à faire dépendre le jugement que nous portons sur nous-mêmes et donc toute notre attitude envers la vie de lopinion de gens qui nont aucun titre à peser ainsi sur nous ; cest un état de dépendance vis-à-vis des réactions dautrui à notre propre personnalité. [ ]
Lhumiliation est lune des voies par lesquelles nous pouvons désapprendre la vanité, mais si elle nest pas acceptée de bon gré, lhumiliation peut au contraire, en avivant notre amour-propre, nous rendre plus dépendants encore de lopinion des autres. Ce que disent saint Jean Climaque et saint Isaac de Syrie sur la vanité semble contradictoire : pour lun, la seule façon déchapper à la vanité est la fierté, la confiance en soi ; pour lautre, la seule voie passe par lhumilité. Tous deux expriment leur opinion dans un contexte donné, et non comme une vérité absolue, mais cela nous permet de voir ce que les deux extrêmes ont en commun, à savoir que, fiers ou humbles, on ne se soucie pas des opinions humaines ; dans les deux cas, le jugement des hommes est récusé. [ ]
Lautre remède est lhumilité. Fondamentalement, lhumilité est lattitude de celui qui se situe en permanence sous le regard de Dieu, comme une terre offerte. Le mot humilité vient du latin humus, terre fertile. Le terreau est là, on ne le remarque pas, il va de soi, toujours présent, destiné à être foulé. Il est silencieux, caché, sombre et pourtant toujours prêt à recevoir la semence, prêt à lui donner substance et vie. Plus il est bas, plus il est fécond, car il ne devient réellement fertile que lorsquil reçoit toutes les scories du monde. Il est si bas que nul ne peut le souiller, labaisser, lhumilier : il a accepté la dernière place et ne peut descendre plus bas. Dans cette position, rien ne peut troubler la sérénité de lâme, sa paix et sa joie.
Il est des moments où nous sommes soustraits à toute dépendance vis-à-vis des réactions dautrui ; ce sont ceux de la profonde douleur ou de la joie délirante. Quand le roi David dansa devant larche (2 Sm 6, 14), bien des gens, dont Mikal, la fille de Saül, pensèrent que le roi se comportait vraiment de façon indécente. Sans doute sourirent-ils ou se détournèrent-ils, embarrassés. Mais il était trop plein de joie pour le remarquer. Il en va de même avec la douleur ; quand elle est authentique et profonde, la personne devient vraie ; elle oublie les poses et les attitudes, et cet aspect de la souffrance, la nôtre ou celle dautrui, est précieux.
La difficulté, cest que lorsque nous sommes véritablement nous-mêmes dans la joie ou la douleur, notre humeur et notre situation ne nous permettent pas de nous observer, de prêter attention aux traits de notre personnalité qui se manifestent alors ; mais il est un moment où, suffisamment engagés encore dans notre sentiment profond pour être vrais, nous sommes pourtant suffisamment dégagés déjà de lextase de la joie ou de la douleur pour être frappés par le contraste entre ce que nous sommes à ce moment-là et ce que nous sommes dhabitude ; alors, ce qui est en nous profondeur et superficialité nous apparaît clairement. Si nous sommes attentifs, si nous ne passons pas, indifférents, dun état desprit à un autre, omettant de saisir ce qui se produit en nous, nous pouvons apprendre progressivement à retenir ces traits caractéristiques de la réalité qui nous sont apparus durant un instant.
Beaucoup dauteurs spirituels disent que nous devons chercher à découvrir le Christ en nous. Le Christ est homme parfait, totalement vrai, et nous pouvons découvrir ce quil y a de vrai en nous en découvrant ce en quoi nous lui ressemblons. Il est des passages de lÉvangile contre lesquels nous nous révoltons et dautres au contact desquels notre cur brûle en nous (Lc 24, 32). Si nous recherchons les passages qui provoquent en nous la révolte, comme ceux que de tout notre cur nous croyons vrais, nous aurons déjà découvert les deux extrêmes en nous, en bref lanti-Christ et le Christ en nous. Nous devons avoir conscience des deux types de passages et nous concentrer sur ceux qui sont proches de notre cur, car nous pouvons affirmer avec sûreté quils marquent au moins un point sur lequel le Christ et nous sommes apparentés, un point sur lequel un homme est déjà certainement pas pleinement, mais au moins de façon naissante un homme vrai, une image du Christ. Mais il ne suffit pas dêtre affectivement touché, de donner un plein accord intellectuel à tel ou tel passage de lÉvangile ; les paroles du Christ doivent devenir vivantes en nous. [ ]
Une personne devenue réellement " vraie " peut se tenir devant Dieu et offrir sa prière avec une attention absolue, lintelligence, le cur et la volonté unifiés dans un corps qui répond totalement aux injonctions de lâme. Mais avant davoir atteint une telle perfection, nous pouvons cependant nous tenir en présence de Dieu, conscients de nêtre quen partie vrais, et lui apporter tout ce que nous pouvons, mais dans le repentir, en confessant que nous manquons encore de vérité et que nous sommes donc incapables dunité. À aucun moment de notre vie, que nous soyons totalement divisés ou en voie dunification, nous ne sommes privés de la possibilité de nous tenir devant Dieu. À défaut de cette unité complète qui donne force et puissance à notre prière, nous pouvons nous présenter dans notre faiblesse, conscients de celle-ci et prêts à en supporter les conséquences.
Ambroise dOptina, lun des derniers starets russes, disait un jour que deux catégories dhommes seraient sauvés : ceux qui pèchent et qui sont assez forts pour se repentir, et ceux qui sont trop faibles même pour se repentir vraiment, mais qui sont prêts, patiemment, humblement et avec joie, à porter tout le poids des conséquences de leurs péchés ; dans leur humilité, ils sont agréables à Dieu. [ ]
Nous ne devons pas venir vers Dieu en vue déprouver des émotions diverses, ni pour connaître une quelconque expérience mystique. Nous ne devons nous approcher de lui quafin de nous trouver en sa présence, et sil choisit de nous la rendre sensible, quil en soit loué, mais sil choisit de nous faire expérimenter son absence, quil en soit à nouveau loué, car, ainsi que nous lavons vu, il est libre de sapprocher de nous ou pas. Il est aussi libre que nous le sommes. Pourtant, lorsque nous ne recherchons pas la présence de Dieu, cest que nous sommes préoccupés par dautres choses qui nous attirent plus que lui ; alors que lui, sil ne manifeste pas sa présence, cest parce que nous avons quelque chose à apprendre sur lui, et sur nous-mêmes. Mais labsence de Dieu que nous pouvons percevoir dans notre prière, le sentiment quil nest pas là, est aussi un élément et un élément important de la relation.
Notre sentiment de labsence de Dieu peut être le fait de sa volonté ; il peut vouloir que nous le désirions, et que nous apprenions combien sa présence est précieuse, en nous faisant faire lexpérience de ce que signifie la solitude absolue. Mais notre expérience de labsence de Dieu est souvent déterminée par le fait que nous refusons la chance de prendre conscience de sa présence. Une femme qui avait fait usage de la Prière à Jésus pendant quatorze ans se plaignait de navoir jamais éprouvé le sentiment de la présence de Dieu. Mais quand on lui eut fait remarquer quelle parlait tout le temps, elle accepta de se tenir en silence pendant quelques jours. Et elle prit alors conscience que Dieu était là, que le silence qui lentourait nétait pas le vide, labsence de bruit et dagitation, mais que ce silence était peuplé, que ce nétait pas quelque chose de négatif, mais de positif, une présence, la présence de Dieu qui se faisait connaître à elle en créant le même silence en elle. Et elle découvrit ainsi que la prière renaissait tout naturellement, mais ce nétait plus cette sorte de bruit discursif qui avait empêché jusque-là Dieu de se faire connaître.
Si nous étions humbles ou seulement raisonnables, nous ne nous imaginerions pas que, simplement parce que nous avons décidé de prier, nous allons connaître du premier coup lexpérience de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse ou de saint Séraphin de Sarov. Toutefois, ce que nous désirons ce nest pas toujours avoir lexpérience des saints, mais retrouver telle expérience que nous-mêmes avons précédemment connue ; pourtant cette nostalgie du passé peut nous empêcher de saisir ce qui se présenterait aujourdhui très normalement sur notre chemin. Tout ce que nous avons pu éprouver appartient au passé, tout cela est lié à ce que nous étions hier, non à ce que nous sommes aujourdhui. Nous ne prions pas en vue de provoquer je ne sais quelle délicieuse expérience, mais pour rencontrer Dieu, quelles que puissent en être les conséquences, ou pour lui remettre ce que nous avons à lui apporter, et le laisser en user comme bon lui semblera.
Rappelons-nous aussi que nous devons toujours nous approcher de Dieu en sachant que nous ne le connaissons pas. Celui vers qui nous devons nous tourner est le Dieu secret, mystérieux, qui se révèle comme il lentend ; chaque fois que nous venons en sa présence, nous nous trouvons devant un Dieu que nous ne connaissons pas encore. Nous devons être ouverts à toute manifestation de sa personne et de sa présence.
Peut-être avons-nous appris beaucoup sur Dieu par notre propre expérience, lexpérience des autres, les écrits des saints, lenseignement de lÉglise, le témoignage de lÉcriture ; peut-être savons-nous quil est bon, humble, que cest un feu dévorant, quil est notre juge, notre sauveur, et beaucoup dautres choses encore, mais nous devons nous rappeler quà tout moment il peut se révéler tel que nous ne lavons jamais envisagé, pas même dans ces catégories très générales. Nous devons nous situer devant lui avec révérence et être prêts à rencontrer qui nous rencontrerons, quil sagisse du Dieu qui nous est déjà familier ou dun Dieu que nous sommes incapables de reconnaître. Peut-être nous fera-t-il pressentir qui il est, mais cela pourrait être tout à fait différent de ce que nous attendions. Nous espérons rencontrer un Jésus doux, compatissant, aimant, et nous rencontrerons un Dieu qui juge et condamne, et qui refuse que nous nous approchions de lui dans létat où nous sommes. Ou bien alors nous venons repentants, nous attendant à être repoussés, et nous trouvons la compassion. À toutes les étapes de notre croissance, Dieu nous est à la fois connu et inconnu. Il se révèle lui-même, et cest dans cette mesure que nous le connaissons, mais nous ne le connaîtrons jamais complètement, il y aura toujours le mystère divin, un noyau de mystère que nous ne pourrons jamais pénétrer. [ ]
Saint Athanase disait que la montée de lhomme vers la déification commence au moment même où il est créé. Dès cet instant, Dieu nous donne la grâce incréée qui rend possible lunion avec lui. Du point de vue orthodoxe, il ny a pas d" homme naturel " auquel la grâce serait surajoutée. La première parole de Dieu qui nous tira du néant fut notre premier pas vers laccomplissement de notre vocation, qui est que Dieu soit tout en tous et que nous soyons en lui comme il est en nous.
Il faut nous attendre à découvrir que le dernier pas de notre relation avec Dieu est un acte de pure adoration, face à un mystère dans lequel nous ne pouvons pénétrer. Nous grandissons dans la connaissance de Dieu année après année jusquà la fin de notre vie et nous continuerons de le faire durant toute léternité, sans jamais arriver à ce point où nous pourrions dire que nous connaissons enfin tout ce qui est connaissable de Dieu. Ce processus de découverte graduelle de Dieu nous conduit à nous situer à tout moment en ayant derrière nous notre expérience passée et devant nous le mystère du Dieu connaissable et encore inconnu. Le peu que nous savons de Dieu nous rend difficile den apprendre davantage, car le plus ne peut être simplement ajouté au peu, étant donné que chaque rencontre apporte un changement de perspective tel que ce que nous connaissions avant devient presque faux à la lumière de ce que nous savons après.
Ceci est vrai de toute connaissance que nous acquérons ; chaque jour nous apprend quelque chose dans le domaine scientifique ou littéraire, mais le savoir que nous avons acquis ne prend un sens que parce quil nous conduit jusquà la frontière au-delà de laquelle il reste encore quelque chose à découvrir. Si nous nous arrêtons pour répéter ce que nous savons déjà, nous perdons notre temps. La première chose à faire, si nous voulons rencontrer le vrai Dieu dans la prière, est ainsi de nous persuader que toute la connaissance précédemment acquise nous a amenés à nous tenir devant lui. Tout cela est précieux et utile, mais si nous nallons pas au-delà, notre connaissance devient évanescente, fantomatique, elle na plus de vie réelle ; il sagit dun souvenir, et lon ne vit pas de souvenirs.
Dans nos relations avec autrui, inévitablement, nous ne tournons quune seule facette de notre personnalité vers une facette de la personnalité de lautre ; cela peut être bon lorsque cest un moyen détablir le contact, mais cela devient mauvais si nous en profitons pour exploiter les faiblesses de lautre. À Dieu aussi nous présentons la facette qui est la plus proche de lui, le côté de la fidélité ou de lamour. Mais nous devons être conscients du fait que ce nest jamais une facette de Dieu que nous rencontrons mais Dieu tout entier.
Quand nous prions, nous espérons que Dieu sera là comme quelquun deffectivement présent, et que notre prière sera, sinon un dialogue, du moins un discours adressé à quelquun qui nous écoute. Nous avons peur de néprouver nulle présence, et davoir limpression de parler dans le vide, personne nétant là pour nous écouter, pour répondre, pour sintéresser à ce que nous disons. Mais ce serait une impression purement subjective ; si nous comparons notre expérience de la prière avec nos contacts humains les plus quotidiens, nous savons bien que quelquun peut écouter très attentivement ce que nous disons, et que nous pouvons pourtant avoir le sentiment de parler en pure perte. Notre prière atteint toujours Dieu, mais il ne lui est pas toujours répondu par un sentiment de joie ou de paix.
Extrait dAntoine Bloom,
Prière vivante, Cerf (FV 185), 1981.
par le père Cyrille Argenti
Avant de parler de la prière elle-même, il convient de savoir pourquoi il est utile et nécessaire de prier, pourquoi la prière au nom du Seigneur Jésus a un sens et une valeur toute particulière.
Cordon ombilical avec Dieu.
La réponse est donnée dans un verset de lépître aux Hébreux où, avant même de donner des exemples comme Abraham, lauteur insiste sur la nécessité de croire dans le Créateur pour discerner ses uvres dans le monde : " Par la foi, nous comprenons que les mondes ont été formés par la Parole de Dieu, de sorte que ce que lon voit provient de ce qui nest pas apparent " (Hé 11, 3). Cette foi fondamentale rend la prière nécessaire. Dès que nous avons découvert que tout ce que nous voyons et tout ce que nous sommes a son origine, son mouvement et sa vie dans le Créateur, dès que nous avons reconnu par conséquent que la création est amenée à mourir lorsquelle est coupée du Créateur, il devient dune importance vitale, au sens le plus littéral et le plus fort du terme, de retrouver le lien de vie véritable cordon ombilical avec Dieu, sans lequel nous ne pouvons plus vivre.
Nous sommes tellement habitués aux merveilles de la création que tout nous paraît normal. Il est naturel de respirer, même dans le sommeil ; or, si le Créateur retenait son souffle, la respiration cesserait. Il est naturel que notre cur batte indépendamment de notre volonté, naturel aussi que les enfants naissent, que le soleil se lève ; pourtant, qui nous dit que le soleil se lèvera demain matin ? En réalité, cest le Créateur qui préside à tout cela. Dans les offices monastiques, toute la prière est liée au rythme de la nature où lhomme de foi reconnaît luvre de son Créateur. Il sait, du reste, que si le lien entre lui et son Dieu était rompu, la créature et lhomme en particulier deviendrait une branche morte, desséchée et bonne pour le feu. Coupé du Créateur qui le fait battre, le cur de lhomme devient un cur de pierre au sens propre et figuré. Cest donc un acte de foi qui nous fait discerner la présence et lexistence de Quelquun derrière les merveilles de la création. Cela ne se démontre pas. Nous avons des signes, des traces de Dieu, mais au-delà, il faut un acte de confiance : un acte comparable à celui du plongeur qui se jette de haut dans le vide et qui ne peut vérifier le rôle amortisseur de leau quà larrivée.
Malheureusement, toute notre façon de vivre, tout ce que lon appelle le péché, a coupé lhomme de son Créateur. Le péché nest pas autre chose que le résultat dun certain mode dêtre, quand lhomme se détourne de son Créateur au profit des créatures quil se met à adorer, à la place de Dieu. Cest ainsi que lhomme moderne déploie des prodiges dintelligence pour étudier les créatures, mais quil ne sait plus se tourner vers son Créateur. [ ]
Nous sommes des extravertis, nous nous perdons et nous dispersons dans les choses. Nous projetons tout le temps notre propre personne dans nos perceptions et dans les réalités extérieures, et nous nous y désintégrons. En dirigeant continuellement notre attention vers le dehors, nous devenons, pour ainsi dire, des morceaux de nature. Nous sommes alors tiraillés par tout ce qui, dans le monde, nous attire ou nous repousse, et nous y perdons jusquà notre personne.
Lhomme sans Dieu est à la limite un schizophrène. Il perd son unité, se noie et se désintègre dans les déterminismes naturels. Il y perd sa liberté et devient un être conditionné. Ce nest pas un hasard si notre époque parle tant de conditionnement ; cest sans doute parce que les hommes nont jamais été autant conditionnés depuis quils ont perdu leur contact initial avec le Créateur, pour se tourner vers les choses, sy disperser et sy désintégrer.
Lunion du divin et de lhumain.
Cependant, le Dieu qui nous a créés na pas voulu notre désintégration et nous a envoyé son Fils. Cette incarnation donne à la prière un sens nouveau. Nous sommes ici aussi dans le domaine de la foi. Cest en Christ, Dieu et homme, que la nature divine et la nature humaine sont parfaitement unies. Et cest dans cette union totale et parfaite du divin et de lhumain que réside la prière. Jésus-Christ vrai Dieu assumant la nature humaine est dune certaine manière en état de prière permanente, puisque le Fils de Dieu et le Fils de lhomme communiquent dune façon si totale quil ny a en lui quune personne. Cest là que se trouve la source de la prière, qui est vraiment cette communication parfaite et intégrale avec Dieu en Jésus-Christ, dans la communion profondément naturelle entre Dieu et lhomme fait à son image.
Mais comment cette communication, cette union du divin et de lhumain réalité fondamentale de la personne du Christ se communique-t-elle aux chrétiens ? Une parole du prophète Isaïe nous le révèle, qui décrit à lavance ce que sera le Messie " LEsprit du Seigneur est sur moi, il ma oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres " (Is 61, 1). Le mot Christ venant du verbe grec qui signifie " oindre ", " Il ma oint " veut dire : " Il ma fait Christ. " Le prophète Isaïe définit donc le Christ comme Celui sur qui repose le Saint-Esprit de Dieu. Cest justement parce que le Saint-Esprit repose sur le Fils que, lorsquil sest posé sur la Vierge Marie, sest opérée lincarnation du Fils.
Cest par luvre du Saint-Esprit, qui repose sur lui de toute éternité, que le Fils a assumé la nature humaine dès le sein de la Vierge. Et cest parce que lEsprit repose sur lui quil le donne à ceux qui croient en lui. À ce moment-là, véritable Pentecôte, lhomme est à linstar des anémones sous le soleil exposé au rayonnement de lEsprit de Dieu. Il commence à se vivifier, à être progressivement transformé par la lumière divine. Peu à peu se réalise ainsi, par toute une vie de foi et de prière, ce qui existait demblée, dune façon totale et parfaite, dans la personne de Jésus Christ : lunion du divin et de lhumain. Lorsque le Seigneur Jésus nous donne lEsprit, limage de Dieu se renouvelle en nous. Nous recommençons à communiquer avec le Créateur. Nous revenons à notre état " naturel " qui est un état de prière.
La prière est en effet aussi naturelle à lhomme que sa respiration. Loin dêtre une sorte détat mystique et transcendant, elle est la condition naturelle de lhomme fait à limage de Dieu. Comme le sarment communique avec le cep, comme la branche communique avec le tronc, comme toute la nature communique avec le Créateur, lhomme communique avec Dieu. Car lhomme a été créé pour Dieu ; cest le péché qui nous coupe de Dieu, qui est contre-nature. Si nous mettons une plante dans une pièce sans lumière, nous accomplissons un acte contre nature, et ses feuilles vont blanchir. Si nous la plaçons près dune fenêtre, cette plante va se tordre et se tourner vers la lumière ; si la lumière naturelle vient à manquer, elle va se tourner vers un ersatz de lumière comme une lampe électrique.
Comme cette plante, nous sommes bien souvent des tordus qui avons soif de la lumière que nous navons plus. Par nature, nous sommes assoiffés de Dieu, mais, ayant choisi dinnombrables ersatz de Dieu des idéologies, des passions, des choses et toutes sortes dappétits tout dans notre vie semballe, grince, tourne à lenvers et au désordre. Le dynamisme divin que Dieu a déposé en nous nétant plus rattaché à sa source, nous aboutissons à une véritable anarchie intérieure où notre être et la société perdent leur unité.
Demander lEsprit Saint.
Cette uvre du Saint-Esprit qui procède du Père, repose sur le Fils, est donnée aux croyants et renouvelle la nature humaine, est bien résumée par saint Paul : " Le Seigneur, cest lEsprit ; et là où est lEsprit du Seigneur, là est la liberté. Et nous tous qui, le visage découvert, reflétons comme un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image de gloire en gloire, comme il convient à laction du Seigneur qui est lEsprit " (2 Co 3, 17-18). Voilà qui définit bien ce quest la prière et son but : lexposition de lhomme au rayonnement de lEsprit saint qui, progressivement, renouvelle en lui limage de Dieu et le transforme de gloire en gloire, selon le modèle de cette image parfaite de Dieu quest le Fils de lHomme, Jésus Christ.
La prière, en ce sens, nest nullement un acte fragmentaire. Elle nest pas un ensemble de paroles ou de formules quon récite à un moment donné, mais bien un état permanent de lhomme, état qui redevient son état naturel et vital lorsquil se replace sous le rayonnement de lEsprit. Cest pourquoi la plus importante de toutes les prières est celle que le Seigneur Jésus lui-même nous a indiquée : " Si vous qui êtes mauvais, ne donnez pas une pierre à vos enfants quand ils vous demandent du pain, ou un scorpion quand ils vous demandent un neuf, combien plus votre Père du ciel vous donnera-t-il le Saint-Esprit si vous len priez " (Mt 7, 9-11 ; Lc 11, 11-13).
Or, cest la seule prière que nous ne faisons presque jamais ! Nous demandons à Dieu un tas de choses inutiles. Nous sommes avec lui comme des enfants capricieux qui demandent tout sauf le nécessaire, quand ce nest pas des choses nuisibles. Et même si nous ne demandons pas à Dieu des choses aussi futiles que gagner au tiercé ou à la loterie nationale, si nous prions effectivement pour des choses plus utiles et plus légitimes comme la santé, prions-nous pour acquérir le Saint-Esprit qui est autrement plus nécessaire ? Lorsque nous avons le Saint-Esprit, nous sommes reliés à la Source de la vie ; nous avons la santé à la racine de notre être et pas seulement à la surface de notre peau.
Cependant, pour demander le Saint-Esprit, encore faut-il dabord croire au Seigneur Jésus, puisque cest lui qui le donne. Il est venu pour cela, ainsi quil la dit lui-même dans son dialogue avec la Samaritaine (Jn 4, 10-14). Il sest incarné pour donner aux hommes le don de Dieu. Et ce don ne consiste pas seulement dans ce que Dieu donne : il est Dieu lui-même, la présence et le rayonnement même de Dieu par le don du Saint-Esprit. Autrement dit, Dieu nest pas seulement le donnant, il est aussi le donné. De même que le Fils sest donné lui-même par lIncarnation et la Croix, de même le Saint-Esprit sest donné aux hommes à la Pentecôte.
Quand nous invoquons le Saint-Esprit, nous lappelons " Trésor de tous biens et Donateur de vie ". Sil est la source de tous les biens, pourquoi lui demandons-nous des petites choses plutôt que la présence du Donneur ? Nous prenons Dieu pour un homme qui ferait à sa femme un tas de cadeaux, mais qui ne lui donnerait jamais son amour, ni lui-même. Or, quattend une femme de lhomme quelle aime ? Des bijoux ? Des vêtements ? Des maisons ? Elle attend surtout quil se donne à elle. Or le Dieu-Amour nous donne essentiellement sa propre Personne, son propre Fils et son propre Saint-Esprit. Si seulement dans nos prières nous savions désirer le Donneur lui-même plutôt que ses dons ! Si seulement nous savions aimer Dieu pour lui-même plutôt que pour ses bienfaits ! Si, seulement nous étions un peu moins intéressés et commerçants avec Dieu !
Ne serions-nous pas un peu agacés de constater que les gens que nous aimons passent leur temps à nous demander quelque chose, mais sans sintéresser à nous, un peu comme ces jeunes soldats qui nécrivent à leur mère que pour leur demander de largent. La maman est toujours un peu déçue, mais elle envoie quand même ce qui est réclamé ; elle souhaiterait pourtant que son enfant pense parfois à elle sans arrière-pensées intéressées. Il en est de même de Dieu : il aimerait que nous pensions quelquefois à lui pas seulement pour lui demander des cadeaux, mais aussi pour lui dire que nous laimons et désirons sa présence. Mais pour cela, il faudrait que, dans nos prières, nous cessions dêtre des bavards et des mal élevés ! Il y a des gens qui ne nous laissent jamais placer un mot quand nous parlons avec eux : ils parlent, parlent, parlent ! Ils racontent un tas de choses inintéressantes et ne nous donnent jamais la parole ! Navons-nous pas, nous aussi, un comportement semblable avec Dieu : nous demandons, nous récitons, nous disons un tas de mots, mais nous ne prenons jamais la peine de nous taire et découter.
Souvenons-nous de ce très beau récit de lAncien Testament, dans le livre des Rois, lorsque le grand prophète Élie, se trouvant à lentrée de la grotte, apprend que Dieu va passer. Il y a un grand coup de tonnerre, mais, dit la Bible, Dieu nest pas dans le coup de tonnerre ; il y a ensuite un grand tremblement de terre et un grand éclair, mais Dieu ny est pas non plus. Survient alors un doux murmure, comme la brise du matin, et Elie, comprenant alors que Dieu passe, se prosterne, visage contre terre, et couvre sa tête de son manteau (voir 1 R 19, 11-12).
Faire silence pour écouter Dieu.
Dieu se fait entendre dans le silence, Mais celui-ci nous fait peur. Car nous craignons de nous retrouver seuls avec nous-mêmes. Nous préférons la télévision à la solitude, par peur du silence qui nous ferait entendre la voix de notre cur et nous obligerait à tourner notre regard vers lintérieur. Pourtant, cest au fond de nous-mêmes à la racine de notre être où se trouve, souvent estompée, limage de Dieu que nous pouvons entendre la voix du Créateur. Mais notre propre bruit, le bruit permanent de la civilisation actuelle, locculte, la fait taire.
Il faut du silence pour écouter, surtout quand il sagit dune personne qui a quelque chose à dire et qui a pris la peine de lexprimer. Nest-ce pas merveilleux que Dieu ait pris la peine de parler aux hommes et quil nous ait donné sa Parole ? Alors, écoutons-la, efforçons-nous de la lire. Non pas bien que cela soit parfois utile avec la mentalité du savant qui, microscope en mains, cherche sans cesse à décortiquer, éplucher, expliquer, comprendre les objets quil finit par dissoudre dans ses analyses. Non, il faut lire lÉcriture Sainte pour écouter Celui qui me parle, pour écouter le Dieu vivant qui a quelque chose à me dire parce quil ma créé et quil a un projet, un dessein pour moi. Il faut donc lire la Bible en cherchant ce que Dieu veut me dire personnellement. Mieux encore, il faut écouter la Parole de Dieu ensemble avec dautres, car là où deux ou trois sont réunis en son nom, il est présent parmi eux.
En ce sens, les offices de lÉglise réalisent lécoute communautaire de la Parole de Dieu. Que sont ces offices les vêpres et les matines auxquels nous assistons si peu et dont nous oublions parfois lexistence, sinon lécoute de Dieu parlant à son peuple ? Aller à un office, ce nest pas assister à un rite, ni réciter des prières et faire des gestes. Cest participer au mouvement de tout un peuple qui écoute son Dieu.
On ne peut pas être chrétien seul, parce que le Seigneur veut que nous soyons en même temps unis à lui et à nos frères. Notre époque passe son temps à perdre lune de ces deux dimensions de la vie religieuse. Tantôt on souligne exclusivement la dimension verticale : Dieu et moi, et on en vient à oublier les frères. Tantôt, par réaction, on souligne la dimension horizontale : les frères et moi, et on en vient à oublier Dieu. Or la véritable dimension de lÉglise, cest Dieu et nous.
Dans une conférence quil a faite un jour à Marseille, Mgr Antoine Bloom comparait lhomme de prières à un chien de berger tapi aux pieds de son maître, les yeux fixés sur lui, les oreilles tendues vers lui, prêt à écouter son sifflement. Et aussitôt quil lentend, il bondit pour accomplir son devoir, faire ce que le berger veut quil fasse. Pendant tout ce temps, le chien remue la queue parce quil est joyeux ! Ainsi doit être lhomme de prière. Un saint triste est un triste saint et un homme de prière triste est un homme qui prie mal ! Quand on prend contact avec la vraie vie, avec la Source de la vie, on est joyeux.
Face à la Trinité.Ce contact, qui est personnel, se manifeste notamment dans la relation avec les icônes. Sur ses icônes, le Christ est toujours représenté de face, jamais de profil. Il nous regarde. Lorsque nous prions devant licône, cest pour sentir le regard du Seigneur posé sur nous, pour que sétablisse un lien personnel de personne à personne entre le Seigneur qui nous appelle et nous qui répondons. Cest en priant devant licône face-à-Face que le chrétien, décidé à le chercher, découvre le lien personnel au Christ qui laime et qui lappelle. Ce lien unique et irremplaçable entre le Christ et son disciple nest pas un lien seulement entre lhomme et le Fils, mais aussi à travers le Fils entre lhomme et le Père, entre lhomme et le Saint-Esprit.
En effet, la prière chrétienne a toujours été essentiellement trinitaire. Cest magnifiquement illustré par licône de Roublev, qui représente les trois anges venus annoncer à Abraham la naissance dIsaac, conformément au récit du livre de la Genèse. La Tradition y a toujours vu une préfiguration de la Divine Trinité. Les trois personnages représentés ont le même visage, car ils ne sont quun seul être. Ils sont dailleurs inscrits dans un cercle qui figure à la perfection le mouvement de vie trinitaire à lintérieur de lunique Divinité : lange représentant lEsprit est penché vers le Père, tandis que le Père regarde vers le Fils pour faire reposer lEsprit saint sur lui.
Lorsque le chrétien prie, il faut quil se mette face à chacune de ces trois Personnes. Cest pourquoi, dans la tradition orthodoxe, le petit enfant sur les genoux de sa mère apprend à dire la prière du Trisagion : " Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous " issue du chant entendu par Isaïe dans sa vision en lan 740 avant J.-C. : " Saint, Saint, Saint, le Seigneur Sabaoth " (Is 6, 3). Saint Dieu, car Dieu est Saint. Saint Fort, car Isaïe appelle le Fils " le Fort ". Saint Immortel, car lEsprit saint donne la vie. Cette prière est dite trois fois : une fois au Père, une fois au Fils et une fois au Saint-Esprit, mais en même temps à chaque fois aux trois Personnes ensemble, parce quelles sont une. Nous sommes là en présence du mystère de la Trinité, mystère radicalement et foncièrement au-delà de tout ce que la raison humaine peut concevoir ou imaginer.
Celui qui a dit à Moïse : " Je suis Celui qui est ", Celui qui est radicalement différent de tout ce que, en tant que créatures, nous pouvons voir ou percevoir, sest révélé à nous comme Trinité lors du baptême du Christ dans le Jourdain : la voix du Père sest fait entendre en le nommant " Fils bien-aimé ", et lEsprit, sous forme de colombe, a confirmé la vérité de cette parole (voir Mt 3, 16). Cette contemplation de Dieu en trois Personnes est la-b-c de la prière chrétienne. Cest la découverte émerveillée que lenfant fait du mystère divin, quand il comprend que le Dieu inaccessible, inconnaissable et au-delà de tout, est foncièrement différent des individus créés qui ne savent pas communiquer entre eux. Il nest pas trois individus, mais trois Personnes communiquant totalement entre elles, dans lunité totale de lamour du Dieu unique. Ce face-à-Face avec ce Dieu inconnu et inaccessible quaucun homme na jamais vu, est le début de la prière ; car Dieu est lumière et personne na jamais vu la lumière.
Nécessaire ascèse.
La lumière se reflète sur un mur blanc, nous la voyons sur le visage de lhomme ou un vêtement, dans le ciel et sur les nuages, mais nous ne la voyons jamais elle-même ; elle est toujours au-delà de lobjet éclairé. Il en va de même de Dieu : il est toujours au-delà. Le problème, cest que, dans notre bêtise humaine, nous ne cherchons jamais à aller au-delà, nous voulons toujours solidifier Dieu, lobjectiver pour mieux le posséder et lidolâtrer. Un peu comme ce curé qui, ayant dans son église un magnifique vitrail, fit construire un mur pour mieux le protéger contre les tempêtes. La lumière dès lors ne pouvait plus passer à travers, et le vitrail ne sillumina plus. Il ny avait plus quune idole !
Cest ce qui se passe habituellement avec nous : nous adorons la créature au lieu du Créateur qui est toujours au-delà, derrière les choses et les êtres. Cest pourquoi la prière exige le silence, le vide. Pour prier, il faut déblayer lhorizon de tout ce qui lobscurcit pour toujours aller au-delà, vers le mystère de Dieu, vers ce Dieu qui est un et trois, Dieu Unique et Trinité.
Pour nous ouvrir un peu à la lumière et y accéder, nous devons dabord nettoyer en nous toutes les scories, éliminer toutes les opacités qui rendent la prière impossible. Cette pratique nécessaire, qui nest guère à la mode, est ce que nous appelons lascèse, qui vient dun mot grec signifiant " exercice ". Les acrobates que nous admirons à la télévision passent des heures, des semaines et des mois, voire des années pour arriver à accomplir leurs exploits. Si chacun de nous consacrait à la recherche de Dieu et à lascèse le dixième du temps que lacrobate consacre à son trapèze, il y a longtemps que nous serions des saints ! Car nous ne pouvons pas être à la fois absorbés par une foule dappétits qui nous vident, nous bloquent, nous hypnotisent, et en même temps avoir soif de Dieu et prétendre recevoir son rayonnement. Il faut savoir choisir entre le Créateur et la créature, entre Dieu et Mammon, entre Dieu et largent, entre Dieu et lérotisme, entre Dieu et le plaisir égoïste. On ne peut pas à la fois vivre pour les choses et vivre pour Dieu. Il faut savoir au moins un peu mourir à légoïsme qui nous appauvrit et nous corrompt. Une citerne bien alimentée mais mal drainée voit son eau stagner et pourrir. De même, lhomme égoïste et jouisseur, qui cherche tout le temps à posséder et à sentir, se prive du courant deau fraîche, il pourrit et il meurt. En revanche, dès que lécoulement est rétabli et que le robinet est ouvert, il se crée un appel deau : de leau fraîche va traverser la citerne et ce sera une eau vivante.
Il faut donc prier et un peu dascèse. Car prier, cest se mettre en contact avec le courant de vie. Et lascèse, cest mourir un peu à nos appétits qui nous dominent, crucifier le vieil homme en cherchant à participer aux mystères de la Croix.
Se mettre entre le mal et la victime.
Cela dit, il ne sagit pas seulement de faire mourir en nous tout ce qui est obscur ou source dobscurité. Il faut aussi intercéder, cest-à-dire, au sens étymologique, se " placer entre " : entre le mal et la victime. On parle beaucoup, de nos jours, dactions politiques, en pensant quelles vont changer le monde. Or, laction politique du chrétien consiste essentiellement à se mettre les bras en croix entre celui qui fait le mal et la victime, comme la fait le Maître qui a reçu avec amour les coups des bourreaux. Etre chrétien, cest accepter la Croix du Christ. Et accepter la Croix du Christ, ce nest pas mettre une croix sur sa poitrine et prendre une épée dans sa main droite pour aller assassiner les musulmans en Terre Sainte. La croisade est exactement le contraire de la Croix ! Or, marqué peut-être inconsciemment par lesprit des croisades, le chrétien a tendance à croire quil doit combattre les méchants avec le bras de César et des armes séculières, au lieu de se mettre derrière la Croix du Christ et se placer devant les victimes du mal, pour souffrir avec elles, en aimant.
Nous avons ainsi, selon nos humbles possibilités, à partager la Croix, sous son double aspect dascèse et dimmolation. Un exemple précis peut illustrer cela : ayant appris quon allait expulser des Algériens dun bidonville sans les reloger, donc les jeter simplement à la rue, le pasteur Berthier Perrégaux, de la Cimade à Marseille, sest couché à lentrée du bidonville quand les CRS sont arrivés. Il a fallu quils le prennent à bras-le-corps et quils le portent au poste de police pour pouvoir faire évacuer les lieux. Ce que ce pasteur a fait est à la fois une action et une prière, car il sest mis dans la position du Crucifié entre la victime et le bourreau. Il a bien sûr été expulsé, lui aussi : on ne brave pas impunément la force publique qui naime pas rencontrer, sur son chemin, un corps de pasteur ou de prêtre ! Mais cest dans ce sens-là que nous avons le droit et le devoir de parler de la Croix? Nous avons là une action politique au sens chrétien du terme : non pas un acte de politique partisane, mais un acte damour où lon se place au premier rang, du coté des victimes.
Chacun dentre nous, dans sa vie professionnelle, familiale ou sociale, peut adopter ce genre dattitude qui permet au courant de vie de passer. Ce nest que lorsque le vieil homme possessif et égoïste commence à mourir quapparaît lhomme nouveau qui, progressivement, reçoit la vie du Ressuscité. Il ny a pas de joie de la résurrection sans croix. Si nous avons perdu la joie de la Résurrection, cest souvent parce que nous avons perdu le sens de la Croix et, finalement, celui de notre baptême. Noublions pas que le baptême nous unit à la mort et à la résurrection du Christ. Cest pour cela que les orthodoxes baptisent toujours par immersion ; le baptistère symbolise la tombe du Christ. Comme nous le dit saint Paul, nous devons être ensevelis avec le Christ pour ressusciter avec lui (voir Rm 6, 4). Assumer notre baptême, cest donc vivre sans cesse le mystère de notre mort au péché, de notre mort à légoïsme et au désir de posséder, pour vivre non plus de la vie du " moi ", mais de celle du Vivant, du Ressuscité. Afin darriver à dire comme saint Paul : " Ce nest plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi " (Ga 2, 20). Toute la morale chrétienne est contenue dans cette phrase qui traduit à la fois la prière et la morale. Une morale bien loin du moralisme et des principes moraux.
Sacrement et prière de Jésus.
Un autre lieu de la prière, cest bien sûr le sacrement.- Je naime pas trop ce terme, car tous les mots qui se finissent en " ment " font penser à des choses. Les orthodoxes dailleurs préfèrent parler de " mystère ", car le sacrement est le lieu mystérieux de notre rencontre avec le Christ et le Saint-Esprit. Ce nest pas quelque chose que lon reçoit, mais Quelquun que lon rencontre. Le sacrement est le foyer doù rayonne toute la vie chrétienne, le foyer lumineux qui déborde sur toute la vie quotidienne.
Si écouter la Parole de Dieu nous mène à rencontrer Celui qui nous parle, inversement rencontrer dans les sacrements Celui qui nous parle nous amène à lécouter. Car le Christ que nous rencontrons dans le sacrement nest pas muet. La Parole écoutée et le pain reçu sont le même Verbe de Dieu qui est le centre de toute vie de prière et de toute vie chrétienne. Cest la rencontre de lhomme avec le feu divin, pour parler comme les Pères ; le moment où le charbon est plongé dans le feu et devient un charbon ardent ; le moment où le fer que nous sommes est plongé dans le feu et devient un fer rouge. Tel est le sacrement : lhomme de chair placé dans le feu divin du Saint-Esprit et embrasé par lui.
Il ne faut pas chercher là quelque chose à ressentir, contrairement à notre époque qui, même dans le domaine spirituel, est malade de sensation. De même quécouter la Parole de Dieu nest pas seulement un acte intellectuel de compréhension, mais un lien personnel avec son Créateur, de même le sacrement nest pas un lien affectif ou émotionnel appartenant au domaine du paraître, mais une expérience intérieure dans le domaine de lêtre. Si les sensations et les perceptions sont de lordre du paraître les yeux du corps nous font percevoir ce qui paraît, des phénomènes la foi est du ressort des yeux de lâme qui nous mettent en communication avec lêtre.
Dans le sacrement se réalise la parole du Seigneur : " Demeurez en moi comme je demeure en vous : vous en moi et moi en vous " (Jn 15, 4). Ce que nous recherchons dans les sacrements nest rien dautre : demeurer en lui et lui en nous. Nous avons là le centre de la vie et de la prière de tout chrétien.
Cette présence reçue dans les sacrements, il faut bien évidemment la garder, la chérir. Cest le rôle et le but de la prière de Jésus, la prière des moines orthodoxes pratiquée aussi par les fidèles : " Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur. " Par cette répétition incessante du nom de jésus dans la rue, les transports publics, voire pour certains même dans le sommeil nous pouvons conserver le Christ présent en nous, dans notre cur. La prière et la vie ne font plus quun, dans une continuité. À une fidèle qui se plaignait un jour de ne pas savoir prier, un évêque orthodoxe a répondu : " Eh bien, tricotez ! Asseyez-vous devant licône du Christ et tricotez. " Elle a ainsi appris à prier, simplement en se mettant en présence du Seigneur, en retrouvant une certaine intimité avec lui, dune façon tout à fait naturelle. Si on aime vraiment le Seigneur, on fait tout en sa présence.
La prière de Jésus nous permet donc de veiller à ne pas être dispersés et désintégrés par les choses extérieures, à garder lattention du cur centrée sur le Seigneur dans toutes nos activités. Une lumière va alors briller au centre de notre vie quotidienne, tout le temps, transformant toute notre manière de vivre. Dès lors, même les afflictions vont devenir une occasion de rendre grâce, de glorifier Dieu, comme le faisait Job malgré sa femme qui lexhortait à maudire Dieu.
Transfigurer la souffrance.
À cet égard, il y a trois mois, une famille entière le père, la mère et les deux enfants ont été tués dans un accident de la route. Lors des funérailles, la vieille grand-mère qui venait de perdre dun coup son fils, sa belle-fille et ses deux petits-enfants passait dun cercueil à lautre en disant la même phrase que Job, préfiguration du Christ : " Gloire à toi, Dieu, gloire à toi. " Elle savait bien que la mort ne vient pas de Dieu, mais du Malin ; elle savait aussi que le Fils de Dieu a vaincu la mort, quil donne la vie et ressuscite les morts.
Cest ainsi quil faut tenter de découvrir dans laffliction une occasion daimer Dieu davantage, découvrir aussi que cest lui qui délivre du mal, triomphe de la mort et du Malin. Laffliction, qui est toujours une épreuve, est comme une échelle placée contre notre fenêtre : nous pouvons lutiliser pour descendre ou en profiter pour monter à létage au-dessus. Le chrétien est celui qui, dans laffliction, sait se servir de lépreuve pour sélever, se rapprocher de Dieu et lui montrer quil laime vraiment et quil sait prier.
Mais cest aussi en présence de lennemi, de celui qui, dans la jungle du monde moderne, cherche à nous faire du mal, à prendre notre place ou à nous humilier, que nous pouvons vraiment bien prier. Car cest en priant pour lui que nous avons prise sur Dieu. En priant pour celui qui nous fait du mal, nous accomplissons une action réellement positive, parce que nous aidons le Christ à le sauver et nous sommes vraiment unis au Christ crucifié et ressuscité. Est-ce trop demander ? Mais le Christ ne nous a-t-il pas dit " Soyez parfaits comme votre Père est parfait " (Mt 5, 48) ? Dans son épître, saint Jean ne nous dit-il pas : " Soyez semblables à Dieu " (1 Jn 3, 2) ? Le mot " semblable "a la même étymologie que le mot " ressemblance ". Or, nous avons été créés à limage et à la ressemblance du Christ ; le but de notre vie est de ressembler de plus en plus à Dieu, de participer, par la lumière du Saint-Esprit, à la vie même des trois Personnes de la Trinité.
Dieu sest fait homme pour que lhomme monte jusquà Dieu. Le Fils de lhomme sest assis à la droite du trône de Dieu et la nature humaine a été exaltée jusquà Dieu, dans une dynamique que saint Athanase appelle la déification (théosis). Nous sommes faits pour Dieu, pour entrer dans la vie de la Trinité. Nayons pas peur de viser trop haut, car cest Dieu lui-même qui est descendu jusquà nous, en prenant la forme dun esclave, pour nous faire monter jusquà lui. Le but de notre prière, le but de toute notre vie, ce qui lui donne finalement son sens, cest daller progressivement vers cette vie trinitaire pour laquelle nous sommes faits et dans laquelle nous trouverons finalement notre raison dêtre de vivre, et de nous épanouir divinement pour toujours.
Extrait de Cyrille Argenti,
Naie pas peur, Cerf/Le Sel de la Terre, 2002.
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