Christ Pantocrator |
![]() par Archimandrite Placide Deseille |
1. LES ORIGINES DE LA MÉTHODE
2. LA SOBRIÉTÉ SPIRITUELLE
ET L'INVOCATION DU NOM DE JÉSUS
3. TECHNIQUE CORPORELLE
4. CONCLUSION
Depuis une trentaine dannées, de nombreuses publications1 ont révélé aux Occidentaux une méthode de vie spirituelle familière aux chrétiens dOrient, et dont la pièce maîtresse est linvocation sans cesse répétée : " Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! "
Cest à dessein que nous parlons de méthode de vie spirituelle : car la Prière de Jésus ne peut être considérée comme une simple oraison jaculatoire comparable à celles que la piété catholique recommande, encore que la méthode occidentale des " aspirations " puisse se rattacher au même filon traditionnel remontant aux Pères du désert. Mais la Prière de Jésus est inséparable dune doctrine de la vie spirituelle que les chrétiens byzantins et slaves considèrent volontiers comme le coeur de lorthodoxie : lhésychasme2. Aussi est-il indispensable de connaître les grandes lignes de cette doctrine, si lon veut saisir la signification et la portée de linvocation du Nom de Jésus dans la spiritualité orthodoxe.
La voie hésychaste repose sur un double fondement : la doctrine de la déification de lhomme dans le Christ telle que les Pères de lÉglise grecque lont formulée, et lenseignement pratique des Pères du désert sur la garde du coeur et la prière continuelle.
Affrontés aux hérésies trinitaires et christologiques, les grands évêques et les théologiens de lOrient élaborèrent une doctrine qui nétait pas purement spéculative, mais qui engageait profondément une conception du destin spirituel de lhomme. Comme ils le répéteront inlassablement face aux négateurs de la consubstantialité du Verbe ou des deux natures du Christ, si le Verbe nest pas Dieu, lhomme ne peut être divinisé ; si une nature humaine intégrale na pas été unie " sans séparation ni confusion " à la nature divine dans le Christ, lhomme ne peut pas davantage être sauvé et divinisé. Divinisation que lon concevait dune façon extrêmement réaliste, non pas sans doute comme une union hypostatique de chaque personne humaine avec lessence divine, mais comme une compénétration vitale de lagir humain par lagir incréé de Dieu, à linstar et dans le prolongement de la déification de la nature humaine du Christ.
Les controverses christologiques, en amenant les Pères à mettre en lumière le rôle sotériologique de la chair du Christ, eurent encore deux conséquences, dailleurs connexes. Dune part, la pensée byzantine prit de plus en plus conscience, à lencontre des tendances spiritualistes que le christianisme alexandrin avait héritées de lhellénisme, que cest tout lhomme qui est sauvé : la déification nest pas réservée à lâme seule, mais elle sétend au corps lui-même, comme le manifestait la splendeur corporelle du Christ au Thabor. Dautre part, limportance des signes sacramentels et liturgiques, qui prolongent jusquà nous laction déificatrice de la chair du Christ, fut plus vivement perçue. Les catéchèses baptismales des Pères nous transmettent les premiers échos de cette mystique sacramentaire, qui demeurera une des constantes de la spiritualité orientale.
Dans les milieux monastiques primitifs, la doctrine de la déification de lhomme était présente également, mais elle y apparaissait sous un éclairage un peu différent. On mettait laccent moins sur les fondements christologiques et sacramentaires que sur son aspect expérimental. Le saint moine, labba du désert, était un homme déifié, pneumatophore, à travers lequel la présence de lEsprit dans la créature se manifestait visiblement ; dans le secret de la prière, il faisait lexpérience de cette Présence qui transfigurait son être. Mais cette expérience déifiante requérait au préalable les longs combats de lascèse, la garde du coeur, lassiduité à la prière. La tentation était aisée de confondre la divinisation du chrétien par la grâce avec lexpérience mystique, voire avec ses contrefaçons subtiles ou grossières ; de méconnaître aussi la valeur irremplaçable des sacrements, dont les effets ne sont pas immédiatement perceptibles, pour ne reconnaître defficacité quà leffort ascétique, ou à des techniques de prière favorisant une exaltation mystique de mauvais aloi. Le pas fut franchi dans les cercles monastiques touchés par lhérésie messalienne, où lauthentique expérience de la douceur de Dieu côtoyait les plus dangereuses aberrations.
Ce fut loeuvre des maîtres spirituels du Ve siècle - un Marc lErmite et un Diadoque de Photicé notamment - de trier le bon grain parmi livraie et de formuler une doctrine où lexpérience mystique authentique, discernée de ses contrefaçons imaginatives, serait reconnue comme lépanouissement normal de la grâce baptismale, mais où la vie sacramentelle et liturgique serait placée à la base de toute loeuvre du salut. Marc lErmite écrit :
" Ceux qui ont été baptisés dans le Christ ont reçu la grâce mystiquement, mais elle opère en eux dans la mesure où ils accomplissent les commandements... Quiconque a été baptisé dans la foi orthodoxe a reçu mystiquement toute la grâce. Mais il nen obtient la certitude quensuite, en exerçant les commandements3 ".
La " certitude " (plérophoria), l" opération " de la grâce désignent ici laspect expérimental de la divinisation, le goût de Dieu et des choses de Dieu ; la " pratique des commandements " est depuis Évagre le Pontique le terme technique pour désigner lensemble de leffort ascétique de lhomme, la coopération de sa liberté à loeuvre de la grâce. Diadoque de Photicé, utilisant la distinction fréquente chez les Pères entre l" image " et la " ressemblance " de Dieu dans lhomme, décrit ainsi les deux temps de la divinisation :
" Par le baptême de la régénération, la sainte grâce nous confère deux biens, dont lun surpasse infiniment lautre. Elle nous octroie immédiatement le premier ; car elle nous renouvelle dans leau même et fait briller tous les traits de lâme, cest-à-dire limage de Dieu, en effaçant en nous toute ride du péché. Quant à lautre, elle attend notre concours pour le produire, cest la ressemblance. Quand donc lintellect a commencé de goûter, dans un sentiment profond, la bonté de lEsprit-Saint, alors nous devons savoir que la grâce commence à peindre, pour ainsi dire, la ressemblance par-dessus limage... ainsi donc, de jour en jour, notre homme intérieur se renouvelle dans le goût de la charité, et il trouve dans la perfection de celle-ci sa plénitude4. "
Cest dans le cadre de cette doctrine que la Prière de Jésus va prendre place : elle sera, pour toute la tradition hésychaste, le moyen privilégié de prendre conscience de la présence du Christ qui habite dans nos coeurs depuis le baptême ; cest par elle que saccomplira la " pratique des commandements ".
Chez les Pères du désert, la méthode préconisée pour " faire son salut ", cest-à-dire pour atteindre au plein développement de la vie spirituelle, comportait deux éléments : dune part, les " travaux corporels " - jeûnes, veilles, austérités de toutes sortes, travail manuel - et dautre part la garde du coeur, qui impliquait à la fois un combat spirituel incessant contre les " pensées " - cest-à-dire les suggestions mauvaises semées dans le coeur par les démons - et une inlassable assiduité à la prière. Consulté sur limportance relative de ces deux éléments, lAbbé Agathon déclarait :
" Lhomme est semblable à un arbre : le labeur corporel représente les feuilles, tandis que la garde de lintérieur est le fruit. Or lÉcriture dit : Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ". Il est donc manifeste que tout notre effort doit regarder le fruit, cest-à-dire la garde de lEsprit ; nous avons besoin néanmoins du couvert et de la parure des feuilles : cest le labeur corporel5. "
Tel sera lenseignement des maîtres de lhésychasme : ils ne cesseront de recommander avant tout dêtre attentif à soi-même, de rentrer dans son coeur ; ou, selon lexpression de saint Jean Climaque, de " circonscrire lincorporel (esprit) dans le corps ", au lieu de le laisser se disperser au dehors.
En effet, le coeur de lhomme, au sens biblique du terme, désigne cette source secrète doù procède sa vie spirituelle la plus profonde, faite de ces inclinations spontanées et de ce sens intime des choses qui engagent tout son être. Au baptême, ce coeur a été recréé par lEsprit, qui y a gravé sa loi et la pénétré de son onction ; en dautres termes, il y a inscrit un attrait pour le bien capable de triompher de toutes les sollicitations du mal, et un sens de Dieu et de ses mystères en vertu duquel le chrétien ne devrait plus avoir besoin dun enseignement extérieur, puisque cette onction linstruit de tout (cf. 1 Jn 2, 27). Mais en fait, ces énergies divines ne sont encore en lui quà létat de germes qui requièrent la coopération (synergie) de la grâce et de notre liberté pour sépanouir en une orientation devenue spontanée de tous les mouvements de notre psychisme vers Dieu (apathéia) et une expérience intuitive et savoureuse de la divine Présence (contemplation, théoria). En outre, le baptême laisse subsister en nous dautres attraits, vestiges du péché, que la grâce nous donne le pouvoir de combattre, mais qui demeurent redoutables. Si lhomme laisse son esprit (ou " intellect ", noûs) séchapper par les sens du corps et se porter sans contrôle vers les objets extérieurs, il fournira un aliment à ces tendances centrifuges, les réveillera, et sexposera à leur prêter son consentement. La présence des objets extérieurs nest même pas nécessaire pour cela : il suffit que, les démons aidant, naisse dans lâme le souvenir dobjets capables de nous apporter une satisfaction égoïste, et que la volonté cède à la passion ainsi suscitée. Lhomme vivra alors dans une sorte de rêve éveillé, de monde irréel où le bien et le mal, le vrai et le faux, ne seront plus appréciés quen fonction de ses propres tendances affectives.
À cette pernicieuse ivresse spirituelle, les Pères opposent la " sobriété " et la vigilance déjà recommandées par saint Pierre en un texte souvent repris par les maîtres de lhésychasme : Soyez sobres, veillez. Votre partie adverse, le Diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer " (1 Pierre 5, 8). La sobriété spirituelle (nepsis), cest donc lactivité de lesprit qui veille et lutte pour rester maître de lui-même sous lassaut des pensées qui sefforcent de lui faire perdre sa lucidité intérieure. Elle implique dabord une attention sans failles et un discernement des esprits auquel pourra seul suppléer, chez les débutants, louverture au Père spirituel :
" La sobriété, cest une faction immobile et persévérante de lesprit à la porte du coeur, pour distinguer subtilement ceux qui se présentent, écouter leurs propos, épier les manoeuvres de ces ennemis mortels, reconnaître lempreinte démoniaque qui tente, par limagination, de saccager notre esprit. Cette oeuvre vaillamment menée nous donnera, si nous le voulons, une expérience très avertie du combat intérieur 6. "
Mais à cette vigilance, les Pères du désert conseillaient déjà de joindre la répétition dune invocation, faite dune seule brève formule (" prière monologique "). Par cette pratique, on brisera les pensées contre la puissance victorieuse du Christ, présent aussitôt quinvoqué ; en même temps, elle permettra dopposer au " souvenir du mal " le " souvenir de Dieu ", qui désigne chez nos auteurs la prise de conscience de ces attraits divins et de ce sens intime des choses de Dieu inscrits dans lâme au baptême. Cassien donnait déjà à cette méthode une formulation quasi définitive, bien quil ne connût pas linvocation du Nom de Jésus :
" Tout moine qui vise au souvenir continuel de Dieu doit saccoutumer à murmurer intérieurement et à repasser sans cesse dans son coeur la formule que je vais vous livrer, et chasser pour cela la multitude des autres pensées, car il ne pourra sy tenir que sil saffranchit de tous les soucis et sollicitudes du corps. Cest là une doctrine à laquelle nous avons été initiés par les rares survivants des plus anciens Pères, et que nous ne livrons de même quà de rares privilégiés, qui aient vraiment soif de la connaître.
" Pour conserver continuellement le souvenir de Dieu, vous devez donc sans cesse garder présente dans votre esprit cette sainte formule : Mon Dieu, viens à mon aide ; Seigneur : hâte-toi de me secourir (Ps. 69, 2). Ce nest pas sans raison que ce verset a été choisi parmi toute lÉcriture Sainte. Il exprime tous les sentiments que peut concevoir la nature humaine, il convient parfaitement à tous les états et à toutes les tentations. On y trouve linvocation de Dieu contre tous les dangers, lhumilité dune humble et pieuse confession, la vigilance qui procède dune attention et dune crainte continuelles, la considération de notre fragilité, la confiance dêtre exaucé, lassurance dun secours toujours présent et prêt à intervenir. Car celui qui invoque sans cesse son Protecteur est assuré de lavoir toujours présent 7. "
Les deux éléments fondamentaux de la Prière de Jésus sont déjà présents - avant la lettre - dans ce texte remarquable : lhumble confession de notre misère, qui seule peut nous ouvrir à la grâce, et où les Pères du désert voyaient pour cette raison lunique voie du salut et le lien étroit établi entre linvocation et la présence intime du Seigneur. Ce sera néanmoins un progrès appréciable que dintroduire dans la formule de la prière monologique le Nom même du Seigneur Jésus. Diadoque de Photicé se présente comme lun des premiers témoins de cette " invocation du Seigneur Jésus ", qui est aussi une " méditation de son saint et glorieux Nom ", en donnant à ce terme de " méditation " son sens ancien de rumination dun mot ou dune formule :
" Lintellect exige absolument de nous, quand nous fermons toutes ses issues par le souvenir de Dieu, une oeuvre qui doive satisfaire son besoin dactivité. Il faut donc lui donner le "Seigneur Jésus" comme la seule occupation qui réponde entièrement à son but. Personne en effet, est-il écrit, ne dit Jésus est Seigneur, si ce nest dans lEsprit-Saint (1 Co 12, 3). Mais quen tout temps il contemple si exclusivement cette parole dans ses propres trésors quil ne se détourne vers aucune imagination. Tous ceux, en effet, qui méditent sans cesse dans la profondeur de leur coeur, ce saint et glorieux Nom, ceux-là peuvent aussi voir enfin la lumière de leur propre intellect. Car, maintenu avec un soin étroit par la pensée, il consume, dans un sentiment intense, toute la souillure qui couvre la surface de lâme ; et en effet, Notre Dieu, est-il dit, est un feu dévorant (Dt 4, 24). Par suite, désormais, le Seigneur sollicite lâme à un grand amour de sa propre gloire. Car lorsquil persiste, par la mémoire intellectuelle, dans la ferveur du coeur : ce Nom glorieux et si désirable implante en nous lhabitude den aimer la bonté sans que rien désormais ne sy oppose. Cest là en effet la perle précieuse quon peut acheter en vendant tous ses biens, pour jouir, à sa découverte, dune joie ineffable8. "
Diadoque veut dire ici que le Nom de Jésus - comme les versets de lÉcriture que les anciens moines aimaient ruminer en une méditation incessante - possède une efficacité exceptionnelle pour réveiller dans le coeur lamour divin caché en lui, en vertu du baptême, comme une étincelle sous la cendre. Sous le choc de linvocation, le goût de Dieu et des choses de Dieu se fait sentir et triomphe des fausses douceurs du péché. Lesprit peut alors " voir sa propre lumière ", expression évagrienne qui désigne la contemplation et signifie que lesprit, en prenant une conscience expérimentale de linclination qui le pousse vers Dieu, goûte quelque chose de Dieu lui-même, puisque cet attrait est la manifestation de la présence divinisante du Christ et de son Esprit dans lhomme.
Plus loin, Diadoque montre lintime connexion qui doit s établir ainsi entre linvocation formulée par lesprit de lhomme, et laspiration de lEsprit-Saint qui se laisse peu à peu éprouver au fond du coeur :
" Alors en effet, lâme tient la grâce même qui médite et qui crie avec elle le " Seigneur Jésus ", comme une mère apprendrait à son petit le mot " père ", en le répétant avec lui jusquà ce quau lieu de tout autre babil enfantin elle lait amené à lhabitude dappeler distinctement son père, même dans le sommeil. Cest pourquoi lApôtre dit : Semblablement aussi, lEsprit vient en aide à notre faiblesse ; car pour ce qui est de prier comme il faut, nous ne le savons pas, mais lEsprit lui-même intercède souverainement pour nous par des gémissements ineffables (Rm 8, 23) 9. "
Cette habitude de la prière, laquelle se poursuit " même dans le sommeil ", est tout autre chose quun simple réflexe automatique créé par la répétition des actes. Elle est le fruit dune plénitude intérieure, dune parfaite unification de toutes les énergies de lâme mises au service de la charité et animées par elle. Le constant souvenir de Dieu auquel lexercice dabord laborieux de la Prière de Jésus conduit, résulte moins dune succession dactes que dun état, dune orientation devenue spontanée et stable du coeur vers Dieu. Cest, dira le Patriarche Calliste dans un court traité qui se classe parmi les plus remarquables de la Philocalie, " une eau vive et jaillissante qui sourd de lâme comme dune source perpétuelle. Cest elle qui hantait lâme dIgnace le Théophore et lui faisait dire : " Ce que jai en moi, ce nest pas le feu avide de matière, cest leau qui opère et qui parle10. "
Lélément fondamental de la méthode hésychaste est donc la prière monologique : " Seigneur, Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! " Formule qui nétait sans doute pas encore constituée dans son intégralité du temps de Diadoque de Photicé, et qui pourra dailleurs être abrégée " suivant les forces et létat de celui qui prie " ; chez certains, elle se réduira même au seul Nom de Jésus11.
Mais à la pratique de linvocation, il faut ajouter certaines conditions plus extérieures. La première - la seule que mentionne explicitement la plus ancienne tradition - est la retraite dans la solitude et le silence, loin de toute agitation mondaine. Assurément, à une époque beaucoup plus tardive, des spirituels sappliqueront à montrer que les laïcs eux-mêmes peuvent tirer grand profit de la Prière de Jésus. Les origines de la méthode nen sont pas moins monastiques et contemplatives ; elle a été créée par des hommes voués par état à témoigner de labsolu de Dieu et qui voyaient dans la solitude le meilleur auxiliaire de lhésychia intérieure. Grégoire Palamas décrit ainsi le climat originel de la pratique de la Prière :
" Lorsque lesprit se donne à sa propre énergie qui consiste dans le retour et la vigilance sur lui-même, lorsque, par cette énergie, il se transcende lui-même, il peut sunir à Dieu. Voilà pourquoi celui qui veut passionnément vivre avec Dieu, fuit la vie sujette à condamnation. Il choisit la vie monacale, étrangère au mariage, il souhaite habiter sans trouble ni souci dans le sanctuaire de lhésychia, loin de toute relation extérieure. Il y délie son âme, dans la mesure du possible, de tout lien matériel et attache son esprit à la prière ininterrompue à Dieu. Par elle, il se concentre tout entier en lui-même et trouve un moyen nouveau et mystérieux pour monter aux cieux ; ce quon peut appeler linsaisissable ténèbre du silence initiateur12. "
À la vie dans la retraite, la tradition hésychaste a ajouté dans la suite la pratique dune posture corporelle déterminée et dun certain contrôle de la respiration. Les premières descriptions écrites systématiques qui nous en sont parvenues datent du XIIIe siècle, mais divers indices permettent de penser que cette méthode psychophysique existait, au moins dans un état rudimentaire, à une époque plus ancienne. Labsolue nécessité du contrôle dun Père spirituel expérimenté justifie le caractère dabord oral de la tradition sur ce point ; les exposés littéraires eux-mêmes ne prétendent dailleurs pas suppléer à linitiation vivante, et demeurent incomplets. Grégoire Palamas, qui eut à défendre la méthode contre les accusations faciles de ses adversaires, la commente ainsi :
" Tu le vois, Frère : Jean (Climaque) a montré quil suffit dexaminer le problème dune façon humaine, pas même spirituelle, pour voir quil est absolument nécessaire de renvoyer ou de maintenir lesprit au-dedans du corps quand on décide de sappartenir vraiment à soi-même et de devenir un moine méritant son nom, selon lhomme intérieur. Dautre part, il nest pas déplacé denseigner, surtout aux débutants, de se regarder soi-même et de renvoyer son esprit au-dedans de soi-même par le moyen de linspiration.
" Un homme sensé ninterdirait, en effet, à personne de ramener en lui-même, par certains procédés, son esprit qui ne se contemple pas encore lui-même. Ceux qui viennent dentreprendre cette lutte voient continuellement leur esprit senfuir : à peine rassemblé ; il leur faut donc le ramener à eux tout aussi continuellement ; dans leur inexpérience, ils ne se rendent pas compte que rien au monde nest plus difficile à contempler et plus mobile que lesprit. Cest pourquoi certains leur recommandent de contrôler le va-et-vient du souffle et de le retenir un peu, afin de retenir aussi lesprit en veillant sur la respiration jusquà ce quavec laide de Dieu ils aient progressé jusquà ce quils aient interdit leur esprit à tout ce qui lentoure et laient purifié, et quils puissent le ramener véritablement à un recueillement unifié. Et lon peut constater que cest là un effet spontané de lattention de lesprit, car le va-et-vient du souffle devient paisible lors de toute réflexion intense, surtout chez ceux qui se trouvent, de corps et desprit, dans le repos...
" Celui qui cherche à faire revenir son esprit en lui-même afin de le pousser non pas au mouvement en ligne droite (vers lextérieur), mais au mouvement circulaire et infaillible (du retour sur lui-même), au lieu de promener son oeil de-ci de-là, comment ne tirerait-il pas grand profit à le fixer sur sa poitrine ou sur son nombril comme sur un point dappui ? Car non seulement il se ramassera ainsi extérieurement sur lui-même, autant quil lui sera possible, conformément au mouvement intérieur quil recherche pour son esprit, mais encore, en donnant une telle posture à son corps, il enverra vers lintérieur du coeur la puissance de lesprit qui sécoule par la vue vers lextérieur13. "
Cette discipline corporelle se fonde en définitive sur la conception biblique du composé humain. Cest tout lêtre qui doit participer à la vie spirituelle, puisque cest tout lêtre, corps et âme, qui doit recevoir le salut. Leur mentalité biblique, jointe à leur expérience traditionnelle, avait rendu les maîtres spirituels de lOrient chrétien attentifs à ne pas dissocier lesprit et le corps et à symboliser les attitudes de lâme par des gestes corporels, afin de permettre " lintégration harmonieuse de tout notre être dans sa montée vers Dieu14 ". Et quoi quil en soit des exagérations et des simplifications dangereuses dont la méthode hésychaste a été parfois loccasion, ils savaient néanmoins que leur méthode ne pouvait avoir quun rôle purement dispositif vis-à-vis dune expérience qui reste essentiellement un don de la grâce :
" Cest la grâce divine qui couronne linvocation monologique adressée à Jésus-Christ avec une foi vive, en toute pureté, sans distraction, par le coeur. Ce nest pas leffet pur et simple de la méthode naturelle de la respiration pratiquée dans un lieu tranquille et obscur. Que non ! Les saints Pères, en inventant cette méthode, nont eu en vue quun auxiliaire, si je puis dire, pour recueillir lesprit, pour le ramener de son habituelle distraction à lui-même et procurer lattention. Grâce à ces dispositions naît dans lesprit la prière constante, pure et sans distraction... Pour toi, mon enfant, si tu désires couler des jours heureux et " vivre incorporellement dans ton corps ", vis selon la règle que je tai exposée15. "
Notre information sur les origines de la méthode hésychaste comporte trop de lacunes pour quil soit possible de déterminer sil existe des rapports dinfluence entre elle et les spiritualités musulmanes, hindoues ou bouddhiques qui prônent également linvocation du Nom divin jointe à une technique respiratoire. Une telle influence naurait en soi rien qui doive déconsidérer la méthode : les lois du psychisme humain sont universelles, et la grâce, loin de détruire la nature, en assume le dynamisme profond tout en le transfigurant. Et surtout, la technique est soutenue ici par une doctrine qui nous semble, chez ses meilleurs représentants, authentiquement biblique et chrétienne. Sans la foi aux dogmes de la création de lunivers spirituel et matériel, du salut par la grâce dans le Christ, de la résurrection corporelle, de la déification par les sacrements, lenseignement que les " saints Pères neptiques " nous ont transmis sur la prière du coeur serait inintelligible. Lultime fondement de la méthode demeure la confession du coryphée des Apôtres devant le Sanhédrin : Car il ny a pas sous le ciel dautre Nom donné aux hommes par lequel il nous faille être sauvés (Ac 4,12).
À une époque où beaucoup de chrétiens sont en quête d" une discipline totale de vie, y compris corporelle, favorable à leur équilibre et à leur épanouissement spirituels16 ", il nest pas sans intérêt pour nous découter les vieux moines qui ont su mettre au service de lépanouissement de la grâce du Christ dans lhomme une sagesse humaine dont notre Occident a perdu le secret.
RÉFÉRENCES
1. La meilleure initiation en langue française à la Prière de Jésus est sans doute larticle dÉlisabeth BEHR-SIGEL, " La Prière de Jésus, ou le mystère de la spiritualité monastique orthodoxe ", dans La douloureuse joie (Spiritualité orientale, no, 14), Bellefontaine, 1974, p. 81-129. - Larticle du P. Boris BOBRINSKOI, Prière et vie intérieure dans la tradition orthodoxe, Ibid., p. 33-70, est précieux pour situer la Prière de Jésus parmi les différentes formes de la piété orthodoxe. - Lanthologie de J. GOUILLARD, Petite Philocalie de la prière du coeur, Paris, 1953, rend accessibles les textes essentiels. - Les attachants Récits dun pèlerin russe, trad. J . LALOY, Paris 1953, pleins de sève traditionnelle, illustrent la pratique de la Prière de Jésus dans les milieux slaves du XIXe siècle. La plaquette dUN MOINE DE LÉGLISE DORIENT, La Prière de Jésus, Chèvetogne-Seuil, 1963, constitue une initiation suggestive, sans introduire cependant le lecteur au coeur de la méthode.
2. Lhésychia consiste en un genre de vie, caractérisé par la retraite dans la solitude, et en lattitude intérieure dune âme établie dans la paix et le silence des pensées, appliquée à la contemplation divine. Lhésychasme est la doctrine spirituelle correspondante, telle quelle a été professée dans le monachisme oriental. Les écrits des principaux maîtres de cette école, qui séchelonnent du IVe au XIVe siècle, ont été rassemblés à la fin du XVIIIe par Macaire de Corinthe et Nicodème lHagiorite dans la Philocalie, qui connaîtra dans la suite des adaptations slavonne, russe et roumaine.
3. Trad. J. GOUILLARD, Petite Philocalie, p. 90-91.
4. Trad. E. DES PLACES, Sources chrétiennes 5 bis, p. 141-150.
5. Apophtegmes, Agathon, 8.
6. HÉSYCHIUS DE BATOS, trad. J. GOUILLARD, Petite Philocalie, p. 126.
7. Conférences, X, 10.
8. Trad. E. DES PLACES, Sources chrétiennes 5 bis, p. 119.
9. Trad. E. DES PLACES, Sources chrétiennes 5 bis p. 121.
10. Trad. J. GOUILLARD, Petite philocalie, p. 296.
11. Cf. Calliste et Ignace XANTHOPOULOS, dans J. GOUILLARD, Petite philocalie, p. 294.
12. Grégoire PALAMAS, Défense des saints hésychastes, trad. J. MEYENDORFF, Louvain 1959, p.210.
13. Grégoire PALAMAS, Défense des saints hésychastes, p. 90.
14.Sur la nécessité permanente dune telle " sagesse du corps ", voir les réflexions du P. P. REGAMEY dans La vie spirituelle, 93 (1955), p. 339-372.
15. Calliste et Ignace XANTHOPOULOS, dans J. GOUILLARD, Petite philocalie, p. 290.
16. Lexpression est du P. REGAMEY, dans la postface quil a donnée au livre de J.-M. DECHANET, La voie du silence, Paris 1963. Il est significatif que cet ouvrage, qui prétend " faire servir à la vie chrétienne certaines disciplines yogistes " (p. 5) et montrer comment faire de son corps " un instrument plus adéquat de contemplation et de vie contemplative ", se soit enrichi en appendice, dans ses dernières éditions, dune excellente " Note sur la prière du coeur suivie de quelques extraits de la Philocalie ", due à la collaboration de J. GOUILLARD.
Texte © 1995 Monastère Saint Antoine-le-Grand
Prière de
Jésus - Prière du Coeur
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