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Icône de la descente |
Icône de la Pentecôte |
La confession de la foiLa Résurrection : approche du Mystère
par le père Michel Quenot
L’art sacré, une parole créatrice
par le père Gérasime (frère Jean)
Licône comme analogie liturgique
par l'archimandrite Basile de Stavronikita
La lumière dans licône
par le père Georges Drobot
dans la tradition iconographique orthodoxe
par l'archimandrite Placide (Deseille)
À propos de la Théologie de l'icône
de Léonide Ouspensky
par Olivier Clément
Licône de la Pentecôte
par l'higoumène Cyrille (Bradette)
L'icône endommagée
par Mgr Antoine Bloom
Licône, une prière en image
Entretien avec le père Zénon
L’iconographe et l’Église
Décisions du concile de l’Église de Russie
en 1551 (Stoglav) sur les icônes.
APPROCHE DU MYSTERE
par le père Michel Quenot
Le Christ est ressuscité ! Cette salutation échangée par les fidèles de l'Église orthodoxe durant le temps pascal résume la foi chrétienne. La réponse est invariablement : " En vérité, il est ressuscité ! "
Et pourtant, les ricanements des notables de laréopage dAthènes face à lapôtre Paul évoquant devant eux la Résurrection résonnent aujourdhui encore dans les divers milieux de la société : " Nous tentendrons là-dessus une autre fois " (Ac 17, 32). De la Syrie lointaine, le grand maître spirituel Isaac, surnommé le Syrien, lance au VIIe siècle un avertissement : " Tous les péchés ne sont que poussière devant Dieu ; le seul vrai péché est celui dêtre insensible au Ressuscité " (Sentences, 118). Or, être sensible au Ressuscité, cest ouvrir son esprit et son cur, y communier, afin de ressusciter avec lui.
Chantre de la Résurrection dans sa Première Épître aux Corinthiens, saint Paul pose lalternative :" Si le Christ nest pas ressuscité, votre foi est vaine ; vous êtes encore dans vos péchés. Alors aussi ceux qui sont morts dans le Christ ont péri. Si cest pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. Mais non, le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis. (...) De même en effet que tous meurent en Adam, tous aussi revivront dans le Christ " (1 Co 15, 17-22).
Mystère par excellence, la Résurrection du Christ échappe à lanalyse scientifique et aux dissertations savantes. Image liturgique, licône prend le relais des mots lorsque ceux-ci achoppent face au mystère. Un va-et-vient sinstaure ainsi entre les textes liturgiques et licône qui séclairent et senrichissent mutuellement. Une ode des matines de Pâques indique la bonne approche du mystère pascal : " Purifions nos sentiments et nous verrons le Christ resplendissant de linaccessible clarté de sa Résurrection ". Vision avec lil du cur, sentend !
Limagerie nous imprègne : images reçues de lextérieur, images produites au tréfonds de nous-mêmes. À notre insu, ces images façonnent notre vie quotidienne. Nos relations avec la nature, le prochain, nous-mêmes et Dieu en dépendent. Quelle image se présente spontanément à nous à lévocation du Ressuscité ? Sil faut rejeter toute visualisation de Dieu le Père qui ne sest pas incarné doù une ferme condamnation des icônes dites de la " Paternité " -, le Christ a pris en revanche visage humain, mettant fin à linterdit vétérotestamentaire [de représenter Dieu]. Refuser dès lors son image revient à désincarner lIncarnation. Reste à savoir si limage que nous en avons correspond à la foi de lÉglise ! Cette image peut être le pur produit de notre imagination ou de la fantaisie dun artiste. Et combien dimages restent tapies à notre insu dans le subconscient, toujours prêtes à refaire surface ? Aussi lurgence dune réflexion sur la puissance de limage, sur sa subtilité et son rôle primordial dans la vie spirituelle où la maîtrise du cur passe par celle de la vue.
Si limage touche le cur avant de toucher lesprit, linverse est vrai pour les concepts (idées), qui sadressent en premier à lintellect, bien quils puissent aussi mouvoir le cur. Si la Crucifixion appartient au domaine de lhistoire humaine et se prête naturellement à une description détaillée, la Résurrection y échappe pleinement. LÉglise indivise du premier millénaire et partiellement indivise iconographiquement jusquau-delà du XIe siècle, puis lÉglise orthodoxe jusquà ce jour, ne célèbrent pas le moment historique de la Résurrection mais en expriment le contenu " mystérique " par limage de la Descente aux Enfers. On y voit le Christ en Gloire, rayonnant de lumière, terrasser la mort et libérer les captifs. Foulant aux pieds les portes de lHadès (Enfer), il relève Adam qui incarne lhumanité entière.
Sous linfluence de limagerie latine de la Résurrection développée dès le XIe siècle, certaines icônes séloignent malheureusement dès le XVIIe siècle de la tradition authentique en montrant le Ressuscité sortir du tombeau dont la dalle est soulevée par un ange. Le Christ sélève dans les airs sous le regard des gardes terrassés par la peur. Vu le silence des Évangiles sur le moment de la Résurrection, cette image non canonique en offre une visualisation étrangère à la réalité historique.
Licône de la Descente aux Enfers mérite en revanche pleinement son nom dimage liturgique par la parfaite concordance avec les nombreux textes pascaux inlassablement scandés :
Christ est ressuscité des morts !
Par sa mort il a vaincu la mort.
À ceux qui sont dans les tombeaux,
Il a donné la vie. ( ... )
Jour de la Résurrection !
Cest la Pâque, la Pâque du Seigneur !
De la mort à la vie,
de la terre jusquau ciel,
le Christ, notre Dieu, nous conduit (...)
Tout est rempli maintenant de lumière,
le ciel, la terre et même lenfer.
Que toute la création
célèbre la Résurrection du Christ
dans laquelle est fondée sa vie.
(Matines de Pâques)
Élaborée progressivement à partir de sources remontant au IIe siècle, licône de la Descente aux Enfers traduit par des formes et des couleurs la vision pascale des saints ténors de lÉglise ancienne : Méliton de Sardes, Irénée de Lyon, Éphrem le Syrien, Cyrille de Jérusalem et consorts. Tous se rejoignent dans une même célébration du Sauveur descendu au plus profond de lEnfer lier Satan et libérer lhumanité. En témoigne cet extrait des Odes de Salomon composées au début du IIe siècle :
Jouvris des portes fermées
Je brisai les verrous de fer, mon fer a rougi
et sest liquéfié devant moi.
Rien ne me sembla plus fermé,
jétais, moi, la clef de toute chose.
Vers tous mes captifs pour les délier je suis allé,
pour quaucun ne soit plus ni prisonnier ni geôlier.
(...) Car pour moi ils sont des membres, Je suis leur tête.
(Ode 17, 9-11 et 16) (présentation et traduction par Éphrem Azar, Cerf, 1996).
L’icône de la Descente aux Enfers [Novgorod, fin XVe
siècle, église de la Dormition de Volotovo] frappe par le flux de lumière qui sen
dégage. Certes, le fond de toute icône est appelé " lumière ",
mais le Christ jaillit ici tel léclair aux confins de labîme ténébreux.
Nouvel Adam ruisselant de lumière, il saisit vigoureusement par le poignet le premier
Adam quil ressuscite. Ce relèvement du mot grec Anastasis qui donne
son nom à licône concerne lhumanité entière. Cest chaque
homme que le Ressuscité relève, donnant à chacun la possibilité de recevoir
lEsprit et de devenir fils adoptif du Père. Cette apparition fulgurante et cette
explosion de LA VIE modifient le " statisme " des personnages ramenés
à la vie. En face du premier homme et les mains dissimulées sous le pan de son manteau
dans un geste de respect et de soumission hérité de Byzance, la mère des vivants, Eve,
accueille son Libérateur, le Fils de la Nouvelle Eve quest la Mère de Dieu. Le
contraste des couleurs met en relief le chromatisme complémentaire mené à la perfection
dans lart de licône.
Un mouvement descendant et ascendant caractérise le Christ : descente suggérée par un pan de son vêtement lumineux qui flotte vers le haut ; remontée perceptible par la main qui relève et par la courbe des jambes conférant une sorte dimpulsion au reste du corps. La Mort est vaincue, et les portes brisées de lEnfer, les serrures, les cadenas, les clous dispersés signifient que tout reste désormais ouvert : " Tout est rempli de lumière, le ciel, la terre et même lenfer " (Matines de Pâques).
Qui sont les autres personnages ? En haut, à lextrême gauche Moïse, coiffé du bonnet phrygien comme les prophètes. Témoin de la première Pâque, il représente ici la première Alliance. À ses côtés figure Jean-Baptiste, dit le Précurseur, car annonciateur de la venue du Sauveur sur terre et " jusque dans lHadès " (Fête de sa décollation, Matines, Ode 7). Les deux têtes couronnées sont les ancêtres du Christ, Salomon limberbe et son père David. Fondateur de la ville sainte de Jérusalem, cest lui qui chante dans le Psaume 130 : " Des profondeurs je crie vers toi, écoute mon appel ". Lordre des personnages varie : ceux de lAncien Testament figurent le plus souvent à droite du Christ, les contemporains ou successeurs occupant la gauche. À droite au-dessus dÈve, la présence de Paul, le dernier des apôtres dont la conversion intervient bien après la Résurrection, surprend. Preuve évidente que licône manifeste un éclatement du temps et de lespace. Lincorporation au Christ fait quil ny a plus ni juif, ni grec, ni jeune, ni vieux, mais des contemporains dans lEsprit.
Le Ressuscité se profile au centre dun jeu de trois ou parfois quatre cercles concentriques qui remplacent la mandorle, symbolisant le corps de gloire, la diaphanisation ou transparence consécutive à la pneumatisation quest la pénétration par lEsprit Saint. Chaque cercle prend une coloration plus sombre en allant vers 1e centre dun bleu généralement très foncé : passage de la lumière physique à la lumière spirituelle ! Lil du cur contemple ce qui échappe aux yeux de chair. Ce sont les " ténèbres éblouissante " dont parle Denys lAréopagite au VIe siècle. " Bienheureux 1es curs purs, car ils verront Dieu " (Mt 5,8).
Transfiguration à lenvers, licône de la Descente aux Enfers renvoie à celle de la Transfiguration. La même lumière enveloppe le Christ, parfois les mêmes cercles aux couleurs dégradées en guise de mandorle. Dans les icônes anciennes de la Descente aux Enfers, le Nouvel Adam porte un rouleau dans la main gauche en écho à la Première Épître de saint Pierre : " Mis à mort selon la chair, il a été vivifié selon lEsprit. Cest en lui quil sen alla même prêcher aux esprits en enfer " (1 P 3, 18-19). Le remplacement du rouleau des Evangiles par une croix souligne le pouvoir de la Croix : " Sur elle il (le Christ) mit à mort notre meurtrier, ressuscita les morts et leur rendit la première beauté pour en faire les citoyens de la céleste patrie " (Fête de lexaltation de la Croix, Grandes Vêpres, Lucernaire). Signe de victoire, elle signifie la résurrection. Les fidèles de lÉglise orthodoxe qui se signent abondamment sinscrivent dans une tradition où lon bénit les rochers, les plantes, les animaux, les hommes présents et absents, la création entière.
" Par la mort, il a vaincu la mort ", clame la liturgie pascale. " Passage ", la Pâque conduit de la Mort à la Vie. Mort et Résurrection forment un couple indissociable. Loin de montrer " lhomme de douleur ", un supplicié ce qui correspond, certes, aux évènements historiques licône de la Crucifixion présente lHomme-Dieu victorieux des Enfers qui transcende la Croix et semble davantage la porter quelle ne le porte. Le Roi dort, les bras étendus " afin dembrasser les extrémités du monde " (Cyrille de Jérusalem, Catéchèse, Lect. 13, 28). " Ta Croix représente pour ton peuple, Seigneur, la Vie et la Résurrection " (Jeudi de la semaine après Pâques, Vêpres, Lucernaire). Qualifiée par les textes liturgiques darbre cosmique, déchelle et de colonne du Paradis, la Croix est bien le Pilier et lArbre de Vie qui plonge ses racines au centre de la terre pour la relier au ciel. Axe du monde, elle restaure le lien entre les trois niveaux cosmiques que sont le ciel, la terre et les enfers.
" Quand vous aurez élevé le Fils de lhomme, alors vous saurez que Je suis " (Jn 8, 28). Linscription " Je suis celui qui est " (Ex 3, 14) dans le nimbe cruciforme du Ressuscité prend ici tout son sens.
Le contraste entre les rochers et la cavité ténébreuse invite à une dernière comparaison. Célébration de la Pâque hivernale, licône de la Nativité du Christ manifeste une première percée de la Lumière dans la grotte obscure, symbole du cosmos rendu ténébreux par la chute, alors que les rochers semblent se soulever de joie. Dans licône du Baptême [fête de la Théophanie, 6 janvier], le Christ se tient dans le tombeau liquide des flots du Jourdain quil exorcise. Licône de la Crucifixion représente enfin au pied de la Croix une grotte avec un crâne.
Lévangéliste Luc relate en effet que le Christ fut crucifié " au lieu dit du crâne " (Lc 23, 33). Leau et le sang qui sécoulent du flanc du Nouvel Adam, symboles de leau régénératrice du baptême et du sang de la Nouvelle Alliance quest leucharistie, arrosent le crâne du premier homme. Lien évocateur avec licône de la Descente aux Enfers où le Nouvel Adam relève le premier.
Par sa plongée au cur des ténèbres dans un lieu privé de Dieu, le " Premier-Né dentre les morts " (Col 1, 18) appelle tous les hommes, même athées, " des ténèbres à son admirable lumière " (1 P 2, 9). Le face à Face du premier et du Nouvel Adam inaugure, récapitule et inspire lattitude requise face au Christ.
Dune richesse théologique inégalée, cette icône a pourtant été progressivement délaissée dès le XVIIe siècle par de nombreux iconographes orthodoxes au profit de limage latine du Christ jaillissant du tombeau. Cette image décalée par rapport à la tradition orthodoxe évacue le mystère. À eux seuls, le naturalisme et le sentimentalisme de la scène contrastent fâcheusement avec le hiératisme et la sobriété de licône canonique. Licône authentique doit exprimer dans lÉglise orthodoxe une unité ontologique (essentielle) avec la parole proclamée dans la liturgie, doù son appellation dimage liturgique. Il en découle que licône du Christ jaillissant du tombeau usurpe le nom dicône. Il faut la ranger parmi les images religieuses, fruits de limagination de lartiste et non plus cristallisation de la foi de lÉglise. Si une telle imagerie porte moins à conséquence dans lÉglise de Rome par son absence de lien avec la liturgie, elle na en revanche pas sa place dans une église orthodoxe, même si une longue accoutumance conduit de nombreux fidèles à laccepter sans sourciller.
" Dès que fut planté le bois de la Croix, ô Christ, tu ébranlas les assises de la mort ; lenfer se hâta dengloutir celui quil devait rendre avec effroi " (Fête de lExaltation de la Croix, cathisme 2). " Au plus profond de la terre, tu es descendu, tu as brisé les éternels verrous qui nous tenaient captifs et le troisième jour, comme Jonas du poisson, ô Christ, tu es sorti du tombeau " (Matines de Pâques, Ode 6). Ces deux textes liturgiques renvoient à une icône pascale composite élaborée dès le XVIe siècle en Russie. Dans une homélie prononcée au IVe siècle, Cyrille de Jérusalem parle du " ventre de lenfer ", cest-à-dire dun " monstre capable de contenir le monde " (Homélie pour le Grand Samedi, PG 43, 444-464). Là sont retenus captifs Adam, Abel le juste, Abraham, Moïse, Jonas, les prophètes, etc. Cette image du " Glouton ", monstre vorace, se retrouve dans liconographie du Jugement dernier et dans celle de lÉchelle du Paradis. Les disqualifiés du Royaume tombent impitoyablement dans cette gueule béante. Dans licône précitée, les anges terrassent les démons quils précipitent dans le monstre infernal qui régurgite ses prisonniers en écho au texte des Matines du Samedi Saint : " Lorsquil engloutit la pierre (et la pierre était le Christ, notre vie), le vorace Enfer dut rendre tous les prisonniers que depuis des siècles il avait pris et dévorés " (Laudes, Éloges funèbres). Le long cortège des justes sébranle vers la Porte du Paradis désormais ouverte mais toujours gardée par un chérubin de feu (Gn 3, 24). Les élus sont accueillis par le Bon Larron identifiable à la croix quil porte comme un passeport. Premier homme de la Nouvelle Alliance accueilli au Paradis (Lc 23, 43), il se profile une seconde fois dans lenceinte de la Jérusalem céleste en compagnie du prophète Élie et de lancêtre Énoch, enlevés tous deux au ciel de leur vivant.
Prise dans lensemble de la composition, la scène du centre où le Christ sort du tombeau emprunt évident aux Latins ne diminue en rien ici lévénement primordial de la mise à mort de la mort et de la libération des captifs. La scène de lAscension, au milieu de la partie supérieure, souligne que le Nouvel Adam mort-ressuscité assied maintenant notre humanité transfigurée à la droite du Père. Noublions pas que les Fêtes de la Résurrection et de lAscension furent célébrées le même jour jusquau Ier concile de Nicée en 325 !
À part lépisode de lapparition du Ressuscité aux disciples affairés à la pêche sur le lac de Tibériade, la scène des Femmes myrophores au Tombeau comparable à la visite de Pierre ébahi devant le même Tombeau déserté constitue avec celle de lIncrédulité de Thomas deux icônes pascales majeures.
Nettement plus ancienne que licône de la Descente aux Enfers, qui dans lignorance des critères historiques concentre lattention sur un donné purement spirituel, licône des Myrophores suit fidèlement les récits évangéliques en symbiose avec les textes liturgiques :
Les porteuses de parfum, venues de bon matin
au sépulcre de la Source de Vie,
trouvèrent un Ange assis sur la pierre du tombeau,
et cet Ange leur parla ainsi :
Pourquoi cherchez-vous parmi les morts
Celui qui vit ? Pourquoi pleurez-vous
sur la tombe du Seigneur immortel ?
Allez informer ses disciples de la Résurrection.
(Stichères de Pâques)
Dune grande sobriété, cette icône dirige lattention sur le tombeau vide où gisent les bandelettes et le suaire soigneusement roulés. Le ou les deux anges assis près du tombeau nont certes pas roulé la pierre tombale pour laisser le Christ séchapper, comme le suggère limage latine déjà évoquée, mais pour permettre aux Myrophores et aux Apôtres de contempler de leurs yeux la réalité de la Résurrection (Lc 24, 1-6 ; Jn 20, 1-10). Désormais libéré des lois de ce monde notamment de la loi de la pesanteur le corps pneumatisé du Ressuscité sort du tombeau comme il entre plus tard au Cénacle, toutes portes closes. Son corps na rien de fantomatique, comme se limaginent un moment les disciples apeurés, puisquil mange devant eux, dans le but de les convaincre. " Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? " (Lc 24, 5) proclame licône à la suite des Évangiles : Il est ressuscité !
Mais lhomme est lent à croire et lincrédulité de Thomas nous vaut une icône qui comble le besoin viscéral de voir et de toucher. Grégoire le Grand dit avec raison " que les doutes des apôtres nous permettent daffermir notre foi " (Homélie 29, PG 76, 124).
Thomas " touche lhomme et il lappelle Dieu " renchérit Thomas de Villeneuve (1555, Sermon) ; sa raison vaincue sallie au cur converti qui confesse reconnaissant : " Mon Seigneur et mon Dieu " (Jn 20,28).
Surtout développée au XVIe siècle, bien que le thème apparaisse déjà vers lan 600 sur une mosaïque de Ravenne, licône de lapparition du Ressuscité à Marie-Madeleine qui le prend pour le jardinier comble notre avidité visuelle et tactile. En quête du corps de Jésus quelle cherche en vain dans le tombeau vide, elle " voit Jésus qui se tenait là, mais sans savoir que cétait lui. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : Seigneur (ou Monsieur Kyrie, en grec), si cest toi qui la emporté, dis-moi où tu las mis et jirai le prendre. Jésus lui dit : Marie ! Elle le reconnut et lui dit en hébreu : Rabbouni, cest-à-dire : Maître " (Jn 20, 1416). Dans une attitude de profonde vénération, Marie-Madeleine amorce un mouvement vers le Christ dont lhabit lumineux signale la divinité. Certaines icônes de ce type montrent le tombeau vide, avec ou sans anges, détaché à lécart. Malgré sa chaleur et sa beauté, le réalisme de cette icône contraste avec le symbolisme nourricier de celle de la Descente aux Enfers.
Fondamentalement " résurrectionnelle ", chaque icône offre une vision de la création nouvelle, où remodelé dans le Christ mort et ressuscité, le visage devient celui du Nouvel Adam. Icône de la gloire ineffable de Dieu, même si marqués par le péché (cf. Matines du Samedi des défunts), chaque homme est invité à célébrer la Pâque qui est " passage " vers une vie nouvelle où le nom du Ressuscité se grave progressivement dans le cur. Cest se démarquer de la société de convoitise qui crée le désert spirituel ambiant, pour offrir en retour à Dieu sa création. Le Fils de Dieu a revêtu notre humanité pour que nous puissions communier à sa divinité. Le Christ est notre Pâque (1 Co 5, 7) et notre Résurrection, car : En vérité il est ressuscité !
POUR ALLER PLUS LOIN
Nous renvoyons le lecteur à louvrage du père Michel Quenot La Résurrection et lIcône, Marne, 1992.
Voir aussi aux Pages Orthodoxes :
Introduction à l'Icône - La Parole devenue
Visage par le père Michel Quenot
L'icône : Un art sacré pour notre temps par
le père Michel Quenot
Sélection de livres récents sur les icônes
Nouveaux
livres recommandés sur les icônes et l'iconographie
LART SACRÉ,
UNE PAROLE CRÉATRICE
par le pre Gérasime (frère Jean)
LArt sacré nest pas une coquille vide, une forme parfaite sans vie. Il nest pas un symbole neutre que lon peut transporter ailleurs. Chaque acte est un signe unique, toujours nouveau, car vivant. Lart sacré est une Parole créatrice qui porte dans son sein lempreinte, le souffle de lEsprit.
On peut combattre lart sacré de lextérieur mais sans le détruire car il nappartient pas à lart, il le transcende ! Il peut être combattu du dedans en introduisant dans luvre, sous couvert de sagesse, un esprit qui lui est impropre. Cet esprit, manifesté comme une vérité séduisante, crée une confusion entre deux valeurs similaires, mais foncièrement différentes ; comme par exemple : Beau et beauté. Le sacré peut être aussi bousculé par un excès de zèle qui le pousse vers des excès impossibles à vivre sans le secours de la Grâce. La déchirure engloutit lambitieux, sans toutefois ébranler lessence du sacré.
Lart sacré ne suscite pas limaginaire mais la contemplation, pas lextraordinaire mais la majesté du simple.
Le sacré senracine en Dieu, se manifeste par lIncarnation, il se vérifie par la Tradition, lÉglise. Il est une théophanie !
Le sacré jaillit de " lEsprit qui sonde tout jusquaux profonds mystères de Dieu " (1 Co 2, 10). Il se révèle dans luvre unique, car chaque fois renouvelée.
Éditorial, revue Art sacré, No 15, 2003.
LICÔNE COMME ANALOGIE LITURGIQUE
par larchimandrite Basile de Stavronikita
1. " Le temps et la nature sont renouvelés "
La divine Liturgie donne à lorganisme de lunivers de fonctionner trinitairement. Elle engage dans la liturgie trinitaire la nature tout entière. Lhomme qui participe à la Liturgie a une vision intérieure du monde. Il suit une résultante immuable, celle-là même que constituent les éléments changeants, dès lors quils sont vus trinitairement. Cest une telle écriture (illisible pour lhomme qui ne participe pas à la Liturgie) quest également liconographie orthodoxe.
Autre chose est un tableau religieux, et autre chose une icône liturgique. Lun est la création dun talent artistique. Lautre est le fruit et le reflet de la vie liturgique. Lun est de ce monde. Il parle de ce monde et il te laisse dans ce monde. Lautre (licône) te transmet un message simple, serein, porteur de vie, venu den haut. Elle te parle de quelque chose qui dépasse lhier et laujourdhui, lici et lailleurs, le mien et le tien. Elle sadresse à la nature catholique de lhomme et à sa soif dun au-delà. Parle sans dire un mot une réalité toujours vivante et immuable qui dans le total discernement du silence ressuscite sereinement quelque chose de profond qui dans lhomme unifie tout.
La même puissance divine qui a ressuscité le Christ du tombeau et " les verrous se rompirent, les portes se brisèrent, les sépulcres souvrirent, les morts ressuscitèrent "- cette puissance règne dans la vie " en Christ " du fidèle et dans le monde iconographique de lÉglise. Elle gouverne et brise les liens. Le même Esprit éprouve tout ce qui ne fait que passer et quapparaître, et qui nous sépare de la vie : toute forme qui veut nous cacher Celui qui na pas de forme, qui est inaccessible et nest pareil à rien.
" Le temps et la nature sont renouvelés ". Lespace cosmique est transfiguré. Il ny a pas de perspective. Lhomme nest pas un spectateur situé au dehors. Le fidèle, ladorateur, est invité aux Noces. Il se trouve dedans. Il voit du dedans le monde entier.
Lhistoire sexplique tout autrement. Les événements de lÉconomie divine ne sont ni passés ni clos. Ils sont présents et actifs. Ils nous embrassent. Ils nous sauvent.
Licône ne signifie pas une fidélité historique neutre. Elle est la puissance dune transformation liturgique. Dans liconographie les événements du salut ne sont pas expliqués historiquement, mais ils sentourent les uns les autres, ils sont le lieu et la " périchorèse ". Ils sont enseignés comme une mystagagie et incarnés liturgiquement : ils sont un témoignage de l" autre vie " qui a rompu les limites de la corruption. Ils nous invitent au festin spirituel. Maintenant, ici.
Cest là ce qui a consolé les fidèles en tout lieu et en tout temps. Le Repas mystique la Sainte Cène nest pas terminé. La rosée descendue à la Pentecôte est toujours sur nous. LApôtre Paul nétait pas là " historiquement ". Mais il figure le premier sur licône. Et chaque jour dans la Liturgie, les fidèles osent demander au Seigneur : " Fils de Dieu, donne-moi de communier aujourdhui à ton repas mystique ".
On ne connaît pas le Seigneur et les saints avec des retours en arrière et des évocations historiques. Les fidèles ont la divine Liturgie, la sainte Icône. Baptisés dans )a grâce de la nouvelle création, entrés dans le monde iconographique et liturgique, ils voient le Seigneur et les saints vivants. Ils sont avec eux en contact immédiat et en communion de vie. Ils chantent avec les Esprits bienheureux lhymne de la victoire. Ils offrent le culte pour les Ancêtres, les Pères, les Patriarches, les Prophètes...
Ce qui unit les personnes et les choses dans le monde liturgique et iconographique nest pas la sensation du corps et le voisinage temporel (choses inexistantes et sans fondement), mais le rassemblement trinitaire dans lÉglise : lunité de la foi et la communion du Saint Esprit.
Licône est un témoignage de la vie liturgique et de lunité divine. Elle nest pas une création et une improvisation de génie. Elle ne sert pas simplement des buts artistiques. Elle ne découpe pas lhistoire. Ni les distances de lespace ni le cours du temps nexistent pour le monde de licône. Ce qui sexprime ici nest pas le découpage du siècle présent, mais la puissance unifiante de la Liturgie.
2. Expression iconographique et caractère
de la sainteté orthodoxe
Au cur de la transformation cosmogonique de licône (suppression de la perspective, contraction de lhistoire, changement de la grandeur et des analogies des corps et des créatures) règne le calme absolu et sordonne sereinement la vie.
Dans un monde de ruines, où toutes les choses anciennes sont passées dun coup quand sest levé la violence divine pour briser la terre " qui chancelle comme un homme ivre " 5, souffle la brise de lEsprit, plane le repos du Consolateur, se célèbre le vrai sabbat qui adoucit la peine et comble le désir de la vie.
Nous nous trouvons dans un état qui est au-delà de lépreuve : dans le huitième jour, dans lespace du Paradis.
Cest limage même du corps du Christ. Il porte les traces des clous, et il est désormais hors datteinte de toute blessure des clous et de la mort.
Nous nous trouvons ici au cur de lexpérience mystique et de léquilibre pleinement vivant des saints : la " sobre ivresse ", lardeur de la vie qui palpite dans limpassibilité sans rivage et sans vagues. " Par les bouches qui jamais ne se ferment, et par les doxologies qui jamais ne se taisent ", nous entendons la silencieuse louange de Dieu.
Le caractère du saint orthodoxe et lexpression hagiographique sont de même nature : humilité et grandeur. Un bouillonnement de vie dans une humilité extérieure, " une beauté cachée ".
Nul rire superficiel ne vient blesser laffligé. Nulle tristesse inconsolable ne vient apporter la mort. La victoire est une certitude. Et tout sexprime avec la sérénité et la joie de la componction qui dompte ce qui est sauvage et vivifie ce qui est mortel.
Cette sainte ivresse et cette sobre sérénité modèlent avec respect et amour de lhomme larchitecture du temple. Elles inscrivent dans les fresques, sur toutes les surfaces intérieures, les splendeurs inaccessibles et incréées de la Transfiguration. " Celui qui regarde saintement verra le même souffle simple et unique ".
Lunité de la foi et la communion du Saint-Esprit existent dans tout ce monde qui vit, prie, bâtit, peint, chante. Tout est libéré et réconcilié, uni dans une même fraternité et une même parenté. Le caractère de la vie spirituelle, lexpression iconographique, lart architectural, le style hymnographique saccordent, " sordonnent ensemble et se complètent ". Chacun avec son organe et sa matière chante en harmonie lhymne trois fois sainte. Il ny a plus nul trouble du siècle présent. Mais toute la création est là, tissée dincorruptibilité, tout adoucie par la lumière.
" De ceux qui par la parole sanctifient leurs lèvres puis ceux qui les écoutent; de ceux qui savent et qui prêchent combien les yeux de ceux qui les voient sont sanctifiés par les saintes icônes, et combien lintelligence est élevée vers la connaissance de Dieu, comme elle est élevée par les temples divins, les vases sacrés et les autres trésors, que soit éternelle la mémoire ".
Les mêmes tons exprimeront la peine et la souffrance de la Semaine Sainte, et la joie de la Résurrection et de la Pentecôte. [ ]
La douloureuse joie règne durant la période du Triode du repentir. Et quand viendra la lumière de la résurrection, la victoire du Dieu Homme, ce sera la même attitude hiératique de contrition et de respect. Le deuil joyeux du Grand Carême et la joie de la croix-résurrection dans le Pentecostaire 8 sont fraternellement unis dans la paix qui dépasse toute intelligence, cette paix de lEsprit par lequel le rayonnement de la lumière du triple Soleil, qui na pas de soir, parvient au monde et baptise tout. La sainteté de la vérité vit dans la sainteté orthodoxe et définit le caractère orthodoxe. Une autre lumière la lumière incréée éclaire tout. Et les fidèles voient tout " de manière étrangère ", avec dautres sens spirituels.
3. Lumière de licône, lumière qui na pas de soir
La lumière de licône nest pas de ce siècle. Elle ne vient pas de lextérieur éclairer en passant. Cest de licône elle-même, des visages des saints et de la création transfigurée, que se répand une lumière sereine, reposante et joyeuse, comme une grâce et un don du Saint Esprit : les icônes qui représentent des événements qui eurent lieu le jour ne sont pas plus lumineuses que les autres qui nous montrent des événements qui eurent lieu la nuit. La Sainte Cène, la prière à Gethsémani ne sont pas plus sombres que la rencontre du Seigneur et de la Samaritaine au puits de Jacob, que la Résurrection et que la Pentecôte.
Ce nest pas le jour qui éclaire, ni la nuit qui obscurcit lévénement de licône. Ici se tait toute chair mortelle. Nul élément ou nul événement du monde créé na la moindre présomption, ni nagit de manière mondaine, ni ne prend linitiative. Mais tout sert avec réserve et hiérarchiquement. Tout connaît le changement étranger de la Transfiguration.
Licône na pas besoin du jour, et elle ne craint pas la nuit. Cest la nuit et le jour qui ont besoin de la puissance et de la grâce transfigurantes de licône. Cest pourquoi lune et lautre sont représentées par un symbole (le soleil ou la lune) dans le monde iconographique. Mais alors même quelle na besoin de rien, licône ne méprise rien. Ici tout est béni, se réjouit et exulte. Tout est empli de lumière incréée.
Et telle est lexpression de cette victoire sereine de la lumière incréée : licône est étrangère aux yeux des ombres et de la lumière et aux touches passagères que suscite la représentation naturelle du jour et de la nuit.
Nous nous trouvons ici en dehors et au-dessus de ces changements, tels les degrés de chaleur du soleil et de la lune. Nous nous trouvons dans la sérénité du nouveau ciel et de la nouvelle terre. En dehors de la lumière créée et de lespace clos. Cest pourquoi les événements qui ont eut lieu dans une maison sont toujours représentés dehors. Ils feront déborder la grâce du salut dans le monde entier. Ils répandent la lumière dans toutes les nations. Ils témoignent de la Jérusalem céleste qui vient den haut, laquelle " na besoin ni du soleil ni de la lune pour léclairer. Car la gloire de Dieu lillumine et lAgneau est son flambeau. Et les nations marcheront à sa lumière "
Licône est une lumière qui éclaire et guide. Quil fasse jour ou quil fasse nuit, tu la vois qui te consoles en toute pureté.
Que tu aies les yeux ouverts ou que tu aies les yeux fermés, tu ne perds pas lexpérience spirituelle et la contemplation de la lumière incréée. " Alors la nuit et le jour seront une même chose ".
Licône elle-même ne te quitte plus. Que tu sois dans la joie ou dans la peine, elle templit de consolation. Que tu vives ou que tu meures, sa grâce est là. Elle te tient comme un petit enfant dans la vie incorruptible : elle est notre vie. Elle est en dehors et au-dessus de nos passions et de nos faiblesses, et elle nous transfuse la sérénité, la lumière du Ressuscité.
Elle est la nouvelle colonne de feu qui guide le nouvel Israël dans la terre promise. Elle est la nouvelle étoile de lumière qui mène au Roi de la paix.
4. Le monde de la Transfiguration
Licône de la Transfiguration nest pas plus lumineuse que licône de la Crucifixion. Le visage du Seigneur ne " brille " pas dans licône de la Transfiguration davantage que dans nimporte quelle autre de ses icônes.
La transfiguration nest pas ici un événement isolé et dissocié, mais une grâce et une illumination mystique qui emplit et vivifie tout. Toute liconographie est un espace transfiguré, avec un nouvel ordre des choses, une nouvelle structure, une nouvelle périchorèse. Cest le monde de la Transfiguration, le monde où se répand la lumière incréée. Ainsi celui qui a acquis les sens spirituels peut voir la splendeur incréée invisible à lil nu qui a illuminé ce qui est dans les ténèbres et ce qui est dans la lumière.
Les visages aux couleurs claires ne sont pas de toute manière plus gracieux, plus lumineux que les visages sombres, aux couleurs foncées. La grâce spirituelle nest pas perçue par les simples sens ni nest enfermée dans les gammes de couleurs, de même que le mystère de la théologie nest pas lié " à des formulations et des élaborations de lintelligence ".
Tu ne peux pas rechercher la Transfiguration, ou quoi que ce soit dautre dans lÉglise, selon la chair, avec des critères créés. La Transfiguration comme grâce sest étendue irrésistiblement. Elle a tout changé par des voies étrangères : la peine et la joie, la vie et la mort.
Tout est entouré de lumière. Tout est partout et nulle part. Tout est conçu et compris autrement.
Dans liconographie lhabillé nest pas davantage pudique que le nu. Tout ici est recueillement, car tout est intérieurement saint, originel et chaste.
Dans la vie spirituelle, après la longue ascèse, la peine et la contrition, les Saints se revêtent avec la même simplicité paradisiaque et la même liberté qui règne dans licône. Lhomme devient comme un petit enfant, et il va dans la vie sans nulle recherche et sans nulle précaution, car il a " ce feu pour nourriture, pour boisson et pour vêtement "
Lexpression du Seigneur assis sur un petit âne et entrant à Jérusalem à la veille de la Passion, est sereine et divinement calme. Quand plus tard dans la cour du Grand-Prêtre Il est outragé et souffleté, Il garde la même imperturbable impassibilité, mêlée dune peine profonde pour les conséquences du péché sur sa créature.
Sur la croix il garde la sérénité et la gloire antérieure aux siècles, cette gloire quil avait près de Dieu avant que le monde fût. Sur la croix, lÉglise orthodoxe le voit comme le Roi de gloire. Enfin quand il ressuscite, la même forme calme et douloureuse, si lon ose dire, nous apparaît de nouveau.
Ce visage vénérable et " douloureux " du Vainqueur dans laveuglante lumière de la Résurrection brise littéralement tout verrou et toute peine. Il comble de douceur les curs humiliés. Dun regard de ses yeux il entraîne tous les captifs à la fête de la joie éternelle. Il ne laisse personne en dehors de lappel.
Ni quand il est outragé ne semporte " Celui qui est souffleté pour la race des hommes et nest pas irrité ", ni quand il ressuscite ne sursaute le Seigneur de la vie et de la mort. Il garde partout et toujours sa sérénité divine. Il sauve partout et toujours lhomme tout entier et notre vie.
5. Celui qui donne la consolation
Si elle parlait une autre langue, licône tourmenterait lhomme. Si elle se fondait sur lexactitude historique, elle nous dirait simplement : Il ne vous a pas été donné de vous trouver là et de voir ces événements comme les ont vus ceux qui ont crucifié le Seigneur.
Si elle nous représentait le Christ sur la croix comme un condamné et se réjouissait à la Résurrection, elle nous laisserait en proie aux changements mortels, et soumis à nos passions. Elle ne nous donnerait rien de plus que ce que nous avions quand nous étions seuls.
Si elle représentait avec des couleurs romantiques la nuit et le jour, elle nous laisserait dans la prison du monde créé quaprès la chute nous connaissons si bien. Si elle craignait la nuit, si les ténèbres naturelles lui coupaient la vue, nous serions comme si nous navions pas été baptisés. Nous craindrions la mort. Celle-ci briserait lespérance de notre vie. Nous demeurerions dans le pays de la mort.
Sil y avait une perspective, elle nous ferait durement (fût-ce en y mettant les formes) sortir du Paradis et de la participation directe, comme les vierges folles. De conviés aux Noces que nous étions, elle nous jetterait dehors dans les ténèbres, dans les glaces de la vision objective et dans lillusion.
Cest dire que si licône demeurait sur le plan du tableau religieux alors même quelle nous parlerait de lévénement du salut elle ne nous proposerait quune distraction artistique pour nous donner doublier (si cétait possible) la prison et le pays de la mort. Elle serait une dérision. Or maintenant elle est Rédemption.
Licône nest pas une reconstitution dévénements. Elle nest pas une image fabriquée. Elle est une grâce incarnée. Elle est une présence, une offrande de vie et de sanctification. Liconographie orthodoxe est un témoignage de la victoire du Prince de la vie et de ses amis, un témoignage de leur victoire sur la mort. Les lois de lhagiographie sont les lois de la vie spirituelle. Sa puissance est la puissance de la Résurrection. On entre dans le monde de licône, on apprend sa langue, par le repentir et lhumble adoration, non par lobservation et la simple éducation artistique. Les couleurs parlent en silence et les formes révèlent Celui qui na pas de forme à ceux " qui adorent dans la foi le mystère ".
Quelle désillusion ! À quelle tentation dincroyance te porte lapproche du Seigneur " selon lhomme " : à voir le Christ de manière charnelle; à le représenter en peinture comme un homme ordinaire de son temps; à penser que tu parviendras plus près de sa vérité, si tu réussis à copier et à représenter plus fidèlement le paysage de la Palestine ou lépoque dalors.
À linverse, licône ne crée en toi nul mirage romantique, nulle illusion de lieux et de temps révolus. Elle ne provoque en toi nulle émotion de souvenirs humains devant des époques, des civilisations ou des événements passés. Licône est une présence qui porte la vie. Elle te met devant la transparence de lhistoire et de la matière transfigurées : au cur des Noces du créé et de lincréé, dans lespace où tout est vrai, où tout est intact le passager et léphémère sans que soit ravagé rien de ce qui se passe. Mais immobile au cur dun mouvement continuel de vie, tout te donne à boire la joie qui jaillit du tombeau du Christ.
Tu es debout devant licône avec crainte, respect et joie. Tu es debout. Tu vénères. Tu tètes, tu aspires, tu te nourris insatiablement. Ce qui te nourrit désormais ne manquera jamais. Celui qui te nourrit désormais ne passera jamais. Ceux qui vénèrent et ce qui est vénéré sont au cur du pouvoir et de la grâce sanctifiante de lEsprit qui na ni commencement ni fin.
Quand tu as appris à vénérer licône du Christ, de la Vierge et des saints (à la vénérer de tout ton être appuyé sur elle), tu connais le chemin qui te mène à la source de la vie qui na pas de fin.
" Venez, fidèles, allons au tombeau de la Mère de Dieu et embrassons-le, touchant purement le cur, les lèvres, les yeux, le front. Et puisons les grâces abondantes des remèdes qui coulent de la source intarissable "
Basile de Stavronikita,
Chant dentrée, Vie liturgique et mystère de lunité
dans lÉglise orthodoxe, Labor et Fides, Genève, 1980.
par le père Georges Drobot
La lumière a une grande importance dans lÉglise orthodoxe, pour ne pas dire une importance primordiale. Le mot " lumière " revient constamment dans les textes liturgiques au cours des célébrations ainsi que pour la prière personnelle, on allume et rallume des lampes à huile ou des cierges. La lumière physique celle des astres ou des sources de lumière devient le symbole de la lumière éternelle du Royaume de Dieu.
Lart sacré de lÉglise orthodoxe, quil sagisse dicônes ou des mosaïques et fresques ornant les murs dune église, est essentiellement un art liturgique. Il met en images lhistoire du salut éclairée par les textes patristiques et liturgiques lus et chantés pendant les offices. Or les cycles liturgiques orthodoxes correspondent au rythme cosmique selon lequel vit notre Terre. " Priez sans cesse " (1 Th 5, 17) est le commandement qui régit la vie de prière de tout chrétien. Cette prière incessante, éternelle, sincarne dans les cycles du temps terrestre régi par la course du soleil.
Le cycle quotidien liturgique commence le soir, suivant la parole biblique : " Il y eut un soir, et il y eut un matin, ce fut le jour " (Gn 1). À lheure du coucher du soleil, on chante aux vêpres lhymne de saint Sophrone de Jérusalem : " Lumière joyeuse de la sainte gloire du Père immortel, céleste, saint, bienheureux, Jésus Christ. Parvenus au couchant du soleil, voyant la lumière du soir, célébrons le Père, le Fils et le Saint Esprit, Dieu ". Cette " lumière joyeuse " nest pas une simple expression verbale pour parler de la lumière incréée du Royaume de Dieu. Elle exprime ici la vision du reflet de la lumière divine dans celle du monde créé, qui fait jaillir ce chant daction de grâces. La douce, la joyeuse lumière du soir éveille lattente (le la lumière montante du matin de la Résurrection.
Puis, vient le matin qui commence par la glorification de Dieu, Créateur du genre humain, auquel il donne laptitude de voir la lumière celle qui brille pour nous et que perçoivent nos yeux, la lumière physique, et celle que perçoit notre âme : la lumière incréée du Royaume. À la fin des Matines, le prêtre sexclame : " Gloire à Toi qui nous a fait voir la lumière ! ", et lassistance lui répond : " Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté... ".
La louange de Dieu, Créateur et Donateur de lumière, une louange incessante, détermine ou, plus exactement, oriente la vie de lhomme, tous ses actes, et finit par le transfigurer : tel est lenseignement de lÉglise orthodoxe. Un tel être " transfiguré " transfigure tout : son environnement, les hommes qui lapprochent, la nature qui lentoure, comme nous le savons, par exemple, de saint Séraphim de Sarov. Il a pu faire voir à autrui la lumière du Royaume dans laquelle il était entré encore avant la fin de sa vie terrestre, et il saluait ceux qui venaient le voir en disant : " Christ est ressuscité, ma joie ! "
Donc, il nest pas étonnant que les offices liturgiques du jour de Pâques soient ceux qui chantent la lumière divine de façon presque continue. Et quand on sait que chaque dimanche est, pour le chrétien orthodoxe, le jour de la Résurrection et de sa lumière, on peut imaginer que lart sacré orthodoxe essayera de faire voir ce que nous dit un chant pascal : " Aujourdhui, tout est rempli de lumière : le ciel, la terre et même lenfer. Que toute la création chante la résurrection du Christ, en qui est sa force ".
La spiritualité de cet art inséparable de la vie liturgique de lÉglise sexprime, tout dabord, dans la soumission, lobéissance de lartiste-iconographe (peintre dicônes, denluminures, de fresques ou mosaïste) à son but spirituel, ce qui explique laspect instrumental de son uvre. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de représenter la vision lumineuse du monde spirituel dans lés formes de lart habituelles, car tout en parlant du concret lincarnation de Dieu le Verbe, il doit montrer la spiritualité qui constitue sa trame. La réalité " matérielle " de lIncarnation exclut toutes les formes de lart non-figuratif, " désincarné ", et la notion de la lumière incréée transfiguratrice, révélatrice du Royaume de Dieu, nadmet pas le naturalisme.
Inséparable de la vie de lÉglise orthodoxe, licône est souvent qualifiée de " théologie en couleurs ". Comme toute théologie véritable, licône dépend de lexpérience mystique et théologique de son auteur (car lÉglise dOrient ne sépare jamais la mystique et la théologie qui, selon elle, sont nécessairement complémentaires dans tout effort humain dapprocher Dieu). De ce fait, les créateurs de ces " images théologiques " que sont les icônes restent presque toujours inconnus. Cela est dû principalement au fait quils proclament une vérité incommensurablement plus importante que leur propre personne. En montrant la lumière divine incréée, en chantant la réalité spirituelle, un peintre dicônes ne considère que la Vérité suprême qui le fait soublier lui-même. Mais par là même, sa personnalité est transfigurée par la réponse venue dEn-Haut. Voilà comment, en seffaçant, ou plutôt, en devenant plus transparent au monde spirituel, liconographe nous montre celui-ci dans son uvre.
Pour faire comprendre quelque peu toute la portée du mot " Icône " dans le monde orthodoxe, il faudrait lécrire avec un " i " majuscule, car lICÔNE est limage par excellence de la personne ou de lévénement représentés. Elle veut montrer au spectateur lessence même, la vérité profonde des personnes et des choses, telles quelles se révèlent à la lumière éternelle qui les baigne et les pénètre. Licône renonce à nous montrer lapparence dun instant, mais révèle comme par transparence la signification absolue du représenté. Elle est révélation et enseignement, participant et participé dans léchange qui sétablit, entre elle et à travers elle, entre celui qui prie devant elle et le monde spirituel. En effet, telle doit être la fonction de licône, selon la formulation élaborée au VIIe Concile cuménique qui devait clore la controverse autour de la légitimité des icônes : lICÔNE doit permettre à lhomme de dépasser ce quelle propose à son regard physique et aider son esprit à se diriger vers son Archétype.
La lumière physique nous permet de percevoir, de voir la création divine et de lintégrer dans notre conscience dune façon tout à fait spécifique, différente de celles que nous offrent les autres sens. La lumière divine nous révèle les êtres et les choses dans leur vérité et dans leur beauté, dont le Créateur les a revêtus à lorigine, sans quune ombre vienne les ternir. Des grands visionnaires, dont la Bible nous cite les témoignages, ont essayé de décrire leurs visions de ce monde sans ténèbres aussi bien que le leur permettait le langage humain. Voici, par exemple, la vision de saint Jean : " Et il me montra la ville sainte Jérusalem, qui descendait du ciel, dauprès de Dieu, ayant la gloire de Dieu. Son éclat était semblable à celui dune pierre très précieuse, dune pierre de jaspe transparente comme du cristal (...). La ville était de lor pur, semblable à du verre pur (...). La ville na besoin ni du soleil ni de la lune pour léclairer, car la gloire de Dieu léclaire (...). Il ny aura plus de nuit : et ils nauront besoin ni de lampe ni de lumière, parce que le Seigneur Dieu les éclairera " (Ap 21, 10-11 ; 18, 23-22,5).
Dans les icônes (les peintures sur les planches, les fresques ou les mosaïques), il ny adonc pas de source de lumière définie ni dombres portées. Les visages et les chairs semblent être éclairés de lintérieur, par la lumière que Dieu accorde " à tout être humain venant au monde ", selon une prière liturgique, qui continue : " Que le reflet de la lumière de ta face laisse sa marque en nous... ". Les silhouettes des personnages et le décor se détachent sur un fond clair, le plus souvent doré. Cest le symbole de la lumière céleste, incréée, mais aussi le moyen artistique qui coupe court à toute velléité de donner une impression de profondeur, de créer lillusion de lointains. Licône dit la vérité, elle ne veut pas donner lillusion de quoi que ce soit. Elle veut signifier quelque chose, montrer le chemin. Tel un signe ou un symbole routier (dont la raison dêtre se situe dans un tout autre plan), elle ne cherchera jamais des effets dillusion optique.
Pour la même raison, cest-à-dire le désir de témoigner dun monde de lumière pure, licône utilise des couleurs franches qui peuvent se superposer, sopposer, voisiner, mais non se mélanger en perdant de leur éclat. Les visionnaires de la Bible cherchent à exprimer leurs visions en comparant la lumière colorée aperçue à des pierres précieuses ou de lor : " Je regardais, et voici, il vint du septentrion un vent impétueux (...) et une gerbe de feu qui répandait de tous côtés une lumière éclatante, au centre de laquelle brillait comme de lairain poli, sortant du milieu du feu (...). Au-dessus du ciel (...), il y avait quelque chose de semblable à une pierre de saphir, en forme de trône ; et sur cette forme de trône apparaissait comme une figure dhomme (...). Je vis encore comme de lairain poli, comme du feu, au-dedans duquel était cet homme, et qui rayonnait tout autour (...). Tel laspect de larc qui est dans la nuée en un jour de pluie, ainsi était laspect de cette lumière éclatante qui lentourait : cétait une image de la gloire de lÉternel " (Éz 1, 4 ; 26-28). Les anciens iconographes russes préféraient voir le reflet de cette splendeur céleste dans les modestes fleurs des champs, dont ils sinspiraient dans leurs compositions colorées.
Le temple, léglise qui est lespace liturgique privilégié, lendroit où lon se réunit " au Nom de Jésus-Christ ", selon son commandement, tels les chérubins entourant le trône de Dieu, comme le dit lhymne liturgique orthodoxe, pour célébrer lEucharistie qui est lAction de grâces par excellence. Ce lieu donc est le symbole même du monde créé tel que le voit son Créateur, sans limites temporelles et spatiales. Un poème syriaque du VIe siècle décrit ainsi léglise de Sainte-Sophie dÉdesse (dédiée en fait au Christ qui est la Sagesse = Sophia de Dieu) : " Ses arcs vastes et splendides représentaient les quatre parties du monde ; la multitude et leurs couleurs fait penser aux arcs-en-ciel glorieux dans les nuages (...). Voici sa toiture tendue comme les cieux : sans colonnes, voûtée et close, elle est ornée de mosaïque dor, comme le firmament détoiles brillantes. Et sa coupole élevée est comparable aux cieux des cieux ". Enfin, lauteur du poème conclut : " Élevés sont les mystères de ce Temple concernant les cieux et la terre : en lui est représenté typiquement (cest-à-dire, symboliquement) la sublime Trinité, ainsi que le Plan du salut de notre Sauveur ".
Les mosaïques ou fresques ornant une église correspondent donc à ce programme idéal. Ce sont la lumière vibrante des fonds dor des mosaïques ou les espaces, le plus souvent bleus, des fonds des fresques qui tentent de montrer la qualité de la lumière sans déclin du Royaume éternel de Dieu. Étant donnée limportance de limage, sa rigueur typologique (puisque, comme nous lavons vu, licône doit dire la vérité sur chaque personnage, donc respecter ses caractéristiques), les églises orthodoxes navaient pas de vitraux colorés, pourtant certainement nés de la même volonté de montrer un monde fait de lumière et de transparence. Tout comme licône qui, par labsence de profondeur, oblige le psychisme humain à revenir vers lui-même pour trouver lArchétype en partant des profondeurs de son être spirituel, de même lÉglise orthodoxe ne permet pas à lesprit humain vagabond de partir à lextérieur, mais le recentre en face de limage du Christ qui domine lédifice, cest-à-dire, une fois de plus, nous fait retrouver à lintérieur de nous-mêmes lImage divine, qui nous conduira vers son Archétype.
La plupart du temps, nous sommes loin de cet idéal, surtout de nos jours. Par habitude, nous présentons lhistoire de lart, de lart sacré aussi, comme une évolution, sous-entendu : comme un progrès. Or, évolution nest pas synonyme de perfectionnement souvent, elle comprend la destruction de la sagesse acquise, de cultures, de formes dart et même... de lhomme.
Lart est censé être le reflet de son époque. Et si lépoque est placée sous le signe de la destruction ? Alors, en tant que reflet du temps, lart va sautodétruire. Finalement, lhistoire de lart est une histoire de création et de destruction. Cette lutte continuelle cause des pertes énormes et nous conserve peu de chose. Il est toujours plus facile de détruire que de créer ...
Au cours du processus créateur, lhomme crée et détruit, va de lavant, se trompe et revient en arrière, pour recommencer à créer. Mais la seule activité valable de lhomme est son activité créatrice, car lhomme est créé à limage de son Créateur, et son aptitude à créer est létincelle divine reçue de Dieu. En fait, la créativité est secondaire, elle nacquiert de valeur primordiale que lorsquelle se réfère à sa Source et reflète sa lumière. Quand lhomme oublie cette Source dénergie créatrice, son activité devient vite destructrice.
Lorsque je pense à tout ce qui fut détruit au cours de lévolution de lart et à tout ce qui se détruit et est détruit délibérément encore maintenant, jai envie de crier comme Isaïe : " Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? " (Is 21, 11). Cest en cherchant la lumière que lon saperçoit que seule la Lumière divine peut nous révéler lessence de la lumière tout court. " Dans ta lumière nous verrons la lumière ! " (Ps 36, 10). Quelle continue à se révéler à nous dans les icônes !
Extrait de : Lumière et théophanie Licône,
numéro hors série de la revue
Connaissance des religions, 1999.
DANS LA TRADITION
ICONOGRAPHIQUE ORTHODOXE
par lArchimandrite Placide Deseille
Pour la tradition orthodoxe, lexistence même des images et leur vénération dans les églises est une confession de lIncarnation du Christ et de toute léconomie du salut. Cet aspect de la doctrine de la vénération de limage est toujours resté assez étranger à lOccident. Il est cependant au cur de la querelle iconoclaste, qui agita le monde chrétien de 726 à 787, et de 815 à 843, et il a toujours gardé une importance primordiale pour lOrthodoxie (l).
1. Licône, confession de léconomie du salut
Selon la tradition occidentale, la présence des images dans les églises se justifie par leur utilité catéchétique et pédagogique. Dès lan 600, dans une lettre à lévêque Serenus de Marseille (2), le pape Grégoire le Grand légitimait lusage des peintures en disant quelles sont aux illettrés ce que les Écritures sont à ceux qui savent lire. On ne doit donc pas les détruire, mais il ny a pas lieu de les vénérer. Ce texte restera lautorité fondamentale pour lOccident. Pour les Grecs au contraire, ce point de vue pédagogique est secondaire. Le recours aux images est une exigence qui découle du mystère de lIncarnation lui-même. Comme lenseignait saint Jean Damascène et les docteurs byzantins, si le Fils de Dieu est réellement devenu homme pour notre salut, alors, sans aucun doute possible, nous pouvons et devons le représenter par limage et nous pouvons aussi représenter les saints qui sont ses membres. Rejeter limage, cest rejeter toute léconomie du salut accomplie par lIncarnation du Christ. Dans son deuxième discours pour la défense des saintes images, Jean Damascène écrit : " Si nous avions fait une image de Dieu invisible, nous aurions commis un grand péché ; il est en effet impossible de représenter par limage ce qui na pas de chair, ce qui est invisible, inconcevable et dépourvu de forme. Mais lorsque Dieu assuma la chair et apparut incarné sur terre, vivant parmi les hommes, lorsque, dans son indicible bonté, il emprunta la nature, le volume, laspect et la couleur de la chair, nous ne commettons pas de péché en le représentant, car nous désirons ardemment contempler son visage " (3).
Le lien entre licône et son prototype, tel que le conçoit la théologie orthodoxe, entraîne une conséquence importante. La chair du Christ nest pas seulement unie à la nature divine dans la personne du Logos ; en vertu de cette union, elle est intimement pénétrée et transfigurée par le rayonnement incréé de la nature divine. Or parce que licône représente la personne du Christ selon son humanité, elle participe à cette imprégnation divine, elle est porteuse de grâce pour ceux qui la vénèrent (4).
2. La représentation des conciles,
confession de foi iconographique
Si, de la considération de la nature même de licône, nous passons aux sujets quont représentés les peintres et les mosaïstes orthodoxes, nous constatons quil existe dans la tradition iconographique plusieurs façons dexprimer la foi chrétienne.
La première est la représentation des Conciles cuméniques, qui a la signification dune confession de foi iconographiques. À Constantinople, ces représentations étaient placées dans un édifice appelé le Milion, qui marquait le point de départ des voies impériales conduisant dans toutes les provinces de lEmpire. Ces représentations avaient pour but de proclamer la foi orthodoxe définie par les conciles, et de la faire connaître à tous ; leur présence dans le Milion exprimait bien la volonté de lempereur de faire reconnaître les décisions conciliaires dans toute létendue de lEmpire.
Dans les églises, la coutume était dafficher les décisions des conciles dans le narthex. Cela explique quà partir du XIIIe siècle au moins , à une époque où la série des grands conciles était close, on prit lhabitude de peindre dans le narthex des églises la série de ces sept Conciles cuméniques. Ces représentations évoquaient les décisions des Conciles en figurant les personnages qui y avaient participé. Ordinairement, on y voit le concile se tenir dans une exèdre. Le livre des Évangiles est souvent exposé sur un trône surmonté dune croix. Cette présence de lÉvangile manifeste la présence du Christ lui-même, qui préside invisiblement le concile, et à la parole de qui doivent se conformer toutes les décisions. Debout ou assis sur un trône, lempereur, qui a convoqué le concile, en arbitre les débats tout en respectant en principe lautonomie doctrinale, des Pères ; il confère à leurs décisions force de loi dans lEmpire. Les Pères sont représentés assis sur plusieurs rangs. Les hérésiarques condamnés sont prosternés à terre, " foulés aux pieds ", comme les symboles de la puissance de Satan dans les icônes de la Résurrection : lhérésie compromettant la substance même du mystère du salut, le jugement des Pères apparaît comme une réactualisation dans la vie de lÉglise du triomphe pascal du Christ sur les puissances mauvaises.
Placées dans le narthex des églises, ces représentations des grands conciles trinitaires et christologiques définissaient en quelque sorte le contenu de tout le culte chrétien célébré dans lédifice. En effet, le culte orthodoxe, la divine liturgie surtout, nest pas centré exclusivement sur la mort sacrificielle du Christ, comme ce fut longtemps le cas dans lÉglise latine. Chaque liturgie évoque toute " léconomie ", toute luvre du Salut. Lanaphore eucharistique qui est toujours précédée immédiatement de la récitation du symbole de Nicée-Constantinople récapitule ainsi cette divine économie : " Cest toi qui du néant nous as amenés à lexistence, qui nous as relevés après notre chute, et nas cessé de tout faire jusquà ce que tu nous aies élevés au ciel et nous aies fait don de ton Royaume à venir... ". Et plus loin : " Faisant mémoire de tout ce qui a été fait pour nous : de la croix, du tombeau, de la Résurrection au troisième jour, de lAscension aux Cieux, du trône à la droite du Père, du second et glorieux nouvel avènement, nous toffrons ce qui est à toi, de ce qui est à toi, en toutes choses et pour tout " (6).
Définie comme " mémorial ", la célébration liturgique nest pas un simple rappel symbolique dun événement passé : par la participation au mystère, lassemblée est rendue contemporaine, en quelque sorte, des événements de léconomie rédemptrice et les vit avec son Seigneur ; en même temps et de la même façon, elle pénètre déjà avec lui dans le monde de la Résurrection, dont lavènement définitif coïncidera avec la Parousie, le retour du Christ à la fin des temps.
3. Le programme de la décoration
iconographique des églises
Cest précisément cette économie du Salut, dans toutes ses dimensions, que représente le programme de la décoration iconographique des églises (7). Celles-ci, en effet, sont normalement couvertes de mosaïques ou de fresques comme létaient souvent les églises romanes ou gothiques en Occident ou au moins ornées dicônes portatives, qui ne devraient pas être placées au hasard. La peinture murale des églises est ainsi une seconde manière dexprimer dune manière plastique le contenu de la foi.
Lart de licône est dailleurs un art essentiellement théologique et liturgique. Le peintre ne cherche pas à représenter un événement passé en essayant den reconstituer le détail anecdotique ; il ne cherche pas davantage à exprimer sa vision personnelle de cet événement, ni à créer un état dâme correspondant chez le spectateur. Licône est léquivalent plastique dune célébration liturgique, ou plutôt elle est un élément dordre plastique à la célébration elle-même. Au-delà de toute subjectivité, elle vise à évoquer lévénement représenté dans son actualité permanente et trans-historique. Le peintre nopère pas en tant quindividu, mais en tant que membre, et, en un sens, ministre de lÉglise. Cest la vision et laction de lÉglise qui passe à travers lui.
Par conséquent, si lensemble du programme de la décoration dune église constitue une expression iconographique de la confession de la foi, dont lobjet essentiel est léconomie du Salut, cest, selon la conception orthodoxe, avec ce réalisme mystique propre à licône. Cette iconographie na pas une finalité simplement didactique : elle est un élément de la célébration liturgique, et contribue à lactualisation des mystères représentés en faveur de lassemblée ecclésiale.
Nous savons peu de chose du programme iconographique des églises avant la période iconoclaste. Il est vraisemblable quil comportait déjà lessentiel de ce quon y trouvera dans la suite. Sous sa forme classique, ce programme sest développé au lendemain du triomphe de lOrthodoxie sur liconoclasme (843), et a atteint son plein développement aux XIe et XIIe siècles. Avec dinévitables variantes de détail, il na pas cessé de présider à la décoration des églises dans les siècles suivants.
On peut en tracer ainsi les grandes lignes. Il sagit évidemment ici dun programme idéal, qui comporte toujours des variantes. Dans le narthex, outre la représentation des conciles cuméniques (qui napparaît ordinairement quau XIIIe siècle), nous trouvons la figuration du retour du Christ à la fin des temps (Parousie), avec la scène du Jugement dernier et lentrée des élus dans la cité céleste. Dès lentrée dans léglise, cest le terme de toute léconomie du Salut, dont chaque liturgie constitue une anticipation, qui nous est ainsi proposé. On notera que les sculpteurs romans, en plaçant si souvent au tympan des églises des représentations de la Parousie et du Jugement dernier, ont suivi cette tradition.
Aussitôt franchies les portes royales qui donnent accès du narthex dans la nef, nous découvrons licône du Pantocrator (Maître de toutes choses, " Tout-Puissant "), peint généralement en buste sur le fond dor de la coupole. " Le type iconographique du Pantocrator exprime, sous les traits humains du Fils incarné, la majesté du Créateur et du Rédempteur qui préside aux destinées du monde " (8) et qui est donc le principe et la fin de toute léconomie du Salut. Le Pantocrator est souvent entouré danges et de prophètes de lAncien Testament, qui figurent sur le tambour de la coupole. Les quatre évangélistes, annonciateurs du dessein du Salut, sont représentés sur les pendentifs de la coupole.
La conque de labside porte ordinairement limage de la Vierge Marie, Mère de Dieu. Cest par elle que le dessein du Salut sest accompli, et cest en elle quil a en premier et en plénitude porté ses fruits. Elle est ainsi comme limage personnelle de lÉglise. Sur le mur de labside, la communion des apôtres de la main du Christ manifeste quil est le célébrant invisible de chaque liturgie, représenté par lévêque ou le prêtre. En dessous, entourant lautel, les icônes des saints hiérarques, avec lesquels le prêtre semble ainsi concélébrer, proclament lunité du sacrifice liturgique à travers le temps et lespace.
La voûte au-dessus de lautel porte souvent la représentation de lAscension du Christ et, parfois, de la Pentecôte : lenvoi de lEsprit Saint par le Christ ressuscité et " assis à la droite du Père " correspond à lépiclèse eucharistique ; cest par lEsprit que les saints Dons sont sanctifiés et que lAssemblée liturgique est soudée en un seul Corps du Christ.
En avant du sanctuaire, à droite et à gauche, sont représentés à droite et à gauche, sont représentés la Vierge de lAnnonciation et larchange Gabriel : lAnnonciation marque le moment de lIncarnation du Christ et constitue comme la porte du mystère du Salut (elle sera représentée sur les portes diconostase, ainsi que les évangélistes). La Dormition de la Mère de Dieu (Assomption) lui fait face, au-dessus des portes royales, comme une préfiguration de la destinée céleste de toute lÉglise, figurée par la Mère de Dieu. Les autres scènes évangéliques sont représentées sur les voûtes ou sur la partie haute des murs : Nativité, Baptême, Transfiguration, Crucifixion, Résurrection... Le choix de ces scènes peut varier, sans souci de correspondance avec le nombre des grandes fêtes de lannée liturgique.
Enfin, sur les murs, de longues théories de saints mêlent lÉglise céleste à lassemblée présente, manifestant leur compénétration et leur identité mystique. Ces représentations des saints se trouvent immédiatement au-dessus des stalles (on les vénérait à la fin de loffice) ; cette disposition rappelle les dorsaux peints ou sculptés des stalles en Occident. On peut remarquer dailleurs que les stalles napparaissent guère en Europe occidentale quà lépoque des croisades ; leur origine est de toute façon orientale, puisque dans les églises chrétiennes dOrient, les stalles représentent une évolution du bâton en forme de Tau des " anciens " du désert, qui sy appuyaient durant les longs offices.
Trop souvent nous ne connaissons les icônes que sous la forme dicônes portatives, détachées de tout contexte architectural. Assurément, lexistence et la vénération de telles icônes est parfaitement légitime dans lÉglise orthodoxe, et peut sautoriser dune très ancienne tradition. Toutefois, comme jai essayé de le montrer, les icônes ne prennent tout leur sens que lorsquelles sordonnent pour composer la décoration dune église et saccordent avec larchitecture pour faire de lédifice tout entier une manifestation de lensemble de luvre du Salut. Cest alors seulement que se révèle pleinement leur double fonction de confesser la foi en cette divine économie, et de la rendre présente parmi nous, dans la plénitude du mystère liturgique.
Extrait de : Lumière et théophanie Licône,
numéro hors série de la revue
Connaissance des religions, 1999.
NOTES
1. Il a existé en Orient une tradition qui rattachait les prescriptions canoniques de lÉglise aux apôtres, et même à tel ou tel apôtre en particulier : cf. Les Constitutions apostoliques, 1 (SC 320), 1985, p. 34-38.
2. GREGOIRE le Grand, Épître à Serenus de Marseille, Cité dans F. BSPFLUG et coll., Nicée II, 787-1987. Douze siècles dimages religieuses. 1987, p. 275-277.
3. S. JEAN DAMASCENE, Discours II ; PG 94, 1288 AB.
4. Sur la théologie de licône, voir surtout : Léonide OUSPENSKY, La théologie de licône dans lÉglise orthodoxe, 1980 ; Christoph VON SCHÔNBORN, Licône du Christ. Fondements théologiques, Fribourg, 1976.
5. Cf. Christopher WALTER, LIconographie des conciles dans la tradition byzantine, 1970.
6. La Divine liturgie de saint Jean Chrysostome, Nice, 1976, p. 44-46 (nous avons modifié la traduction).
7. Le programme iconographique des églises byzantines a été remarquablement analysé et interprété par le P. Éphrem QUERET, Le système du décor des églises byzantines à lépoque macédonienne et comnène, ou la Mystagogie du Salut, Mémoire de maîtrise, université des sciences humaines de Strasbourg, S.l.n.d. Nous avons largement utilisé de travail.
8. Léonide OUSPENSKY et Vladimir LOSSKY, Le sens des icônes, 2003, p. 73.
À PROPOS DE LA THÉOLOGIE DE L'ICÔNE
DE LÉONIDE OUSPENSKY
par Olivier Clément
La théologie de licône dans lÉglise orthodoxe
de Léonide Ouspensky (Exarchat patriarcal russe en Europe occidentale, Paris, 1960 ; Cerf, 1980 ; 2003) est un livre qui fera date. Sur un sujet brûlant, essentiel, car lart devient pour beaucoup de nos contemporains une quête de labsolu, car lart chrétien par conséquent met directement en cause notre capacité de confesser et de vivre notre foi, voici un des premiers efforts de synthèse qui ne soit pas dabord esthétique ?u philosophique, mais fondamentalement théologique, au sens plein du mot qui implique et exige la contemplation. Qui plus est, cest luvre n?n dun théoricien mais de lun des meilleurs iconographes de notre époque, qui en collaboration avec le P. Grégoire Krug, vient de peindre dimportantes fresques, en plein Paris dans la nouvelle église des Trois Saints Docteurs. Je voudrais simplement en partant de cet ouvrage dégager quelques thèmes fondamentaux de la théologie de licône.Lauteur nous rappelle dabord que la vénération des saintes images, les icônes du Christ, de la Vierge, des anges et des saints, est un dogme de la foi chrétienne, dogme formulé par le VIIe Concile cuménique [787]. Licône nest donc pas un élément décoratif, ni même une simple illustration de lÉcriture. Elle fait partie intégrante de la liturgie, elle constitue " un moyen de connaître Dieu et de sunir à lui ". ?n sait que la célébration dune fête exige qu?n expose au milieu de la nef licône (transportable) qui révèle, avec lévidence immédiate de la vision, le sens de lévénement que l?n commémore. Plus largement, léglise toute entière, avec son architecture et ses fresque
s ?u mosaïques représente dans lespace ce que le déroulement liturgique représente dans le temps : le reflet de la gloire divine, lanticipation du Royaume messianique. La parole liturgique et limage liturgique forment un tout indissociable, ce milieu de résonance, cette " pneumatosphère ", pourrait-?n dire, par laquelle la Tradition rend actuelle et vivante la Bonne Nouvelle. Ainsi licône correspond a lÉcriture n?n point comme une illustration, mais de la même manière que lui correspondent les textes liturgiques : " Ces textes ne se bornent pas à reproduire lÉcriture comme telle ; ils en sont comme tissés ; en faisant alterner et en confrontant ses parties, ils en révèlent le sens, ils nous indiquent le moyen de vivre la prédication évangélique. Licône, elle, en représentant divers moments de lhistoire sacrée, transmet de façon visible leur sens et leur signification vitale. Ainsi, par la liturgie et par licône, lÉcriture vit dans lÉglise et dans chacun de ses membres " (pp. 164-165 pagination de lédition de 1960).La vénération des icônes est donc un aspect essentiel de lexpérience liturgique, cest-à-dire de la contemplation du Royaume à travers les actions du Roi. " Sous voile " certes et par la foi, cette contemplation nen est pas moins vécue par lêtre entier de lhomme, elle a le caractère immédiat de la sensation, cest une " sensation des choses divines " réalisée par lhomme total. La conception orthodoxe de la liturgie apparaît ainsi inséparable des grandes certitudes de lascèse orientale sur la transfiguration du corps ébauchée dès ici-bas, sur la perception de la lumière thaborique par les sens corporels spiritualisés; cest-à-dire n?n point " dématérialisés " mais pénétrés et métamorphosés par le Saint Esprit. La liturgie, en effet, sanctifiant toutes les facultés de lhomme, amorce la transfiguration de ses sens, les rend capables dentrevoir linvisible à travers le visible, le Royaume à travers le mystère.
Licône, souligne Léonide Ouspensky, sanctifie la vue, et déjà la transforme en sens de la vision : car Dieu ne sest pas seulement fait entendre, il sest fait voir, la gloire de la Trinité sest révélée à travers la chair du Fils de l
Homme. Quand ?n songe à limportance du sens de la vue chez lhomme moderne, à quel point celui-ci se trouve écartelé, possédé, érotisé par les yeux, à quel point le flux dimages de la grande ville le rend discontinu, fait de lui un " homme de néant ", ?n comprend limportance de licône car celle-ci systématiquement libérée de toute sensualité (à la différence de tant duvres, au reste admirables, de lart religieux occidental), a pour but dexorciser, de pacifier, dilluminer notre vue, de nous faire " jeûner par les yeux " suivant lexpression de saint Dorothée (cité p. 210). Dans notre civilisation de possession par limage, mécrivait un ami protestant, licône est devenue une urgence de la cure dâmes.Cest pendant la crise iconoclaste, aux VIIIe et IXe siècles, que lÉglise dut préciser la signification de licône et louvrage de Léonide Ouspensky est nourri des textes doctrinaux et conciliaires de cette époque. ?. Ouspensky consacre à liconoclasme un chapitre succinct, mais qui a le mérite daller à ce qui était lessentiel pour les antagonistes : leurs motivations religieuses. En effet liconoclasme semble sexpliquer en profondeur par une violente poussée de transcendantalisme sémitique, par des influences juives et musulmanes qui majoraient, dans la tradition orthodoxe, le sens de lincognoscibilité divine au détriment du sens de la " Philanthropie " et de lIncarnation. " Largumentation des iconoclastes au sujet de limpossibilité de représenter le Christ était un attachement pathétique à lineffable... " (p. 152). Mais liconoclasme fut aussi une réaction contre un culte parfois idolâtrique des images, contre la contamination de ce culte par la notion magique ?u théurgique (au sens né?
-platonicien du mot), qui voulait que limage fut plus ?u moins consubstantielle à son modèle : ?n arrivait ainsi à confondre licône et leucharistie, et certains prêtres mêlaient aux saints dons les parcelles dicônes particulièrement vénérées. Ainsi sopposaient dans lÉglise les deux grandes conceptions n?n-chrétiennes du divin que seul peut concilier le dogme de Chalcédoine : dune part le Dieu dun Ancien Testament statique qui ne serait pas " préparation évangélique ", un Dieu personnel mais enfermé dans sa Monade transcendante, un Dieu qu?n ne peut pas représenter parce qu?n ne saurait participer à sa sainteté ; de lautre, le divin comme nature sacrée ?u plutôt comme sacralité de la nature, lomniprésence dont participe toute forme.Lorthodoxie surmonta ces deux tentations ?pp?sé
es en affirmant le fondement christologique de limage et sa valeur strictement personnelle (et n?n substantielle).Elle montra dabord que limage par excellence est le Christ lui-même. Dans lAncien Testament, Dieu se révé
lait par la Parole ; ?n naurait donc pas pu le représenter sans blasphème. Mais linterdiction de lExode (20, 4) et du Deutéronome (5,12-19) constitue comme la préfiguration " en creux " de lIncarnation : elle écarte lidole pour faire place au visage du Dieu fait homme. Car la Parole irreprésentable sest faite chair représentable : " Lorsque lInvisible, écrit saint Jean Damascène, sétant revêtu de la chair, apparut visible, alors représente la ressemblance de Celui qui sest montré... " (PG 94, 1239). Le Christ nest pas seulement le Verbe de Dieu mais son Image. LIncarnation fonde licône et licône prouve lIncarnation. Pour lÉglise orthodoxe, la première et fondamentale icône est donc le visage du Christ. Comme le suggère Léonide Ouspensky, le Christ est par excellence lImage acheiropoiete, n?n faite de main dhomme " : tel est le sens profond de la tradition reprise par la liturgie, selon laquelle le Seigneur imprima sur un linge sa Sainte Face. L. Ouspensky interprète dune manière littérale les textes liturgiques racontant lenvoi par le Christ au roi dÉdesse dune lettre et du voile (mandilion) sur lequel il aurait imprimé son visage. Ne vaudrait-il pas mieux, puisque la lettre à Abgar est manifestement un faux, dégager le sens symbolique de cet épisode, comme lÉglise a su, par exemple, authentifier le témoignage, mais n?n lhistoricité, des écrits aréopagitiques ? Disons alors que le souvenir historique du visage de Jésus fut précieusement gardé par lÉglise, dabord justement en Terre Sainte et dans les pays sémitiques qui lentourent. Cest un fait que toutes les icônes du Christ donnent limpression dune ressemblance fondamentale. Non point ressemblance photographique, mais présence de la même personne, et dune Personne divine qui se révèle a chacun dune manière unique (certains Pères grecs, partant des récits évangéliques sur les apparitions du Ressuscité, ont souligné cette pluralité dans lunité des aspects du Christ glorieux). La ressemblance ici est inséparable dune rencontre, dune communion : il y a une seule Sainte Face, dont lÉglise a préservé la mémoire historique (renouvelée de génération en génération, par la vision des grands spirituels), et autant de Saintes Faces que diconographes (voire que de moments dans la vie mystique dun iconographe). Cest que le visage humain de Dieu est inépuisable, et garde pour nous, comme la souligné Denys, un caractère apophatique : visage des visages et visage de lInaccessible...L. Ouspensky souligne, en multipliant de très belles reproductions, que limage existe dès les premiers temps du christianisme, et que lart des catacombes, qui est un art du signe, offre parfois, parallèlement à de purs symboles et à des représentations allégoriques, un incontestable souci de ressemblance personnelle. Toutefois la sainteté se trouve alors désignée par un langage conventionnel plutôt que symbolisée par lexpression artistique elle-même : cest au IIIe et surtout au IVe siècle que débuta cette incorporation du contenu dans la forme, caractéristique de lart proprement iconographique.
Il serait passionnant, pour une histoire des significations, détudier dans quelle mesure cette évolution de lart chrétien a coïncide avec la transformation de lart hellénistique en " art de léternel " au sens que Malraux donne à cette expression, et dans quelle mesure elle sen est distinguée, car " lart de léternel " impersonnalise alors que licône personnalise... Si donc limage appartient à la nature même du christianisme, et si licône par excellence est celle du Christ Image du Père, celui-ci, abîme inaccessible, ne peut être directement représenté : " Celui qui ma vu a vu le Père ", disait Jésus (Jn 14, 9). Le VIIe concile cuménique et le grand concile de Moscou de 1666-1667 ont formellement interdit de représenter Dieu le Père. Quant au Saint-Esprit, il sest montré colombe et langues de feu : cest ainsi seulement qu
il sera peint. Ne pourrait-?n pas dire aussi que la présence du Saint-Esprit est symbolisée par la lumière même de toute icône ? Rappelons enfin, bien que L. Ouspensky nen parle pas, réservant sans doute ce thème pour le second tome de son ouvrage, que le " rythme " de la Trinité, sa diversité une, sont exprimés par la Philoxénie (lhospitalité) dAbraham recevant les trois anges, ces Trois dont Roublev a su peindre avec des couleurs qui semblent une nacre déternité, le mystérieux mouvement damour qui les identifie sans les confondre...Si linterdiction de lAncien Testament a été levée par et pour le Christ, elle la été aussi pour sa Mère et pour ses amis, pour les membres de son Corps, pour tous ceux qui, dans le Saint-Esprit, participent à sa chair déifiée.
Cependant, et pour couper court aux accusations et confusions des iconoclastes, comme aux abus de certains orthodoxes, lÉglise a vigoureusement souligné que licône nest pas consubstantielle à son prototype : licône du Christ ne fait pas double emploi avec leucharistie, elle inaugure la vision face à face. En représentant lhumanité déifiée de son prototype (ce qui implique un élément " portraitique " transfiguré mais ressemblant), c
est une personne, n?n une substance que licône fait surgir. Dans une perspective eschatologique, elle suggère le vrai visage de lhomme, son visage déternité, ce visage secret que Dieu contemple en nous et que notre vocation consiste à réaliser.Sil est possible à lart humain de suggérer la chair sanctifiée du Christ et des siens, cest que la matière même dont se sert liconographe a été secrètement sanctifiée par lIncarnation. Lart des icônes utilise et, dune certaine manière, manifeste cette sanctification de la matière. " Je nadore pas la matière, écrivait saint Jean Damascène, mais jadore le Créateur de la matière qui est devenu matière à cause de moi... et qui, par la matière, a fait mon salut " (PG 94, 1245).
De toute évidence cependant la représentation de la lumière incréée qui transfigure un visage ne pourra être que symbolique. Mais cest loriginalité irréductible de lart chrétien que le symbole sy mette au service du visage humain et serve à exprimer la plénitude de lexistence personnelle.
Le mandala hindou
?u tibétain, pour prendre un thème mis à la mode par la psychologie des profondeurs, est le symbole géométrique dune résorption dans le centre. Ce qu?n pourrait appeler mandala orthodoxe par exemple une nef carrée surmontée dune coupole , a pour centre le Pantocrator, et nous unit à une présence personnelle...Cest pourquoi ?n ne saurait trop louer L. Ouspensky davoir mis en valeur les dé
cisions iconographiques du Concile Quinisexte (692), qui ordonna de remplacer les symboles du premier art chrétien particulièrement lAgneau par la représentation directe de ce quils préfiguraient : le visage humain transfiguré par lénergie divine, et dabord le visage du Christ. Le Concile Quinisexte met triomphalement fin à la préhistoire de lart chrétien, préhistoire qui a révélé le sens christique de tous les symboles sacrés de lhumanité, " figures et ombres... ébauches données en vue de lÉglise ". Le véritable symbolisme de lart chrétien apparaît désormais comme le mode de représenter la personne humaine dans la perspective du Royaume. Cest pourquoi comme le montre, L. Ouspensky, textes en main, le symbolisme de licône se fonde sur lexpérience de la mystique orthodoxe comme " appropriation " personnelle du Corps glorieux (appropriation par grâce participée, cest-à-dire par désappropriation de tout égocentrisme). Les yeux immenses, dune douceur sans éclat, les oreilles réduites, comme intériorisées, les lèvres fines et pures, la sagesse du front dilaté, tout indique un être pacifié, illuminé par la grâce. Signalons à ce propos un texte de Palamas, récemment traduit par Jean Meyendorff. L. Ouspensky ne le cite pas, mais il pourrait sans difficulté lajouter à son dossier de citations ascétiques : " ?l faut donc offrir à Dieu la partie passionnée de lâme, vivante et agissante, afin quelle soit un sacrifice vivant ; lApôtre la dit même de nos corps : je vous exhorte, dit-il en effet, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu (Rm 12, 1). Comment notre corps vivant peut-il être offert comme un sacrifice agréable à Dieu ? Lorsque n?s yeux ont le regard doux, selon ce qui est écrit : Celui qui a le regard doux sera gracié (Pr l2, 13), lorsquils nous attirent et nous transmettent la miséricorde den haut, lorsque nos oreilles sont attentives aux enseignements divins, n?n pas seulement pour les entendre, mais, comme le dit David, "pour se souvenir des commandements de Dieu afin de les accomplir" (Ps 102, 18), lorsque notre langue, nos mains et nos pieds sont au service de la volonté divine " (Triades, Louvain, 1959, p. 364).?l serait particuliè
rement important de comparer cette expression iconographique de la transfiguration des sens avec les lakshanas de lart bouddhique, qui désignent eux aussi par une déformation des organes sensoriels, létat de " délivrance ". Une analyse des ressemblances et des différences serait très significative. Bornons-nous à quelques suggestions : dans licône, le symbole est au service du visage, il exprime laccomplissement du visage humain par la rencontre et la communion, il suggère une intériorité ?ù la transcendance se donne sans cesser dêtre inaccessible. Dans lart bouddhique, le visage sidentifie au symbole, il sabolit comme visage humain en devenant symbole dune intériorité ?ù il ny a plus ni soi ni lAutre mais un indicible rien. Dans les deux cas, le visage est nimbé : mais le visage chrétien est dans la lumière comme le fer dans le feu, le visage bouddhiste devient sphérique, se dilate, sidentifie à la sphère lumineuse que le nimbe symbolise. Dans licône, le traitement des sens suggère leur transfiguration par la grâce. Les lakshanas au contraire symbolisent des pouvoirs de clairvoyance et de clair-audience par lagrandissement démesuré des organes des sens, les oreilles par exemple. Enfin le visage chrétien regarde et accueille, tandis que le non-visage bouddhiste, les yeux clos, se recueille.Ce souci chrétien daccueil, de communion, explique que les saints, sur les icônes, soient presque toujours représentés de face : ouverts à celui qui les regarde, ils lentraînent dans la prière, car ils sont eux-mêmes prière, et licône le montre. La lumière et la paix pénètrent et ordonnent leurs attitudes, leurs vêtements, lambiance qui les entoure. Autour deux les animaux, les plantes, les rochers sont stylisés selon leur essence paradisiaque. Les architectures deviennent un jeu surréaliste, défi évangélique au pesant sérieux de ce monde, à la fausse sécurité des architectures de la terre...
Le mot dabstraction ne vient jamais sous la plume de L. Ouspensky, mais ?n ne peut pas ne pas y songer lorsquil parle de symbolisme ?u de stylisation. ?l y a dans licô
ne une abstraction qui conduit à une figuration plus haute, une abstraction qui est morte à ce monde et qui permet lentrevision du monde à venir. Licône abstrait selon le Logos créateur et re-créateur de lunivers et n?n selon le logos individuel, déchu, finalement destructeur... Labstraction de licône est la croix de notre regard charnel. Son réalisme est thaborique et eschatologique : il annonce et déjà manifeste la seule réalité définitive, celle du Royaume.La lumière de licône symbolise la lumière divine et la théologie de licône apparaît inséparable de la distinction en Dieu de lessence et des énergies : cest lénergie divine, la lumière incréée que licône nous suggère. Dans une icône, la lumière ne provient pas dun foyer précis, car la Jérusalem céleste, dit lApocalypse, " na pas besoin du soleil et de la lune, cest la gloire de Dieu qui lillumine " (Ap
?c. 21,23). Elle est partout, en tout, sans projeter dombre : elle nous montre que dans le Royaume Dieu lui-même se fait pour nous lumière. De fait, note L. Ouspensky, cest le fond même de licône que les iconographes nomment " lumière ".Lauteur a des
lignes remarquables sur la perspective inverse ?u renversée " : dans la plupart des icônes, les lignes ne convergent pas vers un " point de fuite ", signe de lespace déchu qui sépare et emprisonne, elles se dilatent dans la lumière " de gloire en gloire ". Ne pourrait-?n pas parler ici dépectase iconographique, lépectase désignant justement, chez saint Grégoire de Nysse, cette dilatation infinie dans la lumière du Royaume ??n comprend que lexercice dun tel art constitue un m
inistère charismatique. LÉglise orthodoxe vénère des " saints iconographes " que L. Ouspensky rapproche des " hommes apostoliques " dont saint Syméon le N?uveau Théologien reste le principal porte-parole. L" homme apostolique " est celui qui reçoit les grâces personnelles promises par le Christ aux apôtres : n?n seulement il guérit les âmes et les corps et discerne les esprits, mais, comme saint Paul, il entend des paroles ineffables, comme saint Jean il a mission de dire ce quil a vu (Apocalypse, ?n le sait, signifie Révélation). De même le " saint iconographe " entrevoit réellement le Royaume et peint ce quil a entrevu. Chaque iconographe qui peint " selon la tradition " participe à cette contemplation exceptionnelle, à la fois par lexpérience liturgique et par la communion des saints. Cest pourquoi le peintre dicône ne peint pas de manière subjective, individuelle, psychologique, mais selon la tradition et la vision. La peinture est pour lui inséparable de la foi, de la vie dans lÉglise, dun effort ascétique personnel.Les Pères ont beaucoup insisté sur la valeur pédagogique de licône. De fait, comme le montre L. Ouspensky toute lhistoire du dogme sinscrit dans liconographie. Pourtant la valeur de licône nest pas seulement pédagogique, elle est mystérique. La grâce divine repose dans licône. Cest là le point essentiel, le plus mystérieux aussi de sa théologie : la " ressemblance " au prototype et son " nom " font la sainteté objective de limage. " Licône, écrit saint Jean Damascène, est sanctifiée par le nom de Dieu et par le nom des amis de Dieu, cest-à-dire les saints, et cest pourquoi elle reçoit la grâce de lEsprit divin " (PG 94,1300). L. Ouspensky se borne à poser cette affirmation essentielle, il nen cherche pas du moins pas encore les fondements.
?l faudrait rappeler ici, pour reprendre une suggestion de ?. Evdokimov, toute la conception biblique du Nom comme présence personnelle, conception que sous-entend aussi linvocation hésychaste du Nom de Jésus (que l?n songe à la puissance de ce Nom dans le Livre des Actes). Licône nomme par la forme et par les couleurs, elle est un nom représenté : cest pourquoi elle nous rend présent un prototype dont la sainteté est communion, cest-à-dire présence offerte, intercédante... Comme le nom, licône est le moyen dune rencontre qui nous fait participer à la sainteté de celui que nous rencontrons cest-à-dire en définitive à la sainteté du " Seul Saint ".L. Ouspensky nous offre aussi un important chapitre sur le " symbolisme de léglise ". Une église toute entière, en effet, doit constituer une icône du Royaume. Selon les antiques Institutions apostoliques, elle doit être orientée (car lOrient symbolise le lever du jour éternel et le chrétien, dit saint Basile, doit toujours, ?ù quil prie, se tourner vers lOrient), elle doit évoquer un navire (car elle est, sur les eaux de la mort, larche de la Résurrection), elle doit avoir trois portes pour suggérer la Trinité, principe de toute sa vie. Lautel se trouve dans labside orientale, légèrement surélevée symbole de la Montagne sainte, de la Chambre haute et nommée par excellence, le " sanctuaire ". Lautel figure le Christ lui-même (Denys lAréopagite), le " cur " du Christ dont léglise représente le corps (Nicolas Cabasilas).
?? est peut-être regrettable, à ce propos, que L. Ouspensky nait pas utilisé, pour étudier le symbolisme du sanctuaire, la " Vie en Christ " de Cabasilas, et les études correspondantes de Madame Lot-Borodine... Lautel est le cur de tout lédifice, il laimante et le sanctifie. Le " sanctuaire " qui lentoure, réservé au clergé, est parfois assimilé au " saint des saints " du Tabernacle et du Temple de lAncienne Alliance. Cest le " ciel des cieux " (saint Syméon de Thessalonique), " le lieu ?ù le Christ, roi de toutes choses, trône avec les apôtres " (saint Germain de Constantinople), comme, à son image, lévêque avec son " presbyterium ".Navire eschatologique, la " nef ", surmontée souvent dune coupole, représente la nouvelle création, lunivers réuni en Christ à son créateur, comme la nef sunit au sanctuaire : " Le sanctuaire, écrit saint Maxime le Confesseur, éclaire et dirige la nef et cette dernière devient ainsi son expression visible. Une telle relation restaure lordre normal de lunivers, renversé par la chute de lhomme ; elle rétablit donc ce qui était au Paradis et sera dans le Royaume de Dieu " (PG 91, 872). ?n pourrait demander si lunion de la coupole et du carré ne reprend pas, en mode vertical, cette descente du ciel sur la terre, ce mystère théandrique de lÉglise... [ ]
il faut remercier L. Ouspensky davoir si vigoureusement précisé les fondements théologiques et liturgiques de licône orthodoxe. Cet article ne voudrait être rien dautre quun témoignage de gratitude et surtout une invitation au lecteur : quiconque aime les icônes, n?n en esthète mais en homme de prière, doit avoir lu ce livre, qui est un grand livre.
Contacts
, Vol. 12, No 32, 1960.DE LA PENTECÔTE
par lhigoumène Cyrille (Bradette)
" En ce jour, huitième dimanche de Pâques, nous fêtons la sainte Pentecôte " (Synaxaire aux matines de Pentecôte).
Lidée du huitième jour comme jour daccomplissement est souvent utilisé dans la tradition chrétienne primitive ; le jour de la Résurrection est vu comme le huitième jour de la grande Semaine. La Pentecôte, huitième dimanche, apparaît comme la fin ultime de la réalisation trinitaire du salut de lhumanité. Les Pères grecs présentent souvent le Christ comme le grand précurseur de lEsprit. " Le Verbe a assumé la chair pour que nous puissions recevoir lEsprit Saint " (saint Athanase). En réponse à lintercession du Christ, le Père envoie lEsprit : " Fêtons la Pentecôte et la venue de lEsprit; en elle la promesse saccomplit et lespérance est réalisée " (Vêpres).
Leffusion de lEsprit achève la révélation du mystère du Dieu-Trinité. Cest ainsi quaujourdhui lÉglise orthodoxe fête aussi la Trinité ; Pentecôte et Trinité sont fêtées le même jour parce que cest le plan trinitaire qui sachève avec lenvoie de lEsprit : " De la révélation de lÉglise céleste constituée des trois Personnes divines, lEsprit aujourdhui écrit son icône terrestre : lÉglise des hommes. "
Ce même Esprit qui nous donne de contempler le mystère de Dieu fait connaître à lhomme la vérité mystérieuse de sa propre existence. En dautres termes, cest en connaissant Dieu quil nous est donné de trouver un sens à ce que nous sommes.
" Toute grâce vient du Saint Esprit ; il est la source des prophéties ; il initie les prêtres et confère la sagesse aux illettrés ; il transforme en théologiens de simples pêcheurs ; et tout entière affermit lÉglise rassemblée " (Vêpres).
Notre icône est inspirée de la collection des douze
fêtes de Théophane de Crète au monastère de Stavronikita au Mont Athos, fin du XVe
siècle. Elle interprète le texte des Actes des Apôtres (2, 1-13) et situe laction
au Cénacle à Jérusalem. " Alors, du mont des Oliviers [lieu de
lAscension], ils sen retournèrent à Jérusalem
ils montèrent à la
chambre haute où ils se tenaient habituellement " (Ac 1, 12-13). Cest ce
lieu qui est représenté par la construction du fond de la scène. Le tissus posé dessus
nous dit que lévénement eut lieu à lintérieur, et comme pour licône
de lAnnonciation, il symbolise la nouvelle humanité tissée par Dieu dans son
uvre de salut, qui rétablit la communion universelle et défait la malédiction de
Babel :
Les langues jadis confondues à cause de laudace des bâtisseurs (de la tour de Babel), maintenant sont remplies de sagesse par la glorieuses connaissance de Dieu; jadis le Seigneur condamna pour le péché les impies, maintenant le Christ illumine par lEsprit les pêcheurs; jadis en châtiment fut opérée entre les langues la division : entre elles maintenant se renouvelle lharmonie pour le salut de nos âmes. (Vêpres)
Notre regard se porte naturellement vers les personnages représentés. Il y en a douze, douze hommes. On pense immédiatement aux Douze, les Apôtres choisis par Jésus, et Matthias nouvellement élu par les autres pour remplacer Judas, et qui ont été témoins de la Résurrection. Les Douze ont été établis comme colonnes de lÉglise, de même que les douze fils de Jacob ont été les colonnes du peuple dIsraël. Douze souches qui donnent naissance à un seul peuple. Les Apôtres sont, ensembles, cette pierre sur laquelle est bâtie lunique Église. Ils sont tous revêtus du même " pouvoir de lier et de délier " (Mt 18, 18). Cest pour faire référence aux Douze quon place douze hommes sur licône.
Béni sois-tu, ô Christ notre Dieu, toi qui fis descendre sur tes Apôtres le Saint Esprit, transformant par ta sagesse de simples pêcheurs en pêcheurs dhommes, dont les filets prendront le monde entier (Tropaire de Pentecôte).
Cependant, en regardant de plus près, certains détails nous montrent que trois Apôtres ont été remplacés. En effet, on reconnaît Paul à son allure traditionnelle, tenant le livre de ses Épîtres, et on reconnaît Marc et Luc au livre de leur Évangile quils tiennent dans leurs mains. Ainsi tout en maintenant le nombre de douze, licône enseigne que les écrits fondateurs du christianisme, en étant placés dans le Canon des Écritures, sont luvre de lEsprit et justifie cet anachronisme. " LEsprit que le Père enverra en mon nom vous enseignera toutes choses. " (Jn 14, 26)
La manière dont les personnages sont placés est aussi porteuse de sens. Assis sur un banc en forme darc, sur les deux côtés, ils forment deux groupes lun en face de lautre, et on a oublié volontairement les règles de la perspective pour quils soient tous dégale grandeur. Ainsi licône nous montre une assemblée de personnes égales en dignité, toutes unies dans le même Esprit. En haut, à la tête, Pierre et Paul laissant entre eux la place réservée au Christ, invisible depuis son Ascension, mais présent selon sa promesse : " Là où deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu deux " (Mt 18, 20). Cest aussi la représentation de cette affirmation de Paul : " Il ny a quun corps et quun Esprit " (Ép 4, 4), et encore : " Il [le Christ] est aussi la tête du corps, cest à dire lÉglise " (Col 1, 18).
On comprend alors que placer la Mère de Dieu au centre de licône, comme on trouve sur certaines icônes modernes, nuit au sens de licône en tant quicône de la fondation de lÉglise et en fait une icône mariale. De plus, le récit de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres (Ac 2, 1-41) ne mentionne pas la présence de la Mère de Dieu le jour de la Pentecôte.
Les personnages ne sont pas dans une attitude dextase mais ils sont en pleine discussion. Licône se rapproche donc davantage du " Concile de Jérusalem " que de lévénement historique de la Pentecôte. Cest pourquoi on ne voit pas non plus les langues de feu au dessus des têtes. Le texte des Actes indique bien quil sagit dune comparaison " comme des langues de feu " (Ac 2, 3) et non une réalité visible. Cest donc lÉglise conciliaire qui est ici représentée, lÉglise qui, sous laction de lEsprit, et par la hiérarchie qui succède aux Apôtres, prend les décisions quant à linstitution de cette Église et garde le dépôt révélé dans lÉcriture et dans la Tradition. Cest lexpression des dons spirituels en action dans lÉglise par la présence de lEsprit.
Larc bleu, au dessus deux, symbolise la source paternelle doù partent les douze rayons, rappelant ainsi le baptême de feu dans lEsprit qui envahit chacun deux.
Si le Christ récapitule et intègre la nature humaine dans lunité de son corps, lEsprit Saint, par contre se rapporte au principe personnel de la nature, aux personnes individuellement et les épanouit dans la plénitude de ses dons, selon un mode unique, personnel pour chacun.
En dautres mots nous pouvons dire avec saint Cyrille dAlexandrie : " Nous sommes comme fondus en un seul corps, mais divisés en personnalités. "
Enfin, au bas de licône, un personnage intriguant enveloppé dobscurité. Cest un prisonnier, sur certaines icônes on a même placé une grille devant lui, vêtu et couronné comme un roi. Il tient dans ses mains un linge pour soutenir douze parchemins : le témoignage de la Résurrection du Christ proclamé par les Douze. Ce témoignage est le fondement de la foi comprise et vécue dans lEsprit de la Pentecôte, cet Esprit fondateur de lÉglise, cet Esprit " qui constitue lÉglise " (Vêpres) selon les Pères. Ce personnage sappelle le Cosmos. Quelques commentateurs y voient le Prince de ce monde pour exprimer que les forces de lenfer ne peuvent rien contre lÉglise fondée sur les Apôtres, selon la promesse du Christ. Dautres y voient le vieil homme qui, en recevant lEsprit par lÉglise, retrouve dans le Christ sa royauté perdue en Adam : " Les énergies de lEsprit Saint entrent en action en vue de la libération et de la métamorphose du cosmos. "
Cest dans cette foulée de lEsprit que le Père " vient faire toute chose nouvelle " (Ap 21, 5) dans le Christ. À partir daujourdhui, nous récitons la prière à lEsprit que nous avons lhabitude de réciter avant chacun de nos offices liturgiques comme pour prolonger la Pentecôte sur toute lannée : " Roi du ciel, Consolateur, Esprit de vérité. Toi qui es partout présent et qui remplis tout, Trésor de grâces et Donateur de vie, viens et demeure en nous, purifie-nous de toute souillure et sauve nos âmes, toi qui es bonté. "
Comme le principal effet de la présence de lEsprit dans lÉglise cest la sainteté de ses membres, le premier dimanche après la Pentecôte nous célébrons la fête de la Toussaint.
Extrait dun document inédit.
Reproduit avec lautorisation de lauteur.
par Mgr Antoine Bloom
À moins de regarder une personne et de voir la beauté en elle, nous ne pouvons laider en rien. On naide pas une personne en isolant ce qui ne va pas chez elle, ce qui est laid, ce qui est déformé. Le Christ regardait toutes les personnes quil rencontrait : la prostituée, le voleur, et voyait la beauté cachée chez eux. Cétait peut-être une beauté déformée, abîmée, mais elle était néanmoins beauté. Il faisait en sorte que cette beauté rejaillisse.
Cest ce que nous devons apprendre à faire envers les autres. Mais pour y parvenir, il nous faut avant tout avoir un cur pur, des intentions pures, lesprit ouvert, ce qui nest pas toujours le cas afin de pouvoir écouter, regarder et voir la beauté cachée.
Chacun de nous est à limage de Dieu, et chacun de nous est semblable à une icône endommagée. Mais si lon nous donnait une icône endommagée par le temps, par les événements, ou profanée par la haine de lhomme, nous la traiterions avec tendresse, avec révérence, le cur brisé.
Peu nous importerait quelle soit abîmée, cest au malheur que nous serions sensibles. Cest à ce qui reste de sa beauté, et non à ce qui est perdu, que nous attacherions de limportance. Cest ainsi que nous devons apprendre à réagir envers chacun.
Revue Art sacré, No 18, 2006.
entretien avec le père Zénon
Le visage encore jeune, le corps fragilisé par l'ascèse, le père Zénon nous reçoit avec un grand sourire dans son atelier-ermitage, à la frontière de l'Estonie, où il vit avec trois autres moines. Le père Zénon, iconographe de renom, est un ardent défenseur de la tradition orthodoxe et un fervent adepte du rapprochement des Églises chrétiennes. Son exigence associée à son esprit d'ouverture lui ont procuré de grandes difficultés mais aussi des sympathisants. Aujourd'hui dans son ermitage perdu dans un désert de neige règne la sérénité.
Une planche creusée dans du noisetier et enduite de lefka repose sur une large table contre une baie vitrée de plus de 8 m de long. Dehors, il fait 20°, dans son atelier +15°. Le père Zénon écrit à l'encaustique l'icône de la sainte Face du Christ. Dans le trait de son dessin se gravent puissance et douceur, dans la couleur de ses pigments audace et délicatesse. Le père nous invite à prendre une tasse de thé avec une confiture au melon et au citron. Il s'adresse à l'interprète russe, Galina, en rythmant ses mots par de grands gestes qui dessinent des phrases dans l'espace. Avec simplicité, il répond à nos questions. Il commence par s'excuser : " Nos icônes parlent mieux que nos mots ".
Art sacré (AS) Sans parler de la technique, quelles sont les règles fondamentales de l'iconographie ?
Père Zénon (PZ) L'icône est une prière, elle est faite pour la prière, pour la liturgie. Elle n'est pas un élément extérieur, décoratif. Elle est peinte pour l'Église, dans l'obéissance à l'Église.
AS L'icône est-elle une prière en image ?
PZ Oui, image de la Personne, image du Dieu incarné. La technique est importante, mais l'image la précède. Il n'y a jamais de répétition, jamais de reproduction stéréotypée, l'image est unique. Chaque icône est unique.
Elle n'est pas une uvre d'art que l'on admire, mais une uvre d'Église qui nous prédispose à la communion. Une relation personnelle au Dieu personnel.
AS Un Dieu personnel ?
PZ La difficulté éventuelle est de ressentir en soi l'esprit du Christ. Donner dans l'icône l'image que l'on a reçue dans son cur, cela demande beaucoup de prière, beaucoup de concentration, de réflexion, beaucoup d'efforts de l'âme.
AS Pas d'imagination ?
PZ L'imagination est étrangère à l'iconographie, elle n'est pas la contemplation. Pour unifier son intuition l'iconographe doit toujours être membre de l'Église et participer aux mystères eucharistiques. L'imagination déborde, la contemplation concentre, elle permet la rencontre de l'image avec son prototype. (proton = premier)
AS Comment passer d'un Dieu invisible à l'icône visible ?
PZ L'icône n'est pas un portrait mais l'image d'une Présence. Nous pourrions la comparer à la psalmodie ou au sermon du prêtre. Il y a le mot avec son sens, sa grammaire, sa technique mais c'est le souffle qui rend vivante la syllabe. Le mystère n'est pas caché dans la forme, mais blotti dans l'Esprit qui repose dans le souffle. C'est donc une écoute, une vision intérieure accompagnée de l'obéissance au texte. Saint Paul dit : "Nous contemplons d'une manière symbolique les réalités spirituelles."
L'icône a une base symbolique qui nous aide à découvrir les réalités futures. Comme le miroir renvoie l'image de l'objet, l'icône devient un miroir transparent qui se laisse traverser par la Présence du Tout Autre, tout en se laissant découvrir par les yeux qui la regardent.
AS Est-ce une vision analogique ?
PZ Ni analogique, ni imaginative, ni divinatoire, mais épiphanique. L'icône ne suscite pas l'imagination, elle laisse voir l'épiphanie, c'est-à-dire la création transfigurée. Sa réalité ne se situe pas dans l'histoire, mais dans l'accomplissement des temps, dans l'éternité. Le fondement de l'icône est cette liaison ontologique avec le Principe (ce qui précède l'image première). Les Pères de l'Église disent : " L'honneur que nous donnons à l'image est toujours offert à l'Image première ; nous n'honorons jamais le bois, mais toujours, à travers l'image, la Présence ".
Ceci est plus facile à peindre qu'à expliquer dit le Père Zénon, avec un grand soupir comme s'il sortait d'une profonde méditation. Connaissant quelques épreuves douloureuses de sa vie je me permets de lui poser deux questions plus actuelles.
AS Comment passer de la Tradition à la modernité ?
PZ Ce qui est le plus actuel, c'est la Tradition avec un grand " T ". Il ne faut pas la confondre avec les coutumes et les traditions locales. La Tradition c'est la foi vivante. Foi qui est révélée pour tout le monde, toujours et partout. La Tradition ne doit jamais céder face à la modernité. Elle n'est pas figée, elle se situe dans un immuable présent. L'essentiel dans la Tradition d'aujourd'hui est de sentir, de ressentir, d'apprendre à écouter, à connaître, à reconnaître. En parler ne suffit pas, il faut la mettre en pratique pour témoigner au monde de sa vérité. Ceux qui parlent de Dieu et ne le rencontrent pas, engendrent la polémique.
AS Comment montrer Dieu ?
PZ Par le rayonnement de notre vie, de nos regards, de nos gestes. Par le témoignage concret de notre foi. Nous pouvons lire dans Ezéchiel...
Après avoir fait un signe de croix, il ouvre sa Bible, lentement, il commence à lire d'une voix grave
" La parole de Dieu me fut adressée, en ces mots : Fils de l'homme, je t'établis comme sentinelle sur la maison d'Israël. Tu écouteras la parole qui sortira de ma bouche, et tu les avertiras de ma part. Quand je dirai au méchant : Tu mourras ! si tu ne l'avertis pas, si tu ne parles pas pour détourner le méchant de sa mauvaise voie et pour lui sauver la vie, ce méchant mourra dans son iniquité, et je te redemanderai son sang.
Mais si tu avertis le méchant, et qu'il ne se détourne pas de sa méchanceté et de sa mauvaise voie, il mourra dans son iniquité, et toi, tu sauveras ton âme.
Si un juste se détourne de sa justice et fait ce qui est mal, je mettrai un piège devant lui, et il mourra ; parce que tu ne l'as pas averti, il mourra dans son péché, on ne parlera plus de la justice qu'il a pratiquée, et je te redemanderai son sang.
Mais si tu avertis le juste de ne pas pécher, et qu'il ne pèche pas, il vivra, parce qu'il s'est laissé avertir, et toi, tu sauveras ton âme " (Éz 3, 16-21).
Le Seigneur insiste auprès d'Ezéchiel, lui disant que chacun demeure responsable de son action, mais qu'il aura à rendre compte de son témoignage auprès des méchants et des justes. " Va vers mon peuple et parle lui... "
AS Comment distinguer la modernité du prophétisme ?
PZ Le prophétisme n'a rien à voir avec l'art divinatoire, les prédictions. Chaque nouveau baptisé reçoit du prêtre le charisme, la dignité de " roi, prêtre et prophète ".
Nous devons retrouver en nous-mêmes celui qui prépare la venue du Messie. Nous devons le faire en annonçant aux fidèles la Bonne Nouvelle, en parlant la langue qu'ils comprennent. Aujourd'hui les fidèles sont las des discours, ils n'ont plus envie d'entendre des mots, ils recherchent des exemples à suivre. Il faut faire voir. Il ne faut pas dire " regardez " mais apprendre aux fidèles à regarder. Leur faire découvrir le sens profond du repentir. Distinguer le repentir de la prise de conscience. On reconnaît un arbre à ses fruits, un homme à ses uvres.
AS Le monachisme est-il compatible avec la modernité ?
PZ Le monachisme du IVe siècle, comme l'a vécu saint Antoine, est impossible à vivre aujourd'hui. Le moine n'est pas meilleur que les autres hommes, son habit ne le protège de rien, parfois au contraire. Le monachisme doit rester dans le cadre de l'Église.
Le moine est un chrétien qui décide de suivre le Christ au plus près, avec plus d'abnégation, qui décide d'auto-contrôler ses pulsions et qui se laisse vérifier par son Père spirituel dans le combat des passions. Le monachisme, c'est l'aspiration à la ressemblance au Christ. Saint Silouane dit : " Le saint ressemble au Christ ". Il est important de voir rayonner la joie sur son visage.
AS Que pouvons-nous répondre aux fidèles qui reprochent aux moines de s'adapter au progrès ?
PZ Qu'ils viennent vous rendre visite à cheval. Il y a une évolution inévitable mais elle doit toujours nous ramener auprès de Dieu. L'ascèse ne nous sépare pas de ce qui existe, mais nous suscite à répondre " présent " à la Lumière par la transparence de notre vie, de notre être. La vie est dynamique par nature, chaque arrêt est une mort. Soyons des êtres théophores, porteurs de Dieu.
Entretien réalisé à Pskov
par le père Gérasime en janvier 2003.
Art sacré, No 15, 2003.
La revue Art sacré est édité par la Fraternité Saint-Martin (F-48160 Le Verdier, Saint-Julien-des-Points, France ; tél. 04 66 45 42 93 ; fraternite.stmartin@free.fr), avec la proche collaboration du père Gérasime (frère Jean) du skite Sainte-Foye.
Décisions du concile de lÉglise de Russie
en 1551 (Stoglav) sur les icônes.
Dans la ville souveraine de Moscou, dans toutes les villes, le métropolite, les archevêques, les évêques surveilleront lexercice du culte, et surtout les saintes icônes et les peintres dicônes, et sassureront que tout est conforme aux règles sacrées. Ils détermineront les obligations des peintres dicônes, diront suivant quelles règles ils doivent figurer la représentation charnelle de Dieu notre Seigneur, de Jésus Christ notre Sauveur, de sa très chaste Mère, des puissances célestes, de tous les saints qui, de tout temps, ont su complaire à Dieu.
Le peintre doit être plein dhumilité, de douceur, de piété : il fuira les propos futiles, les railleries. Son caractère sera pacifique, il ignorera lenvie. Il ne boira pas, ne pillera pas, ne volera pas. Surtout il observera avec une scrupuleuse attention la pureté spirituelle et corporelle. Sil ne peut vivre dans la chasteté jusquà la fin, il se mariera selon la loi et prendra femme. Il fera de fréquentes visites à ses pères spirituels, les informera de toute sa conduite, jeûnera et priera daprès leurs instructions et leurs leçons, aura des murs pures et chastes, ignorera limpudence et le désordre.
Il peindra avec un soin scrupuleux limage de Notre Seigneur Jésus Christ, de sa très chaste Mère, des saints prophètes, des apôtres, des saints et des saintes qui ont subi le martyre, des femmes vénérables, des prélats, des pères vénérables, selon la ressemblance, selon le type consacré ; les yeux fixés sur les uvres des peintres précédents, il prendra pour modèles les meilleures icônes. Si ces peintres, nos contemporains, vivent fidèles aux instructions quon leur a données, sils accomplissent avec soin cette uvre agréable à Dieu, ils seront récompensés par le Tsar ; les prélats veilleront sur eux et leur témoigneront plus de respect quaux gens du commun.
Ces peintres prendront des élèves, les surveilleront, leur enseigneront la piété et la pureté, et les conduiront chez leurs pères spirituels. Ceux-ci leur apprendront, selon le règlement quils tiennent de leurs évêques, quelle vie, exempte dimpudence et de désordre, convient à un chrétien.
Que les élèves suivent avec attention les leçons de leurs maîtres. Si un élève, par la grâce de Dieu, révèle des dispositions artistiques, le maître le conduit chez lévêque. Celui-ci examine licône peinte par lélève, voit si elle reproduit limage vraie et la ressemblance, fait une enquête approfondie sur son existence, sinforme sil mène une vie pure et pieuse, selon les règles, exempte de tout désordre. Il le bénit ensuite, linvite à vivre désormais dans la piété, à pratiquer sa sainte profession avec un zèle infatigable, et lui donne les marques dhonneur quil accorde à son maître, quil refuse aux gens dhumble condition. Ensuite lévêque avertit le peintre quil ne doit favoriser ni son frère, ni son fils, ni ses proches.
Si quelquun, par la volonté de Dieu, est dénué de dispositions artistiques, sil est un peintre médiocre ou sil ne vit pas selon lengagement régulier quil a pris, et que son maître le déclare expert et compétent, montre luvre dun autre, en attestant que cet élève en est lauteur, lévêque, après enquête, infligera à ce maître les peines prévues, pour que dautres, saisis de crainte, soient dissuadés de limiter : quant à lélève, défense absolue lui sera faite de peindre des icônes.
Si un élève, par la volonté de Dieu, est doué de certaines aptitudes et vit selon lengagement régulier quil a pris, et que son maître le décrie par jalousie, pour le priver de lhonneur dont il jouit lui-même, lévêque, après enquête, infligera à ce maître les peines prévues et lélève recevra un honneur plus grand encore.
Si lun de ces peintres dissimule le talent que Dieu lui a donné et ny fait pas participer effectivement ses élèves, il sera condamné par Dieu, comme celui qui a enfoui son talent, aux peines éternelles (cf. Mt 25, 14). Si lun de ces maîtres ou si lun de leurs élèves ne vit pas selon lengagement régulier quil a pris, sil senivre, vit dans limpureté et dans le désordre, les évêques lui infligeront linterdiction, lui défendront de peindre des icônes, redoutant la sentence du prophète : " Maudit soit celui qui pratique avec négligence luvre de Dieu " (Jér 48,10).
A ceux qui jusquà présent ont peint des icônes, sans art, à leur fantaisie et à leur guise, sans souci de la ressemblance, on enlèvera leurs uvres, on les vendra à vil prix à des gens simples et ignorants, dans les villages : leurs auteurs seront invités à demander des leçons à des peintres habiles.
Celui qui, par la grâce de Dieu, peut peindre, reproduire la forme et la ressemblance, quil peigne : celui que Dieu a privé de ce don, quon lui interdise la peinture des icônes, pour que sa maladresse ne soit pas une offense à Dieu. Sil en est qui contreviennent à cette défense, quils soient punis par le Tsar et mis en jugement. Si ces gens vous répondent : " Ce métier nous fait vivre, cest notre gagne-pain ", ne vous arrêtez pas à cette objection, car elle leur est suggérée par leur ignorance, et ils ne se sentent coupables daucun péché. Tous les hommes ne peuvent peindre des icônes : Dieu a donné aux hommes beaucoup de métiers divers, autres que la peinture des icônes, capables de les nourrir, dassurer leur subsistance. Limage de Dieu ne doit pas être confiée à ceux qui la défigurent et la déshonorent.
Les archevêques et les évêques, dans toutes les villes, dans tous les villages, dans les monastères de leurs diocèses, inspecteront les peintres dicônes et examineront personnellement leurs uvres. Ils choisiront personnellement leurs uvres. Ils choisiront, chacun dans son diocèse, les plus renommés de ces peintres et leur conféreront le droit dinspecter leurs confrères, pour quil ny ait pas parmi eux de peintres maladroits et grossiers. Les archevêques et les évêques inspecteront en personne ces peintres à qui ils ont confié linspection, et les contrôleront dans toute la rigueur ces peintres seront entourés dégards et recevront des marques particulières destime. Les grands seigneurs, les gens dhumble condition honoreront ces peintres et respecteront leur art vénérable. Les prélats veilleront, chacun dans son diocèse, avec un soin et une attention infatigables, à ce que les bons peintres dicônes et leurs élèves reproduisent les anciens modèles, à ce quils sabstiennent de toute fantaisie, à ce quils ne figurent pas Dieu à laventure. Si le Christ notre Dieu a été figuré sous une enveloppe charnelle, la divinité sest dérobée aux peintres. Saint Jean Damascène a dit : " Ne figurez pas la divinité : ne la travestissez pas, aveugles, car elle échappe à vos yeux, elle est impénétrable à vos regards. En figurant lenveloppe charnelle, je mincline plein de foi, et je glorifie la Vierge qui a enfanté le Seigneur ".
Si un peintre, instruit par des maîtres habiles et experts, cache le talent que Dieu lui a donné, ninstruit pas délèves dans son art, quil soit condamné par le Christ, comme celui qui a enfoui son talent, aux peines éternelles. Peintres, instruisez donc vos élèves sans aucune restriction astucieuse, pour ne pas être condamnés aux peines éternelles.
Extrait de : Le Stoglav ou les Cent chapitres.
Recueil des Décisions de lAssemblée ecclésiastique
de Moscou, 1551. Trad. E. Duchesne, Paris, 1920.
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aux Icônes et à l'Iconographie