« Qu'il m'advienne selon ta parole »
L'Annonciation
Novgorod, Russie, XVe siècle
par le Père Alphonse Goettmann
PARTICIPER DE LÉNERGIE CRÉATRICE
Sait-on assez que lhomme a " un pouvoir " sur le coeur de Dieu ? Quune certain attitude déclenche la puissance divine, lui donne libre cours et qualors une nouveauté radicale, tout-à-fait inconnue, peut sintroduire en nous et autour de nous ? Cest une puissance de guérison et de transformation qui nous fait sauter hors de notre vieille vie et de toutes les prisons de lego. Cette attitude sappelle : lAbandon. Elle est connue pour sa capacité absolument révolutionnaire par toutes les grandes Traditions religieuses de lhumanité, qui en ont fait la base même de leur démarche, un style de vie, et le secret de la vraie mystique, cest-à-dire de la réalisation plénière de lhomme. On lappelle de beaucoup de noms : le " non-agir " dans lantique sagesse du Tao chinois, le détachement " dans le Bouddhisme, " légalité dâme " chez les Hindous, " la sainte indifférence " chez les Soufis ; dans le christianisme on la décline sous les vocables de lobéissance, la volonté de Dieu, la confiance, le Oui, labnégation et lhumilité, lamour des ennemis jusquau martyr, lEnfance spirituelle... etc. il sagit tout simplement de lattitude fondamentale du Christ qui en révèle lui-même la substance quand il dit : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui ma envoyé (Jn 4, 34), phrase quil répète comme une trame tout au long de sa vie terrestre et qui va culminer au sommet de sa possibilité dans labandon total sur la croix : Père, entre tes mains je remets mon esprit (Lc 23, 46).
Aussi saint Paul a-t-il pu dire de Jésus : Il ny a eu que oui en lui (2 Co 1,19). A nous qui ne savons plus ce quest vivre, le Christ est venu en faire la démonstration. Il ny a pas dautre bonheur sous le ciel, et celui qui entre en son partage, entre aussi dans la vraie parenté du Christ : Celui qui fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sur, ma mère (Mc 3, 35).
Le mot " abandon " est ambigu et peut conduire à toutes les passivités ou quiétismes dont lhistoire religieuse est remplie. Mais en réalité, la relation entre lhomme et Dieu est une alliance damour, où se recevoir de lAutre représente la plus haute activité. On nest plus dans lordre dun " faire " habituel, mais dune fécondité dun tout autre niveau. Dans labandon total à la volonté divine vient le moment, et cest une loi très importante de la vie spirituelle, où " lhomme nest plus guidé par les maîtres et par lÉcriture comme autrefois, mais par le Seigneur lui-même ", dit saint Silouane lAthonite (+ 1938). Il sagit donc dabord dune profonde écoute intérieure pour percevoir les moindres injonctions de lEsprit et ne plus rien faire que sous son impulsion. On devine alors à quel point le coeur de lhomme peut devenir un foyer brûlant toujours en action, mais, parce que abandonné à un Autre que soi, il pose constamment des actes marqués du sceau de lintériorité et de la profondeur. Être centré à la Source dit Maître Eckhart (XIIIe siècle), cest participer de lÉnergie Créatrice, acte pur " déternel engendrement ", qui jaillit de notre propre " Fond ".
Cest de ce fond que lhomme se reçoit à chaque instant, cest donc aussi là quil sabandonne sil veut vraiment vivre. En cela, il est à limage du Christ qui est, lui, léternel engendré : doù, durant toute sa vie, une adhésion amoureuse et un abandon total à ce que lon pourrait appeler le bon plaisir de Dieu, si ce nétait pas là précisément son lien ontologique, lorigine de sa naissance éternelle. Jésus se reçoit sans cesse de son Père : Qui me voit, voit le Père (Jn 14, 9), il est Fils de toute éternité et à chaque moment de sa vie terrestre. Par lattitude dabandon, nous partageons donc le secret même du Christ : nous devenons fils avec le Fils, et dans cette filiation le Père nous engendre par grâce comme il engendre le Verbe par nature. Il sagit dun enfantement continuel qui sollicite par conséquent une attitude de total réceptivité. Cest pourquoi, ce sont justement les conseils de vigilance qui constituent ce quil y a de plus original et décisif dans lenseignement de Jésus. Ils sont pratiquement absents de la littérature judaïque.
La vie entière du disciple est intensifiée par son " veillez " et pour son maintien dans létat de disponibilité permanente. Celui qui veille est attentif à Dieu, veiller et prier sont donc intimement liés. Aussi, entrer dans cette enfance spirituelle, cest pousser notre amour dhomme jusquà ne plus vouloir être sinon en Dieu.
LE DISCIPLE NE SAPPARTIENT PLUS
Et cest Jésus qui conduira son disciple vers cette communion et cette intimité extraordinaire avec le Père, dans laquelle il se trouve lui-même. Enfant par excellence, il appelle Dieu Abba-Père (Mc 14, 36). Jésus nhésite pas à bouleverser toute une mentalité, jamais on a appelé Dieu " Abba " avant sa venue ! Cest un mot dusage courant dans la vie familiale : " Abba " et " Imma " (papa, maman) sont les premières paroles de lenfant qui babille... Jésus pane à Dieu comme un petit enfant à son père avec la même simplicité intime, le même confiant abandon. Ne trouvons-nous pas ici la clé ultime de ce texte si mal compris :
En vérité, je vous le dis, si vous ne redevenez pas comme des enfants, vous nentrerez pas dans le Royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, celui-là est le plus grand dans le Royaume des cieux (Mt 18, 3-4).
Il faut devenir comme des petits enfants pour pouvoir dire comme Jésus : Abba (Rm 8, 15 ; Gal 4, 6). Tout est là, car cette appellation apparemment enfantine révèle la relation unique de Jésus au Père et affirme le mystère même de sa mission messianique (Mt 11, 27), à laquelle le disciple est appelé à participer en entrant dans le Royaume. Il " connaîtra " alors le Père comme Jésus le " connaît " et cette " connaissance " lintroduira dans une communauté de vie et damour avec le Père, une relation personnelle avec lui, par lidentification la plus complète à Jésus et lacceptation du propre destin de celui-ci :
Qui vous accueille maccueille et qui maccueille, accueille celui qui ma envoyé (Lc 10, 40). Qui vous écoute mécoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette celui qui ma envoyé (Lc 10, 16).
Devenir " enfant " sera donc reconnaître pleinement sa condition filiale ; à limage de Jésus, accueillir le Père. Cest ressembler en tout à celui qui est, à un titre absolument unique, le Fils ; nul na vécu dans une dépendance aussi amoureuse et totale à légard du Père, nul ne fut aussi pauvre et enfant. Toute sa vie est suspendue au Père. Devant Dieu, il a toujours pris tout naturellement et visiblement lattitude de celui qui reçoit tout, même dêtre celui quil est, lattitude de celui qui sappuie entièrement sur un Autre.
La vie de Jésus se présente comme lillustration la plus suggestive de ses exigences pour le disciple qui veut partager sa destinée. Comme Jésus, il devra sabandonner sans limites entre les mains du Père. Sans souci du vêtement et de la nourriture (Mt 6, 25), être le journalier de Dieu comme les oiseaux du ciel et les lis des champs (Mt 6, 26 ss) et cela dans une confiance qui défie les situations les plus tragiques, serait-ce au milieu de la persécution (Mt 10,28-31 ; Lc 12, 4-7) mais aussi dans lhumble vie quotidienne, où lon ne peut servir quun maître (Mt 6, 24 ; Lc 16, 13).
Celui qui est entré dans cette communauté de vie et damour avec Jésus vis-à-vis du Père ne sappartient plus (Lc 9,62). Son coeur ne saurait être partagé (Mt 19, 21 ss ; 6, 21). Le pusillanime qui hésite et croit pouvoir servir Dieu et Mammon à la fois, na pas compris lappel de Dieu et cause la rupture de la communauté. Jésus veut mobiliser toutes les énergies de son disciple ; il ny a que deux possibilités : vivre ou mourir.
Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène a la perdition, et il en est beaucoup qui sy engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène a la vie, et il en est peu qui le trouvent (Mt 7, 13-14).
Il sagit donc de tout miser sur une carte, de lavoir, lui, pour unique préoccupation (Mt 22, 37), de faire tout pour lui, de nagir que pour lui plaire et de le prendre pour lunique témoin de ce que lon fait (Mt 6, 1).
UNE COMMUNAUTÉ DE DESTIN AVEC LE MESSIE
Tous les Évangiles témoignent de cette signification absolument centrale de la personne de Jésus. Ce nest quen liaison très étroite avec Jésus que le disciple reconnaît le plan de libération de Dieu. LÉvangile exprime cette liaison par le mot " suite ", cest un terme consacré et qui nest pas nouveau. Déjà dans lAncien Testament, lélève " suivait " son maître. Mais ce qui est radicalement nouveau, cest la manière de le vivre. Alors que dans lAncien Testament, la Torah était le noeud de la relation entre élève et maître, dans le Nouveau Testament, cest Jésus lui-même qui est la Torah. Le disciple participe aux événements qui font irruption autour de Jésus et avec lui. Par là il entre dans une communauté de vie avec son Maître et se trouve responsable avec lui dune nouvelle dynamique de lhistoire, là où il est à linstant même, dans le plus banal de son quotidien.
Le mot " suivre " en grec exprime en effet un rapport absolu et exclusif de service. Il sagit de partager la vie de Jésus, sa fonction messianique, dacquérir et dapprofondir sans cesse la conscience dêtre appelé et envoyé exactement là où je me trouve ici et maintenant. Cette conscience sentie, physiquement et cordialement expérimentée, que le disciple pèle ses pommes de terre et fasse sa vaisselle ou prêche aux foules, saisit lêtre tout entier détape en étape et devient la source dune joie quaucune circonstance ne pourra ternir. " Suivre " Jésus est alors un acte de foi à la parole de celui qui appelle et envoie (Mc 3, 14), où linstant présent, quel que soit son contenu, est le lieu où sexerce la confiance et labandon.
Si, à travers lépaisseur du banal et le manteau pesant de nos soucis, peut jaillir une telle allégresse, cest que le disciple que nous devenons découvre peu à peu la dimension non-conditionnée de son Maître : parce que suivre Jésus, être son compagnon, est lunique motif de toute action, le disciple est un être suprêmement libre. Dabord, il a rompu avec le passé qui enténèbre linconscient et dicte constamment au pressent toute sa pesanteur : Suis-moi, dit Jésus, et laisse les morts enterrer leurs morts (Mt 8, 22).
Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu (Lc 9,62), cest-à-dire à son propre coeur puisque cest le lieu du Royaume, mais aussi à Jésus lui-même car il en est le Roi !
Libre est le disciple ensuite parce quil se soumet à la loi dun Autre, même la mort ne le conditionne plus, car il accepte demblée le risque du martyr par amour pour celui quil suit et auquel il sest définitivement abandonné : Si quelquun veut venir à ma suite, dit Jésus, qu il se renie lui-même, quil se charge de sa croix, et quil me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie a cause de moi la trouvera (Mt 16, 24-25).
Libre encore est le disciple parce quil a tout quitté : sa nouvelle condition cest dêtre non conditionné, il sexerce au non-attachement sous toutes ces formes, ni chaînes ni dépendances daucune sorte : Jésus dit a Lévi assis au bureau de douane : " Suis-moi " et, quittant tout et se levant, il le suivait (Lc 5,27-28).
" Quitter tout " : rien de plus radical et absolu, il sagit de quitter même ses pensées, ses préoccupations et soucis, à plus fortes raisons ses passions... Cest même là, à lintérieur de soi, que se trouve le véritable enjeu : la liberté intérieure est le vrai nom de la pauvreté, lattachement aux objets ne fait que prouver la possession de soi par soi...
LA CROIX : LIEU DE LENFANCE SPIRITUELLE
Le disciple se sait donc à chaque moment, quoi quil fasse, en service ; ce chemin le saisit peu à peu complètement et le transforme dans lamour de Dieu. Tout instant est la meilleure occasion pour aimer, et senraciner toujours plus dans cet amour, qui nest jamais motivé par la dignité de son objet : il est sans frontières, inconditionnel et il ne sexplique pas du dehors, son sommet est lamour des ennemis et de tout ce qui lui est contraire, sommet donc dune suprême liberté. Nous y reviendrons longuement.
Il a fallu venir jusquà cette identification et cet amour unique pour pouvoir entrer avec Jésus dans le coeur même de son instant le plus filial : la croix. Cest là, en effet, " lheure " de lEnfant qui a tout abandonné, afin que par lui lamour et la gloire du Père éclatent aux yeux du monde (Jn 17, 1-5). La croix, cest le " lieu " de lenfance spirituelle : Si vous ne redevenez pas comme des enfants, vous ne pourrez pas entrer dans le Royaume des cieux (Mt 18,3), est synonyme de si quelquun veut venir à ma suite, quil se renie lui-même, quil se charge de sa croix et quil me suive (Mt 16, 24-25).
" Suivre " Jésus ou " entrer dans le Royaume ", cest donc avant tout pour le disciple, devenu semblable à un enfant, partager profondément les souffrances messianiques de son Seigneur. " Se charger de sa croix " signifie être prêt à mourir, abandonner sa propre vie (Lc 14, 26), boire à la même coupe que le Messie (Mc 10, 39). Celui qui nest pas dans lattitude de lenfant, telle que nous lavons contemplé jusquici, en est incapable : il est embarrassé de sa personnalité et de ses oeuvres, son premier ennemi, cest son propre moi. Invités au festin du Royaume :
Lun dit : jai acheté un champ et il me faut aller le voir ; je ten prie, tiens moi pour excusé ! Un autre dit : jai acheté cinq paires de boeufs et pars les essayer ; je ten prie, tiens moi pour excusé ! Un autre dit : je viens de me marier et cest pourquoi je ne puis venir ! (Lc 14, 18-20)
Chacun a un prétexte très valable aux yeux des hommes, mais cest par là précisément quil se jette dans son malheur. Le motif pour vivre et être heureux nest pas en Dieu, le moi reste central, il décide de tout et ne se reçoit que de lui-même.
Celui qui, au contraire, sait accueillir et sabandonner au Royaume comme un enfant est demblée apte à " suivre Jésus jusquau bout " ; labandon culmine dans la Passion, laction la plus évangélique qui soit ! Cest là que, chargé de la croix, le disciple engage avec le Christ la marche effroyable à travers une foule hurlante qui le couvre dinjures et le rejette sans pitié de la communauté humaine. Ces outrages et surtout ce rejet de la société sont pour lui le sceau de la véritable attitude : celle de lenfant, du pauvre, du persécuté de lÉvangile. Abandonné de tous mais plus que jamais uni à Dieu, il sabandonne lui-même dans son dernier élan, comme le Serviteur parfait quil incarne, entre les mains du Père, qui le reçoit et lengendre selon son être total de fils de Dieu : Tu es mon fils, je tengendre aujourdhui (Ps 2, 7 ; Ac 13, 33).
AIMER LA DIFFICULTÉ
Aucun homme ne peut contourner cette folle aventure, quil soit richissime, débordant de santé et comblé par son destin ou, au contraire, victime du sort, bafoué par la vie et traîné dans la misère. Le drame est au dedans quelles que soient les circonstances extérieures et la crise survient selon la maturation de chacun. Soit lhomme la refuse et il plonge dans un enfer satanique indescriptible : " Lhomme le plus riche du monde, lhomme le plus triste du monde ", titrait un journal du soir ; soit lhomme accepte linacceptable dans un abandon absurde selon la sagesse humaine (1 Co 2, 13) mais aimant, et alors " cest par la croix que la joie entre dans le monde ", comme chante une hymne ancienne.
Nous sommes ici aux prises avec les lois inhérentes à la Vie qui cherche lhomme. Elle sollicite loffrande de toute lexistence pour quelle saccorde au projet de Dieu, abandon lucide de linitiative personnelle pour laisser linitiative pleinement à lui, reconnaissance de Dieu comme Dieu et appui total sur lui, tel est le sens de la Passion comme " apprentissage " de lattitude authentique de lenfant face au Père. Mais cette " Passion " est le contenu réel de linstant présent où, toujours, nous sommes a lépreuve, " éprouves " comme le métal au feu, pour vérifier justement lauthenticité de notre attitude. " Quelle est la vie de ta vie ? " disait saint Augustin (Ve siècle) : peler des pommes de terre peut être un lieu mort, une corvée ou un devoir, mais il peut être aussi le lieu dune rencontre de personne à personne. On ne sabandonne pas à une fatalité mais à Quelquun. Alors, après avoir pelé mes pommes de terre je ne suis plus le même quavant. Lexpérience de la Présence à laquelle je mabandonne sous chaque geste conscient me conduit du faire à lêtre. Au jeune homme riche, riche de lui-même, qui demande à Jésus : Que faire pour obtenir la vie éternelle ? Jésus répond : Va, vends tout ce que tu possèdes (qui te possède)... Puis viens et suis moi (Mt 19, 16-30). À la place du " faire " ou des " exercices spirituels ", Jésus propose une attitude : à " lavoir " il oppose " lêtre ", au centre de tout, même de lépluchage, il met la relation damour, un amour qui nexiste que par des actes (1 Jn 3, 18), mais ce qui importe, cest la manière de les vivre, non les actes en eux-mêmes. Un acte ne devient " service " que dans un face à face invisible.
Pour trouver le visage du Bien-Aimé derrière le voile du quotidien le disciple est prêt à " vendre " tout ce qui fait obstacle a cette rencontre. Il refuse de se laisser " posséder " par quoi que ce soit, sinon par la Présence elle-même. Mais comme Elle est à lintérieur de tout, tout, même ce qui est difficile ou hostile peut être approché par lAmour. Au lieu de refuser la difficulté, ou de se cabrer devant elle, le disciple va la prendre dans son étreinte comme " sa " croix, il va sajuster totalement à elle comme a fait son Maître, alors seulement le voile des apparences devient de plus en plus transparent et finit par se déchirer, ainsi quil sest déchiré dans le Temple le Vendredi Saint (Mt 27, 51). Jésus nous montre la seule vraie manière daffronter la difficulté, lhorreur de la souffrance et les affres de la mort : en sy abandonnant avec amour. Seule cette attitude déchire le voile et donne accès au Saint des Saints dont toute chose, tout événement est le temple. Quand on aime une difficulté, elle nest plus la même, et à mesure quon se livre à elle, elle se livre à nous pour nous raconter son mystère caché et nous montrer le pas suivant de notre Chemin inconnu.
SANS MOI, VOUS NE POUVEZ RIEN FAIRE (Jn 15, 5)
Il sagit bien sur dun amour toujours en acte, qui na rien de falot ou de sentimental : il engage la liberté de chacun jusquau bout. Selon le fameux axiome qui résume merveilleusement la manière dont se conjugue laction de lhomme et celle de Dieu, " Il faut dabord faire tout ce que lon peut comme si cela dépendait de nous, et puis attendre tout comme si cela dépendait de Dieu seul ". Cest un abandon actif, mais totalement gratuit et libre des résultats, extraordinaire synergie où lhomme, parce qu" éprouvé " peut prouver son amour dinstant en instant. Mais en cela même, il se sent pauvre et serviteur inutile (Lc 17 10) ; alors sur ce Chemin, la prière est toujours le seul bâton du pèlerin. Notre liberté à luvre et sinvestissant à fond na, en réalité, dautre source que Dieu : Sans moi, vous ne pouvez rien faire, dit Jésus (Jn 15, 5). Cest grâce à la prière continuelle que lhomme à la fois ne désespère jamais dans son don total et ne risque pas de prendre son effort trop au sérieux. Dans labandon confiant quexprimera nécessairement sa prière, il découvre vite que la joie en est le meilleur critère et que laction de grâce et la louange va droit au coeur du Père, comme la flèche dans le mille...
Quand on parle de " prière continuelle ", il ne sagit pas forcement de mots qui accompagneraient notre action ! Ceux qui pratiquent la Prière de Jésus peuvent évidemment en être saisis au point que leur coeur la répète en toutes circonstances : Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur ; mais pour les autres, la simple conscience de la Présence ou de lidentification sentie au Christ, pendant le travail, permet à la prière dêtre continuelle. Cette " sensation du Divin " selon la magnifique expression des Pères, fait alors que Dieu est présent au milieu de tout notre être dhomme. Comme disait Teilhard de Chardin : " Que mon humanité
devienne un champ dexpérience pour le Saint Esprit ". Il sagit dêtre enraciné et fondé dans lamour à tout moment, quoi quon fasse, pour entrer par sa plénitude dans la plénitude de Dieu (Ép 3, 17-19). Pour cela, les moments forts de la journée, la prière du matin et du soir, ne suffisent pas. Celui qui vise lunion constante à Dieu doit se donner une ascèse précise et une pédagogie, sinon il ne se passe strictement rien ! Celles qui ont fait leurs preuves et porté des fruits abondants à travers les traditions universelles, cest le " rappel " régulier. Au début, il faut trouver son rythme. Par exemple, toutes les heures ou toutes les deux heures de la journée, sans force ment sarrêter de travailler, prendre quelques secondes pour offrir à Dieu ce quon est en train de faire et pour sabandonner entre ses mains, lui remettre les rênes, rendre grâces... On commencera, bien sur, par lexprimer en des mots simples : ceux qui viennent spontanément du coeur sont les plus belles prières et touchent le coeur de Dieu. Mais très rapidement ces prières courtes deviennent une attitude silencieuse, celle de labandon, une disposition constante du coeur, qui recourt a Dieu en toutes occasions, comme dit saint Paul. Progressivement nous acquerrons jusquau réflexe de tout faire et vivre en Dieu, de nous sentir dans la mouvance de lEsprit Saint et de nous offrir à son action en nous.
Le fait de se recevoir continuellement de Dieu, de le vouloir de tout son être, conduit le disciple à la véritable humilité. Plus il veut sabandonner ainsi à son Seigneur, plus il doit se sentir petit et pauvre, faible et confiant dans les bras du Père (cf. Osée 11, 3). Sa prière alors déclenche la puissance divine : " Lhumilité de lamour est une force terrible, la plus puissante de toutes ", dit le starets Zosime dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski.
Si lunion à Dieu peut être continuelle chez le vrai disciple, cest quil sait en qui il a mis sa confiance (2 Tm 1, 12). Son abandon est plein de joie et de reconnaissance, parce que son cur se trouve sans inquiétudes ni soucis, étant donné que " Dieu y pourvoira " (Gn 22, 8).
QUOI QUE TU FASSES DE MOI, SEIGNEUR, JE TE REMERCIE !
La conscience vive dappartenir à Jésus, que cest lui le Maître de notre vie et quil tient les rênes de notre destinée, provoque un tel sentiment de liberté au fond de notre être que les situations les plus cadenassées souvrent delles-mêmes, mystérieusement, à lintérieur et à lextérieur de nous. Celui qui sexerce tous les jours à lextraordinaire prière de Charles de Foucauld : " Mon Père, je mabandonne à toi, fais de moi ce quil te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt a tout, jaccepte tout ", et qui en fait une attitude de son coeur, verra une immense détente lenvahir. Dans sa puissance de simplicité, cette prière est le fruit non seulement dune vie de sainteté, mais la quintessence de toute mystique. Il ny a pas de chemin spirituel qui ne converge un jour ou lautre vers ce point. Chaque Tradition lexprime à sa manière et chaque disciple trouve les mots qui lui sont propres. Ainsi peut-on lire dans la prière bien connue des starets dOptino :
" Seigneur, prépare-moi et soutiens-moi à chaque heure de ce jour. Quelles que soient les nouvelles que je reçoive, apprends-moi à les accueillir dun cur tranquille, fermement persuadé quelles sont lexpression de ta sainte Volonté... Que je noublie jamais dans les circonstances imprévues que tout mest envoyé de toi.... "
Ce type de prière, cest-à-dire lattitude foncière dabandon, ouvre un puits de joie en nous. Mais inversement aussi, lexercice répété et persévérant de la joie profonde, quelles que soient les circonstances, conduit infailliblement au plus grand abandon. Nous reviendrons encore souvent sur ce caractère inconditionnel de la joie, au coeur même du tragique : cest une affirmation si scandaleuse, aux antipodes de nos attitudes coutumières, même chez les plus fervents, quon ne peut avancer que par petites touches, creuser progressivement comme une spirale qui ne cesse de tourner pour trouver le centre du typhon. Louragan peut être horrible, les énergies déployées par le cyclone provoquent des angoisses terrifiantes avant dêtre mortelles : au coeur du cyclone se trouve la paix immuable. Celui qui se rétracte ou se révolte reste à la périphérie qui lemporte dans la violence de lagitation. Celui qui, au contraire, sabandonne totalement et devient un avec le tragique lui-même, se pose en son centre : là il ny a plus de mouvement, il est libre de toute condition alors quil y plonge. Nous ny arriverons que de couche en couche, dune circonvolution à lautre, labandon a de nombreuses étapes.
SE DÉCENTRER EN DIEU
La prière de louange et de bénédiction est linstrument du forage, labandon en est le fruit. Mais il faut oublier toute chronologie dans ce travail, il y a plutôt des signes de progrès. Dabord se manifeste cette grande détente dont nous parlions, elle est le signe dune distance qui sétablit entre nous et notre émotivité. La libération commence en introduisant une brèche dans la tyrannie de nos émotions : cest le début de la mort de lego. Un discernement devient alors possible entre les remous de notre psychisme instable, les émotions, et le sentiment vrai qui relève de notre esprit. Ainsi lhomme qui loue Dieu de tout son coeur, au sein des pires tracas, passe de lâme à lesprit, il quitte lagitation émotionnelle et fait lexpérience dun sentiment de Présence à laquelle il peut se confier et sabandonner. Cest un pas extrêmement important sur le Chemin, car louer et bénir dans la difficulté, cest chercher Dieu pour lui-même et aimer les autres tels quils sont, non pour les trémolos psychiques que cela nous procure. Plus sopère ce détachement de soi, plus lhomme peut croître dans lattachement à Dieu et découvrir un amour non conditionné. Au-delà des émotions, il expérimente alors ce quest la " consolation " de lEsprit Saint : Rayon de lumière... source de grâces... doux hôte de laine... doux rafraîchissement... repos dans le labeur... (Hymne de la Pentecôte).
Par la louange, lhomme se décentre peu à peu complètement de lui-même. Il faut du temps pour comprendre que la sainteté nest pas conquise à la force de nos poignets. Nous avons beau le savoir, dune manière ou dune autre, même inconsciemment nous cherchons toujours à ajouter une coudée a notre taille. Dans tout ce que nous faisons simmisce une bonne part de lego ; alors même que nous prétendons chercher Dieu, cest vers nous que nous sommes tournés et que secrètement nous cherchons... Cest la raison pour laquelle un vrai spirituel se méfie des grandes ascèses et des mortifications héroïques : il y entre souvent beaucoup de notre nature et de lamour propre ! Lhomme est habité par linstinct de possession : il veut semparer de Dieu, mais pour " se " réaliser. Cela, bien sur, sous le couvert de la prière, des bonnes oeuvres... et dune innocence inconsciente.
Un discernement continuel et approfondi, laide dun Père spirituel, aussi indispensables quils soient, ny suffiraient pas pour en arriver à bout, sil nétait lamour patient de Dieu pour nous tirer le tapis de dessous les pieds tant quil le faut... Un jour on séveille, la purification a fait son travail et lon commence à comprendre, peut-être seulement dans le creuset dun échec cuisant, que seul Dieu est. Il ny a rien au bout de nos efforts et pourtant il faut sinvestir totalement. Le don de soi doit être absolu, mais sans en attendre aucun fruit, voilà le difficile. Dieu veut nous apprendre à perdre tout appui hors de lui. La moindre pensée que nous puissions avoir un mérite quelconque est un obstacle tel que toute rencontre avec Dieu est impossible et bloque notre chemin.
NÊTRE RIEN, CEST ÊTRE TOUT
Que faire ou plutôt comment être pour que notre moi ninterfère plus daucune manière et que Dieu puisse être vraiment Dieu en nous ? La réponse est donnée par le Christ sur la croix, puis mise en pratique par tous les saints à travers les âges : cest accepter de nêtre rien. Cest à partir de rien que Dieu crée tout. Seule la mort, vécue aujourdhui, ouvre à la radicale nouveauté : la résurrection des maintenant. Là où il ny a pas dobstacle, il ny a pas non plus de crises. Celui qui pose le barreau au plus bas de léchelle et consent à nêtre rien, devient libre de tout vouloir particulier, il sabandonne et se coule dans le simple et pur vouloir de Dieu, devient vaste comme lunivers dont il épouse le mouvement créateur. Létat dabandon sassimile ici à louverture sans limite, à devenir un, dinstant en instant, avec laction de Dieu qui fait du disciple ce quil veut et le mène où il veut. Lhomme qui accepte pleinement cette réalité, jusquà ne plus avoir aucune préférence, et se réjouit à fond de ce qui lui arrive, dans une confiance absolue, a trouvé la paix et la félicité au-delà de toute attente. Ce quon appelle couramment " obéissance " dans la tradition spirituelle culmine dans cette attitude qui, seule, donne à lhomme accès aux profondeurs de son propre mystère, à celui de la création et à Dieu.
Quand Dieu peut vraiment être Dieu en nous, sans plus aucun obstacle, alors lAmour se déploie à linfini, et quand lhomme consent à nêtre rien, alors cette immensité de vide se remplit de cet Amour. Cest une découverte extraordinaire : nêtre rien cest aussi ne pas savoir aimer ; quel orgueil subtil que de sen croire capable ! Dieu seul EST Amour et il demande à lhomme sil veut en devenir un vase délection (Ac 9, 15) : quon se souvienne du lavement des pieds, Dieu à genoux devant lhomme pour le solliciter à cette ouverture (Jn 13), quon se souvienne surtout de lEucharistie, où lhomme assimile la chair et le sang de Dieu et devient Amour par grâce jusque dans sa substance la plus charnelle (Jn 6, 53-58) ! Laisser Dieu être Dieu, cest se laisser aimer, et " cela suffit, dit saint Nicolas Cabasilas (XIVe s.), pour devenir le plus grand des saints : me rappeler souvent dans la journée, à travers toutes mes activités, que je suis aimé par lAmour fou de Dieu ". Dans labandon, lego meurt par inanition, il na rien à " faire " ; lhomme peut naître alors à une toute autre fécondité, divine celle-là. En somme, il na quun travail, cest de souvrir au travail de Dieu : Epheta, dit le Christ, ouvre-toi ! (Mc 7, 34). Comme le confirme saint Irénée (IIe s.) : " Le propre de Dieu est de faire, et pour lhomme de se laisser faire ".
Cela suppose cependant que lhomme ne sadonne effectivement quà ce travail, que la totalité de son être, la pensée, la volonté, le coeur et le corps, soient tournés à lunisson vers ce seul objectif. Là est la vraie conversion : une focalisation de toutes ses énergies en un seul point, et ce point est la Présence divine à laquelle lhomme soffre et sabandonne. Cest une Présence dAmour agissant et lhomme totalement ouvert, réceptif, reconnaîtra bientôt la manière dagir de Dieu à travers tout et en tout temps, sa " méthode ". La difficulté dans ce Travail de lhomme, son unique Travail rappelons-le, cest louverture non-conditionnée, sans aucune interférence de lego, lacceptation nue de la réalité de linstant telle quelle est, dans le calme absolu du mental. Lessence de labandon, cest la liberté réelle, devant lobjet, la situation, lévénement, les pensées... sans réaction, donc sans conflit. La non-intervention de lego pour juger - aimer ou ne pas aimer - permet à labandon daller jusquau bout : devenir un avec cc qui se passe ici et maintenant.
LA BEAUTÉ DE LÉTERNEL PRÉSENT
Linstrument de choix en est la louange et laction de grâces, " action " passive justement à son plus haut degré. Elle permet à lhomme non seulement lacceptation de linacceptable, cest-à-dire une soumission parfois ambiguë, mais daller à la rencontre de linacceptable, de le choisir librement et donc de couper court avec toute ambiguïté, toute dépendance, de cesser être esclave ou victime du " sort ". Laction de grâces conduit à labandon, mais labandon ouvre à son tour à laction de grâces, car létat non conditionné est béatitude, joie, jaillissement divin. Dans lattitude dabandon, de réceptivité, on nemprisonne plus rien dans les schémas de notre vieille mémoire, tout est toujours neuf, perçu pour la première fois et se déploie librement, transmué en amour et en beauté. N" être rien " veut dire quil ny a plus de moi qui sinterpose, se projette et réduit tout à sa petite dimension, il y a seulement ce qui est et la beauté de vivre dans léternité. Notre rapport avec lespace-temps se transforme complètement : il ny a plus de passé et davenir, mais que présence à la présence dans linstant, cest un saisissement par la réalité immédiate qui absorbe la conscience dans lexpérience directe.
En général, nous ne vivons que dans et par les apparences, happés par la surface des choses et des événements, sans communication avec la profondeur : on est dans les mécanismes extérieurs du fonctionnement, laction-agitation, le faire. Dans laction de grâces au contraire, nous sommes dans la gratuité, la louange et la joie, et nous permettons ainsi à Dieu être Dieu, disions-nous, cest-à-dire de nous ouvrir à son action, celle de la Grâce, au sens littéral donc de lexpression, cest Dieu qui agit. Vient le moment alors, comme les saints en témoignent, où lhomme est pénétré par lAmour de toutes parts, environné et transformé par lui. À partir de ce jour-là, cet homme ne sappartient plus, il devient lui-même le siège de la pure gratuité, la puissance de Dieu linvestit totalement, cette fameuse dynamis tou théou, dont parle saint Paul, et qui rend lhomme capable des plus grandes folies et des exploits inattendus. Un Père Kolbe, par exemple, devant les chambres à gaz à Auschwitz, offre sa vie en échange dun autre prisonnier, père de famille. Peut-être est-ce là encore de lhéroïsme, mais quil transforme le bunker de la faim et de la mort en un lieu où tous les condamnés chantent des cantiques, cela, pour sûr, nen est plus ! Pour ces hommes le ciel sest ouvert et la puissance de lEsprit est descendue sur eux par le témoignage du Père Maximilien (cf. Ac 1, 8).
" Pourquoi, écrit Bergson, les saints ont-ils entraîné derrière eux des foules ? Ils nont quà exister : leur existence est un appel. Ils se révèlent grands hommes daction... Ce quils ont laissé couler à lintérieur deux-mêmes, cest un flux descendant qui voudrait, à travers eux, gagner les autres hommes..., ils le ressentent comme un élan damour... Cest Dieu qui agit en eux, par eux... Cest désormais pour lâme une surabondance de vie, cest un immense élan. Cest une poussée irrésistible qui la jette dans les plus vastes entreprises. Une exaltation calme de toutes les facultés fait quelle voit grand, et, si faible soit-elle, réalise puissamment... Un immense courant de vie ressaisit ces hommes ; de leur vitalité accrue sest dégagée une énergie, une audace, une puissance de conception et de réalisation extraordinaires. Quon pense à ce quaccomplirent, dans le domaine de laction, un saint Paul, une sainte Thérèse, une sainte Catherine de Sienne, un saint François, une Jeanne dArc et tant dautres (Les deux sources de la morale et de la religion).
SORTIR DE LENFER EXISTENTIEL
" Et tant dautres... " Oui, tous les saints, de quelque tradition quils soient, ont soulevé le voile dune toute autre manière être. Sortir de lenfer existentiel est possible ; seulement le chemin est étroit, les portes difficiles à forcer, et la peur, le doute, le scepticisme sont là, tout nous aimante vers le bas et nous rive à lhorizontalité animale. Mais " si les hommes entrevoyaient les joies infinies, les forces parfaites, les horizons lumineux de connaissance spontanée, les calmes étendues de notre être qui nous attendent, ils quitteraient tout et nauraient de cesse quils naient gagné ces trésors ! " (Shri Aurobindo).
Mais justement, on ne les gagne pas à la force de ses poignets et si le chemin est difficile, cest parce que nous baissons les bras devant notre héroïsme impossible. Ce que les saints ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas ? " Pourquoi eux et pas moi ? ", sécriait saint Augustin. Tant que ce cri nest pas le mien, je menglue dans lornière des médiocres satisfaits. " Baisser les bras " devant mon incapacité ouvre la porte, dire en toute vérité : " je narriverais jamais... je ne serais pas capable de faire comme le Père Kolbe ", est précisément la condition pour un changement radical. Aussi longtemps que lhomme compte sur ses propres forces, il rivalise avec Dieu, le maintient à distance et résiste à sa volonté. Le constat déchec devant nos efforts inutiles nous jette au contraire dans les bras de Dieu. Par lépreuve répétée de notre orgueil blessé, nous apprenons à lui remettre les rênes à travers tout et à chaque moment. Dieu seul est la Vie, nous ne vivons que par participation a la Sienne. Alors, laisser à Dieu seul le gouvernail et lui confier tous les leviers de commande, la est le secret. Cela signifie une dissolution totale de ma volonté dans la volonté de Dieu. En dautres mots : ne plus jamais rien décider par soi-même. La décision, jusque dans les plus petits détails, faire ceci plutôt que cela, se lever à telle heure, se coucher à telle autre, prononcer une parole ou dialoguer avec une pensée, et un jour même le moindre mouvement intérieur, cest le lieu où sexerce constamment ma liberté, donc où mon être profond sengage et forge une direction, celle de mon devenir.
À chaque seconde la Vie me suscite à la vie, mais pour quelle vive pleinement il faut lécouter et sy abandonner. Je peux laccueillir avec reconnaissance à chaque inspir et moffrir à elle dans labandon à chaque expir. Cest une merveilleuse méditation. Les premiers chrétiens ont forgé cette admirable phrase : LEsprit Saint et nous-mêmes avons décidé (Ac 15, 28). Pour eux, faire quoi que ce soit sans limpulsion de lEsprit, était une trahison. Si Jésus est vraiment " Seigneur " pour moi, cest que ma vie est son Royaume où il peut exercer sa seigneurie, cest-à-dire où il a tous les droits. En moi, rien donc qui ne lui soit étranger, tout en moi est de lui, par lui et en lui (Rm 11, 36), je veux me recevoir de lui comme dune Source ou comme lair que je respire. Cest dans cette grande cohérence biblique que Dieu dit a Josaphat paniqué devant le tragique des événements : Ne teffraye pas... ce combat nest pas le tien mais celui de Dieu (2 Ch 20, 15). Il n y a plus alors qua lui faire confiance, à obéir dans la foi (Rm 1, 5 et 16, 26) : donner a Dieu carte blanche ! Quelle libération !
Une vieille ermite sur une petite île grecque me disait un jour : " Vous savez, ma spiritualité, après 70 ans de vie ascétique est très simple : tous les matins je prends une feuille blanche et je la signe en bas en disant à Dieu : écris dessus ce que lu veux, à tout je dis oui, cest signé davance ! "
TROUVER SON CHEMIN PERSONNEL
À chacun de trouver sa méthode et son mode pour exprimer la même réalité. Jen connais qui disent, dés que le réveil sonne au lever, ce verset du Psaume 40 : Voici que je viens, Seigneur, pour faire ta volonté. Et cest extraordinaire, car toute la journée y trouve sa vraie tonalité, lacte dabandon étant posé à laurore de toutes choses, dans la profondeur de leurs germinations encore inconnues... Il suffit de reprendre cet acte à chaque heure, au milieu même de louvrage en cours, pour maintenir la barre toujours dans la même direction alors quon navigue déjà en haute mer et que peut-être les turbulences sen donnent à coeur joie. Le tout devient progressivement une attitude enracinée et fondée (Ép 3, 17) qui désamorce totalement du tragique de lexistence et place lhomme devant chaque événement exactement comme le Christ la fait. Nous sommes dans lÉvangile à létat pur ; cette attitude est lentrée dans la vie mystique, cest-à-dire une vie agie et mue toute entière par lEsprit Saint. Ici lhomme reçoit de Dieu à chaque instant la vie, le mouvement et lêtre (Ac 17, 28). Il se sent porté par la Vie de Dieu et en sa volonté se trouve son repos.
Cependant repos, abandon, nest pas endormissement ! Il sagit de laction à son plus haut niveau, nous lavons dit, sous-tendue par une intensité de vigilance permanente, " une détermination bien déterminée dûssé-t-on mourir en route " (sainte Thérèse dAvila), un " acharnement " à aller jusquau bout (saint Théophane le Reclus)... Nous ne faisons lexpérience de Dieu que dans la mesure où nous nous livrons totalement à lui. La plupart du temps notre abandon nest que partiel, velléitaire, il nest pas laxe de notre vie... Toute la différence est là entre un homme pieux, très fervent ou même spirituellement excellent et le vrai saint qui na plus dego, parce quil sest laissé détacher à fond par Dieu de tout ce qui nest pas sa pure volonté. Labnégation du moi est le point décisif où bifurque le chemin. La plupart reculent devant cet holocauste secret qui, pourtant, est la seule porte de la vie. Il ne sagit pas de prouesses ascétiques, répétons-le, mais de moment en moment laisser Dieu être Dieu, se fier à son action, que cela plaise ou non : " Seigneur fais de moi ce que tu veux ! " Leffort de lhomme peut être alors à son maximum dintensité et cela est indispensable, mais cest un effort détendu et joyeux, abandonné, qui nattend rien de lui-même, " inutile " en efficacité et absolument libre devant les résultats... Le but à atteindre est impossible aux hommes mais possible à Dieu (Mt 19, 26). Cest donc de lui quil faut tout attendre.
Sainte Thérèse de Lisieux utilisait limage du petit enfant qui lève sans cesse son pied pour monter un escalier en haut duquel se trouve sa mère. Mais, peine inutile, il retombe toujours dès la première marche... et sa mère, dans les bras de laquelle il sabandonne, convaincu de son impuissance, le monte, émue de compassion. Ainsi leffort de lhomme porte tout de même un fruit : celui dépuiser ses prétentions à semparer de Dieu, de décentrer son coeur et de tomber du piédestal de son orgueil. Cest ce que dit un Père du Désert, Abba Moise : " Les jeunes et les veilles nont dautre effet que dabattre lhomme en toute humilité. Si lâme produit ce fruit-là, les entrailles de Dieu seront remuées à son égard et il lui enverra la force sainte ".
Article paru dans la revue Le Chemin, nos. 38 et 39, 1998.
Reproduit avec lautorisation de la revue Le Chemin.
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