La Résurrection de Lazare
Crète, milieu du XVIe siècle
par le Père Alphonse Goettmann
LE DYNAMISME EXPLOSIF DU PARDON
À travers toute la Bible, du début à la fin, Dieu dévoile sa passion pour son chef doeuvre : 1homme. En le créant, il lui communique la surabondance de sa propre vie, le faisant à son image pour quil puisse lui ressembler : À partir de là, commence 1histoire damour la plus fabuleuse que lhumanité ait jamais connue.
Dieu est amoureux de 1homme, tel un fiancé éperdu de sa bien-aimée, jusquà "en perdre le sens", comme le révèle le Cantique des cantiques (4,9), continuellement à laffût de son visage, toujours à lattendre quand il sest détourné de lui, bouleversé quand il revient, et sans cesse en train de chercher comment il peut le libérer, le tirer de ses mille enfers, pour quil vive, et quil vive pleinement. Lhomme, lui, se livre à ses caprices, rompt avec Dieu, séloigne, sen retourne, retombe, fait des scènes de ménage à Dieu, et trouve aussi des moments de bon ménage avec lui. Lors dun de ces nombreux adultères - lépisode du veau dor dans le désert - lorsque Moise supplie Dieu de pardonner à son peuple (Ex 32,32), Dieu répond et révèle qui il est : Seigneur, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère fautes, transgressions et péchés, mais ne laisse rien impuni (Ex 34,6-7).
Dieu nest pas victime de sa passion, comme lhomme peut lêtre ; son amour est totale liberté, non attachement, et nest lié à aucune condition, il est pure gratuité, épanchement illimité de lui-même, car son être est ainsi, comme le soleil qui brille indifféremment sur les bons et sur les méchants (Mt 5,45). Dieu est don parfait : le par-don est son état. Ainsi, il révèle son coeur à chaque moment de lAlliance quil veut nuptiale.
Lexpérience du prophète Osée en est sans doute lun des exemples les plus extraordinaires. Osée expérimente dans son propre coeur le coeur de Dieu. Sa femme quil aime à la folie est adultère, elle sadonne à la prostitution, tout comme Israël, lépouse de Dieu, se prostitue. Il est impossible dimaginer linouï de la souffrance de Dieu et la profondeur de son amertume dans les mésaventures avec son peuple, si on ne la pas compris un peu dans sa propre chair. Dieu demande au prophète Osée den être le témoin. Selon la Loi, sa femme doit être mise à mort avec son amant (Dt 22,24 ; Jn 8,5). Mais supprime-t-on la prostitution en tuant la prostituée ? En quoi cela transforme-t-il un brin de lhistoire ? Dieu renverse cette façon de penser close sur elle-même et introduit au sein des relations humaines le dynamisme explosif de tout dépassement : le pardon. Pour faire comprendre à Osée ce qui se passe dans le coeur de Dieu et ce quest pour lui que de pardonner à lhomme, Dieu lui demande de reprendre sa femme adultère. Celle-ci, au lieu de la mort, retrouve vie et rang. Lattitude du pardon, totalement inattendue devant lampleur de la trahison, provoque dabord une stupéfaction inimaginable et induit ensuite à un nouveau commencement où, au sein de lalliance retrouvée, la chute se transforme toujours en un plus grand amour. Seul le pardon contient cette puissance de recréation. Tout, à nouveau, est possible, car il a sa source dans le coeur de Dieu lui-même : Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai dans la tendresse et la miséricorde ; je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras le Seigneur (Os 2,21-22). Lamour vrai est sans conditions, il se suffit à lui-même, EST tout simplement : quoi que tu fasses, je taime...
En pardonnant, Dieu montre ce quil est et transmet à lhomme cette puissance, certes humainement inexplicable, déroutante et irrationnelle au possible, mais miraculeuse. Cette expérience unique dOsée marquera toute la trame de lhistoire dIsraël, comme si Dieu, par le pardon, voulait révéler son visage et en laisser lempreinte dans le coeur de lhomme, afin que le pardon soit désormais la nouvelle Loi qui régit toute relation humaine.
Les innombrables adultères et crimes du peuple dIsraël lont jeté en exil, vaincu, déporté, déshonoré. Il a tout perdu en reniant Dieu, son roi, son temple, sa loi, sa patrie. Mais dans ce désert damour et dans la détresse de sa prostitution, il entend toujours au fond de son coeur vide et renégat la voix de lÉpoux divin : Jai dissipé tes crimes comme un nuage... un court instant je tavais délaissée, dans une immense pitié je vais tunir à moi... dans un amour éternel jai eu pitié de toi... ce sera pour moi comme au temps de Noé, quand jai juré que les eaux de Noé ne se répandraient plus sur la terre (Is 44, 22, 54,7-9).
Ce visage amoureux du pardon toujours offert finit par percer les plus épaisses ténèbres de tous les malheurs dIsraël, si bien quil est lâme même de la foi du peuple. Quand il se rassemble pour crier à Dieu sa détresse, cest vers ce visage quil se tourne, dans un face à face souvent bouleversant : Mon Dieu, jai trop de honte et de confusion pour lever mon visage vers toi, mon Dieu ; car nos crimes se sont multiplies jusquà dépasser nos têtes, et notre péché sest amoncelé jusquau ciel... mais à présent notre Dieu nous a fait une grâce... il a illuminé nos yeux.. .dans notre servitude Dieu ne nous a pas abandonnés... (Esd 9,6-9). Et ces longues suppliques, où lassemblée du peuple fait laveu de ses péchés, se terminent toujours par lattente du pardon : et maintenant, Seigneur, pardonne et prends pitié... fais paraître ton amour...
Il nest pas étonnant alors quil paraisse un jour en personne. Avec Jésus, en effet, les cieux se déchirent (Is 63,19) et le pardon descend dans notre pain quotidien. Son nom lui-même ne signifie-t-il pas "Sauveur" ? En devenant homme, Dieu sunit à la prostituée dans une alliance indéfectible, il endosse sa propre chair, prend sur lui ses péchés, plonge dans sa laideur et dans ses enfers déloignement, puis il finit par mourir damour pour ceux-là mêmes qui le crucifient : Père, pardonne-leur, car us ne savent pas ce quils font ! (Lc 23,34). Il verse jusquà la dernière goutte de son sang pour lhumanité adultère, son Épouse (Mc 14,24 ; Mt 26,28). Il est lAgneau immolé qui pardonne pour que lhomme vive (Jn 1.29), et que nul ne se perde (Mt 18,12s). Et quand seulement lun deux est retrouvé, alors Jésus proclame que même au ciel la joie est immense (Lc 15,7). Le coeur de Dieu en Jésus est littéralement submergé par cette joie, au point il fait de la vie du pécheur retrouvé fête, musique, danse... et remet au doigt de cette prostituée lalliance nuptiale, et la revêt des plus beaux vêtements (Lc 15,11-32) ! Dans cette parabole de lEnfant Prodigue, on peut reconnaître lun des plus beaux portraits du Christ. On retrouve ici la même folie damour de Dieu que dans le Cantique des cantiques ou le prophète Osée, quand on lit dans ce texte que Dieu est bouleversé à la vue de son enfant au loin, quil court à sa rencontre pour se jeter à son cou et le couvrir de baisers (Lc 15,20).
Là, dans cette passion folle de Dieu pour lhomme, se trouvent la source de notre vie et le seul secret de toute guérison. Il suffit que lhomme se tourne vers Dieu, le moindre mouvement de notre coeur suffit, et voilà que Dieu accourt et me serre dans ses bras, fou de joie... imagine-t-on cela ? Dieu court à ma rencontre !
LE PROGRAMME DE LHOMME : NAÎTRE À LUI-MÊME
Dans ce visage de Dieu se révèle notre propre visage, notre chemin dhomme. Lhomme est "à limage de Dieu", si donc Dieu est pardon infini comme il la manifesté tout au long de lhistoire biblique, le seul chemin qui permet à lhomme de devenir homme cest le pardon. II ny a pas daccomplissement possible pour 1homme, pas de guérison physique ou psychique sans le pardon. Aujourdhui on commence à le reconnaître dans le monde des médecins et des psychothérapeutes. Mais la cause de tous les maux est spirituelle et la vraie guérison de lhomme cest sa déification. Lhomme nest vraiment homme que sil devient dieu : limage de Dieu en lhomme est destinée à saccomplir dans la ressemblance (Gn 1,26). Ressembler à Dieu, voilà la vraie naissance de lhomme. Tant que le pardon nest pas le pain que nous mangeons tous les jours, nous restons des avortons, nous végétons sur le plan animal, sans connaître la vie en plénitude (Jn 1,16 ; Ez 3,19). Combien "dhommes" meurent à chaque instant sans avoir vu le jour !
Cest pour accoucher lhomme à cette nouvelle naissance que le Christ est venu. Aussi dira-t-il quon est ses disciples, cest-à-dire sur le même chemin que lui et quon lui ressemble, en vivant de son amour les uns pour les autres :
Je vous donne un commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres, oui, comme je vous ai aimes, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à cet amour que vous aurez les uns pour les autres (Jn 13,34-35).
Tout est dans ce petit mot "comme" et dans cette formidable insistance : aimer ! Le pardon - don parfait - sans limite, puisquil va jusquau pardon des ennemis, est le sommet de tout amour. Dans cet amour seulement, lhomme fait lexpérience de Dieu, celui qui aime connaît Dieu (1 Jn 4,7), cest-à-dire il naît à Dieu, et avec lui dans un éternel engendrement, il devient fils avec le Fils né du Père.
Le pardon nest donc pas une condition préalable à une vie nouvelle, comme on peut le croire dans lignorance de tout cet arrière-plan, il est la Vie elle-même, lAmour en acte. Cest pourquoi Jésus demande à Pierre, au-delà du pardon ponctuel, de pardonner inlassablement, cest-à-dire den faire un état, une vie en permanence (Mt 18,21). Le pardon ponctuel est essentiel car il régit toutes nos relations, avec soi-même, avec les autres, avec Dieu, mais il traduit ce qui est au fond du coeur dun être :
Si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du coeur, cest ainsi que mon Père vous traitera (Mt 18,35).
La puissance dune telle parole montre bien que pardonner nest pas une bonne conduite morale, mais entrer dans le secret divin et le partager avec les autres. Ainsi la communauté des hommes selon lÉvangile est fondée sur le pardon ; la communauté, cest-à-dire toute relation. II est impensable pour un couple de subsister sans le pardon au quotidien. Il ny a pas un groupe qui ne soit miné par le jugement. Le pardon introduit au sein des relations humaines les moeurs de Dieu et fait de la communauté une icône de la Divine Trinité. Mais le refus du pardon, cest comme si le ruisseau se coupait de sa source : le lendemain il cesse dexister, nétant plus quune eau croupissante. Quand il sagit de lhomme ceci nest pas une métaphore ; si le pardon est source de vie nouvelle, comme nous lavons dit, le non-pardon, lui, est mortifère.
PAS DE GUÉRISON SANS LE PARDON
Des médecins montrent aujourdhui cliniquement comment le refus de pardonner engendre la rancoeur qui peut aller jusquà la haine et au désespoir. Mais cela sinscrit inévitablement dans le corps, comme tout le monde le sait maintenant. Il ny a pas démotion qui ne simprime dans le physique ! Et de là naît, alors, finement mise au point par linconscient, telle ou telle maladie, voire toute une pathologie qui népargne aucune sphère de la personne : corps, âme, esprit. Sans que lon fasse des courts-circuits un peu trop simplistes, il sest tout de même fréquemment, à quelle profondeur la haine sourde peut ravager un être et provoquer un cancer ou une autre symptomatologie. De même sur le plan psychoaffectif, le pardon refusé blesse la volonté, ce qui suscite une sérieuse difficulté, souvent même lincapacité daimer. Beaucoup de célibataires en sont les victimes et non moins les nombreux couples qui vivent sous le régime de laigreur, de lamertume, de la tristesse ; parfois une agressivité permanente vis-à-vis de lautre empoisonne toute leur existence ou suscite simplement lindifférence totale... sans que lon connaisse les vrais motifs de tout cela, tant quon na pas vu quun refus de pardon se niche quelque part ! Ce refus, même sil est devenu inconscient, pompe lénergie dun être à son origine et la détourne de lamour. Tous les rapports sont donc plus ou moins faussés : à soi-même, à lautre, à Dieu.
Dans le rapport à Dieu, le mal est encore plus grave car il touche alors à la dimension proprement spirituelle de lhomme, la personne, et porte donc atteinte à sa destinée qui devient mortifère. La personne est le mystère unique de chaque être, nul ne peut la définir, elle est lidentité profonde de lhomme, mais elle se manifeste dans lexpérience essentiellement comme "don", comme un mouvement "vers" ; or, nous lavons dit, le pardon est le don parfait, la plus haute forme de lamour. Le don ici na rien à faire avec une morale généreuse, mais il est lessentiel même de la Vie, sa nature. La vie nexiste pas hors du don de soi et sans la vie il ny a évidemment pas de bonheur possible. Le tragique de cette réalité, cest que labsence de pardon annihile être et le conduit à la mort. Combien y a-t-il de morts "vivants" ou vivotants ? Cest par le don que lhomme ressemble aux Personnes divines qui vivent de toute éternité dans une donation réciproque.
Parce quil a ainsi un rapport immédiat avec la Source, le pardon est un acte créateur, il nefface pas le passé mais le recrée dans une histoire nouvelle, plus grande que la précédente. Sous ce rapport le pardon, venant de Dieu, soulève des forces révolutionnaires. Seule lexpérience permet de comprendre cela. Beaucoup ny entrent pas parce quils sen croient incapables. À regarder de près, il y a le plus souvent dans ces cas une confusion entre pardonner et sentir que lon pardonne. Cest un point important parce que très fréquent : le pardon, pas plus que la prière ou lamour, nest lié à une émotion quelconque de notre psychisme ! Comment peut-on "sentir" de laffection pour un ennemi ? À ce compte, on ne pardonnerait jamais... Le pardon dépend de ma volonté, il est une décision libre qui engage ma personne, mais libre aussi de mes sentiments. On peut dire "je te pardonne" sans rien ressentir ou avec un coeur qui saigne. Ce qui importe cest lacte qui relève de lesprit de lhomme ; les émotions relèvent du psychisme. Le pardon nest pas davantage lié à lautre, à ses propres réactions, à ce quil va dire ou faire, à son éventuel rejet ou même sa violence. Celui qui pardonne est responsable de son attitude personnelle, cest tout. Les autres ne nous appartiennent pas, nous navons aucun droit sur eux, ni rien à exiger à leur encontre... Par contre mon pardon va les libérer de mon égocentrisme et les laisser exister comme ils entendent, sans quils me doivent quoi que ce soit. Je nattends rien deux.
LA THÉRAPIE DU PARDON
Si la plupart du temps le pardon nest pas opératoire et reste sans conséquence, cest parce quon en fait un acte extérieur, purement psychique, une parole vaine. Or il sagit de descendre là où se cache le traumatisme, jusque dans les profondeurs inconscientes, sinon il ny a pas de vraie guérison. Cependant il est très dangereux de descendre dans ses ténèbres sans le Christ ; il est la lumière qui luit dans les ténèbres (Jn 1,4-5), et ce nest que par sa vie donnée que nous pouvons être guéris. Aucun thérapeute ni aucun remède ne peut transmettre la vie si ce nest en étant canal de la vie divine, car Dieu seul est source de Vie. Mais il se donne, bien sur, à qui sy prête même inconsciemment...
Quel que soit le pardon à exercer, à soi-même, aux autres ou à Dieu, je suis toujours la "victime" de loffense et le malade à traiter cest moi. La "méthode" du pardon et de la guérison est donc la même pour tout traumatisme ; elle a été révélée par le Christ et véhiculée par toute la Tradition. Cest un trésor inestimable que certains mystiques appellent "acte anagogique". Lacte est posé ponctuellement légard de telle ou telle blessure, mais avec lexercice et la grâce il devient une attitude spontanée face à tout. On voit dans les écrits de nos saints Pères que cétait là leur manière de vivre et de soffrir instantanément aux contrariétés.
Il faut donc dabord prendre beaucoup de temps. Lhomme est histoire, et elle est celle dune guérison qui na jamais fini de sapprofondir. Je suggère de saccorder une séance par semaine, comme lon fait en thérapie, car le rythme joue évidemment un rôle énorme dans cette histoire. Par exemple une demi-heure tel jour de la semaine à telle heure. Il y a une "loi du rythme" quon a étudié chez les grands personnages qui lont appliquée, elle porte des fruits tout à fait inattendus. On ensemence le subconscient qui fait alors un travail extraordinaire durant la période latente dune séance à lautre. Ce travail est tout le mystère de la présence de lEsprit Saint intimement lié jusquau détail de notre histoire.
Cest pourquoi, au début de la séance hebdomadaire, il est de la plus haute importance de le prier, de linvoquer longuement. Il suffit de lui parler simplement, comme à un ami, de lappeler à laide et de se confier à lui, ou encore de prendre lun des hymnes à lEsprit Saint proposés par la liturgie de la Pentecôte. Sans lEsprit nous ne voyons rien en nous. Voir la rupture avec Dieu ou son éloignement est une révélation, Dieu seul peut nous montrer où nous en sommes quant à lui. Cest donc déjà une grâce, une lumière divine.
Reconnaître :
Viennent alors les trois étapes de la méthode elle-même dont la première est de reconnaître une réalité, tel traumatisme du passé, tel blocage ou noeud qui empêche de vivre, tel événement jamais digéré ou une relation plus ou moins meurtrière. Cependant il est impossible de bien "reconnaître" un traumatisme ou un événement quelconque du passé, surtout de le laisser vivre en soi, sans une parfaite détente du corps. Sans cette détente, on mentalise, on réfléchit dans labstraction, mais on na pas accès aux profondeurs du subconscient ou de linconscient, or cest là que gît le traumatisme et cest de là quil nous ronge. Lidéal est de sasseoir dans une posture méditative ou sur une chaise, dans la bonne verticale, et de faire un parcours du corps de la tête jusquaux pieds pour détendre à fond une partie après 1autre, dans une respiration lente et profonde. Après cela seulement on commence à regarder le fait ; cest un regard contemplatif, synthétique, sans réfléchir ou analyser. Simplement voir, au lieu de refouler ou de se cacher la vérité, comme cela est souvent le cas. Plus on est détendu, mieux on voit, et davantage lexpérience première se restitue jusque dans le détail extérieur et intérieur, les états dâme vécus, la souffrance, la colère ou les désirs de vengeance. Voir...
Accepter :
La deuxième étape, cest alors daccepter ce que lon vient de voir. Accepter 1 inacceptable. Dire "oui", ou plutôt devenir "oui" progressivement. Le corps ici est une parole précieuse à déchiffrer : la moindre crispation ou tension, la respiration qui monte et se fait plus courte... sont des signes évidents de résistance, de refus et de fermeture. Lacceptation deviendra de plus en plus réelle si on lâche prise, surtout dans la nuque et les épaules, en respirant profondément, par le diaphragme. Accepter, adhérer à ce quon a vu, devenir un avec le fait nous fait sortir peu à peu de la dualité qui est, en grande partie, la cause de notre déchirure et de notre souffrance. Être pleinement conscient de ce qui est, dans un "oui" total, sans que lego intervienne pour réagir, critiquer, être emporté... Il ny a plus lombre dun refoulement.
Bénir :
Enfin, dernière étape : la libération par 1exercice du pardon lui-même. Étant étendu, on peut maintenant descendre dans la profondeur où se trouve précisément le traumatisme. Mais comment ? Où se manifeste le vrai dynamisme du pardon ? Le Christ répond dans lÉvangile : Bénissez ceux qui vous maudissent (Lc 6,28), et saint Paul y revient constamment (Ro 12,141 Co 4,12). Il sagit donc de "bénir" ce que lon a vu et accepté. On peut ainsi passer le nombre de séances nécessaires à bénir jusquà ce que lon soit totalement guéri. Il suffit de répéter lentement et paisiblement : "Seigneur, sois béni dans ce que jai vécu, ou dans tel événement (le nommer), ou sois béni en telle personne (dire le prénom)". Chacun peut évidemment trouver sa façon personnelle de bénir, de louer ou de rendre grâce, ce qui est la même chose. Lessentiel est davoir une formule courte que lon peut répéter avec facilité.
Ce travail est infiniment plus quune simple thérapie, il est proprement miraculeux. "Bénir", ce nest pas deux syllabes, mais cest une promesse du Christ qui se réalise infailliblement. Cette fécondité inouïe vient de la Pâque même du Christ. Par toute sa vie il nous en a montré le chemin et nous a appris à vivre ainsi à notre tour. Par son incarnation, le Christ est descendu à lintérieur de la souffrance et de la mort. Il na pas écarté la mort pour mettre la vie à sa place, cest la mort elle-même quil a transformée en vie. Le tombeau est métamorphosé en chambre nuptiale et celui qui en sort victorieux est lÉpoux ressuscité. Les chants de la liturgie pascale sont remplis de ce mystère qui fonde notre propre existence. Ainsi "bénir" révèle ici toute sa splendeur : au-delà des mots, cela veut dire que le Christ descend à lintérieur de mon traumatisme, à lintérieur de ma souffrance et dans ce qui est mort en moi, et là, comme il la montré, transforme ce qui est mortifier en vie et guérison. Je suis alors déjà vraiment ressuscité, saint Paul ne cesse de le dire ; je découvre la dimension non conditionnée de la vie, la vie divine.
Cet acte est profondément recréateur, il est le chemin du Christ lui-même dont je deviens participant et témoin. Témoin, car il sagit aussi, chaque fois que cela est possible, daller trouver loffenseur et de donner le pardon. Le donner à lui, sans oublier de le demander aussi pour soi ! Qui suis-je, en effet, pour avoir provoqué ce qui est arrivé ? Et dans le cas où je suis innocent, sans doute le lui ai-je bien rendu postérieurement par ma rancoeur ou ma haine...
VERS LA LIBÉRATION COMME ÉTAT PERMANENT
La paix profonde qui sinstalle en moi après avoir ainsi donné et reçu le pardon est la vie même de Dieu. Cest une "Visitation". Mais cette "présence pardonnante", par essence, est extensive à toute ma vie jusque dans le plus petit détail. Alors, plus javance sur ce chemin, plus je découvre par expérience que linimitié est partout, quil ny a pas un jour sans contrariété, que chaque instant même est une épreuve au sens ou le métal est "éprouvé" par le feu jusquà ce quil soit purifié et devienne de lor. Chaque instant méprouve, vérifie la justesse de mon attitude, me crible dans ma foi (Lc 22,31-32), cest-à-dire dans mon rapport aux êtres, aux choses, aux événements...
"Lennemi", en fait, cest tout ce qui mest contraire ou difficile, ce que je naime pas et qui me déplaît. Quand sommes-nous en accord parfait avec ce qui arrive ? Il ne sagit pas, bien sur, dapprouver ce qui méprouve, mais Celui qui méprouve. Le malheur, la souffrance et la mort, même la petite contrariété au quotidien ne sont pas "voulus" par Dieu pour moi - que serait alors son amour fou ? - mais si je les accueille dans la foi, en leur "pardonnant" dêtre ce quils sont, en disant "oui" à ce qui marrive, en rendant grâce et en bénissant tout sans exception, je rencontre Dieu à lintérieur de tout, un Dieu libérateur toujours à loeuvre. Plus rien alors ne peut matteindre, je deviens un être libre de tout, ne dépendant de plus aucune circonstance ou événement, le pardon est devenu un état permanent. Cest de cet état dont parle le Christ quand il dit quil nous donnera une joie que rien ni personne ne pourra plus nous enlever (Jn 16,22).
La tradition des Pères appelle cet état apathéia - létat sans passion ou impassibilité dont ils disent que cest le plus haut degré de la charité, cest-à-dire de lamour divin dans lhomme. En effet quand lhomme a totalement lâché prise de son ego, de son amour et de sa volonté propres, alors il est envahi par lamour de Dieu qui agit à travers lui. Cet homme ne veut plus que ce que Dieu veut et il veut tout, dinstant en instant, avec la volonté de Dieu. Pour lui, que cela plaise ou non, tout est don de Dieu, tout est grâce... il est donc toujours heureux.
Dans ce sens. le christianisme a été littéralement engendré par la mystique juive. Le juif pieux bénit tout du matin au soir, car pour lui, depuis Moise, tout est "Buisson Ardent" ; le saint Nom a établi le feu de sa présence à lintérieur de tout. Même si rien ne va plus, même si lon est assis nu sur un tas de fumier dans le plus misérable des abandons, tel Job, il ny a plus aucune place pour le désespoir ou le doute que cela nira pas pour le mieux ! Dans ce petit "même si" se trouve toute la teneur dune telle attitude. Le Christ la portera à sa plénitude, ce qui permet saint Paul de dire que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu (Ro 8,28). Cest ainsi que Jésus vit lhorreur de sa souffrance et de sa mort sur la croix : il nest pas victime de ses bourreaux, il leur pardonne (Lc 23,34) ! Et au moment même où toutes les apparences sont contraires, il est lhomme le plus libre qui soit : Tout est accompli (Jn 19,30) ; la résurrection est possible.
Il est intéressant de savoir que sur ce point, létat sans passion, la liberté totale et non conditionnée, toutes les traditions spirituelles de lhumanité sont unanimes. Déjà les stoïciens en faisaient le centre de leur démarche, mais aussi lhindouisme et les autres voies extrême-orientales. Il y a là le point focal de toute mystique et, en même temps, un dénominateur commun. Le chemin est imparfait, une partie de notre être accepte encore 1attachement et saccroche à la vieille nature, tant quil ny a pas une égalité absolue de lintelligence et du coeur devant tous les résultats et toutes les circonstances quelles quelles soient, bonne ou mauvaise fortune, respect ou insulte, renommée ou blâme, victoire ou défaite, événements agréables ou pénibles, etc. Si plus rien ne nous atteint ni ne nous trouble, alors nous connaîtrons la libération et la facilité, et il ny a pas de mots pour en parler : la guérison ici sassimile à notre déification.
Article paru dans la revue Le Chemin, no. 28, 1995.
Reproduit avec lautorisation de la revue Chemin.
POUR ALLER PLUS LOIN
Le Centre d'études et de prière Sainte-Croix (Dordogne)
offre des sessions sur le thème de la guérison.
Consultez la page Centre d'Études et de Prière Sainte-Croix.
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Dernière mise à jour : 11-02-01