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Le père Cyrille Argenti (1919-1994)
Être chrétien dans le monde aujourd'hui :
Le ministère du père Cyrille ArgentiLe père Cyrille Argenti (1919-1994) :
Travailleur infatigable dans la vigne du Seigneur
par Valère De Pryck et Paul LadouceurTextes du père Cyrille Argenti :
Vivre en chrétien et prier dans le monde
À quoi bon l’Église ?
La liturgie et la viePour aller plus loin - le père Cyrille Argenti
LE PÈRE CYRILLE ARGENTI (1919-1994),
TRAVAILLEUR INFATIGABLE
DANS LA VIGNE DU SEIGNEUR
par Valère De Pryck et Paul Ladouceur
Cyrille Argenti (Argentis) naquit en 1919 dans une famille de la bourgeoisie grecque à Marseille. Il fut baptisé à sa naissance, mais comme ses parents nétaient pas pratiquants, sa grand-mère lamenait communier une fois par an pendant la Semaine sainte. Sa mère la très bien éduqué et il ladmirait, mais cest sa gouvernante, catholique et très croyante, qui lui apprit le Notre Père et la Salutation angélique (" Je vous salue, Marie "), à dire matin et soir.
Vers 18 ans, Cyrille dut prendre une décision importante dans une crise familiale très aiguë, où la pression familiale et sociale allait dans un sens. Il alla prier dans une église pour que sa décision corresponde à la volonté de Dieu. Ce qui en ressortit était en opposition avec la pression sociale, mais tout sest arrangé dune merveilleuse façon. Il vécut cette expérience de façon très intense.
Vers lâge de 19 ans environ, il fut sollicité pour lire le récit de la Résurrection à des plus jeunes. En lisant le récit de Jean et de Pierre au tombeau du Christ, il sest rendu compte que cétait là le récit dun témoin oculaire et cest à ce moment que la Résurrection lui est apparue comme une réalité. Cela aussi allait le marquer pour la vie.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, après loccupation de Marseille par les Allemands en 1942, il aida à sauver des dizaines de juifs, ce qui lui valut la distinction de " Juste parmi les nations " en 1990, discerné par lorganisme juif Yad Vashem, aux non-juifs qui aidèrent les juifs pendant la guerre. Arrêté par la Gestapo en 1944, Cyrille fut libéré et échappa à lexécution dune façon tellement invraisemblable quil ne put quy voir la main de Dieu. Il venait de rencontrer le Dieu vivant. Cétait sa troisième rencontre.
Avant la guerre, Cyrille avait étudié la philosophie à Aix-en-Provence et à Oxford et après la guerre il étudia la théologie à Athènes. Il passa ensuite cinq mois dans un monastère sur lîle de Paros pour apprendre à célébrer la Divine Liturgie. Cest là quil comprit également lessentiel de la vie monastique : être seul avec Dieu. Aux moments essentiels de la vie, il réalisa que chacun est seul devant Dieu. Durant tout son apostolat, Cyrille resta un vrai moine, moine dans la ville, comme mère Marie Skobtsov et le père Lev Gillet.
Ordonné prêtre en 1950, il fut nommé vicaire de la paroisse grecque de Marseille et il y resta jusquen 1962. Son ministère y fut orienté largement vers les enfants, les jeunes et les personnes âgées, suivant en cela le conseil dun vieux prêtre catholique. Pauvre, le regard clair et souriant, sa spiritualité était lamour du Christ, lintégration au Christ. Lors du rassemblement des jeunes, il aimait lire dune voix forte la Prière sacerdotale de Jésus en lÉvangile de saint Jean. Avec ses biens, il construisit le Nid Saint Georges pour aider spirituellement et socialement les personnes pauvres vivant dans la précarité. Il fut enterré dans le jardin de cette maison.
En 1962, il passa six mois à lhôpital suivis de six mois de convalescence, à cause dun rhumatisme articulaire qui le laissa totalement paralysé. Cest après cette maladie que le père Cyrille commença à donner des conférences et des causeries, ce qui le poussa à une réflexion théologique sur trois sujets en particulier, la Sainte Trinité en tant que Dieu-amour, le sens et la structure de la liturgie et la conciliarité dans lÉglise.
En 1964, il reçut lautorisation de célébrer un première liturgie en français, ce qui nétait pas du tout évident à cette époque. Il commença ainsi à dégager la communauté liturgique de la communauté ethnique.
Pendant la dictature des colonels en Grèce (1967-1974), le père Cyrille sengagea dans un combat pour lindépendance de lÉglise vis-à-vis du pouvoir civil. Il entra en conflit avec le consulat de Grèce et lépiscopat. Le métropolite Mélétios léloigna alors de Marseille quelque temps afin de le protéger, mais il garda son franc parler.
Vers 1978, on commença à Marseille la construction de léglise Saint Irénée, paroisse de langue française fondée par le père Cyrille, et on y ajouta une salle de réunion, ce qui permit de rassembler une communauté de personnes de nationalités différentes. La salle de réunion donna une image concrète du Royaume, lieu où des personnes de toutes tendances et nations pouvaient se rencontrer comme membres de la famille divine unis en Christ. Afin que tous se sentent chez eux dans cette paroisse multiethnique, les icônes de liconostase furent peintes par des iconographes grecs alors que les fresques des murs étaient faites par des Russes.
Pasteur dévoué et attentif aux besoins de ses ouailles, le père Cyrille cherchait avant tout à inspirer ses paroissiens et les participants à ses nombreuses conférences et causeries à vivre pleinement leur foi dans la vie de tous les jours. Cest ainsi que ses nombreux écrits visent avant tout à rendre accessibles à tous les richesses de la foi, la théologie et la vie liturgique orthodoxes. Ainsi linculturation de lÉglise orthodoxe dans le milieu français était une de ses préoccupations. Parmi ses engagements furent la " Catéchèse orthodoxe ", en particulier le livre Dieu est vivant (Cerf, 1979) dont il fut le principal maître duvre, et la création de mouvements pan-orthodoxes, en loccurrence la Jeunesse orthodoxe du Midi et la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale. Il était engagé tout au long de sa vie dans un dialogue fervent avec les catholiques et les protestants, tant au niveau local que national et international, et il joua un rôle important dans le Conseil cuménique des Églises. Il était également engagé dans la radio des chrétiens à Marseille, Dialogue, la Cimade, organisme protestant daide sociale, et lAssociation chrétienne cuménique pour labolition de la torture (ACAT).
Pour le père Cyrille, chacun est responsable de vivre les sacrements reçus dans lÉglise. Linfidélité à ces sacrements entraîne la disparition de lÉglise. Souvient-toi doù tu es tombé : repens-toi et accomplis les uvres dautrefois. Sinon je viens à toi, et, si tu ne te repens, jôterai ton chandelier de sa place (Ap. 2,5). Pour lui, il navait pas fini de devenir orthodoxe, il ne voulait jamais dire : cest acquis. Il continua jusquà la fin de découvrir le sens profond dune parole de lÉcriture ou de la liturgie. Quelques jours avant dentrer dans le coma, il avait dicté un message disant que lévénement essentiel de lexistence humaine est le rencontre avec le Christ face à face.
Olivier Clément dit du père Cyrille Argenti quil était " un prêtre totalement au service de lÉglise, ouvert et plein de joie, chaleureux envers tous ", " un homme évangélique ", " un apôtre de la philoxénia, lhospitalité quil pratiquait généreusement à légard des étrangers et des immigrés ", qu"
il vivait pauvre parmi les pauvres, toujours disponible, allant partout où on le réclamait, épuisant son corps en voyages, en nuits sans sommeil, mais lâme toujours sereine, une grande clarté dans le regard et le sourire ", " un mystique, dune spiritualité sans rien de mièvre ou de piétiste, car elle était amour du Christ, intégration au Christ, imitation du Christ ".Le père Cyrille Argenti sendormit dans cette espérance et assurance le 21 novembre 1994 à lhôpital Antoine Béclère à Clamart.
Sources : Cyrille Argenti, " Autobiographie spirituelle La découverte de lÉglise à travers ma propre vie ", et Olivier Clément, " Éloge dun prophète, entre fidélité et liberté ", dans Cyrille Argenti, Naie pas peur, Le Sel de la terre/Cerf, 2002 ;
Élisabeth Behr-Sigel, Olivier Clément et Gérard Grange, " Le Père Cyrille Argenti, 1919-1994 ", Istina, Vol. 41, No 1, 1996.POUR DE JEUNES LAÏCS AUJOURDHUI ?
par le père Cyrille Argenti
La " spiritualité ", étymologiquement, signifie lactivité de lesprit. Pour un disciple de Jésus Christ ce mot na cependant pas le même sens que pour les adeptes des diverses "religions" et systèmes philosophiques ou moraux. La " spiritualité ", pour un chrétien, se réfère en effet non point tant à lactivité de lesprit de lhomme quà celle du Saint Esprit. Elle ne constitue donc pas un aspect particulier de la vie, comme par exemple " lintellectualité ", ou " laffectivité " ou la " sexualité ". Il ny a pas pour un chrétien un domaine propre de lEsprit comme il pourrait y avoir un domaine propre à lintellect, au sentiment ou au sexe; un compartiment supérieur de la vie humaine qui se superposerait à des étages inférieurs. Nous sommes les disciples du Dieu fait chair, de l" Oint " (Christ) de Dieu, cest-à-dire de Celui qui, ayant reçu de toute éternité lonction de lEsprit Saint, imprègne, pénètre toute sa vie humaine, toute sa nature humaine volonté, intelligence, cur, âme et corps de lEsprit de Dieu, qui déverse ce même Esprit sur la personne toute entière, sur la vie toute entière de ceux qui croient en Lui et se joignent à Lui.
La spiritualité, pour un chrétien orthodoxe, est donc laction du Saint Esprit qui éclaire, imprègne, transforme, vivifie les décisions, les pensées, les sentiments, les actes, les paroles, le comportement, lâme, le corps, la vie quotidienne, les rêves même, dun homme pour lenraciner en Dieu. Et si Dieu devient la racine dun homme, la sève de Dieu, cest-à-dire le Saint Esprit, passe dans la plante toute entière, dans lhomme tout entier. Inversement, si lEsprit divin passe dans un homme, Dieu devient sa racine. Limage est de saint Paul, qui nous dit que par le baptême nous devenons " une même plante " (sumphytoi) avec le Christ (Rm 6, 5), et nous invite à être " enracinés dans son amour " (Ép 3, 17).
Comment cela peut-il se réaliser pour nous aujourdhui, concrètement, en particulier pour les jeunes et les laïcs ? Comment un homme ou une femme qui a grandi et vit dans une société sécularisée où Dieu est plus ou moins ignoré, où lincarnation du Verbe et la visitation du Saint Esprit sont perçues non comme des événements vécus mais comme du jargon théologique, où la pauvreté est synonyme déchec et la virginité de niaiserie peut-il accueillir le Saint Esprit, en avoir toute sa vie bouleversée, puis illuminée ?
La soif de Dieu
Il faut dabord, cest évident, avoir le désir de rencontrer Dieu. Or, toute léducation de nos contemporains les oriente vers les choses matérielles, vers la connaissance et la possession des objets. Le cur et lesprit sont formés, conditionnés pour sintéresser au monde extérieur, aux créatures plutôt quau Créateur. La spiritualité chrétienne est fondée sur le mouvement inverse : se retourner vers lintérieur pour chercher Dieu. Écoutons le Psalmiste :
Comme languit une biche après leau fraîche, ainsi languit mon âme vers toi,
mon Dieu.
Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant ; quand irai-je voir la face de Dieu ?
[Ps 42, 2-3]
Dieu, cest toi mon Dieu, je te cherche,
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair, terre sèche,
altérée, sans eau.
Je veux te contempler, voir la puissance de ta gloire. [Ps 63,2-3.]
Mon âme a soif de Dieu. Cest cette même soif de Dieu quexprime, dans le Cantique des cantiques, le cri damour et de désir de la Sulamite pour son amant et, à travers elle, de lÉglise pour son Dieu [cf. Cantique, 3, 1-6 ; 6, 3]. Ce désir amoureux, cette soif de Dieu est le ressort de toute spiritualité chrétienne. Or, cette soif peut être étanchée, elle peut aboutir à une découverte.
La joie de la Bonne Nouvelle
Cette découverte, les apôtres de Jésus Christ lont faite. Cest pourquoi le lecteur attentif du Nouveau Testament y décèle un tressaillement dallégresse. Il y a dans le cur des apôtres une joie indicible qui fait vibrer leur voix. LÉvangile est vraiment pour eux la Bonne Nouvelle. Ils ont eu une révélation ; le royaume de Dieu la perle infiniment précieuse, le trésor enfoui dans le champ nest plus pour eux un rêve, une espérance utopique, mais une réalité découverte. Ils ont vu le Christ ressuscité, ils ont trouvé la vraie lumière, ils savent que le royaume de Dieu est en marche. [ ] Lévidence de la Bonne Nouvelle reçue, cette espérance certaine, cette allégresse profonde due à la découverte de la puissance et de lamour de Dieu en Jésus Christ, comment pouvons-nous les retrouver ?
La société occidentale du temps de Saint Louis, la société byzantine au XIVe siècle par toutes leurs institutions et coutumes, leurs modes de pensée et de vivre introduisaient leurs membres dans lÉglise. La société moderne, depuis des décades sinon des siècles, a cessé de véhiculer la foi chrétienne. Aujourdhui, comme aux débuts du christianisme, on devient chrétien par une démarche personnelle, par une réponse personnelle à un appel de Jésus Christ. Au fond, il en a peut-être toujours été ainsi. Le point de départ de toute spiritualité chrétienne est une relation de personne à personne.
Relisons le premier chapitre de lévangile selon saint Jean, versets 35-51. Jean Baptiste se trouve au bord du Jourdain. La veille, il a baptisé Jésus. André et Jean le futur évangéliste qui nous raconte lincident sont à côté du Baptiste, dont ils sont disciples. Jésus vient à passer, le Baptiste sécrie : " Voici lAgneau de Dieu ! " Intrigués, les deux disciples se mettent à marcher derrière Jésus. Celui-ci se retourne : " Que cherchez-vous ? "
Cest la question quIl nous pose aujourdhui, à nous qui doutons et cherchons. André et Jean Lui répondent : " Où demeures-tu ? " Cest aussi notre réponse, car cest Lui que nous cherchons et voudrions trouver.
Jésus répond : " Venez voir. " Autrement dit : il ne suffit pas de chercher, il faut se jeter à leau. Car qui ne risque rien na rien. On naura pas de réponse en philosophant. Il faut un acte de confiance. Croyons au témoignage des apôtres, et allons-y.
Cest ce que font André et Jean : ils se mettent en chemin et, déjà le même soir, André va chercher son frère Simon en lui disant : " Nous avons trouvé le Messie. " [ ]
Sans être corporellement présent, Jésus nous voit, nous observe . Cest la découverte, la foi un acte dadhésion qui nous unit au Christ, nous greffe sur Lui. Alors lEsprit de Dieu, qui repose sur le Christ, passe en nous et commence à nous transformer. Nous devenons une pierre vivante de la Jérusalem céleste. La vie spirituelle, la vie de lEsprit Saint a commencé en nous. Nous sommes entrés dans la nouvelle création. Désormais, un choix simpose.
Le choix
Le choix à faire est le suivant : soit nous demeurons complices de la société de consommation, soit nous vivons en Christ. Car on ne peut servir Dieu et Mammon.
Ainsi, nous pouvons organiser notre vie de famille, notre travail, nos loisirs, dans la perspective dacheter et dacquérir tout ce qui nous fait envie : la stéréo, la télé en couleurs, une Honda, une Porsche, les vacances aux Bermudes... Autant de choses qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais dont le désir angoissé nous rend prisonniers de tout lengrenage de la société de consommation, dont le ressort est lamour de largent. Alors nous entendons saint Paul nous dire : " Ceux qui veulent senrichir tombent dans le piège de la tentation, dans de multiples désirs insensés et pernicieux, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. La racine de tous les maux, en effet, cest lamour de largent. Pour sy être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé lâme de tourments multiples " (1 Tm 6, 9-10).
À linverse, nous pouvons " renoncer aux convoitises du temps de lignorance " (1 P 1, 14), pour ne désirer que ce qui est vraiment désirable et faire de la rencontre avec le Christ le but réel et concret de notre vie dans ce monde : " Il sagit de le connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, de Lui devenir semblable dans sa mort, afin de parvenir si possible à la résurrection dentre les morts. Non que je sois déjà au but ou que je sois devenu parfait, mais je mélance pour tâcher de le saisir, parce que jai été saisi moi-même par Jésus Christ. Non, frères, je nestime pas lavoir déjà saisi. Mon seul souci : oubliant le chemin parcouru, et, tout tendu en avant, je mélance vers le but, en vue du prix attaché à lappel den haut que Dieu madresse en Jésus Christ " (Ph 3, 10-14).
Cest cela lascèse. Non pas une recherche morbide de la privation ou de la souffrance, mais la quête passionnée de la plénitude divine en Jésus Christ. Rien de créé nest mauvais en soi, mais seul le Créateur est vraiment désirable. Et pour latteindre, il faut y mettre le prix. Et le prix, cest de " renoncer aux convoitises du temps de lignorance " pour être comblé par le don de Dieu. Ce don nest autre que le Saint Esprit, trésor de tout bien, donateur de vie, Dieu lui-même se donnant à nous. Nous avons peut-être commencé à prendre la résurrection du Christ au sérieux, mais il est temps, maintenant, de prendre au sérieux " lacquisition du Saint Esprit ".
La révolution du Christ
Plus un chrétien sintériorise pour chercher au fond de son cur et à la racine de son être le Saint Esprit, plus il souvre à lamour de ses frères et surs. Plus il recherche la pauvreté et le dépouillement pour découvrir l" unique nécessaire ", plus il se met à aimer les pauvres. Plus il cherche le Royaume de Dieu en lui-même, plus il découvre que celui-ci est le Royaume de tous hé koinê Basileia dont saint Jean Chrysostome salue lavènement dans son homélie de la nuit pascale. Découvrir le royaume de Dieu en nous suscite le désir et la volonté détendre le règne de Dieu et sa justice dans le monde. Une spiritualité qui ignorerait linjustice dans le monde serait une spiritualité de Tartuffe : " Si tu dis que tu aimes Dieu que tu ne vois pas, alors que tu naimes pas ton frère que tu vois, tu es un menteur " (1 Jn 4, 20).
Ne nous contentons donc pas dune sorte de narcissisme spirituel, mais ouvrons les yeux avec lucidité sur ce qui se passe dans le monde. Sachons que dans les sociétés de consommation qui fleurissent actuellement en de nombreux pays, le bon peuple chrétien et beaucoup dautres sont en train, avec une cruelle innocence, de dévorer le monde entier. Oui, le Prince de ce monde exerce son règne dinjustice sur le monde.
Le prophète Daniel voyait une grande pierre se détacher de la montagne sans laide de mains dhomme, et venir heurter la statue symbolisant tous les royaumes de ce monde. La statue volait en éclats, la pierre prenait sa place et, petit à petit, recouvrait toute la surface de la terre. Cette pierre, cest le Christ. Cela signifie que le règne du Christ et de sa justice doit remplacer celui du Prince et des princes de ce monde. Comment pouvons-nous, comment devons-nous participer à cette révolution, comment " hâter " (2 P 3, 12) " la venue du Jour de Dieu " et le règne de sa justice ? Une spiritualité qui se veut chrétienne ne saurait éluder cette question. [ ]
Allons-nous pour autant nous contenter dun piétisme individualiste cherchant seulement la conversion ô combien nécessaire de notre propre cur, en nous désintéressant du règne de Dieu dans le monde, alors que le Seigneur nous a appris à prier " Que ton règne vienne sur la terre comme au ciel. "
Voyons donc ce qua fait le Christ lui-même. Il a délibérément renoncé à la triple et satanique tentation de posséder, de dominer et de se faire admirer. Il a renoncé à la richesse, au pouvoir et à la vaine gloire. Il sest livré lui-même au dépouillement, à la mort, à la descente aux enfers : " Lui qui est de condition divine, Il sest anéanti (ékénôsen eautôn), prenant la condition dun esclave [...] Il sest abaissé devenant obéissant jusquà la mort, à la mort sur une croix " (Ph 2, 6-8).
Cest ainsi que le Christ a libéré la puissance de Dieu, provisoirement occultée par les péchés des hommes et le règne du Malin. Cette puissance sest manifestée glorieusement en le ressuscitant dentre les morts ; elle " la souverainement exalté " (Ph 2, 9), inaugurant ainsi la nouvelle création, présence effective dans ce monde du Ressuscité puis de son Saint Esprit, semence vivante de liberté, de justice et damour. Ces fruits de lEsprit Saint ne sont pas des idées abstraites, mais des énergies divines désormais à luvre dans le monde. Chaque fois quelles se cristallisent dans la réalité quotidienne, elles constituent autant de signes de la sainte puissance de Dieu et annoncent le triomphe final du Royaume désormais en marche. La résurrection du Christ constitue le changement de pouvoir le plus radical de toute lhistoire.
Le Christ, cependant, ne veut pas " arriver sans nous à laccomplissement final " (Hé 11, 40). Il nous invite à passer dans la nouvelle création, à entrer dès maintenant avec Lui dans le Royaume en marche, à nous associer à son uvre, car nous sommes collaborateurs de Dieu " (1 Co 3, 9). Comment donc devons-nous faire ?
La participation de lhomme
Comment ouvrir la voie à lintervention divine, à lirruption du Saint Esprit dans les situations dinjustice ? Plusieurs attitudes sont requises et possibles : renoncer à la soif du gain, ressort empoisonné de toute notre société de consommation ; dire non à la volonté de puissance, source de toutes les tyrannies ; arrêter de vivre pour soi-même ; cesser de compter sur le jeu des forces de ce monde, par un acte de confiance totale en la puissance bonne de Dieu : tant que nous fonctionnons sur les rapports de forces, nous nous laissons prendre dans lengrenage du Prince de ce monde, de Satan qui manipule tous ceux qui, par le désir de la richesse, la soif du plaisir ou lambition de faire carrière, se livrent à son pouvoir de mort.
Il nous faut, au contraire, renoncer à " placer notre foi dans les puissants de ce monde " (Ps 146, 3), à miser sur le pouvoir de largent, de la force militaire, de lintrigue politique. Lorsque nous acceptons ainsi dentrer dans la tombe du Christ cest le vrai sens du baptême -, lorsque nous plaçons effectivement toute notre espérance et toute notre confiance dans la seule force de Celui qui a ressuscité le Christ dentre les morts cest la foi -, alors la puissance libératrice du Christ ressuscité sengouffre au sein des événements qui forment le tissu de notre existence quotidienne, change le cours de ces événements et rend manifeste non seulement dans nos vies, mais dans le monde, la création nouvelle en y plantant des signes du Royaume qui vient.
Une telle spiritualité qui est confiance dans luvre merveilleuse de lEsprit Saint dépasse le cadre de la piété personnelle, car elle découvre aux yeux de nos frères et surs laction et la présence de Dieu dans le monde : " Ainsi doit briller votre lumière aux yeux des hommes, pour que, voyant vos bonnes uvres, ils en rendent gloire à votre Père qui est dans les cieux " (Mt 5, 16). [ ]
Lépiclèse communautaire
Lorsque cet acte de confiance et de foi, cette offrande que lhomme fait à Dieu de lui-même selon la parole de lApôtre : " Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu " (Rm 12, 1) nest pas seulement un acte personnel, lorsquune communauté entière se dépouillant de toute ambition tribale soffre à Dieu dans lattente confiante de la descente du Saint Esprit et de la manifestation de la sainte puissance de Dieu dans sa vie, cela sappelle Divine liturgie.
La liturgie eucharistique nest pas, en effet, comme voudraient nous le faire croire ceux " qui gardent les apparences de la piété mais en ont renié la puissance " (2 Tm 3, 5), un spectacle " sacré " ou un concert " spirituel " pour esthètes initiés. Elle est un acte audacieux dhommes et de femmes qui, croyant à la valeur unique de loffrande que le Christ a faite de Lui-même à son Père (Ep 5, 2), ayant foi dans ladmirable puissance de lEsprit Saint qui la ressuscité (1 P 3, 18) et confiants dans la justice infinie du règne de Dieu ainsi inauguré, remercient Dieu de cette offrande, en font eucharistie et sy associent en se confiant " eux-mêmes, les uns les autres et toute leur vie " au Christ Dieu. Ils sont alors tout tendus dans lattente de la descente du Saint Esprit, qui transformera leur communauté tout entière avec le pain et le vin quils reçoivent en espace de liberté, de justice et damour, en signe vivant du royaume de Dieu en marche.
Faisons dès maintenant cet acte de foi. Renonçons à toutes nos convoitises, déposons sur lautel de Dieu avec notre offrande de pain et de vin toute notre espérance, tous nos désirs, toutes nos ambitions, tout ce que nous sommes et voulons être. Et, par une épiclèse, communautaire, accueillons la puissance dEn haut, lEsprit Saint qui visite ceux qui adhèrent au Christ. Nous verrons alors Dieu à luvre parmi nous. Ne serait-ce pas cela, la spiritualité orthodoxe ?
Extrait de Cyrille Argenti, Naie pas peur,
Le Sel de la terre/Cerf, 2002.
DANS LE MONDE DAUJOURDHUI
par le père Cyrille Argenti
Le monde daujourdhui
Quest-ce qui caractérise le monde daujourdhui et en quoi diffère-t-il du monde dhier? Dès le VIe siècle, marqué par lempire de Justinien à Byzance et le règne de Clovis en Gaule, les pays situés dans un arc de cercle sétendant de lArménie à lIrlande vivaient en chrétienté. Le christianisme était la religion reconnue par lÉtat et acceptée, au moins théoriquement, par la majorité de la population. Du VIIe au XIVe siècle, cet état des choses se développa dans lensemble de lEurope où il subsista jusquà la fin du XXe siècle. De la Grèce à la Scandinavie, lÉglise et lÉtat institutionnalisèrent leurs rapports. Les évêques couronnaient les rois ou les empereurs. La définition du bien et du mal était donnée par lÉvangile, ce qui ne signifiait pas que lon optait toujours pour le bien ! En effet, même si les principes de la morale chrétienne étaient acceptés comme normatifs, ils nétaient pas forcément appliqués par les gouvernements et lensemble de la population.
Depuis la fin du XIXe siècle, cette situation sest transformée. Dabord, le développement rapide et important des sciences et des techniques a transformé les consciences. Éblouis ainsi par les découvertes scientifiques et les nouvelles technologies, nombreux sont ceux qui se sont imaginés que la science pouvait résoudre tous les problèmes de lhumanité. Il faudra deux guerres mondiales pour que lon perde les illusions du scientisme et prenne conscience de lambiguïté du progrès, qui fournit des outils prodigieux tant au mal quau bien, permettant de produire à la fois la bombe atomique et des vaccins. Pendant ce temps, la science a détrôné la foi dans des milliers de consciences. [ ]
Lévolution des murs a entraîné un bouleversement du couple et de la famille ; elle a discrédité le mariage et sest manifestée par une augmentation des divorces et des naissances extraconjugales. Face à tant déchecs, beaucoup de jeunes ne veulent plus contracter dengagements. Ils tombent dans une sorte de désillusion, aggravée par lapparition du sida qui, à cause de sa transmission sexuelle, a répandu lidée de " lamour qui tue ".
Bref, nous vivons dans une société qui a perdu ses repères. Une société désorientée et déboussolée, qui accueille avidement aussi bien des idées issues du bouddhisme ou de lhindouisme comme la théorie de la réincarnation que des doctrines ésotériques ou des pratiques proposées par des sectes venues des États-Unis (Mormons, Témoins de Jéhovah, etc.), ou encore les enseignements fantaisistes des Évangiles apocryphes.
Tout cela se mêle à des bribes de foi chrétienne de façon confuse et incohérente, et donne naissance à une forme de " syncrétisme " rappelant étrangement celui qui régnait au IIe siècle de notre ère, au temps du " gnosticisme " combattu si énergiquement par saint Irénée. Mais à cette époque, le langage chrétien tout neuf avait un impact que les mêmes mots, répétés et entendus pendant des siècles, ont perdu. De nos jours, que lon peut qualifier de " post-chrétiens ", le vocabulaire chrétien est usé. Inventer un langage qui soit actuel et capable dexprimer les vérités éternelles est lune des difficultés de lévangélisation aujourdhui.
Confesser la foi en Christ ressuscité
Comment, dans un tel monde, un chrétien qui plus est, orthodoxe devrait-il exprimer sa foi dans la vie quotidienne ? La tentation des chrétiens aujourdhui est daffadir, affaiblir, atténuer le message du Christ pour ne pas choquer le monde. On pratique un christianisme honteux. On nose pas affirmer la virginité de Marie pour ne pas paraître ridicule. On nose pas proclamer que le Christ est ressuscité avec un vrai corps de " chair et dos " pour ne pas donner limpression quon croit à des mythes. On nose pas proclamer le Dieu Un en trois Personnes pour ne pas heurter la raison.
Dès lors, on parle du Seigneur Jésus comme sIl nétait quun homme, un grand initié ou le plus grand des prophètes. On réduit la Bonne Nouvelle, selon laquelle Dieu a visité les hommes, à un message moralisateur, à une série de commandements et dinterdits. Bref, on fait perdre au sel sa saveur ; avec quoi, alors, la lui rendra-t-on ?
Vivre en chrétien aujourdhui, cest vivre de la Bonne Nouvelle dans toute son intégralité stupéfiante. Cest confesser que le corps du Ressuscité, qui porte encore les marques des clous et de la lance, donne naissance à une nouvelle création sur laquelle la mort na plus de prise. Cest découvrir chaque jour que Jésus de Nazareth, le Crucifié, est vraiment vivant parce que réellement ressuscité. Alors, nous ne sommes plus esclaves de la peur de la mort. En présence dun défunt, nous chantons le tropaire de Pâques " Le Christ est ressuscité des morts, par la mort Il a vaincu la mort. " Le désespoir de lincroyant à la place de la tranquille espérance du fidèle, qui sécrie : " Fais reposer, ô Christ, celui que tu as choisi pour contempler la lumière de ta Face, dans la douceur de ta beauté. "
Ainsi, la Résurrection est le fondement de notre foi, mais en sommes-nous intimement, réellement convaincus ? Reposons-nous la question devant Dieu ; réexaminons-la en y consacrant toute la réflexion, le temps et létude nécessaires. Seul face à Dieu, seul dans le secret de ma conscience, je dois me demander : " Suis-je intimement convaincu que le Christ est réellement ressuscité dans son corps glorieux, dans sa chair transfigurée ? "
Dans le Credo qui nous récitons chaque dimanche au cours de la Divine liturgie nous professons également que le Christ est " le Fils unique de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au Père, par qui tout a été fait ". Par là, nous proclamons quIl est le Créateur, quIl est Dieu comme son Père, quIl est le même Dieu que le Père et le Saint Esprit. Cette foi est la pierre sur laquelle est bâtie lÉglise. [ ] Parce que nous croyons vraiment à lentrée dans la chair de " lUn de la Sainte Trinité ", la déification de notre chair est le but de notre vie. Cest donc toute notre existence dans la chair, cest-à-dire toute notre vie quotidienne et réelle, que nous voudrions voir imprégnée du Saint Esprit. Cest pourquoi nous mettons une icône au centre de notre foyer et au-dessus du lit conjugal. Le lien personnel avec le Seigneur se développe et se précise dans la contemplation des saintes icônes, qui instaurent un face-à-Face entre le chrétien orthodoxe et le Christ. Les icônes reflètent également lexpérience des témoins fidèles du Christ, prophètes, apôtres, martyrs, tous nos Pères dans la foi. Plus nous nous familiarisons avec eux, à travers leur icône, leur vie et leurs écrits, plus nous retrouvons le chemin qui mène au Maître qui nous est commun. Licône est là pour que le Dieu fait homme soit présent à chaque instant du jour et de la nuit, pour que le Christ nous regarde vivre et que nous nous sentions vivre sous le regard sanctifiant de Dieu.
Mais lorsque nous communions le dimanche, sommes-nous vraiment conscients de " manger la chair " du Ressuscité, du Dieu fait chair, et de " boire son sang " ? Lorsque nous plaçons licône du Christ dans notre maison, exprimons-nous vraiment notre foi quen entrant dans la chair des hommes, Dieu le Fils entre dans notre vie réelle, quotidienne, charnelle ? Lorsque, à la Théophanie, nous prenons de leau bénite en fêtant le baptême de Jésus dans les eaux du Jourdain, pensons-nous vraiment que lEsprit Saint, en sanctifiant les eaux, sanctifie la matière et renouvelle toute la création ? Bref, par chacun de ces actes, exprimons-nous concrètement dans notre vie quotidienne notre foi en lIncarnation du Verbe divin ? [ ]
Il est très important de prier la Sainte Trinité. Dieu ayant créé lhomme à son image, cest-à-dire à limage de la Trinité, les hommes ne sont ni des individus isolés ni une collectivité grégaire, mais des personnes distinctes qui nexistent quen relation les unes avec les autres, recherchant dans lamour lunité de lêtre et dans le respect de lautre la diversité irremplaçable de chacun. La Trinité est donc le modèle des relations conjugales, des rapports sociaux, des structures ecclésiales. Vivre en chrétien dans une société, cest avoir sans cesse ce modèle trinitaire en vue, grâce auquel la personnalité irremplaçable de chacun sépanouit selon sa vocation particulière, en pleine liberté, dans une communion damour. Certes, nous sommes assez réalistes pour ne point ignorer le poids des égoïsmes le nôtre y compris -, le pouvoir du Diviseur (Diabolos) et la loi de la jungle qui régit la société. Mais le modèle trinitaire qui constitue " le programme social du chrétien " aimante notre vie, fournit la dynamique permanente qui nous transforme petit à petit et donne un sens à toutes nos activités au sein de notre famille, de notre milieu social, de notre Église. Question : le modèle trinitaire inspire-t-il effectivement la qualité de nos relations humaines ?
Nous affirmons, selon lévangile de Jean, que le Saint Esprit " procède du Père " et que le Christ nous lenvoie (Jn 15, 26). Nous invoquons sa descente " sur nous " et sur les " saints dons " au cours de la liturgie. Nous proclamons, avec saint Séraphin de Sarov, que " le but de la vie, cest lacquisition du Saint Esprit ". Mais en va-t-il ainsi ? Cette acquisition est-elle vraiment le but de notre vie ? Prenons-nous la Pentecôte au sérieux autant que la Résurrection? Quelle place tient le Saint Esprit dans notre existence ? Commençons-nous chaque journée en demandant directement le renouvellement du don de lEsprit Saint : " Roi céleste, Consolateur, Esprit de vérité, toi qui es partout présent et qui remplis tout, Trésor de tout bien et Donateur de vie, viens et demeure en nous, purifie-nous de toute souillure et sauve nos âmes, toi qui es bonté ? " Dune façon plus générale, prenons-nous au sérieux " lopération du Saint Esprit " pour diriger notre vie et y intervenir à chaque instant ? Comptons-nous sur nous-mêmes et sur notre propre volonté, malade et pécheresse, ou sur Lui, le Saint Esprit, pour " visiter et guérir nos infirmités " ? Supplions-nous le Christ avec foi lorsque nous prenons conscience de nos défauts, de notre péché, de nos déchéances, de nous envoyer son Saint Esprit pour nous purifier, nous libérer, nous guérir, nous changer, nous transformer, faire de nous des créatures nouvelles ? [ ]
Incarnation du Verbe, résurrection du Christ, Pentecôte de lEsprit et révélation de la Trinité, sont les moteurs de la vie dun chrétien orthodoxe. Ces mêmes événements vont aussi inspirer sa prière.
Prière personnelle
Être chrétien, cest faire confiance à lintervention efficace de lEsprit de Dieu dans notre vie et sur notre personne, pour les transformer à limage de la vie et de la personne du Dieu-Homme. Cest donc trouver quotidiennement le temps de prier Dieu au nom du Seigneur Jésus pour que lEsprit, qui repose sur Lui, soit répandu sur nous ; cest chercher dans ce contact avec lEsprit du Christ la source dénergie qui va orienter notre personnalité et donner un sens à notre vie.
Mais quest-ce que prier ? Dabord, ce nest pas réciter des prières cela, un magnétophone peut le faire mieux que nous. Pour prier, il faut dabord se mettre face au Dieu vivant, cest-à-dire face à licône du Christ. Le Dieu vivant est venu vers nous, Il a pris le visage dun homme : celui du Christ. À travers son icône, Celui-ci nous regarde. Il est en effet toujours représenté de face ; son regard rencontre le nôtre. Ce Face-à-face, de Personne à personne, est le début de la prière.
Mais " nous ne savons pas prier comme il faut ", et " lEsprit vient au secours de notre faiblesse [...] Il intercède pour nous en gémissements ineffables ", dit saint Paul (Rm 8, 26). Cest pourquoi il convient de commencer toute prière, mais aussi toute entreprise, toute journée, par une invocation au Saint Esprit. Saint Basile, dans son Traité du Saint Esprit, écrit que " cest le Saint Esprit qui éclaire le visage du Christ qui, Lui, nous fait connaître le Père ". Linvocation au Saint esprit nous conduit donc vers une prière trinitaire. Prier, cest aller à la rencontre des deux " mains " que nous tend le Père : le Fils qui est venu vers nous en se faisant homme et en nous parlant avec une bouche dhomme, et lEsprit qui est descendu sur chacun de nous, rassemblés en Église, sous forme de langues de feu, le jour de la Pentecôte. Prier, cest donc écouter la Parole du Fils et invoquer la présence de lEsprit. Cest acquérir lEsprit pour rencontrer le Fils et connaître le Père. [ ]
Orthodoxie et orthopraxie
Mais notre vie quotidienne est-elle bien le reflet de la " théologie " que nous prétendons professer et de notre piété ? Nous croyons que Jésus de Nazareth est le Christ, le Fils du Dieu vivant, et cependant dans notre vie quotidienne en famille, sur notre lieu de travail, pendant nos loisirs, dans nos relations affectives notre façon de nous comporter souvent ne diffère pas fondamentalement de celle de notre entourage, de nos voisins ou collègues qui sont, pour la plupart, incroyants ou indifférents à la Personne du Christ.
Comment notre foi peut-elle, doit-elle modifier notre comportement familial et social ? Quest-ce qui distingue notre façon de vivre de celle des non-croyants ? Comment témoigner du Christ ressuscité dans notre vie de tous les jours ?
Pour de nombreuses personnes qui se disent chrétiens, la difficulté à résoudre ce problème les a amenés à lesquiver en cloisonnant leur vie. Dune part, ils " pratiquent la religion ", par leur présence et leur participation aux offices de lÉglise " ils vont à la messe " -, voire par une prière personnelle à domicile. Dautre part, ils vivent en société de la même façon que tous les autres gens. Leur " vie religieuse " et leur vie dans le monde profane ne communiquent pas, ne se répercutent pas lune sur lautre. À tel point que "lÉtat laïc " a pu qualifier les Églises " dassociations cultuelles ". Limitée ainsi au " culte ", la religion devient une " affaire privée ", sans incidence sur la vie sociale.
Ce problème nest en réalité pas vraiment nouveau. Ce fut déjà, en effet, lattitude des gens " religieux " en Israël, suscitant lindignation des prophètes de Dieu:
Je hais, je méprise vos fêtes, pour vos solennités je nai que dégoût [...] Vos oblations, je ne les agrée pas. Éloigne de moi le bruit de tes cantiques [...] mais que le droit coule comme leau, et la justice comme un torrent qui ne tarit pas. [Am 5, 21-24. Cf. aussi Is 1, 11-19.]
Bref, Dieu nagrée prières et cantiques que sils débouchent sur un comportement de justice dans la vie sociale. Un culte qui ne transforme pas notre vie nest quhypocrisie. Une vie liturgique qui ne se prolonge pas par ce que saint Jean Chrysostome appelle le " sacrement du frère ", nest pas chrétienne, mais de la " religion païenne ", de la religiosité. Cest pourquoi le Christ a dit, en reliant deux phrases de lAncien Testament : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. Fais cela et tu vivras. " Adorer Dieu et servir le frère ne font quun ; cloisonner le culte et 1a vie quotidienne, cest du paganisme.
" Ce nest pas celui qui dit: "Seigneur ! Seigneur!", mais celui qui fait la volonté de mon Père qui entrera dans le royaume de Dieu " (Mt 7, 21). Il ne sagit pas seulement de découvrir et confesser la vérité, il faut aussi, comme le dit le Christ dans lévangile de saint Jean, " faire la vérité" (Jn 3, 21). Sans cela, toute notre vie de foi, de prière, de communion nest quapparence, mensonge, hypocrisie et pharisaïsme. Lorthodoxie est la croyance droite, la glorification droite. Mais il ny a pas dorthodoxie sans action droite, sans orthopraxie.
Ainsi, croire et rendre gloire à Dieu selon la tradition orthodoxe exigent également une façon de vivre, une façon dagir. Ce mode dêtre, ce comportement a été décrit par le Christ dans le sermon sur la montagne (Mt 5-7). Il repose sur un principe fondamental : lhomme créé à limage et à la ressemblance de Dieu.
Lamour évangélique au quotidien
Tout ce mode dêtre, toute la foi que nous exprimons dans notre vie religieuse doit donc s'incarner dans notre vie quotidienne, que ce soit en famille, au travail, dans nos loisirs ou notre vie affective. Le principe fondamental de cette pratique est très simple : Dieu a créé lhomme tout homme à son image et à sa ressemblance, cest-à-dire comme une personne qui nexiste vraiment quen communion damour avec les autres, et non comme un individu entité enfermée dans la cage de son égoïsme ou un numéro anonyme dans une collectivité grégaire. Si donc nous adorons Dieu, nous lhonorerons en respectant son image, cest-à-dire en traitant tout être humain ami ou ennemi, sympathique ou antipathique, collaborateur ou adversaire comme un frère que le Christ a tant aimé quIl a donné sa vie pour lui. Tout homme ou femme est donc une personne au salut de laquelle, dans la mesure de nos moyens ne fusse que par un sourire nous devons contribuer. Si nous devons aller visiter un assassin en prison " Jétais en prison et vous mavez rendu visite " (Mt 25, 36) combien plus devons-nous nous intéresser au bonheur et au progrès dun rival ou dun adversaire... Car lui aussi a été créé en vue de sa déification ultime.
En famille, au travail et à léglise, nous chercherons donc sans cesse à communiquer avec lautre dans le respect de sa personnalité. Non pour lassujettir, laccaparer ou lagréger à un groupe en lassimilant, mais pour laimer tel quil est, ou plutôt tel que Dieu lappelle à devenir. Cela pour quil puisse réaliser pleinement le dessein du Créateur envers lui, par lépanouissement de ses dons propres au service de la communauté au sein de laquelle il vit.
En famille : si lon est chrétien, aimer un parent, un enfant, un époux, une épouse, un frère, une sur, ce nest pas chercher à le posséder, le dominer, en tirer du profit ou le vouloir pour soi. Cest désirer son libre épanouissement, chercher ce quon peut lui donner " Il y a plus de bonheur à donner quà recevoir " (Ac 20, 35) pour le soutenir, pour laider à devenir meilleur, à réaliser ses projets et non pas ceux que nous voudrions lui imposer, pour le consoler, lui apporter le maximum de joie, pour quil se sente aimé. Aimer vraiment na rien à voir avec de la sentimentalité ; cest désirer et favoriser la déification de lautre, puisque cest pour cela quil a été créé. En ce sens, il ne faut surtout pas oublier dapporter les prénoms des membres de notre famille vivants ou décédés au début de la Divine liturgie, afin que par celle-ci le Saint Esprit rayonne sur eux pendant toute la semaine. Les dyptiques (liste des noms que lon commémore, répartis sur deux colonnes, lune pour les vivants et lautre pour les morts), cest le lien entre la liturgie et toute personne que nous aimons ou devrions aimer.
Dans la vie professionnelle : travailler, pour un chrétien, cest faire passer un reflet du Royaume dans la réalité terrestre et la matière de ce monde. Cest mettre un peu de beauté dans la vie. Que lon soit plombier ou balayeur de rue il sagit dembellir le monde. Un maçon chrétien est, à sa manière, un iconographe. Si lÉvangile nous a donné une certaine vision du royaume de Dieu, nous essayons, par notre travail, den projeter lempreinte dans le domaine où sexerce notre activité. Cela peut être lambiance quune infirmière cherche à faire régner dans son service, la beauté que le menuisier donne au meuble quil fabrique, la petite note de chaleur humaine quune secrétaire essaye de faire résonner dans son bureau... Dans tout travail, le chrétien peut introduire un petit rayon de lumière, un petit coin de ciel. Il suffit pour cela quà la liturgie du dimanche, il écoute avec attention la lecture de lépître et de lÉvangile, quil se demande ensuite comment mettre en pratique la parole entendue. Si la Parole de Dieu touche notre cur, elle changera notre vie et transformera notre façon de travailler. Les paraboles du Christ et tous ses enseignements sont toujours très proches de la vie quotidienne.
Tout compagnon de travail et collègue subordonné ou supérieur nest jamais un numéro ou un robot, mais une personne que Dieu veut sauver. Elle doit nous intéresser ; nous devons chercher à établir avec elle un contact humain, découvrir ses soucis, ses aspirations, échanger un sourire. Même offrir une cigarette est déjà une approche, une antenne tendue vers lautre. Efforçons-nous à chaque occasion de briser la glace, ôter le masque, dépasser la sécheresse du langage professionnel, atteindre le cur dun inconnu, rendre un petit service à celui ou celle qui nous a fait une vacherie, dire un mot gentil à celui qui a été abrupt ou blessant, contenir nos impatiences, dominer notre mauvaise humeur, avoir la paix dans notre cur et la faire régner autour de nous.
Si nous avons communié la veille, souvenons-nous que nous sommes porteurs du Christ dans notre lieu de travail. SIl est présent dans notre cur, inconsciemment cette présence rayonnera autour de nous. Car participer à leucharistie, cest permettre à Dieu de créer entre les hommes le lien le plus profond qui soit, au niveau même de lêtre. Ce lien peut ensuite, petit à petit, émerger au niveau de la conscience et des rapports quotidiens.
Ce qui compte, finalement, cest moins ce que nous faisons ou disons que ce que nous sommes. Le bon arbre ne peut que porter de bons fruits. Soyons souriants et joyeux parce que le Christ est ressuscité, pacifiés et pacifiant parce que nous sommes pardonnés et réconciliés. En revanche, si je suis grincheux, tourmenté, hargneux, agressif, jouant le jeu de la jungle qui mentoure, comment pourrais-je être témoin du Christ ?
Dans nos loisirs et notre vie affective : pour pouvoir bien ou mieux accomplir sa tâche, il est nécessaire de se détendre. Il sagit ici non pas de chercher à cueillir du plaisir en se servant des autres, mais à voir dans lamitié et lamour ce que nous pouvons donner. Le chrétien veut toujours voir dans lautre une personne, une fin en soi, jamais un moyen. Dans nos loisirs, recherchons donc le contact humain et non le plaisir, la richesse personnelle qui se cache dans lautre et non les sensations. La recherche de sensations déshumanise lhomme.
Le Seigneur vient !
Aimer lautre donc, mais non point aimer lamour. Sortir de soi, aider lautre, le vouloir meilleur tout en lacceptant tel quil est. En fin de compte, aimer vraiment quelquun, cest vouloir son bonheur éternel, cest-à-dire sa déification.
Vivre en chrétien, cest prendre le risque magnifique de faire non pas ce dont nous avons envie, ni ce que la société ou lentourage nous incite à faire, mais ce que la Parole de Dieu nous prescrit.
Tout cela nest pas de lutopie, parce que nous croyons que le Christ a envoyé lEsprit qui procède du Père sur son Église et sur chacun de ses disciples le jour de la Pentecôte, et que ce même Esprit, invoqué quotidiennement, peut changer notre cur de pierre en cur de chair, transformer comme une source deau vive un désert en oasis, un truand en saint et, pourquoi pas, nous-mêmes en serviteurs de Dieu.
Le temps des " chrétiens sociologiques ", cest-à-dire de ceux qui étaient chrétiens parce que les structures sociales lexigeaient, est passé. Le temps des tièdes, que le Christ " vomira de sa bouche " (Ap 3, 16), est révolu. Dans une société de plus en plus païenne, soyons de plus en plus des chrétiens orthodoxes, cest-à-dire des disciples de plus en plus authentiques du Dieu fait homme, par toute notre manière de vivre et toute notre façon de prier.
Les chrétiens deviendront alors ce quils sont appelés à être : la lumière du monde daujourdhui, tout comme ils furent celle du monde de lépoque de Néron ou de Dioclétien. Le Seigneur vient !
Extrait de Cyrille Argenti, Naie pas peur,
Le Sel de la terre/Cerf, 2002.
par le père Cyrille Argenti
" Je suis croyant, mais pas pratiquant. " Ou encore : " Je crois en Dieu, je crois au Christ, mais en lÉglise, non. " Voilà les phrases que répètent des dizaines de milliers de jeunes gens aujourdhui. Voilà pourquoi tant de personnes qui se disent " croyantes " et qui même souvent ont été baptisées notamment dans lÉglise orthodoxe ne " vont pas à lEglise " et déclarent ne pas être " pratiquantes ". Mais quelle est donc cette " croyance " que lon ne met pas en pratique ? Quel est donc ce Dieu auquel on croit mais que lon ne cherche pas à rencontrer ? Qui est donc ce Christ que lon admire et auquel on ne désire pas sunir? Quelle est donc cette Église en dehors de laquelle on se tient ?
Dieu est tout ou Il nest pas
" Je crois quil y a quelque chose au-dessus de nous ", " jadmire et je respecte le Christ "... Cest vrai, ces gens-là ne sont pas athées. Ils sentent confusément que Dieu existe, ils trouvent que Jésus est une personne admirable, mais ils ne cherchent pas trop à approfondir le rapport entre lune et lautre. Cette croyance et cette admiration ne les engagent pas ; ils ne se mouillent pas. Elles leur inspirent juste quelques bons sentiments : ils ne voudraient faire de mal à personne, ils naiment pas la violence, ils sont tout prêts à rendre service ; au fond, ils sont très gentils. On leur a tellement parlé du " bon Dieu " et du " petit Jésus "... On a omis de leur rappeler, comme le fait lépître aux Hébreux évoquant Moïse, que " Dieu est un feu dévorant " (Hé 12, 29), que le Christ a dit : " Cest un feu que je suis venu apporter sur la terre " (Lc 12, 49), et encore : " Celui qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille plus que moi nest pas digne de moi " (Mt 10, 37) ; " Ce sont les violents qui semparent du royaume de Dieu " (Mt 11, 12) ; " Nallez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais bien le glaive ; je suis venu séparer le fils de son père, la fille de sa mère " (Mt 10, 34-35). Enfin : " Les tièdes, je les vomirai de ma bouche " (Ap 3, 16). [ ]
Face au Christ, on prend position : on ladore ou on le crucifie. Il est ou la pierre dangle ou la pierre dachoppement. Si lon croit en Lui, on se joint à Lui ; si lon croit quIl est le Créateur, lalpha et loméga, le début et la fin, on lui donne tout : la rencontre avec le Ressuscité devient le but primordial de la vie. La liturgie du dimanche matin, lunion spirituelle et chamelle avec le corps et le sang du Christ dans la communion, devient alors le moment crucial de la semaine.
Dieu est tout ou Il nest pas. Il ne peut être un élément, un aspect, une partie de la vie. Ou alors, Il ne serait pas Dieu. Si lon croit en Lui, on sengage pour Lui. Et si lon croit que le Christ est Dieu, quIl est vraiment ressuscité des morts, quIl est présent dans lassemblée eucharistique, quIl y vient nous rencontrer, pour nous transformer, nous guérir, nous délivrer de lemprise de la mort, nous introduire dans lintimité de la vie du Dieu trinitaire, alors comment peut-on ne pas pratiquer ? Si quelquun te fixe un rendez-vous pour te donner un milliard de francs et que tu le crois, niras-tu pas à ce rendez-vous ? Le Christ te promet bien plus : le Saint Esprit, cest-à-dire Dieu lui-même : " Si donc vous qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-Il lEsprit Saint à ceux qui le lui demandent " (Lc 11, 13). Il te donne pour cela rendez-vous à la liturgie eucharistique. Peux-tu le croire et ne pas aller au rendez-vous ? Peux-tu être sincèrement croyant et ne pas être pratiquant ?
Dieu avec nous
Le fait que tant de gens disent ne pas croire en lÉglise et ne pas être " pratiquants " révèle sans doute un malentendu fondamental sur le sens du mot " Église " et la réalité quil exprime. LÉglise, pour le Français moyen, évoque la papauté, lépiscopat, le clergé, " les curés ", lensemble de lorganisation ecclésiastique, en un mot linstitution telle quhistoriens et sociologues peuvent la décrire, telle que lincroyant peut la connaître aussi bien que le croyant. Cest cette institution, avec ses fastes et ses crimes, que la Réforme protestante a rejetée, développant une conception plus individualiste et intériorisée de la vie chrétienne. Celle-ci se situerait exclusivement au niveau de la conscience personnelle : " Entre Dieu et moi, aucune médiation autre que celle du Christ, unique médiateur, nest acceptable. " Les faiblesses et les défaillances de lÉglise-institution ont contribué à donner une large audience à ce point de vue, non seulement en milieu catholique romain mais aussi parmi les orthodoxes, souvent plus imprégnés dune conception romaine ou protestante que dun sens vraiment orthodoxe de lÉglise.
Il convient donc, dune manière urgente, de redécouvrir le vrai sens de lÉglise. Pour cela, écoutons le grand prophète Isaïe, cité dans le cantique que nous chantons à loccasion de chaque mariage comme de chaque ordination diaconale, sacerdotale ou épiscopale : " Isaïe danse de joie, la Vierge enfante, elle a mis au monde un Fils, Emmanuel. " Emmanuel, en hébreu, signifie " Dieu avec nous. " Tel est le nom donné à Jésus. Le Christ, cest " Dieu avec nous ". Et " Dieu avec nous ", cest lÉglise. Non pas Dieu avec moi, mais Dieu avec nous.
Depuis quIl sest fait homme en naissant de la Vierge Marie, Dieu est avec nous : " Là ou deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis parmi eux " (Mt 18, 20). Le Crucifié-Ressuscité est vivant ; Il continue dêtre avec nous. LÉglise est cette présence du Ressuscité au milieu de ses fidèles, ou plutôt ce rassemblement autour de Lui de ses fidèles, qui lui sont agrégés, qui forment corps avec Lui, qui sont son Corps, Lui étant la tête. Cest cette unité mystérieuse que le Saint Esprit réalise entre le Christ et ses fidèles qui fait lÉglise : " Je suis la vigne, vous êtes les sarments " (Jn 15, 5). Et encore : " Telles des pierres vivantes vous deviendrez, vous aussi, des matériaux de cette bâtisse spirituelle " (1 P 2, 4). Nous sommes les branches dune vigne dont le Christ est le tronc ; les membres dun Corps dont le Christ est la tête, les pierres vivantes dune bâtisse spirituelle qui repose sur lunique " pierre dangle " (1 P 2, 7). Par le baptême, nous dit saint Paul, " nous sommes devenus une seule plante avec Lui " (Rm 6, 5) ; par la communion eucharistique, nous devenons un seul corps avec Lui : " Qui mange ma chair et boit mon sang, je demeure en lui et lui en moi " (Jn 6, 56). Tel est le miracle quopère le Saint Esprit. Mais si nous ne croyons pas au Saint Esprit, nous ne croyons pas en lÉglise.
Présence de la Parole
Le Christ est donc la tête, lÉglise est le Corps, et nous sommes les membres. Uni à la tête, chaque membre exerce sa fonction propre et y trouve sa raison dêtre. Si lÉglise est cette mystérieuse unité organisée et intime entre le Christ et ceux qui croient en Lui, comment se traduit-elle dans la réalité de la vie de lÉglise daujourdhui ? Comment le Christ ressuscité y est-il effectivement présent, selon sa promesse : " Je serai avec vous jusquà la fin des temps " (Mt 28, 20) ? Comment ses fidèles vivent-ils " en Lui ", unis entre eux et à Lui aussi intimement que les membres dun corps à la tête, que les sarments au cep, que les pierres dun édifice à la pierre dangle ?
Le Christ, Fils unique et Verbe de Dieu, vrai Dieu de vrai Dieu, est présent de plusieurs manières. Il lest dabord par sa Parole qui se fait chair et descend dans le monde pour se faire entendre, cest-à-dire par son Esprit, le don du Saint Esprit qui manifeste sa présence dans la proclamation et la prédication de la Parole. Cest précisément ce que les disciples ont vécu, devenus langues de Dieu par lopération du Saint Esprit.
Cest dire que lÉglise nest pas une société de philosophie diffusant une doctrine, mais le mystérieux réceptacle de la présence dans le monde du Christ ressuscité, vivant par lopération du Saint Esprit au sein de ses fidèles. Certes, nous ne le voyons pas comme Thomas le voyait, ou tel que nous le verrons lorsquIl reviendra avec gloire juger les vivants et les morts. Mais Il est présent par son Esprit dans la Parole annoncée, un peu comme celle dun correspondant dont la voix se fait entendre dans lécouteur téléphonique. En réalité, aucune image ne peut traduire cette réalité spirituelle qui constitue lêtre profond de lÉglise.
On objectera évidemment que lÉglise se présente à nous comme une société dhommes pécheurs. Et lorsque lon connut toutes les laideurs, toutes les mesquineries, toutes les ambitions, tous les appétits et parfois même tous les crimes qui ont marqué cette société, on se demande comment elle peut bien être le Corps du Christ, " lépouse sans tache ni ride ", la future Jérusalem céleste éclairée par le triple et resplendissant Soleil de lUnique Divinité ? De la même manière, lorsque Pilate présenta à la foule des juifs " lhomme de douleurs " au visage ensanglanté et souillé de crachats, il fallait beaucoup de foi pour y reconnaître le Roi de gloire qui trône sur les Chérubins ; pourtant, cétait bien Lui. Le mystère de lÉglise, cest justement cette présence du Verbe divin, de la Parole de Dieu, de la deuxième Personne de la Sainte Trinité au sein dune société de pécheurs qui défigurent et caricaturent plus ou moins selon les lieux et les époques limage du Christ quelle a pour vocation de présenter au monde. Cest bien là, incarné dans son Église et vivant dans son Corps, que se cache et se manifeste le Fils de Dieu. Cest bien là que le croyant peut entendre sa voix, le rencontrer et sunir à Lui.
Présent dans son Église par sa Parole, le Fils de Dieu sy incarne plus mystérieusement encore par la divine eucharistie. Lopération du Saint Esprit, qui rendit le Verbe présent dans le sein de la Vierge Marie ainsi que dans lassemblée des fidèles par le don des langues, le rend également présent dans le pain et le vin afin quIl soit présent en ceux qui y communient, confirmant la parole du Christ : " Ceci est mon corps... Ceci est mon sang... " Le Saint Esprit change le pain et le vin en corps et en sang du Sauveur afin que ceux qui y communient soient changés eux aussi par le même Saint Esprit et deviennent réellement membres du Corps du Christ. Cest dire que le Saint Esprit fait de lÉglise nourrie de leucharistie la chair du Christ. Le mystère eucharistique, comme le mystère de la Parole et avec lui, est constitutif de lÉglise : édifiés par la Parole de Dieu et nourris par la chair et le sang du Christ, les membres de lÉglise sont transformés par le Saint Esprit en cellules du Corps du Christ, en sorte que lÉglise devient véritablement chair de Dieu, que le Fils sincarne en elle, quelle prolonge et perpétue la présence dans le monde du Verbe divin. Emmanuel " Dieu avec nous " nest pas seulement avec les Juifs de lépoque de Ponce Pilate, mais avec tous les croyants de tous les temps et de tous les lieux qui se nourrissent du pain et du vin " eucharistifiés " (Justin). Leucharistie perpétue et actualise en tout lieu et en tout temps le mystère de lIncarnation ; par elle, le Saint Esprit christifie lÉglise.
Un seul Grand Prêtre
Notre Seigneur Jésus Christ, homme et Dieu, est le seul intermédiaire entre les hommes et Dieu. Cest Lui qui vient faire connaître aux hommes le Père quIl est le seul à connaître ; cest Lui qui intercède sans cesse auprès du Père pour les hommes, ses frères. Il est notre seul Grand Prêtre qui sest offert lui-même une fois pour toutes en sacrifice sur la Croix, pour les péchés des hommes.
Ce sacerdoce, le Christ prêtre pour léternité lexerce actuellement avec tout son Corps qui est lÉglise ; cest toute lÉglise en tant que Corps du Christ qui prolonge, perpétue, actualise le sacerdoce du Christ. En effet, lÉglise continue à annoncer au monde la Parole quelle porte en elle, actualisant la révélation que nous a faite le Seigneur Jésus. À travers la prédication de lÉglise, cest le Christ qui parle au monde. De même, lÉglise continue à offrir lunique sacrifice du Christ sur la Croix par le mystère du pain et du vin " en faisant cela en mémoire de Lui ". À travers loffrande de lÉglise, cest le Christ qui soffre pour le salut du monde. [ ]
Lorsque le Christ, le jour de sa résurrection, insuffla aux seuls apôtres le Saint Esprit, en leur disant : " Recevez le Saint Esprit, ce que vous délierez sur terre sera délié au ciel " (Mt 18, 18), Il leur conféra ce que nous appelons aujourdhui le sacerdoce ministériel qui est reçu dans le sacrement de lordre. LorsquIl envoya ce même Saint Esprit à tous les disciples assemblés " dun seul cur " le jour de la Pentecôte, il leur conféra le " sacerdoce royal " (1 P 2, 5) que les fidèles reçoivent aujourdhui dans le sacrement de la chrismation.
Sacerdoce ministériel ou sacerdoce royal, sacerdoce du clergé ou sacerdoce des laïcs, diversité de dons et diversité de fonctions, il sagit toujours dun même Esprit agissant dans chaque membre, afin que lensemble du Corps qui est lÉglise exerce lunique sacerdoce du Christ, cest-à-dire actualise dans le monde daujourdhui laction rédemptrice de notre unique Grand Prêtre Jésus Christ, prêtre pour léternité. Le sacerdoce du Christ se perpétue et sactualise dans luvre symphonique de son Église : lEsprit fait résonner la voix du Fils dans le monde par la multiplicité et la diversité des instruments dont Il se sert. Le mystère du sacerdoce celui des ministres et celui des laïcs comme le mystère de leucharistie et le mystère du don des langues, nest quun aspect de cet unique mystère de lÉglise. Un mystère par lequel le Saint Esprit incarne le Verbe dans lensemble des fidèles et rend ainsi le Christ mystérieusement, ou plutôt mystériquement cest-à-dire sacramentellement présent dans le monde, en attendant quIl y revienne visiblement et avec gloire le jour de son second avènement.
La vie en Christ
La vie chrétienne ne se réduit pas à une morale, à lobéissance à des commandements, à lécoute dun message : nous ne sommes pas seulement des disciples qui accueillons lenseignement du Maître. La vie chrétienne est une vie en Christ : " Ce nest plus moi qui vis, cest Lui qui vit en moi " (Ga 2, 20). Et sil vit en toi, en moi, en lui, Il vit en nous. LÉglise, cest Dieu en nous. Nous unis par lopération du Saint Esprit au Dieu fait homme, au Christ ; nous unis entre nous, par Lui et en Lui unis.
Réduire la vie chrétienne à lacceptation dune doctrine, à limitation dun maître, à lenseignement dune morale, cest en faire une religion, un " isme " parmi dautres. Le mot " christianisme " nexiste pas dans le Nouveau Testament. Cest un terme de sociologue, dhistorien, voire dincroyant. Mais si nous découvrons que depuis que le Fils sest fait homme et a donné le Saint Esprit, les hommes peuvent se joindre au Christ, sunir réellement à Lui, vivre de Lui et en Lui ; si nous découvrons également que le lieu de cette rencontre entre le Créateur et ses créatures, le lieu où le Saint Esprit effectue cette greffe des hommes sur le Christ-Dieu, le lieu où les hommes réconciliés avec Dieu parce quunis au Dieu-homme sont aussi réconciliés entre eux, sappelle lÉglise, alors nous pouvons proclamer avec le Credo : " Je crois en lÉglise. " [ ]
Dès lors, posons-nous sérieusement la question : quest-ce que lÉglise pour nous : une affaire de curés, une institution séculaire qui joue un rôle plus ou moins important dans la société, ou bien notre propre famille dont nous nous sentons responsables ? Et pourquoi allons-nous à la messe, à la Divine liturgie de temps à autre le dimanche ? Y allons-nous pour nous recueillir et prier pour nos parents défunts, ou bien parce que, étant à la fois luvre de Dieu (" divine ") et luvre du peuple, elle est pour nous la source dénergie qui donne le courage daffronter la vie, lui donne son sens, sa finalité en lorientant vers le royaume de Dieu ? Est-elle vraiment pour nous le point de départ et le point darrivée de la semaine, le cordon vital reliant la vie terrestre et la vie céleste, le moment privilégié projetant la lumière de la résurrection sur tous les événements du quotidien ? Est-elle vraiment pour nous le lieu où se tissent les liens privilégiés entre frères et surs, où sédifie la communauté des croyants, le laboratoire où se fait lÉglise ?
Extrait de Cyrille Argenti, Naie pas peur,
Le Sel de la terre/Cerf, 2002.
par le père Cyrille Argenti
Combien de fois chacun de nous na-t-il pas entendu dire, à propos de telle ou telle personne : " On la voit à léglise, mais quand on la regarde vivre, il vaudrait mieux être athée. " Cette phrase, malheureusement devenue classique, nous interpelle : comment la liturgie peut-elle redevenir ce quelle doit être, le centre rayonnant de notre vie ? Comment se fait-il aussi que nous ayons fréquemment limpression du contraire ?
Avant et après la résurrection du Christ
Nous pensons souvent que nous allons à léglise pour prier. Cest vrai, mais nous pouvons aussi prier dans notre chambre, seuls avec Dieu. La liturgie est plus quune simple prière : elle est une action, dans lattente ou en réponse à ce que Dieu fait. Car si elle est bien une " uvre du peuple " cest le sens du mot grec leitourgia elle est essentiellement acte de Dieu ; elle mérite donc bien son nom de Divine liturgie.
De fait, on caricature fréquemment la liturgie. Les gens souvent y viennent " pour se recueillir ", de même quils vont au match de football pour se distraire, à la mer pour se baigner ou encore au bureau pour travailler. Comme sil y avait un " petit coin " où lon va le dimanche pour trouver un moment de paix, de tranquillité, avant de reprendre sa vie comme avant, en disant simplement, une fois dehors : " Ah, comme la chorale a bien chanté ! " ou : " Ah, comme le prêtre a bien... ou plutôt comme il a mal prêché. "
Essayons daller un peu au fond des choses. Et pour cela, comparons la conduite des disciples du Seigneur avant et après sa résurrection. Le soir du Jeudi Saint, au mont des Oliviers, quand Jésus souffre son agonie dans le jardin de Gethsémani, les apôtres Pierre, Jacques et Jean sendorment. Au moment de son arrestation, les disciples labandonnent tous et prennent la fuite, comme lavait annoncé Jésus : " Les brebis du troupeau seront dispersées " (Mt 26, 31). Quand Jésus comparaît devant le Sanhédrin, Pierre le renie trois fois.
Disciples en train de dormir, troupeau dispersé, croyants en fuite, Pierre reniant son maître, est-il étonnant que le Seigneur Jésus dise alors : " Mon âme est triste à en mourir " (Mt 26, 38). Et quil conclue : " Cest le pouvoir des ténèbres " (Lc 22, 53). On retrouve nombre de ces caractéristiques, états dâme et attitudes fuite, dispersion, désunion, tristesse, somnolence, pouvoir des ténèbres dans la société, autour de nous et peut-être dans nos propres curs, dans notre propre rapport à la vie. Une sorte dangoisse et de crainte, de manque de courage et despérance, de ras-le-bol. Cela à tous les âges, même chez les jeunes.
Considérons maintenant lattitude des disciples après la Résurrection, telle quelle apparaît dans les premiers chapitres des Actes des Apôtres. Le matin de la Pentecôte, Pierre le craintif, qui avait eu peur dune petite servante dans la cour du grand-prêtre, cite David : " Mon cur était dans la joie, et ma langue chante dallégresse. " Puis, plein daudace, il ajoute : " Ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu la fait Seigneur et Christ " (Ac 2, 36). Saint Luc décrit ainsi la vie des premiers chrétiens : " Ils étaient assidus à lenseignement et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières où des prodiges et des signes saccomplissaient parmi les apôtres. Tous ceux qui étaient croyants étaient unis, et ils mettaient tout en commun. Ils étaient remplis de paix, ils rompaient le pain à domicile, ils prenaient la nourriture dans lallégresse, dans la simplicité de cur, ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier " (Ac 2, 42-47).
Avant la Résurrection dominaient la dispersion, la somnolence, la tristesse, la lâcheté, la fuite, les larmes. Après la Résurrection règnent la joie, lallégresse, le courage, lassiduité, la fraternité, lunité. Autrement dit, la Croix, la Résurrection, la Pentecôte ont complètement changé létat dâme, le cur des personnes et de la communauté chrétienne tout entière. Les fidèles sont différents, non seulement en tant quindividus, mais aussi en tant que communauté. La Résurrection et la Pentecôte les ont transformés. Ils sont vraiment devenus des hommes nouveaux qui vont pouvoir aller à la conquête de tout le monde romain. Le changement sera tel quen lespace dune quarantaine dannées, lÉvangile se sera répandu sur tout le pourtour du Bassin méditerranéen.
Quel rapport avec la liturgie ? Le Christ nest pas ressuscité, le Saint Esprit nest pas descendu le jour de la Pentecôte simplement pour les hommes dune génération et les juifs de Jérusalem à lépoque de Ponce Pilate, mais pour tous les hommes de tous les temps. Le lieu et le moment où les hommes peuvent être changés par la résurrection du Christ et la Pentecôte, cest justement la Divine liturgie. Celle-ci est ce lieu et ce moment où, par le Saint Esprit, le Christ accomplit pour les hommes daujourdhui tout ce quIl a fait sous Ponce Pilate. Par conséquent, le changement qui sest opéré dans le cur des disciples et de la communauté chrétienne au moment de la Résurrection et de la Pentecôte, doit pouvoir seffectuer dans le cur de tous les membres de toute communauté chrétienne aujourdhui, lorsquelle célèbre la liturgie. Cest la raison dêtre même de celle-ci. [ ]
Action de grâces
Venons-en maintenant à la partie dite " liturgie des fidèles ", la liturgie eucharistique. On entend quelquefois dire : " Jai reçu leucharistie. " Cest évidemment un non-sens total qui montre quon na rien compris, puisque étymologiquement eucharistie qui vient du grec eucharistô signifie : " merci ". Faire eucharistie, cest remercier, rendre grâce. La grande prière dite eucharistique commence par ces mots: " Rendons grâce au Seigneur ", et le chur répond : " Cela est digne et juste ", tandis que le prêtre reprend : " Il est digne et juste de te louer, de te chanter, de te remercier... "
La Divine liturgie est donc un remerciement adressé au Père. Pour quoi ? Dabord, pour la création, pour nous avoir amenés du néant à lêtre. Ensuite, pour toute luvre de son Fils, rendue actuelle et efficace aujourdhui par lopération du Saint Esprit. La célébration devrait donc saccompagner dun débordement de reconnaissance envers le Père, le Fils et le Saint Esprit, de la part de tous ceux qui y participent, en particulier le ministre qui préside à laction de grâces de lassemblée. Reconnaissance envers le Père, parce quIl " a tant aimé le monde quIl a envoyé son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle " (Jn 3, 16). Reconnaissance envers le Fils, parce quIl sest offert lui-même sur la Croix ; ce nest pas une petite chose que de savoir, de reconnaître que le sang du Christ a été versé pour moi, pour moi personnellement et pour nous tous ensemble. Reconnaissance enfin envers le Saint Esprit, parce quIl nous transmet, aujourdhui, cette vie de Dieu que le Christ a donnée en mourant sur la Croix.
Voilà pourquoi saint Nectaire, au début de ce siècle, ne pouvait pas dire la prière qui précède la Grande Entrée sans pleurer, tant sa reconnaissance était immense et la conscience de son indignité intense. Mais nous aujourdhui, prêtres et laïcs, nous ne pleurons pas lorsque nous célébrons la mort et la résurrection de notre Sauveur, qui sest livré aux mains des hommes qui lont tué. Nous ne faisons, au mieux, que nous " recueillir " avec notre cur de pierre, au lieu de vibrer damour et de reconnaissance avec un cur de chair. Pourtant, la terre a tremblé deffroi, le soleil sest voilé, la création tout entière a été ébranlée par leffroyable combat de Dieu. Toutes les forces se sont conjuguées à celles du Prince de ce monde pour crucifier le Christ, se débarrasser de Lui qui était en train de libérer de lemprise du tyran notre pauvre monde déchu " qui gémit dans les douleurs de lenfantement " (Rm 8, 22). En présence de ce mystère damour, de ce triomphe décisif du Crucifié-Ressuscité qui a dit : " Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce quils font " (Lc 23, 34), nous, peuple de Dieu, restons pieusement glacés. Ô Seigneur, change nos curs de pierre en curs de chair et notre ingratitude en un grand cri daction de grâces !
Loffrande de soi
Comment sexprime cette action de grâces ? Par une offrande. Cest le point crucial. Autrefois, on ne disait surtout pas " Le prêtre dit sa messe ", ce qui est un non-sens. On ne disait pas non plus : " Le prêtre célèbre la liturgie ", ce qui est déjà un peu mieux. Mais on déclarait : " Le prêtre est celui qui offre les saints dons. " Saint Clément de Rome, écrivant aux chrétiens de Corinthe en lan 95, désigne les " presbytres (du grec presbyteroï : " anciens ", qui a donné en français le mot " prêtre ") comme " ceux qui offrent les dons ". Loffrande du pain et du vin, au nom du peuple, était donc considérée par les premiers chrétiens comme lacte le plus caractéristique et le plus important du ministère des prêtres. Elle tenait aussi une place essentielle dans la vie des fidèles. Au IVe siècle, le gouverneur hérétique de la Cappadoce menaça de mort saint Basile, parce que celui-ci lui avait refusé son offrande ; tout hérétique quil fût, il savait quon reconnaissait un chrétien à son offrande de pain et de vin, et au fait quelle était jugée acceptable. Aujourdhui, hélas, les choses ont changé. Loffrande du pain et du vin napparaît plus comme lacte le plus important et central dans la vie dun prêtre ; elle lest encore moins pour les fidèles.
Pour bien comprendre le sens de cette offrande, oublions un instant notre civilisation industrielle. Supposons que nous sommes encore des cultivateurs : nous avons passé lannée à labourer notre champ et semer du blé, nous lavons moissonné, moulu, transformé en farine, nous avons fait cuire le pain. Dans notre vie de paysan, le pain représente toute notre vie, le fruit de toute une année de labeur. Il en va de même du vin pour le vigneron. Cest donc tout notre travail et toute notre vie, toute notre personne et toute la création que, en tant que membres de lÉglise et avec toute lÉglise, nous offrons avec le pain et le vin dans la liturgie, selon la parole de saint Paul : " Je vous exhorte, frères, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice saint et agréable à Dieu " (Rm 12, 1).
Si je vous donne ma montre, elle nest plus à moi, et je ne lai plus pour moi. Offrir, cest donc cesser de garder pour soi, renoncer à tout égoïsme pour tout présenter à Dieu. Soffrir soi-même avec le pain et le vin, cest finalement sassocier à la Croix du Christ par un don total de soi.
Il est donc très important que le fidèle qui vient à léglise le dimanche, le jour du Seigneur et de sa résurrection, apporte son pain doffrande (" prosphore ") son vin et ses diptyques (dun mot grec qui signifie " feuille double ". Il sagit dune double liste sous la forme de morceau de papier ou de petit carnet où le fidèle inscrit son propre prénom et celui de toutes les personnes vivantes et décédées quil désire présenter, " offrir " à Dieu et faire commémorer) quil remet au diacre ou au prêtre. Il est malheureusement déplorable de constater quun très grand nombre de fidèles aujourdhui ny pensent plus, napportent plus rien. Mais comment peut-on offrir des dons au nom du peuple, si le peuple ne les a pas apportés ? Si le prêtre va à la boulangerie acheter le pain, ce nest plus loffrande du peuple.
Si nous voulons vraiment associer notre vie à la liturgie, il est essentiel de nous représenter devant Dieu avec tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons. Participer à la Divine liturgie, cest, à travers notre prosphore et nos diptyques, nous offrir nous-mêmes à notre Créateur, avec toute notre famille et tous ceux auxquels nous pensons, nos amis mais aussi nos ennemis -, les vivants et les morts. [ ]
Nous avons tous des soucis et des tourments : " Comment pourrai-je men tirer, comment vais-je joindre les deux bouts à la fin du mois ? " Déposer ces soucis, cest écarter notre manque de confiance, chasser toute crainte du lendemain pour déposer, dans un acte de confiance, toute notre espérance sur lautel de Dieu. Cest écarter tout notre égoïsme pour nous offrir nous-mêmes dans un acte de confiance totale, au moment même où le diacre, passant parmi les fidèles, prononce la parole du Bon Larron : " De nous tous souviens-toi, Seigneur, quand tu entreras dans ton Royaume. " Cest au pied de la Croix que nous déposons les soucis de ce monde ainsi que toute notre vie, nous associant par là même à la Croix du Christ. Ce faisant, nous ouvrons les fenêtres et les volets au grand air du dehors, au grand souffle de lEsprit, à la puissance de Dieu. [ ]
La Pentecôte continuée
Présentée ainsi à Dieu avec action de grâces et au nom de toute lassemblée, loffrande de lÉglise non seulement le pain et le vin, mais toute notre personne et toute la communauté est alors exposée à la lumière et à laction de lEsprit. Cest pourquoi le célébrant prie le Père au nom de tous : " Nous te demandons, nous te supplions, envoie sur nous et sur ces dons ton Saint Esprit. " Pour quoi ? Pour quIl change cette offrande de lÉglise en loffrande du Christ sur la Croix. Le pain est alors effectivement transformé en corps et le vin en sang de notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus Christ, afin que tous ceux qui participent " à ce même pain et ce même calice communient au même Saint Esprit " et quainsi nous participions à la " plénitude du royaume des cieux ".
En disant " Ceci est mon corps... Ceci est mon sang ", le Christ confirme par lopération du Saint Esprit une réalité actuelle. La matière déchue devient corps du Ressuscité, et le royaume de Dieu est parmi nous ! Ainsi, la Pentecôte nest plus un événement du passé, mais devient une réalité actuelle. Le royaume des cieux nest plus une espérance lointaine, mais lobjet dune expérience immédiate. Si nous participons à la Divine liturgie, cest précisément pour rencontrer Dieu en la Personne du Saint Esprit qui repose dans le corps du Christ ressuscité que nous recevons lors de la communion.
La Divine liturgie, cest précisément la Pentecôte continuée, lEsprit qui descend sur les fidèles et le monde, " renouvelle la face de la terre " (Ps 103, 30). Dans lAncien Testament, les prêtres de Baal avaient fait beaucoup de gymnastique, de contorsions et de chants magiques pour invoquer le feu du ciel, mais rien ne sétait produit. Le prophète Élie, en revanche, après avoir fait arroser trois fois lautel de loffrande, invoque le vrai Dieu qui envoie le feu du ciel, absorbe toute leau et consume loffrande.
Le feu du ciel, cest le Saint Esprit descendu le jour de la Pentecôte, qui descend à chaque nouvelle liturgie sur nous et sur les dons offerts. Il ne sagit plus de recueillement, mais dun vrai événement : la Divine liturgie est ce moment, " effroyable ", où Dieu lui-même, en la Personne du Saint Esprit, nous visite. Il fait du pain " le corps de son Christ " le peuple dit Amen et du vin " le sang de son Christ " le peuple dit une nouvelle fois Amen " en les changeant par son Saint Esprit ", le peuple répond : Amen, amen, amen.
Ce nest donc pas seulement le prêtre qui demande. Par ce triple Amen, cest le peuple tout entier qui, dans lépiclèse communautaire, supplie Dieu denvoyer effectivement, à ce moment-là, son Saint Esprit. Je me souviens dune jeune femme, morte il y a quelques années, qui me disait un jour : " Au fond, par cet Amen au moment de lépiclèse, je sens que dans une certaine mesure il dépend de moi que le Saint Esprit vienne ou ne vienne pas. " [ ] Notre Amen nous associe, associe chaque personne à la prière du prêtre.
À ce moment-là, avec la descente de lEsprit Saint, le Christ ressuscité devient réellement présent. Il dit : " Ceci est mon corps. " Cest pourquoi, après avoir communié, nous disons : " Ayant contemplé la résurrection du Christ. " Avant, nous faisions mémoire avec reconnaissance de la mort et de la résurrection du Christ, maintenant cette résurrection est devenue actuelle par lopération du Saint Esprit. Cest par laction de ce même Esprit que le Fils de Dieu sest fait chair et que le pain devient le corps mystérieux du Christ ressuscité. Cest pour cela que notre vie va pouvoir changer.
Si ce qui est en jeu nest pas la présence du Ressuscité, la liturgie ne va rien changer à notre vie. En revanche, cest parce que le Ressuscité est présent parmi nous à la liturgie comme Il létait parmi les disciples à lépoque des apôtres, que nous pouvons espérer que sopère en nous, après la liturgie, le même changement qui sest effectué dans lattitude, la pensée et la vie des disciples après la Résurrection. En dehors de cela, lépiclèse, comme toute la liturgie dailleurs, na aucun sens. Sil sagit simplement de manger du pain et de boire du vin, autant aller à la boulangerie et au bistrot du coin. [ ]
Union charnelle au Christ
La Divine liturgie débouche sur la communion : " Prenez, mangez, buvez-en tous " (Mt 26, 26-27). Or, " celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui " (Jn 6, 5-6). La finalité de la Divine liturgie est donc cette union intime du Christ et des communiants, union qui peut transformer totalement leur façon dêtre et de vivre en les incorporant au Christ ressuscité.
Si nous croyons réellement au changement du pain et du vin en corps et en sang du Ressuscité, si nous " discernons le corps du Seigneur " (1 Co, 11, 21), alors nous nous rendons compte que la communion est une véritable union charnelle entre le Fils fait chair et le communiant. Cest pour rendre possible cette union que le Christ a " répandu " son sang sur la Croix, Aucune prière, aucune vertu, aucun comportement ne peut remplacer cette véritable transfusion de sang qui donne la Vie, par laquelle nous devenons un seul Corps avec le Christ. Il ne sagit donc pas " daller à la messe " ou " dassister à la messe " : tout le déroulement de la Divine liturgie est orienté vers le moment suprême où le diacre ou le prêtre proclame : " Avec crainte de Dieu, foi et amour, approchez ", et où les fidèles, ayant répondu à cette invitation à participer au banquet du Royaume, sécrient : " Nous avons vu la vraie lumière, nous avons reçu lEsprit céleste, nous avons trouvé la vraie foi, nous adorons la Trinité indivisible, car cest elle qui nous a sauvés. " [ ]
Transformation personnelle
Pourquoi demandons-nous que le pain devienne le corps du Christ et le vin le sang du Christ ? Il ne sagit pas que le Christ ressuscité devienne présent uniquement pour que nous ladorions, mais pour que nous y communions et, ce faisant, que nous soyons transformés. La finalité de leucharistie, cest le changement de notre vie : " Afin quils [les saints dons] deviennent pour ceux qui les reçoivent sobriété de lâme, rémission des péchés, communion du Saint Esprit, plénitude du royaume de Dieu. " [ ]
Cette transformation par le corps et le sang du Christ na rien dautomatique ni de mécanique, car la communion na pas un effet magique sur les fidèles. Elle ne porte ses fruits quà deux conditions : si elle est précédée dune conversion sincère et si elle est suivie dune adhésion fidèle et permanente au Christ reçu.
La conversion sincère correspond à un " retournement ", à une réorientation de tout notre être vers Dieu, à lengagement sincère de changer notre comportement et notre style de vie. La sincérité de cette démarche saffirme par un renoncement effectif à une vie de péché. Cest pourquoi la communion doit être précédée de la réconciliation avec notre ennemi, la rupture avec notre amant ou notre maîtresse, le renoncement à un statut social dexploitation ou de haine. De telles décisions, cependant, seraient utopiques et inopérantes, resteraient des vux pieux si elles ne débouchaient pas sur la communion eucharistique par laquelle " ce qui est impossible aux hommes est possible pour Dieu ".
Ladhésion fidèle implique que la présence du Christ, reçu dans la communion, soit chérie par un attachement de tous les jours, une fidélité et une vigilance de tous les instants. Cela à linstar du mariage qui est préparé par les fiançailles et un engagement où lon enterre sa vie égoïste de célibataire, et qui est suivi par toute une vie de fidélité et de dévouement.
En revanche, si lon communie sans foi, machinalement, inconsciemment ou dune façon irresponsable, le corps et le sang du Christ charbons ardents brûlent le communiant au lieu de le réchauffer et de léclairer. " Cest pourquoi, dit saint Paul, il y a parmi nous tant de malades et dinfirmes, et quun certain nombre sont morts " (1 Co 11, 30). Mais lorsquon communie avec confiance dans la force pardonnante, guérissante et transfigurante du Saint Esprit, quand rayonne le corps du Ressuscité, nous devenons petit à petit une " nouvelle création ". Nous reflétons la gloire du Seigneur et nous sommes " transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur, qui est Esprit " (2 Co 3, 18). [ ]
La communauté en Christ
Le changement qui se réalise dans la communion nest pas seulement individuel et vertical : entre Dieu et moi. Il est aussi horizontal : entre les frères et surs et moi. En communiant au même Christ, les fidèles communient entre eux comme membres dun même Corps. Ainsi se crée par la Divine liturgie une communauté qui entre en communion non seulement avec toutes les autres assemblées eucharistiques disséminées dans le monde, mais aussi avec tous les communiants du passé depuis les apôtres, et même depuis les prophètes et tous les justes de lAncienne Alliance, qui ont annoncé et attendu la venue du Christ. Ainsi, par la Divine liturgie, se " bâtit le Corps du Christ, jusquà ce que nous parvenions tous ensemble à lunité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu [...] à la taille du Christ dans sa plénitude " (Ep 4, 12-13), afin de " réunir lunivers entier sous une seule tête, le Christ " (Ep 1, 10). De même quelle a été entraînée dans la chute par la chute de lhomme, de même la création tout entière est renouvelée lorsque lhomme qui la relie au Créateur est restauré dans son intégrité. La Divine liturgie est le foyer doù rayonne le renouvellement de tout lunivers.
La communion au Saint Esprit qui se réalise par la communion au saint pain et au saint vin va donc souder la communauté en Christ. Non pas magiquement, car ce nest pas parce que nous aurons célébré la liturgie ensemble une fois que nous allons être unis pour toujours. Mais lorsquune communauté communie régulièrement avec crainte de Dieu, foi et amour, petit à petit elle se soude en Christ.
Dans leucharistie, tout est communautaire : loffrande, car nous offrons non seulement notre personne, mais la vie de toute la communauté, avec ses faiblesses, ses disputes, ses différends et ses barrières ; lépiclèse, car nous demandons la venue du Saint Esprit sur nous tous ; la communion, car elle réalise progressivement lunité de la communauté et fait de celle-ci lÉglise.
Certes, de même que nous retombons souvent dans les mêmes fautes après avoir communié, de même la communauté retombe souvent dans ses ornières, ses différends et ses disputes après avoir été en communion à la Divine liturgie. Mais il ne faut pas nous décourager. Si nous persévérons, la communion va peu à peu transformer notre communauté. Une communauté de personnes qui communient ensemble, dimanche après dimanche, devient progressivement Église, cest-à-dire lieu de la présence du Christ. [ ]
En persévérant dans lépiclèse et la communion, notre communauté pourra petit à petit témoigner de ce que cachent ces grands mots dont nous nous gargarisons tant que jose à peine les prononcer " amour ", " justice ", " liberté ".
Cest par laction du Saint Esprit que ces mots peuvent devenir peu à peu des réalités dans une communauté. Une communauté qui fait eucharistie et qui communie peut être imprégnée par la Parole de Dieu et par lEsprit de Dieu ; cest alors lEsprit lui-même qui témoigne de lexistence du Christ ressuscité dans la société. Tel est notre but.
Extrait de Cyrille Argenti, Naie pas peur,
Le Sel de la terre/Cerf, 2002.
Le sacrement du frère
" Où est laction du Saint-Esprit ? Le Saint-Esprit est Celui qui nous fait découvrir la présence du Christ dans lautre. Je vais peut-être vous choquer, mais je crois être strictement orthodoxe en disant que recevoir le Corps et le Sang du Christ devant lautel et recevoir à sa table familiale un chômeur algérien, sont deux actes de même nature. À chaque fois, il sagit de lunique sacrement, de la présence du Christ en ce monde, par lopération du Saint-Esprit. "
Extrait de larticle du père Cyrille Argenti, " De laccueil de létranger à la lutte contre la torture :
la responsabilité du chrétien ", Naie pas peur, Cerf/Le Sel de la terre, 2002.
Voir le texte complet à la page : Le Sacrement du frère.
Pour aller plus loin - le père Cyrille Argenti
Un livre : Cyrille Argenti, Naie pas peur, Le Sel de la terre/Cerf, 2002. Ce livre comprend un essai d'introduction par Olivier Clément, « Éloge d’un prophète, entre fidélité et liberté », un texte autobiographique du père Cyrille Argenti, «La découverte de l'Église à travers ma propre vie, une autobiographie spirituelle », et 29 textes du père Cyrille sur divers sujets.
Un site web : Textes et Émissions Radiophoniques du Père Cyrille Argenti (http://perecyrille.net/). Les textes sur ce site sont adaptés des émissions radiophoniques du père Cyrille Argenti, diffusées sur Radio Dialogue, radio oecuménique marseillaise, dont il fut l'un des fondateurs. Les textes sont regroupés sous plusieurs rubriques : La vie en Christ ; l'Église ; les Pères de l'Église ; les sacraments ; le cycle liturgique ; les Écritures ; et la Mère de Dieu.
Aux Pages Orthodoxes La Transfiguration voir aussi du père Cyrille Argenti :
Le sens de la prière.
Le sacrament du frère.
Introduction aux Pages du mariage
et de la vie chrétienne dans le monde
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Première mise en ligne : 15.12.11.