Jésus guérit l'aveugle-né
par Pierre Erny
MALADIE ET GUÉRISON DANS LE NOUVEAU TESTAMENT
Quel sens peut avoir la maladie pour celui quelle atteint ? Dans une vision des choses ou tout dépend de Dieu, la maladie ne fait pas exception, même si après les grandes périodes dexil le judaïsme est devenu de plus en plus attentif à linfluence des démons. Fondamentalement, Dieu crée lhomme pour le bonheur, et la maladie, comme les autres formes de mal, est contraire à cette intention. Elle nest entrée dans le monde avec la mort que comme une suite du péché. Lexpérience que lhomme en fait a dailleurs assez régulièrement pour effet daiguiser sa conscience dêtre pécheur. Dans le monde nouveau, libéré du péché, tel que lentrevoient les prophètes, il ny aura plus ni infirmité, ni souffrance, ni larmes.
Pourtant, le lien exact qui relie péché et maladie ne se laisse pas cerner facilement. La question est posée explicitement dans Jean 9,1-3 :
En passant, Jésus vit un homme qui était aveugle de naissance. "Rabbi, lui demandèrent ses disciples, qui a péché, lui ou ses parents, pour quil soit né aveugle ?" Jésus répondit : "Ni lui na péché ; ni ses parents, mais cest afin que les oeuvres de Dieu soient manifestées en lui. "
La même question occupe tout le livre de Job, lancinante. Comment expliquer que des justes soient frappés ? La réponse peut être esquisser en trois directions :
Les vues de Dieu dépassent infiniment celles de lhomme qui na aucune possibilité ni aucun droit de sonder les volontés divines et de demander des comptes ; il nest pas le mieux placé pour savoir ce qui est bon pour lui.
La maladie peut être une épreuve providentielle permettant au juste de grandir et de témoigner de sa fidélité ; quil garde confiance même le jour où il se sentira abandonné de tous, et il sera sauvé.
Par sa souffrance, le Serviteur de Dieu prend sur lui les maladies des hommes, expie leurs fautes et guérit leurs meurtrissures.
La maladie est ontologiquement un mal, reflet de létat de sous-nature dans lequel lhomme se meut dans sa condition présente, étranger a sa véritable nature. Mais mystérieusement elle peut devenir loccasion, la voie, le moyen daboutir a un bien. À condition dêtre exemptes de magie, les pratiques médicales sont bonnes, et le Siracide fait léloge de la profession de médecin. Mais le médecin par excellence, cest Dieu, et cest donc a lui quil faut faire appel en premier. Les psaumes montrent des hommes qui dans leur souffrance et leur affliction confessent leurs péchés avec humilité et implorent avec confiance leur guérison comme une grâce.
Tout au long de sa route sur terre, Jésus a rencontré des malades, des sourds, des aveugles, des estropiés. Il a été ému de compassion (Mt 20,34) et sest émerveillé de leur foi. Il ne raisonne pas sur le mal et la maladie : Il guérit et chasse les démons. Ses miracles attestent quil est plus puissant que Satan, que le Royaume de Dieu est en marche, que la force divine destinée à vaincre le péché, la maladie et la mort est à loeuvre des à présent. Avec la foi tout devient possible. La guérison des corps est annonce et signe dune guérison plus profonde, dune guérison destinée à toucher toute notre nature, dun sauvetage au plan ontologique, dun "salut", destiné en priorité à ceux qui sont tombés le plus bas :
Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Mt 2,17).
Pour libérer lhomme de ses souffrances, Jésus les prend sur lui, cest tout le sens de sa Passion :
Vraiment ce sont nos souffrances quil portait,
Et nos douleurs dont il était chargé ;
Et nous, nous le regardions comme un puni,
Frappé de Dieu et humilié.
Mais lui, il a été transpercé à cause de nos péchés,
Broyé à cause de nos iniquités ;
Le châtiment qui nous donne la paix est sur lui,
Et cest par ses meurtrissures que nous sommes guéris.(Is, 53,4-5)Les apôtres ont été associés demblée au ministère de guérison de Jésus :
Ayant appelé ses douze disciples, il leur donna pouvoir sur les esprits impurs, afin de les chasser et de guérir toute maladie et toute infirmité... II les envoya après leur avoir donné ces instructions : ... "Sur votre chemin annoncez ceci : Le royaume des cieux est proche". Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons (Mt 10,1-8).
Au moment de son ascension, cest lenvoi solennel en mission :
Allez par le monde entier et prêchez lÉvangile à toute la création... Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon Nom ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ; il prendront des serpents, et sils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains aux malades et ceux-ci seront guéris (Mc 16,15-18).
Au travers de multiples signes, on voit ainsi sourdre, germer, éclater de toutes parts un monde nouveau. Le péché a rendu lhomme spirituellement malade, aveugle, sourd, paralysé. Mais voici quune Force se manifeste capable de le restaurer dans sa plénitude ontologique. Jésus donne à la maladie un sens nouveau : associée à sa Passion, elle peut devenir participation à loeuvre rédemptrice entreprise par celui qui est à la fois homme et Dieu.
Dans la parabole du bon Samaritain, on voit ce voyageur verser de lhuile et du vin sur les blessures du malheureux attaqué par les brigands. Une telle onction dhuile, mais purement symbolique, est prescrite par le Christ à ses disciples dans Marc 6, 13 :
Étant partis, les apôtres perchèrent que lon se repentit. Ils chassaient beaucoup de démons, ils oignaient dhuile beaucoup de malades et ils les guérissaient.
On peut voir dans ce geste comme le prélude dun sacrement.
LONCTION DHUILE
Dans lépître de lapôtre Jacques se trouve un texte par ailleurs isolé qui sans doute décrit une pratique courante dans les premières communautés chrétiennes et peut-être même en milieu juif :
Lun de vous est-il malade ? Quil fasse appeler les anciens (les "presbytes") de lÉglise et quils prient après avoir fait sur lui une onction dhuile au Nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient. Le Seigneur le relèvera, et sil a des péchés à son actif, il lui sera pardonné. Confessez-vous donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin dêtre guéris (Jc 5,13-16).
On lit dans la Tradition apostolique rédigée par saint Hippolyte de Rome entre 218 et 235 :
" Si on offre de lhuile, que lévêque rende grâces comme pour le pain et le vin, non dans les mêmes termes, mais dans le même sens : "De même quen sanctifiant cette huile, par laquelle vous avez oint les rois, les prêtres et les prophètes, vous donnez la saint ??? et à ceux qui en usent et la reçoivent, quelle procure de même le réconfort à tous ceux qui en goûtent et la santé à ceux qui en font usage. "
Les onctions dhuile nétaient pas pratiquées par les seuls évêques et prêtres, mais aussi par les laïcs. En 416, le pape Innocent Ier écrivait à lévêque de Gubbio :
Il nest pas douteux que le texte de saint Jacques doive sentendre et se comprendre des fidèles malades qui peu vent être oints de lhuile sainte du chrême, et de cette huile, confectionnée par lévêque, il est permis, non seulement aux prêtres, mais à tous les chrétiens, duser dans leur nécessite, ou celle des leurs, en vue dune onction.
Après la période carolingienne, lonction des malades a été incorporée à tout un rituel complexe comprenant la visite au malade, laspersion deau bénite, la confession, limposition des cendres, la récitation de psaumes et de litanies, la communion, et souvent loffice des mourants, voire de la sépulture. En Occident, on a ainsi fait peu à peu de cette onction un complément de la pénitence et une préparation à la mort, et on a oublié quelle était dabord faite pour délivrer des maladies du corps. Au XIIe siècle apparaît le terme regrettable d" extrême onction ", qui invite à la retarder jusquà larticle de la mort. Lonction des malades est ainsi devenue peu à peu le sacrement de lagonie, réservé bien entendu au seul prêtre.
Dans le monde byzantin, on a assisté à une évolution en sens inverse : on en est venu à ne pas limiter lonction aux seuls malades, mais à la dispenser à tous ceux qui souffraient dune infirmité spirituelle, et finalement à tous les pécheurs. Dans le rite byzantin, la faculté de bénir lhuile était accordée à tout prêtre, alors quen Occident on en a fait une fonction proprement épiscopale.
Dans le monde méditerranéen, lhuile est symbole daisance et de richesse. Or, la prospérité ne pouvant se concevoir sans une bénédiction divine, le lien entre huile et Esprit de Dieu devient manifeste. Celui qui en est oint est comme introduit dans la sphère divine. Or lOint par excellence, cest-à-dire le Messie, le Christos, cest Jésus, à la fois roi, prêtre et prophète. Lhuile rend la nourriture savoureuse ; or la sagesse, cest laptitude à goûter la saveur des choses. Lhuile est aussi symbole de pureté et de lumière, puisquelle alimente la flamme des lampes. Comme le massage à lhuile donne aux muscles leur souplesse, elle fortifie en vue des luttes corporelles et spirituelles. Elle sert aux soins de beauté. Mais on utilisait aussi très largement, dans les pays chauds, des huiles parfumées pour la toilette des morts.
DU RITE DE GUÉRISON AU RITE FUNÉRAIRE
Il y a eu ainsi tout au long de lhistoire interférence entre rites de guérison et rites funéraires. Les coptes dÉgypte oignent le cadavre avec lhuile des lampes qui brulent devant les icônes. Des textes de diverses provenances montrent que cette même huile pouvait servir et durant la maladie, et au moment de la toilette mortuaire, et pour être versée dans le cercueil. Dans la pratique grecque actuelle on répand de lhuile provenant dune lampe dans la bière où reposera le mort. Dans le rituel slave on en verse dans la tombe avec de la cendre dencensoir. Dans La hiérarchie ecclésiastique de Denys lAréopagite, nous trouvons une indication très claire de ces pratiques :
Le grand prêtre, homme de Dieu, récite sur le corps une très sainte invocation. Linvocation terminée, il baise le mort, imité aussitôt par tous les assistants. Quand tous ont donné le baiser de paix, le grand prêtre enduit le corps dhuile sainte, il prie pour tous les défunts, il dépose la dépouille en terre sainte à côté de celle des autres saints, et il verse de lhuile sainte sur la dépouille du défunt.
Denys situe la vie spirituelle du chrétien entre deux onctions, celle du baptême et celle de la mort :
Souvenez-vous que, dans le sacrement de régénération, quand linitié a totalement dépouillé ses vêtements anciens, sa première participation aux choses sacrées consiste en lonction de lhuile bénite ; et, au terme de la vie, cest encore lhuile sainte quon répand sur le défunt. Par lonction du saint baptême on appelait linitié dans la lice des saints combats ; lhuile versée sur le défunt signifie quil a fourni sa carrière et mis fin à ses glorieuses luttes.
LE SENS CHRÉTIEN DE LA MALADIE
Le Vocabulaire de théologie biblique lesquisse ainsi :
Tant que dure le monde présent, lhumanité doit continuer de porter les conséquences du péché. Mais en prenant sur lui nos maladies lors de sa Passion, Jésus leur a donné un nouveau sens : comme toute souffrance, elles ont désormais une valeur de rédemption. Paul, qui en à fait lexpérience à maintes reprises (Ga 4,13 ; 2 Co 1,88 ss ; 12,7-10), sait quelles unissent lhomme au Christ souffrant : Nous portons dans nos corps les souffrances de mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifeste dans notre corps (2 Co 4,10). Tandis que Job ne parvenait pas à comprendre le sens de son épreuve, le chrétien se réjouit de compléter dans sa chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est lÉglise (Col 1,24). En attendant quarrive ce retour au paradis où les hommes seront guéris à tout jamais par les fruits de larbre de Vie (Ap 22,2 ; cf. Ez 47,12), la maladie elle-même est intégrée, comme la souffrance et comme la mort, à lordre du salut. Non quelle soit facile à porter : elle demeure une épreuve, et cest charité que daider le malade à la supporter en le visitant et en le soulageant. "Portez les maladies de tous", conseille Ignace dAntioche. Mais servir les malades, cest servir Jésus lui-même en ses membres souffrants : Jétais malade, et vous mavez visité, dira-t-il au jour du jugement (Mt 25,36). Le malade, dans le monde chrétien, nest plus un maudit dont on se détourne (cf. Ps 38,12 ; 41,6-10 ; 88,9) ; il est limage et le signe du Christ Jésus.
Dans le premier épître au Corinthiens, saint Paul cite, dans sa liste des charismes, celui de guérir (1 Co 12,9 et 28). Lesprit continue dagir dans les chrétiens comme il a agi en Jésus pour soulager les hommes dans leurs maladies et témoigner ainsi que le salut est proche. Cest là un aspect des choses que les mouvements pentecôtiste et charismatique ont retrouvé de manière vivante aujourdhui. Dailleurs lensemble de la pastorale des malades et de léthique de la santé est aujourdhui en profond renouvellement.
Le chrétien qui souffre dans son corps et son âme est confronté à une de ces antinomies vitales caractéristiques de lordre nouveau instauré par le Christ :
- la maladie est un mal, et il doit tout faire, au plan des soins et de la prière, pour en être délivré ; il sait que le Christ peut et veut le sauver et le libérer ;
- mais en même temps, il lui faut accepter de participer de cette manière à la Passion du Maître, essayer de discerner quel appel lui est ainsi adressé et quel sens et la maladie et sa guérison peuvent prendre pour lui.
Cest par le sacrement destiné spécifiquement au malade que sopère le mieux la configuration de celui-ci au Christ :
Cest dans le Christ souffrant et ressuscitant que tout se trouve... En sa passion il a courageusement combattu pour nous ; il sest offert lui-même, étant prêtre et victime ; il est devenu dans sa mort et son sang Époux de lÉglise ; il est ressuscité, oint de lhuile de la grâce. Et donc la pénitence tire son efficacité du Christ souffrant et nous configure à lui. Lordre puise sa force au Christ soffrant lui-même. LEucharistie au Christ victime. Le mariage au Christ donnant à lÉglise le gage de son sang... Mais par lonction des malades nous sommes configurés au Christ en sa résurrection ; cest un sacrement donné au chrétien quittant ce monde en préfiguration de lonction quest la gloire future, quand toute mortalité sera éloignée des élus. (Albert le Grand, XIIIe siècle)
Article paru dans la revue Le Chemin, no. 10, 1991.
Reproduit avec lautorisation du Chemin.
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Dernière mise à jour : 11-02-01