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par Mgr Georges Khodr
Ce commandement de Jésus de Nazareth vient en fait de lAncien Testament qui en limite cependant lapplication aux membres dun même peuple : Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lv 19,18). Le Nouveau Testament en a élargi lapplication, faisant de chaque humain un sujet damour. La façon dont ce commandement y est exprimé dans le mode impératif : Aime, Tu aimeras (cf. Lc 10,27), clarifie que lamour est un ordre divin et non seulement un simple mouvement affectif. En effet, en aimant, le cur peut ressentir un tel sentiment ou bien sen abstenir. Lamour est donc lobjet dune loi dont la signification se résume en ce quil faut aimer son prochain comme soi-même.
Lidée sous-jacente dans lAncien Testament est quil existe un lien entre les tenants de la Loi. Ils appartiennent tous au peuple des justes. Ils sont censés être unis par le lien de la sanctification. Dans ce contexte, aimer, cest affermir lentité divino-humaine du peuple juif.
Le Christ ne nous fait pas appartenir à un peuple particulier. En aimant, nous constituons le peuple des aimés. Cest pourquoi Jésus proposa la parabole du Bon Samaritain en réponse au docteur de la Loi qui lui demandait : Qui est mon prochain ? À cette question, le Seigneur a répondu par une autre : Lequel sest montré le prochain de lhomme tombé aux mains des brigands ?. Le docteur ayant répondu : Celui-là qui a pratiqué la miséricorde, Jésus lui dit : Va, et toi aussi, fais de même (Lc 10,9-37). Il a voulu dire que tout homme nous reste étranger tant que nous ne prenons pas en considération ses douleurs et sa solitude. Il ne nous demande donc pas davoir simplement pitié. La pitié est le résultat dun sentiment spontané. Il veut nous dire quaimer cest aider. Pour Jésus, cest par lamour actif que se constitue le peuple des aimés.
Pourquoi la Loi a-t-elle prescrit daimer ? La Loi ne laisse personne agir à sa guise. Elle ne connaît pas damour-passion. Lhomme peut avoir des passions pour ou contre les autres, comme il peut ne pas en avoir. Le sujet de son animosité peut mourir, comme il peut lui arriver lui-même de périr. Sil meurt en état de rancur, il meurt séparé des autres. Le lien qui lunissait à eux au sein du peuple saint est défait. Si nous excluons quelquun de lamour, nous nous en excluons aussi. Nous excluons aussi Dieu qui illumine notre unité existentielle. Or, il est dit : Aimez vos ennemis (Mt 5,44). Aimer lennemi, cest se débarrasser de tout esprit dinimitié. Cest aider lennemi à sen débarrasser lui aussi et en tout cas laider à se libérer de lexclusion.
Si lamour représente un code de conduite et de vie entre les humains, il sen suit quil nest pas dû aux qualités de la personne quil nous faut aimer. Elle peut être répugnante dans tous les sens du terme. Il nest pas en effet donné à tout un chacun de briller dun éclat divin. Il peut ne pas être doté dune politesse exquise. Il se peut quil naie pas été effleuré par quelque peu de civilisation. Il faut pourtant laimer tel quil est pour naître à nouveau. Nous naimons pas quelquun parce quil le mérite ou pour quil nous paye de retour. Son âme peut être avare, aride et dépourvue de toute bienveillance. Tout cela ne doit pas nous freiner, car nous devons vivre de la grâce descendue den haut. Elle doit nous suffire. Elle transforme nos déserts en paradis. Quand Dieu nous suffit, nous vivons dans la plénitude de notre être. Nous pouvons être tentés par telle ou telle autre mode humaine. Ces modes peuvent susciter notre ardeur ou même parfois refléter des lumières divines. Quoiquil en soit, nous devons demeurer dans le désert de lamour, selon lexpression de Mauriac, et y vivre en toute plénitude, dans la mesure où nous sommes conscients dêtre les aimés de Dieu.
Lamour de Dieu nous sauve. Il faut nous rendre compte que cet amour nous enveloppe et ne rien demander dautre. Il nous arrive parfois de ressentir que laffection de quelquun envers nous est un reflet de laffection que Dieu nous porte. Toute la valeur de lamour affectif serait de nous permettre de réaliser la paternité de Dieu. Dieu peut être déchiffré à travers tout ce qui existe dans ce monde. Le monde est un grand livre. Bienheureux ceux qui parviennent à épeler le Nom de Dieu dans chaque ligne de ce livre !
En essayant de comprendre plus profondément ce qua vraiment voulu dire Jésus dans ce commandement, nous réalisons que le prochain est celui qui est lobjet de notre compassion et de notre service mené jusquau bout. Aime ton prochain comme toi-même ne peut donc vouloir dire que : « Aime ton prochain plus que toi-même ». Il serait futile de dire, par exemple : " Donne à manger à ton prochain autant que tu manges ", car la situation de lautre peut parfois exiger que tu enlèves la nourriture de ta propre bouche pour la lui donner et que tu te dénudes pour mieux lhabiller. Léquilibre quantitatif entre ta nourriture et la sienne ou entre vos vêtements respectifs signifie seulement que tu naimes pas vraiment jusquau bout. Cela veut dire que tu ne veux pas faire léconomie daucun moyen pour tassurer une vie meilleure et que tu ne veux donner que de ton surplus. Un équilibre de ce genre te conforte dans le fait dexister, quant lamour signifie parfois le renoncement à ta propre existence pour faire vivre lautre.
Ce commandement na pris toute sa plénitude que par Celui qui a aimé tous les hommes se donnant jusquà la mort pour eux sur la Croix. En se donnant ainsi, il les a considérés plus importants que sa propre vie. Par son exemple, nous nous trouvons justifiés de dépasser le commandement dans sa signification juive, basé sur lamour des semblables et darriver à cette formulation : « Aime ton prochain plus que toi-même ». En réalisant lamour de Dieu pour nous dans le Christ, nous mourons au monde ou bien nous faisons mourir le monde en nous. Nous devenons conscients de ne pas exister par nous-mêmes. Nous cessons de donner de limportance à ce que nous sommes. Nous croyons fermement que le Christ, par sa mort, nous donne lexistence. Notre être, ainsi renouvelé, se transforme en un autre être, celui de lautre quil régénère et rend à la vie.
Nous devons aimer indépendamment des penchants ou des défauts de celui que nous aimons. Il peut être repoussant comme létait la face du Christ sur la Croix. Il nest pas important de voir la beauté des êtres pour les aimer. Nous ne les serrons pas sur notre poitrine mais sur celle du Christ. Il nest pas nécessaire davoir des liens permanents avec celui que nous aimons en Christ. Il peut avoir besoin de nous aujourdhui et se suffire à soi-même demain. Nous pouvons lavoir beaucoup aidé ou même lavoir longtemps soutenu. Quà cela ne tienne, il nous faut être toujours prêts à tourner notre visage vers un autre ayant besoin de compassion. Le visage de lautre devient ainsi pour nous celui du Christ. Il est évident quen disant : Jai eu faim et vous mavez donné à manger (Mt 25,35), Jésus parlait de la faim des affamés et non de sa propre faim. Du fait que nous sommes des serviteurs, nous devons toujours rester attentifs aux besoins de ceux que nous servons : toujours présents, prompts à consoler et à réconforter, prêts à rassasier, disposés à conseiller. Dès quun besoin est porté à notre attention, nous devons nous faire proches et nous donner.
Il arrive que celui que nous aidons soit touché par notre attention et nous le rende en affection et en nous faisant une place dans son cur. Il nous faudra alors être vigilants. Le danger dune telle affection est de nous faire croire à une quelconque importance de nos dons. Cela ne devrait avoir aucune place en nous. Nous devons veiller à nêtre rien à nos propres yeux. Nous aimons lautre seulement pour quil réalise quil est aimé de Dieu. Sil nous rend notre affection, nous avons reçu notre dû. Il ny a pas de mal à cela, mais ce nest guère important. La seule importance dun tel épanchement affectif est de porter les uns et les autres à se transcender et donc à les rapprocher de Dieu.
En réalité, nous donnons au Christ, car Il habite dans lautre, en particulier dans celui qui est dans le besoin. Le Christ est le pauvre par excellence, le totalement pauvre. Il na reçu de lhumanité quun refus. Nous sommes donc avec lui et en lui en tous ceux qui souffrent. Laimant et laimé sont unifiés dans lunicité du Christ, qui a répandu par son sang le don jailli de toute éternité du cur de Dieu. Celui qui demeure en Dieu est le seul à nous faire habiter en Lui. Si nous nous contentons dhabiter dans lautre, nous voisinerons à la fois avec ses beautés et ses turpitudes. Nous devons alors nous suffire de peu et nous restons sur notre faim. Cest vrai que laffection se nourrit daffection. Il est même possible dy trouver un tison divin. Mais, le discernement humain tourné vers Dieu et libéré du moi sacrifie le moi et alors Dieu se découvre dans les autres. Ce qui est important est de transmettre Dieu et notre foi en lui. Je ne dénie pas la légitimité dun mouvement affectif et de la joie trouvée dans la rencontre de deux curs. Cest une récompense qui nous est donnée. Nous ne devons cependant pas nous attacher à celui que nous aidons, car notre but est de faire tourner sa face vers celle du Seigneur pour quil rende grâce et accède à la vie.
An-Nahar (Bierut), 19 novembre 2005.
Traduction Service orthodoxe de presse (SOP).
Amour divin - Amour humain : Introduction
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Dernière mise à jour : 01-09-06.