Jésus guérit l'aveugle-né
Icône contemporaine
par le Père Philippe Dautais
Notre civilisation, et bien dautres avant nous, ont été fondées sur le meurtre. Quil nous suffise de rappeler la civilisation égyptienne, lempire romain, lempire mongol, et tous les génocides qui ont eu lieu dans lhistoire.
La logique meurtrière est à luvre partout, elle éclabousse nos écrans de télévision, nos journaux, à tel point quelle fait partie de notre univers et alimente la violence et la haine en permanence. Sans cesse il nous est montre combien La violence engendre la violence par la force du mimétisme. La loi de la répétition est a loeuvre sans que lon puisse lui entrevoir un terme.
Est-il possible de briser la logique meurtrière, de rompre avec la fascination du mal, avec lenchaînement et le déchaînement de la violence ? Est-il possible de sortir de la répétition et de linertie du passé, des mécanismes inconscients mis en place par lenfant blessé qui est en chacun de nous ?
LHOMME BLESSÉ
Lhomme est un être de désir qui aspire à la paix, à la joie, au bonheur. Que désire lhomme sinon daimer et dêtre aimé, de vivre la béatitude de la réciprocité dans lamour ? Le désir fait de lui un être en marche qui ne peut connaître le repos tant quil na pas étanché sa soif damour. Cette soif est une soif infinie que le fini ne peut combler, car le désir est fondamentalement un désir dêtre, une capacité illimitée de Dieu, de labsolu. " Le comble du désir, selon saint Grégoire de Nysse, est de devenir dieu ".
Dans lexpérience existentielle, cette aspiration se heurte aux limites des êtres humains. Quand un enfant vient au monde, il est totalement livré à lattention de ses parents, il ne peut pas demeurer en vie par lui-même, il est totalement dépendant. Il est incapable de survivre un seul jour sil nest pas nourri, vêtu, protégé, sil ne reçoit pas daffection. Ce faisant, il est un appel à lamour quil vient susciter et réveiller dans le coeur de sa maman et de son papa. Appel qui attend une réponse fidèle car lenfant attend tout de ses parents, il aspire de manière naturelle à être comblé dans son attente, à être accueilli dans ce quil donne. Sil ne lest pas, il va être blessé. Lexpérience sensible est parsemée de blessures. Autant que mes parents aient pu être disponibles, attentifs, aimants, ils nont pu répondre pleinement à mes appels car ils sont des êtres ayant leurs limites.
Je peux repérer les nombreux exemples dans mon enfance où mes parents, mes proches nont pas répondu a mon appel ou lont fait par une parole, un geste maladroits voire réactifs. Jai attendu de lautre ce quil na pu me donner. Ces manques sont des trous damour qui mont blessé. Au cours de lexistence, combien de fois ces plaies furent ravivées dans la relation aux proches.
Toutes les considérations sur mes parents, mon conjoint, mes amis... ne menlèvent pas ce que je ressens comme un manque damour, un sentiment dabandon, une déchirure entre mon aspiration et le réel qui définissent la blessure. Force est de constater que la blessure est inévitable, quelle fait partie de nos vies.
Des blessures répétées peuvent avoir fait naître en moi le doute sur lamour de mes parents. Peuvent surgir des interrogations qui viennent troubler mon coeur : " Est-ce que je suis vraiment aimé ? Est-ce que jai vraiment été désiré ? Est-ce que je suis vraiment accepté ? " Ce doute exprime une rupture de confiance qui va mobliger à devoir me protéger, à prendre de la distance et vivre la souffrance de la rupture damour : Je ne peux plus mappuyer sur lamour de mes parents. Je dois me préserver.
Tout cela montre que là où il y a blessure va naître la peur dêtre encore blessé dans la relation, la peur de vivre ce que jai déjà vécu. Doù les sentiments dangoisse, dinsécurité qui vont favoriser la mise en place dun système de défense, de stratégies de protection pour atténuer voire éviter la souffrance face à lautre vécu comme agresseur potentiel. La plupart du temps ces mécanismes sont mis en place de manière inconsciente et agissent sans que lon puisse les contrôler. On peut ainsi constater des comportements répétitifs liés à des blessures qui ont été occultées mais ont provoqué des effets durables. Sans quil y ait un mouvement de la volonté, la personne va développer des attitudes réflexes de défense. La rupture de la relation de confiance entraîne donc la logique du rapport de forces où chacun sarme pour se protéger.
Il apparaît de manière évidente que plus un être est blessé, plus la blessure est profonde, plus il va développer de lagressivité. Cest dire quau fond il se sent menacé, il ressent sa vulnérabilité quil doit protéger face à lagression du monde. La violence apparaît le plus souvent quand lêtre est en situation de précarité. De là toutes les recherches de sécurité que chacun peut mettre en place pour pouvoir survivre. Celles-ci sont lexpression de différentes compensations que lon soctroie comme autant de justifications inconscientes du manque damour fondamental. Plus lêtre humain cherchera à combler son manque par un système de compensations, par de lavoir, plus il voudra assouvir son désir par des objets de convoitises pour satisfaire un plaisir immédiat, plus il ressentira une insatisfaction chronique et plus saccentuera la spirale de la souffrance, de langoisse, de lanxiété et de la culpabilité. Lagressivité croissante va soit être tournée contre lautre considéré comme le responsable de cet enchaînement, soit contre soi-même dans le découragement et la dépression.
Ne se sentant pas aimée, la personne blessée cherchera à attirer le regard soit par provocation soit en essayant de se rendre aimable pour se sentir exister aux yeux des autres. Le besoin être considéré, reconnu, accepté par lautre habite le coeur denfant de chacun.
LE MEURTRE DU FRÈRE
Tout ce que nous venons de décrire nest pas sans faire écho au récit mythique (au sens ontologique du terme) du quatrième chapitre de la Genèse.
Deux frères, Caïn et Abel font au Seigneur pour lun, une offrande des fruits de la terre (Gn 4, 3), pour lautre une offrande des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse (Gn 4, 4). Il est dit que le Seigneur porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande, mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande (Gn 4, 5).
Caïn fut très irrité et son visage fut abattu (Gn 4, 5). Caïn est blessé dans son attente a priori légitime. Dun côté la colère monte et vient nourrir le ressentiment qui conduit à lesprit de vengeance. De lautre, le découragement qui incline vers la tristesse. Caïn touché au coeur se révèle violent, habité dun sentiment de révolte face à ce quil connaît comme une injustice. Cest à cet endroit que Dieu a choisi dintervenir pour délivrer une pédagogie, ô combien éclairante.
Dieu va révéler à Caïn quil peut faire de cet événement une occasion de croissance ou une occasion de chute. Il va le susciter dans sa capacité de liberté. Caïn est mis à lépreuve de la confiance. Soit il fait confiance à Dieu et en son Amour et peut ainsi entrer dans lintelligence de lévénement pour une ascension spirituelle. Soit il se laisse glisser vers le doute quant à lamour de Dieu et à sa justice et devient la proie des mouvements aveugles de la nature. Caïn refusera de se laisser interroger par lattitude divine, ne relèvera pas la tête et senfermera en lui-même. Se laissant submerger par la révolte et la jalousie, il se vengera de loffense que Dieu lui a faite en tuant son frère.
Cest ainsi quadvient le premier meurtre dans lhistoire de lhomme. Meurtre qui est laboutissement dune logique de rupture à partir dune blessure initiale et qui est comme le prototype de toutes les violences faites à lhomme par lhomme.
LE SENTIMENT DINJUSTICE ENGENDRE LA VIOLENCE
Ce récit éclaire dune manière particulière lattitude de lhomme face au sentiment dinjustice. Comme Caïn, sous leffet de loffense, nous pouvons être livrés à la tentation de lirritation puis de la révolte qui va sexprimer par le ressentiment, la rancune. Nourrir le ressentiment conduit dangereusement vers lesprit de vengeance. Sy livrer, non seulement fait perdre la paix intérieure mais alimente la haine contre le frère au point de désirer lui nuire. Le " maugrément " intérieur pousse à faire le mal que nous ne voulons pas faire (Rm 7, 19). La rancune puis lesprit de vengeance entraînent dans une spirale de destruction qui peut aussi sexprimer dans la médisance et la calomnie. Celles-ci peuvent détruire, en quelques jours, une réalisation qui aura exigé dix ans de travail, ruiner un statut social et accabler à tel point la victime quelle ne puisse trouver dautre issue que la dépression ou le suicide. Ainsi, la réaction à loffense peut amener une surenchère de la violence et conduire à une logique meurtrière. Lépisode de Caïn et Abel est éloquent à cet égard.
En tout cela, il semble bien que lêtre humain demeure dans la certitude issue de lenfance selon laquelle tout lui est dû. Doù lesprit de revendication, dinsatisfaction chronique, de faire valoir ses droits. Le mythe de Caïn nous montre que lattitude ego-centrée provoque la violence et rend aveugle par rapport aux dons reçus. Caïn réclame de Dieu dêtre justifié dans son offrande, que Dieu se conforme à son sens de la justice. Or les voies de Dieu ne sont pas les voies des hommes. Caïn est invité à relever la tête, à se mettre à lécoute de la pédagogie divine pour une transformation et une purification du cur, pour un chemin de croissance. Il semble bien que la violence contre lautre soit lexpression dune non acceptation dun chemin de croissance. La violence du désir qui ne serait pas investi en Dieu dans la conquête du Royaume se retournerait contre lautre. Caïn va se venger de Dieu sur son frère. La violence contre le frère serait une violence contre Dieu qui ferait du frère le bouc émissaire. Les pères de lÉglise nont pas hésité à identifier le Christ à Abel. Le Christ sest fait Abel, il a accepté librement dêtre la victime de la vengeance de lhomme contre Dieu pour manifester lamour de Dieu par cette offrande volontaire et réconcilier ainsi les hommes avec le Père.
Il est à remarquer que lon trouve toujours des justifications à la vengeance, quil y a toujours de bonnes raisons de vouloir se défendre, se faire justice. Se justifier, cest prendre la place du Juste. Cependant, la justification empêche de prendre conscience de sa responsabilité et des mécanismes mortifères qui sont à luvre en nous de faon inconsciente. Le mode de la justification est un rejet de la responsabilité sur lautre et un refus de la remise en question : " Cest de la faute de lautre ". Bien souvent même, loffenseur ne veut pas reconnaître le préjudice quil inflige à autrui et de ce fait lui fait porter le fardeau supplémentaire de la culpabilité. Loffensé peut ainsi être conduit à porter une ou plusieurs blessures qui ne peuvent être nommées car non reconnues par loffenseur. Il peut être amené à considérer les préjudices comme légitimes et à se sentir fautif. Loffensé va nourrir alors une fausse culpabilité qui le fera entrer dans un mimétisme du mal au point de reproduire involontairement sur lautre des actes subis. Cest ainsi que celui qui humilie a été humilié, celui qui vole a été volé, celui qui viole a été violé et celui qui maltraite a été maltraité. Freud affirmait que la pulsion de mort est plus forte que la pulsion de vie. Dans les dossiers de la maltraitance, il est bien souligné que les parents maltraitants ont pour la plupart eu une enfance douloureuse. " Tous les adultes maltraitants que je rencontre ont vécu des enfances très douloureuses affirme ", Pierre Lassus (La Vie, no 2724).
LHOMME EST LIBRE DES DÉTERMINISMES
ET DES CONDITIONNEMENTSEst-ce à dire que nous soyons définitivement conditionnés par le vécu de lenfance ? Certes, non. Déjà, heureusement, il est établi quun enfant maltraité ne devient pas de manière obligée un parent maltraitant. Par la grâce de Dieu, un chemin de conscience fait rompre les schémas mimétiques. Lamour est plus fort que la mort. Dans le récit du quatrième chapitre de la Genèse, lintervention divine vient affirmer notre capacité de liberté. La pédagogie divine nous enseigne que nous pouvons exercer une libre capacité de réponse face aux événements et aux sollicitations de la vie. Même si cette liberté est altérée, aliénée par différents conditionnements, elle nen demeure pas moins une disposition fondamentale de lhomme qui peut sexercer à tout moment. La liberté de lhomme nest jamais détruite.
Si nous regardons dans notre vie passée, nous constatons que nous navons pas su faire différemment de ce que nous avons fait, mais en même temps, la liberté de choix sest toujours proposée à nous. Lors de témoignages, combien de fois nous pouvons entendre ou lire : " Je sais que javais le choix. " Dans le récit de personnes ayant été victimes dun accident grave, il est très souvent mentionné quil fut donné le choix entre la vie et la mort. Ayant choisi la vie, la situation clinique sétait rapidement améliorée. Je mets en face de toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin que tu vives, toi et ta postérité (Dt 30, 19). De même, face à loffense chacun est libre soit dentrer dans la spirale du ressentiment puis de la vengeance, soit de souvrir au pardon.
La liberté permet lexercice de la responsabilité. Si nous ne sommes pas responsables de ce qui nous arrive, nous avons par contre la pleine responsabilité de notre attitude, de notre disposition du coeur, de notre libre réponse aux événements. Comme nous venons de le voir, la seule alternative à la vague déferlante de la violence et de la vengeance est le pardon.
LE PARDON EST UN ACTE DE LIBERTÉ
Peut-on survivre aux blessures de lenfance, à lagression sans le pardon ? Peut-on être dans la paix et la joie dans une conscience de nos blessures sans le pardon ?
Le pardon est un acte de liberté qui signe une rupture avec la logique meurtrière et libère des mécanismes inconscients de répétition. Le pardon est lattitude enseignée par le Christ pour entrer dans la vie et rompre avec la mort. Il nous a commandé de pardonner jusquà soixante-dix fois sept fois (Mt 18, 22) cest-à-dire toujours. Il nous invite aussi à aimer nos ennemis : Vous avez appris ce quil a été dit : Tu aimeras ton prochain et haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux (Mt 5, 43-45).
Le pardon dont parle Jésus nest pas psychologique, il dépasse même les forces humaines, car qui peut de ses propres forces aimer ses ennemis ? Sans le secours de la grâce cela semble impossible. Ainsi il apparaît demblée que lon ne peut se disposer au pardon quen entrant dans la prière. Comme lest attesté dans lÉvangile ci-dessus, le pardon sexerce en bénissant : Bénissez ceux qui vous maudissent, et en priant : Priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. Pardonner signifie que lon croit plus à la prière quen ses propres forces, plus à laction divine quaux capacités humaines. Pardonner cest faire de chaque blessure un motif de prière considérant que sans la miséricorde de Dieu à mon égard, pourrais-je subsister ? (Ps 130, 3).
Pardonner, cest rassembler lennemi, les ennemis et moi-même dans la même prière. La prière est là pour ouvrir mon coeur là où il y aurait tant de raisons de le fermer, tant de raisons de se replier sur soi. Prier, cest renoncer à vouloir se défendre, à vouloir se faire justice, plus particulièrement cest renoncer à la vengeance. Cest au contraire invoquer la grâce divine pour quelle me libère des forces inconscientes et aveugles qui sont prêtes à réagir. Cest désirer rompre avec la logique de la violence pour devenir vraiment fils du Père qui est dans les cieux.
LE PARDON SUPPOSE LA CONVERSION INTÉRIEURE
Ainsi le pardon se fonde sur lesprit de métanoïa, de conversion intérieure, par un passage du " tout est dû " au " tout est don ". Se convertir, cest se mettre sous le regard du Christ qui vient maffranchir de la logique de mort et maide à faire de chaque épreuve une occasion de sanctification. Ce faisant lhomme transforme, par la grâce, les tendances réactionnelles ou négatives en motifs de prière. Ou il priera pour son prochain ou il le jugera. Celui qui nest pas avec moi est contre moi, dit le Christ. Dans cet esprit, un coeur prêt à pardonner est un coeur qui a conscience de sa propre vulnérabilité, de ses propres failles, de ses propres manques et qui a conscience dêtre aimé jusque dans sa misère. Cest un coeur plein de compassion parce quil se sait pauvre. Pardonner dans ce sens, ce sera révéler à lautre quil est aimé, le libérer du poids de la culpabilité et du sentiment dêtre non aimable. Le pardon est la réponse que le Christ a adressé à la faiblesse humaine : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce quils font (Lc 23, 34).
Il est la réponse adressée à la logique meurtrière. Si le Christ sest identifié à Abel, il sest aussi identifié à Isaac et finalement à toutes les victimes : Toutes les fois que vous avez fait ces choses a lun de ces plus petits de mes frères, cest a moi que vous les avez faites (Mt 25, 40). Il sest fait bouc émissaire, a accepté doffrir librement sa vie et na donné quune seule réponse à ses bourreaux : son pardon. Le pardon exprime lamour plus fort que la mort, fait de la victime un vainqueur : par sa mort il a fait mourir la mort et a brisé toute logique meurtrière. Il nous a rappelés à notre liberté quil nous invite à exercer pour sortir de laliénation, de lesclavage des passions meurtrières qui agissent en nous malgré nous.
Ainsi Jésus nous a rendus libres à légard du destin et appelle chacun à devenir le sujet libre et responsable de sa propre histoire, affranchi des mimétismes et des répétitions mortifères. A lhomme de se décider, mieux, de se déterminer pour la vie et de rompre avec la mort par lexercice du pardon. Celui-ci appelle la grâce, là où la haine du frère faisait obstacle.
LE PARDON SUPPOSE LA PRIÈRE
Le pardon suppose donc la prière, lappel de la grâce. Il commence dans le coeur et dans les pensées. Face à loffense, soit je me laisse emporter par le jugement contre lautre, par le ressentiment ou par lauto-justification, soit je mancre dans la prière pour lautre. Ainsi les anciens proposaient de remplacer la multiplicité des pensées par une prière répétitive qui soit une invocation de la grâce divine dans le coeur de loffenseur, par exemple : " Seigneur Jésus soit béni dans le coeur de N... ", " N " étant le prénom de la personne à qui lon désire pardonner ou même demander pardon. Cette prière est très efficace et sanctifie en premier lieu celui qui prie. Dans la prière pour lautre, il nous est révélé en quoi nous avons à demander pardon ou à pardonner. Il est très important de pouvoir nommer les offenses, nommer les blessures, de savoir sur quoi sexerce le pardon. Il ne sagit pas être naïf de lautre ou même de lui trouver des excuses mais de laimer tel quil est. Pardonner, cest aussi donner à lautre la possibilité de voir sa faute et de se repentir, cest aussi laider à saccepter tel quil est.
Nommer les blessures de lenfance, les accepter, autant que cela soit nécessaire, ne suffit pas. Il demeure nécessaire de leur donner du sens, de les intégrer à notre chemin de vie. LÉvangile nous invite à en faire des lieux doffrande comme le Christ lui-même a répandu par ses blessures offertes la guérison pour lhumanité : Par ses plaies, tous sont guéris.
Les blessures qui font de nous des êtres souffrants peuvent devenir des béances par où pénètre la grâce. Elles sont des lieux extraordinaires de conversion et de croissance dans lamour par la découverte et la reconnaissance des dons de Dieu à mon égard. Puis dans un deuxième temps, elles peuvent devenir des lieux de communion avec tous les blessés de la vie et ainsi mintroduire dans une vraie compassion rédemptrice. " Les blessures peuvent devenir des fenêtres qui touvriront sur les tourments de tes frères ", a pu dire Stan Rougier.
Ainsi le pardon permet de faire de mon passée et des blessures de mon histoire, des lieux de la grâce.
LE PARDON VRAI EST UN PARDON EN VÉRITÉ
Pardon et vérité riment ensemble. La vérité est la condition de la réconciliation. Il ne peut y avoir de vraie relation sil subsiste des non-dits, si chacun ne reconnaît pas ses fautes pour les assumer dans le repentir, cest-à-dire dans lamour de Dieu. Le repentir et le pardon sont liés (Lc 17, 3) et ne trouvent leur sens que dans la relation à Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur mais quil se convertisse et quil vive (Cf. Éz 18, 32). Le pardon nest pas oubli mais expression dun surcroît damour qui perçoit la beauté et la richesse de lautre sans sarrêter à lapparaître, aux apparences. Cela suppose davoir un regard neuf qui ne soit pas entaché des mémoires parasites (jugements, critiques...). Pardonner cest dire à lautre quil est plus que ses fautes ou ses crimes, beaucoup plus que limage quil peut avoir de lui-même.
Cest renoncer à réduire lautre à ses manques ou à ses fautes, à lenfermer dans un jugement, pire dans une condamnation ou dans une culpabilité qui pourraient le mener à lendurcissement du coeur. En final, pardonner à lautre cest laccepter dans sa différence, dans son altérité. Différence vécue non plus comme rivalité mais comme richesse.
Loubli ne signifie pas le pardon mais le refoulement. Dans le même ordre limpunité laisse triompher le mensonge et peut être un encouragement à la poursuite des violations. Si la vérité est nécessaire pour se libérer des répétitions de lhistoire, elle doit saccompagner du pardon. Les deux sont très difficilement conciliables. Beaucoup sy sont essayés, tel Gandhi qui a été un maître en la matière et pour qui la dimension de la vérité était centrale. Dautres sy essaient encore, tel aujourdhui Nelson Mandela en Afrique du Sud.
Faire la vérité est nécessaire pour que les préjudices soient bien établis mais elle doit être accompagnée du pardon pour briser le cycle infernal des rancunes destructrices. En effet, hors de lesprit du pardon, la blessure engendre la révolte, le ressentiment, la rancune, qui vont nourrir lesprit de vengeance, en bref la violence. Cultiver le ressentiment, cest prendre le risque dentrer dans la logique meurtrière du jugement, de laccusation du frère, de la calomnie dans le secret dessein de se faire justice, de redresser les torts.
DISTINGUER LES ACTES ET LES PERSONNES
La réaction à loffense peut entraîner une surenchère de la violence. Les anciens nous invitent dans un premier temps à un processus de désidentification : " Hais le péché mais aime le pécheur ", affirmait saint Augustin. Il sagit bien de condamner les actes répréhensibles mais dagir avec discernement et miséricorde vis-à-vis des personnes. Saint Isaac le Syrien ajoutait : " Ne déteste pas ton frère mais les passions qui lui font la guerre ". Cest préciser que lennemi nest pas le prochain mais les passions qui couvent dans ses membres et.... dans les miens. Pour cette raison le chemin du pardon commence toujours par une conversion personnelle, il se poursuit en usant de violence contre les passions pour conquérir lamour : Ce sont les violents qui semparent du Royaume (Mt 11, 12). La violence qui nest pas au service de la conquête du Royaume sexerce contre lautre. Être dans la révolte contre lautre, cest navoir pas pardonné à la finitude, aux manques, à loffense, cest navoir pas accepté ma fragilité, ma pauvreté et ne pas avoir posé de regard clair sur moi, ne pas avoir vu mon propre péché. Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton oeil, et alors tu verras comment ôter la paille de loeil de ton frère (Mt 7, 5). Cest dire combien la pratique du pardon suppose un chemin de conversion et une certaine maturité spirituelle. Son terreau est le désir du pardon. La part de lhomme est de désirer pardonner, de se disposer de tout son être. Cest Dieu qui rendra fécond ce désir par un don damour. Ainsi le pardon devient lexercice de lamour par louverture à la grâce sanctifiante. Bien souvent, cest seulement Dieu, ou le Christ, qui peut pardonner en nous.
Il nous fait découvrir que lamour de Dieu est disponible dans notre coeur, que nous sommes aimés et que cet amour se révèle au fur et à mesure quon le donne. Par lui nous apprenons à devenir aimants et à nous libérer de laliénation enfantine par laquelle nous sommes en quête constante du regard et de lamour du proche. La perspective se renverse. Là où javais soif être aimé, je découvre par lexercice du pardon que je suis aimé de Dieu, que je ne peux aimer le proche que par lamour que Dieu a déposé dans mon coeur. Cest en donnant et en pardonnant que je manifeste lamour de Dieu pour lhomme. Si tu savais le don de Dieu, dit Jésus à la femme Samaritaine (Jn 4, 10). Il lui montre que lorsquelle a attendu être comblée dans son désir damour par un être limité, elle a toujours été déçue. (Elle a eu cinq maris et celui avec lequel elle vit nest pas son mari.) Le Seigneur lui révèle que son désir damour ne sera comblé que par lamour sans limites. Le Christ nous invite par la Samaritaine à puiser à la source de lamour pour pardonner soixante-dix fois sept fois, pour établir la paix par le moyen de la miséricorde : Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (Lc 6, 36). II ne peut y avoir de paix en dehors de lesprit de vérité et de lesprit du pardon, en dehors dune triple démarche de réconciliation : réconciliation avec Dieu, avec soi-même, avec le prochain. Ce qui nous ramène aux deux commandements essentiels de lamour qui sont toute la Loi et les prophètes : Tu aimeras ton Dieu de tout ton cur, de toute ton âme et de toutes tes forces et ton prochain comme toi-même (Cf. Dt 6, 5 ; Mt 22, 37-40).
Dans lexultation de découvrir une telle capacité damour dans le coeur et par elle dentrer dans la liberté glorieuse des enfants de Dieu, nous pouvons faire nôtre la prière de saint François dAssise :
Ô Seigneur, que je ne mefforce pas tant être consolé que de consoler,
dêtre compris que de comprendre,
dêtre aimé que daimer.
Car cest en donnant que lon reçoit,
cest en soubliant soi-même que lon se retrouve soi-même,
cest en pardonnant que lon obtient le pardon,
cest en mourant que lon ressuscite a la vie éternelle.Article paru dans la revue Le Chemin, no. 39, 1998.
Reproduit avec lautorisation du Père Philippe Dautais
et de la revue Le Chemin.
POUR ALLER PLUS LOIN
Le Centre Sainte-Croix (Dordogne),
dirigé par le Père Philippe Dautais et son épouse Élianthe,
offrent des sessions sur le thème de la guérison.
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Dernière mise à jour : 11-02-01