La Rencontre de Saint Joachim |
par Paul Evdokimov |
1. LA TRANSMISSION DU TÉMOIGNAGE
2. LE CARACTÈRE UNIVERSEL DE LA SPIRITUALITÉ MONASTIQUE
3. LE MONACHISME INTÉRIORISÉ DU SACERDOCE UNIVERSEL
4. LENFER DU MONDE MODERNE
5. LES TROIS TENTATIONS, LES TROIS RÉPONSES
DU SEIGNEUR ET LES TROIS VUX MONASTIQUES
6. LE VU DE LA PAUVRETÉ
7. LE VU DE LA CHASTETÉ
8. LE VU DE LOBÉISSANCE
9. LUNITÉ CHRÉTIENNE ET LA LIBERTÉ MONASTIQUE
NOTES
1. LA TRANSMISSION DU TÉMOIGNAGE
La crise que traverse un peu partout le monachisme peut suggérer lidée quun cycle historique vient de se clore. Mais ici plus quailleurs il faut se garder de toute simplification et distinguer entre les formes mobiles et le principe permanent, entre la transmission du message essentiel des Évangiles et lengendrement créateur de ses témoins nouveaux.
On peut découvrir une pareille transmission dans les origines même du monachisme. Depuis le diacre Étienne, le témoignage du sang sérige en signe de la plus haute et expressive fidélité. Lidéal du martyr, de cette compagnie glorieuse des " amis blessés de lÉpoux ", de ces " violents qui prennent dassaut le ciel ", et en qui " le Christ combat en personne ", rend absolument unique la spiritualité des premiers siècles. En route vers sa mort glorieuse, saint Ignace dAntioche confesse : " Cest maintenant que je commence à être un véritable disciple... ne mempêchez pas de naître à la vie " (1). De même pour saint Polycarpe les martyrs sont " les images de la vraie charité... les captifs chargés des fers vénérables, qui sont les diadèmes des véritables élus de Dieu " (2). Cest pourquoi la parole quelque peu cruelle dOrigène constate que le temps de paix est propice à Satan, qui vole au Christ ses martyrs et à lÉglise sa gloire.
Vivante configuration au Christ crucifié, le martyr le prêche en se donnant en " spectacle " au monde, aux anges et aux hommes : " Vos corps sont transpercés par le glaive, mais jamais votre esprit ne pourrait être retranché de lamour divin. Souffrant avec le Christ, vous êtes consumés par les charbons ardents du Saint Esprit. Blessés par le divin désir, tes martyrs, Seigneur, se réjouissent de leurs plaies ", chante lÉglise (3).
Pouvez-vous boire le calice que moi-même je dois boire ? demande le Seigneur aux apôtres (Mt 20, 22). Cette redoutable question rend le martyr conforme au calice eucharistique ; lâme dun martyr porte la présence toute particulière du Christ. Daprès une ancienne tradition, tout martyr, au moment de sa mort, entend la parole adressée au bon larron - hodie mecum eris in paradisio (" aujourdhui tu seras avec moi dans le Paradis ", Lc 23, 43) et entre immédiatement au Royaume.
Lexistence paisible de lÉglise, protégée par un statut légal dès le IVe siècle, ne subira pourtant aucun dommage quant à la violence de son message. LEsprit Saint " invente " immédiatement le " martyre par équivalence ". En effet, le témoignage que les martyrs rendaient à " lunique nécessaire " passe au monachisme. Le " baptême du sang " des martyrs laisse place au " baptême de lascèse " des moines. La célèbre Vie de Saint Antoine, écrite par saint Athanase, décrit ce père du monachisme comme le premier qui soit parvenu à la sainteté sans goûter au martyre (4).
Celui qui entend et répond à lappel évangélique devient égal aux apôtres, affirme saint Syméon le Nouveau Théologien, " il peut, comme saint Jean lÉvangéliste, se retourner vers les hommes et leur dire ce quil a vu en Dieu. Il le peut et il le doit. Il ne peut même faire autrement " (5). Au temps des Pères, lexpression " lhomme apostolique " désignait un charismatique qui réalise aisément, quand Dieu lappelle, les promesses du finale de lÉvangile selon saint Marc. Lhomme est tombé au-dessous de lui-même, lascèse monastique lélève au-dessus de lui-même. La métanoïa approfondit la deuxième naissance du baptême qui fait vivre déjà la " petite résurrection " ; si le corps attend la " grande ", lâme est déjà immortelle.
Les textes liturgiques appellent les moines isangeloï, " anges terrestres et hommes célestes ". La sainteté monastique forme le type du " très ressemblant ", icône vivante de Dieu. On peut dire quau moins ici, face aux compromis du monde, la métanoïa, revirement de toute léconomie de lêtre humain, sa parfaite métamorphose, avait réussi.
La redoutable Thébaïde, berceau de tant de géants de lesprit, désert aride, brûlé, se dresse toute illuminée de leur lumière. Ces maîtres étonnants enseignaient lart raffiné de vivre lÉvangile. Dans le silence des cellules et des cavernes, à lécole de ces " théodidactes ", enseignés par Dieu, sopérait lentement la naissance de la nouvelle créature. Cest dans lextrémisme de leur loi, dans leur " maximalisme eschatologique ", dans leur attente impatiente de la Parousie, que le monde trouvait sa propre mesure, léchelle de comparaison, le " canon de lexistence ", le sel qui chasse la fadeur. Par son aspiration à limpossible, le monachisme la rendu accessible à tout homme et a sauvé le monde de la plus redoutable suffisance (autopistie, autorythmie, autolâtrie). Dans la formation de lêtre chrétien tranchant sur tout type sociologique, lascétisme monastique a joué un rôle pédagogique et prophylactique décisif. Son culte de la prière et de ladoration, lart du discernement des esprits et des pensées cachées, sa culture de lattention spirituelle, sa stratégie du " combat invisible ", lélevant à la pureté dun miroir où le monde venait se regarder et se juger. La foule courait au désert pour contempler un instant les stylites et emportait gravée dans son âme cette vision fulgurante. Cétait déjà la pré-icône de la future iconographie des " très ressemblants " à limage de Dieu.
2. LE CARACTÈRE UNIVERSEL DE LA SPIRITUALITÉ MONASTIQUE
Le Père Florovsky rappelle qu" on oublie trop souvent le caractère provisoire du monachisme. Saint Jean Chrysostome avouait que les monastères sont nécessaires parce que le monde nest pas chrétien. Quon le convertisse, et le besoin dune séparation monastique disparaîtra " (6). Lhistoire na pas justifié le bel optimisme de saint Jean. Le monachisme garde sa propre valeur permanente, gardera sûrement son témoignage unique jusquà la fin du monde.
Toutefois, le monde baptisé est suffisamment chrétien pour entendre le message monastique et lassimiler à sa manière. Tout le problème est là. Comme jadis, le martyre a trouvé la sphère de sa transmission dans linstitution monastique, de même aujourdhui, semble-t-il, le monachisme suscite la sphère dune certaine réceptivité dans le sacerdoce universel des laïcs. Le témoignage de la foi chrétienne dans les cadres du monde moderne postule la vocation universelle du monachisme intériorisé.
Le passé historique met en présence de deux solutions. La première, monastique, prêche une séparation complète avec la société, qui vit selon les " éléments de ce monde ", et avec ses problèmes politiques, économiques et sociologiques. Cest la " fuite au désert ", et, plus tard, lexistence autonome des communautés qui répondraient à tous les besoins de ses membres. La " république monacale " du Mont Athos offre lexemple frappant dune forme de vie sociétaire et autarcique, séparée et même opposée au monde. Il est parfaitement clair que tous ne peuvent jamais partager cette vocation, la solution monastique reste limitée, elle nest pas la solution du monde dans sa totalité.
La seconde solution essaye de christianiser le monde sans en sortir, afin de bâtir la Cité chrétienne. Les théocraties, tant en Orient quen Occident, manifestent cet effort maximal sous la forme ambiguë des empires et des états chrétiens. Léchec retentissant de cette tentative démontre quon ne peut jamais imposer lÉvangile den haut, prescrire sa grâce, comme une loi.
Y a-t-il une troisième solution? Sans préjuger, on peut dire au moins quelle doit sapproprier les deux existantes en les intériorisant, ce qui veut dire sapproprier leurs principes dans un au-delà de leurs formes précises. Vous nêtes pas de ce monde, vous êtes dans le monde. Cette parole du Seigneur préconise un ministère très particulier qui est celui dêtre signe, référence au " tout autre " ; il était jadis réalisé différemment là et ailleurs, actuellement, le signe semble-t-il se fait voir au-dessus de la cité et du désert, car il est appelé à dépasser toute forme, afin de pouvoir sexprimer partout et à travers toute circonstance.
LOccident a canonisé le monachisme et le laïcat comme deux formes de vie : une, répondant aux consilia, conseils, lautre, aux praecepta, préceptes de lÉvangile. Lunique absolu sest trouvé dès lors brisé. Dune part savancent les parfaits, de lautre côté se tiennent les faibles, vivant dans les demi-mesures. Une certaine conception ascétique ne justifie la vie conjugale que pour autant quelle engendre des vierges et peuple les couvents.
Le caractère foncièrement homogène de la spiritualité orientale ignore la différence entre les " préceptes " et les " conseils évangéliques ". Cest dans sa totale exigence que lÉvangile sadresse à tous et à chacun. " Quand le Christ, dit saint Jean Chrysostome, ordonne de suivre la voie étroite, il sadresse à tous les hommes. Le moine et le séculier doivent atteindre les mêmes hauteurs " (7). On voit bien, il nexiste quune seule spiritualité pour tous, sans aucune distinction, quant à son exigence, en évêque, moine ou laïc, et cest la spiritualité monastique (8). Or, celle-ci est formée par les moines-laïcs, ce qui donne au terme " laïc " un sens maximalement spirituel et ecclésial.
En effet, selon les grands maîtres, les moines ne sont pas autre chose que ceux qui veulent " être sauvés ", " ceux qui mènent la vie selon lÉvangile ", " cherchent lunique nécessaire " et " se font violence en tout " (9). Il est parfaitement évident que ces paroles définissent très exactement létat de tout croyant-laïc. Saint Nil estime que toutes les pratiques monacales simposent au gens du monde (10). Comme le dit encore une fois saint Jean Chrysostome : " Ceux qui vivent dans le monde bien que mariés, doivent par tout le reste ressembler aux moines ". " Vous vous trompez tout-à-fait, si vous pensez quil est des choses exigées des séculiers et dautres des moines... ils auront les mêmes comptes à rendre " (11). La prière, le jeûne, la lecture des Écritures, la discipline ascétique, simposent à tous au même titre. Saint Théodore Studite dans sa lettre à un dignitaire byzantin dresse le programme de la vie monastique et précise : " Ne croyez pas que cette liste vaille pour le moine et non pas, tout entier et également pour le laïc " (12).
Quand les Pères parlaient, ils sadressaient a tous les membres du Corps, sans aucune distinction entre le clergé et le laïcat, ils parlaient au sacerdoce universel. Le pluralisme actuel des théologies de lépiscopat, du clergé, du monachisme, du laïcat, étant inconnu au temps des Pères, serait même incompréhensible pour eux. LÉvangile dans sa totalité sapplique à tout problème particulier de tout milieu.
Dautre part, certaines grandes figures parmi les moines montrent un net dépassement de leur propre état, comme de toute formule ou forme définie. Tel est par exemple le type si lumineux de saint Séraphin de Sarov. Il na pas formé de disciples et il nest point maître dune école, et pourtant il est maître de tous, car son témoignage de lOrthodoxie dépasse tout ce qui est type, catégorie, style, définition, limite. Sa joie pascale ne vient pas de son tempérament, mais fait entendre le chant de lOrthodoxie même. Avec une langue ordinaire il dit des choses extraordinaires, quil a reçues de lEsprit Saint. Après une lutte redoutable, à lombre dun silence qui cache une vie quaucun moine ne pouvait supporter, saint Séraphin quitte ces formes extrêmes dermite et de stylite, et sort vers le monde. " Ange terrestre et homme céleste ", il transcende même le monachisme. Dans une certaine mesure, il nest plus ni moine retiré du monde, ni homme vivant parmi les hommes, il est lun et lautre, et le dépassement des deux, témoin essentiellement de lEsprit Saint. Il le dit à Nicolas Motovilov dans son célèbre entretien : " Ce nest pas à vous seul quil est donné de comprendre ces choses, mais par vous, au monde entier, afin que vous soyez affermis dans luvre de Dieu, pour lutilité de plusieurs. Quant au fait que vous êtes laïc, et que je suis moine, il nest pas besoin dy penser... Le Seigneur recherche les curs remplis damour pour Dieu et le prochain. Voilà le trône sur lequel il aime sasseoir et sur lequel il apparaît dans la plénitude de sa gloire céleste. Mon enfant, donne-moi ton cur, et tout le reste je te le donnerai de même, parce que cest dans le cur de lhomme quest le Royaume de Dieu... Le Seigneur entend aussi bien les prières du moine que celles du simple laïc, pourvu que tous deux aient une foi sans erreur, soient vraiment croyants et aiment Dieu du plus profond de leur âme, car quand bien même leur foi ne serait quun grain de moutarde, ils transporteront tous deux des montagnes " (13). Tous deux, le moine et le laïc, sérigent en signe et référence du " Tout Autre ".
Saint Tikhon de Zadonsk écrivait dans le même sens aux autorités ecclésiastiques : " Ne soyez pas pressés de multiplier les moines. Lhabit noir ne sauve point. Celui qui porte lhabit blanc et qui a lesprit dobéissance, dhumilité et de pureté, celui-ci est un vrai moine du monachisme intériorisé " (14).
3. LE MONACHISME INTÉRIORISÉ DU SACERDOCE UNIVERSEL
Le sacrement de lonction chrismale établit tout baptisé dans la dignité du sacerdoce universel des laïcs. Cest une consécration totale que met en relief le rite de la tonsure, rite identique à celui de lentrée dans lordre monastique. Le prêtre demande : " Bénis ton serviteur qui est venu toffrir en prémisse la tonsure des cheveux de sa tête ", geste symbolique signifiant loffrande totale de sa vie et de son être. Laccent eschatologique renforce ce sens ultime de don : " Quil te rende gloire et que tous les jours de sa vie, il ait la vision de biens de Jérusalem ". En passant par la tonsure, tout laïc est un moine du monachisme intériorisé soumis à toutes les exigences de lÉvangile.
Les attouchements par lonction de toutes les parties du corps sont accompagnées de la formule : " Sceau du don de lEsprit Saint ". Cest donc dans tout son être que tout laïcest scellé des dons, des langues de feu de la Pentecôte baptismale qui en fait un être entièrement charismatique. La prière placée au cur du sacrement, précise le but de ses dons : " Quil se complaise à te servir en tout acte et en toute parole ". Tout instant, toute action et tout discours sont au service du Roi, ministère essentiellement ecclésial.
Dans la prière sur le saint chrême, lévêque demande : " Ô Dieu, marque-les du sceau du chrême immaculé, ils porteront dans leur cur le Christ pour être demeure trinitaire ". Scellé par lEsprit, lhomme est devenu christophore pour être demeure trinitaire.
Le choix de lecture, Matthieu 28, 19 : Allez donc et enseignez toutes les nations, est très significatif. Lordre du Seigneur sadresse donc à tout chrétien confirmé, et cest pour quil puisse laccomplir que le sacrement lui offre sa grâce : " Il doit prêcher aux autres ce quil a reçu dans le baptême ". À côté des missionnaires accrédités, tout confirmé est " lhomme apostolique " à sa manière. Cest par sa vie et dans sa vie quil est appelé à être témoin.
Lidée dun peuple passif est en contradiction flagrante avec lecclésiologie patristique. Les laïcs forment un milieu ecclésial qui est à la fois le Monde et lÉglise. Par leur présence active dans le monde, ces " êtres sanctifiés ", ces " prêtres " dans leur substance même (sacerdoce ontologique des laïcs), ces " demeures trinitaires ", les laïcs font de leur vie la liturgie continuée hors des murs des temples. Leur lieu dhabitation et de travail prend la valeur " déglise domestique ". Ils peuvent ainsi mettre sur toute chose le Nom de Jésus, sceau de la doxologie incessante.
Tout jugement chrétien sur le monde gagnerait en équilibre en faisant sienne la pénétrante parole de Simone Weil : " Il y a deux sortes dathéisme, dont lun est une épuration du concept de Dieu ". Dautre part le réalisme marxiste pose clairement le problème du sens de lhistoire. Cest précisément ce monde clos, son état captif que la ferme assurance dune foi épurée est appelée à trouer et à brancher sa vacuité sur l" Église pleine de la Trinité ".
Le conformisme théologique est toujours tenté de minimiser et démousser les textes les plus explosifs de lÉcriture. À leur lumière, cest le maximalisme eschatologique des moines qui justifie le plus fortement lhistoire. Car celui qui ne consent pas à cet état angélique, à larrêt de la procréation et au passage immédiat à léon futur, celui-là assume la responsabilité de lexistence historique et de son sens, et soblige à dénoncer le pouvoir démoniaque et " orienter " la marche de lhistoire vers l" Orient ".
Autrefois les ermites en allant au désert, cherchaient à affronter lennemi face à face. Aujourdhui, le désert, " demeure des démons ", se transpose et se situe au cur même des peuples qui vivent dans le monde sans espérance et sans Dieu (Ép 2, 2). Les moines nont plus besoin de quitter le monde, laxe du combat sest déplacé et le problème de lhomme eschatologique filius sapientia de la race dÉlie et de Jean-Baptiste est posé par lhistoire elle-même. Il ne sagit plus ni des moines en fuite du monde, ni des bâtisseurs de la cité, il sagit de témoins dont le type est magnifiquement défini par saint Paul, celui qui aime la Parousie (2 Tm 4, 8). Cette dimension eschatologique était bien au centre de la catéchèse primitive du baptême. Saint Jean Chrysostome la formule clairement en parlant du sacrement de baptême par immersion : " Laction de descendre dans leau et de remonter ensuite symbolise la descente aux enfers et la sortie de cette demeure " (15). Ainsi le baptême nest pas seulement mourir et ressusciter avec le Christ, mais cest aussi descendre aux enfers et porter les stigmates des soucis sacerdotaux du Christ-Prêtre, son angoisse apostolique pour le destin de ceux qui choisissent lenfer. Selon lÉvangile de saint Jean (3, 16 et 12, 32), Dieu a aimé le monde dans son péché, dans sa révolte, dans son opposition infernale à Dieu. Les Pères de lÉglise formulent bien cet aspect tragique de lamour divin en en faisant leur adage : " Dieu peut tout, sauf contraindre lhomme à laimer ". Consciente et attentive, sans rien préjuger, lÉglise sabandonne à la philanthropie de Dieu et redouble sa prière pour tous les vivants et pour tous les morts, jette sur la " balance de la justice " qui est la Croix, la charité de ses saints.
Le Royaume de Dieu est au milieu de vous (Lc 17, 21), son irruption signifie que son contraire, lenfer, est aussi au milieu et au dedans de nous. Il nest pas autre chose que le lieu doù Dieu est exclu et cet enfer nous le connaissons tous vraiment, cest le monde moderne en rupture avec Dieu et bâti sur son refus. Or si les désespérés explorent les profondeurs de Satan, lÉvangile appelle les croyants à " déplacer les montagnes ". Il se peut que cet appel signifie déplacer la montagne infernale du monde moderne, la tirer de son néant vers lêtre fulgurant de la Pentecôte-Parousie. Pour celui qui est attentif et sensible à lexistence du monde, lexpérience de lenfer est immédiate, mais lascension vers la Maison du Père peut être amorcée aussi immédiatement.
Le monachisme tout centré sur les choses dernières a changé jadis la face du monde. Aujourdhui il fait appel à tous, aux laïcs comme aux moines, et pose une vocation universelle. Il sagit pour chacun du mode dadaptation, dun équivalent personnel des vux monastiques. Or pour les comprendre, il faut saisir leur origine évangélique.
5. LES TROIS TENTATIONS, LES TROIS RÉPONSES
DU SEIGNEUR ET LES TROIS VUX MONASTIQUESLes trois vux monastiques sinscrivent en grande charte de la liberté humaine. La pauvreté libère de lemprise du matériel et cest la transmutation baptismale en la nouvelle créature ; la chasteté libère de lemprise du charnel et cest le mystère nuptial de lagapè ; lobéissance libère de lemprise idolâtre de lego et cest la divine filiation dans le Père. Tous, moines ou non, les demandent à Dieu en suivant la structure tripartite de la prière dominicale : lobéissance à la seule volonté du Père, la pauvreté de celui qui na que lunique faim du pain substantiel, eucharistique, la chasteté, enfin, purification du Malin.
Au temps de lAncien Testament, chaque fois quIsraël nomade-viator rencontre la civilisation matérialiste des " pays installés ", il y découvre les trois tentations : la richesse, contraire de la pauvreté ; la prostitution, contraire de la chasteté ; les idoles, contraire de lobéissance. Les prophètes ne cessent de dénoncer et de combattre le primat de lefficacité sur la vérité, la réussite matérielle et sa puissance comme critère de la valeur, toute justification par la force. Le monde daujourdhui reprend ces principes, plus que jamais. Or tout leffort des prophètes va à lencontre et prêche ladoration du seul Dieu, la purification du peuple, lexercice de la charité par le pauvre.
Le Nouveau Testament, dans le récit des trois tentations du Seigneur, reprend le même sujet mais maintenant sous la forme de la suprême et définitive révélation. Le texte le souligne : Ayant alors épuisé toute tentation, le diable séloigna (Lc 4, 13). Le Serviteur de Yahvé, lObéissant, le Pauvre, qui na pas de lieu où reposer sa tête, le Pur, voici Satan et il na rien en moi (Jn 14, 30), vient au cur du désert comme le Moine absolu et proclame urbi et orbi, la triple synthèse de lexistence humaine.
La pensée patristique attribue à ce récit la place centrale parmi les premiers événements évangéliques. Le Christ est venu combattre les puissances qui asservissent lhomme et cest tout ce sens libérateur de son uvre qui est mis en cause. Déjà saint Justin rapproche les tentations du premier et du second Adam et fait voir en Christ lattitude universelle de tout fils de Dieu (16). De même, Origène y voit lévénement décisif qui éclaire lultime combat de tout fidèle, car son enjeu, ni plus ni moins, est de " rendre tout homme martyr ou idolâtre " (17). Il souligne que les tentations chercheraient à faire du Christ une nouvelle origine du péché au point que sa portée lélèverait au niveau du péché originel. Pour saint Irénée (18), la tentation a échoué de rendre lhomme définitivement captif ; dès lors la victoire éclatante de Jésus oriente le combat de lÉglise et libère le vrai fidèle de toute emprise satanique : Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds... toute la puissance de lennemi (Lc 10, 19).
Ainsi la pensée des Pères dès le début a bien vu dans le récit des tentations au désert, les ultima verba du message évangélique. En effet, à larchétype de lhomme dans la Sagesse divine, le Tentateur oppose le contre projet, lhomme de la sophia démoniaque. Toute lhistoire humaine se déroule dans un raccourci saisissant où tout est dit dans un sens ou dans un autre. Satan avance les trois solutions infaillibles du destin humain : le miracle alchimique de la " pierre philosophale ", le mystère des sciences occultes et leur pouvoir illimité et enfin lunique autorité unificatrice.
Transformer les pierres en pain, cest résoudre le problème économique, cest supprimer " la sueur du front ", leffort ascétique et la création. Se jeter du haut du temple, cest supprimer le Temple et le besoin même de la prière, cest substituer à Dieu le pouvoir magique, triompher sur le principe de la nécessité, sapproprier les mystères et résoudre le problème de la connaissance. Or connaissance-pénétration, sans limites, cest la soumission des éléments cosmiques et charnels, cest la satisfaction immédiate de toute convoitise, cest la durée constituée des " petites éternités de jouissances ", la suppression de la chasteté. Enfin réunir toutes les nations par le pouvoir de lunique glaive, cest résoudre le problème politique, supprimer la guerre, inaugurer lère de paix de ce monde.
Le premier acte se passe entre Dieu-Homme et Satan. Si le Christ se prosterne devant Satan, Satan se retire du monde, parce quil na plus rien à y faire. Définitivement captive, lhumanité vivra sans connaître la liberté du choix, car elle vivra en deçà du bien et du mal.
La tentation pèsera encore une fois et de tout son poids sur la prière du Seigneur : Mon Père, sil est possible, que cette coupe passe loin de moi (Mt, 26, 39). Ce que le Père ne fait pas, Satan peut le faire et offre la possibilité très réelle déloigner définitivement la coupe, déluder la Croix. La tragédie de Dieu et de lhomme se résoudrait ainsi dans un " happy ending " démoniaque.
Il faut prendre de ladversaire une exacte mesure et saisir lampleur du Mal qui oblige Dieu de quitter " le sommet du silence " et de faire entendre le cri : Pourquoi mas tu abandonné (Mt 27, 46). Elle rend la tentation maximalement réelle, sans aucune fiction, et hors de toute " mise en scène ". En laissant à la volonté de Lucifer la liberté de se pervertir en Malin, Dieu sest posé à lui-même la question dêtre ou ne pas être lUnique, au risque de se trouver un Être seul, souffrant et abandonné. Au Dieu engagé dans lhistoire, Satan propose le messianisme infaillible, sans risque ni souffrance, fondé sur la triple suppression de la liberté, sur le triple esclavage de lhomme, viol de sa liberté par le miracle, le mystère et le pouvoir (19).
Le refus divin ne change rien dans les dispositions du Tentateur. Son projet maintenant va être offert à lhomme, et cest le second acte qui conditionne lhistoire.
Le temps cruel des persécutions contraint de saluer lEmpire chrétien. La paradoxale canonisation de Constantin déclaré " saint ", témoigne de lélément positif de son geste, justifiée dialectiquement par le principe de l" économie ". LÉglise est imposée au monde païen, elle obtient une large audience, va-t-elle réussir ? Ceci est une autre question. Dans cette confrontation, une partie va " salir les mains ", une autre les gardera propres de tout compromis, les deux sont nécessaires et se complètent. Dailleurs ce nest pas lÉglise officielle, fonctionnalisée, qui dira les paroles de vie, elle confiera cette tâche aux Pères des Conciles, et surtout aux grands spirituels moines. Toute la portée de lavènement du monachisme est dans cette liberté desprit dont jouira une formation irrégulière des charismatiques, en marge du monde et de lÉglise installée.
Il faut lavouer, lEmpire proclamé chrétien se construit sur les trois solutions de Satan certes, non pas entièrement et consciemment, mais en mélangeant la lumière et lobscurité, Dieu et César, les suggestions de Satan et les réfutations du Christ. LEmpire est ambigu, car il contourne la Croix, aucun " État chrétien " en tant quÉtat na jamais été un état crucifié. Ce nest quau sujet de lÉglise que Jacques Saroug pose la question : " Quelle épouse a jamais choisi comme époux un crucifie ? " Bien au contraire, la méconnaissance de la puissance protectrice de la Croix, livre les princes et les politiciens sans défense aux facilités des trois tentations.
Cest à ce moment que le monachisme entre sur la scène de lhistoire. Il est le non le plus catégorique à toute compromission, à tout conformisme, à tout complice du Tentateur, déguisé tantôt sous la couronne impériale, tantôt sous la mitre épiscopale. Il est le oui retentissant au Christ du désert. On ne revient jamais assez sur le caractère salvateur pour la chrétienté du simple fait de lavènement du monachisme. " Notre Seigneur nous a légué ce quil avait lui-même, lorsquil avait été tenté par Satan ", dit Évagre (19a). Dès son origine, le monachisme du désert égyptien a compris sa spiritualité comme la continuation du combat inauguré par le Seigneur au désert.
Si lEmpire fait sa substance secrète des trois tentations de Satan, le monachisme se construit ouvertement sur les trois réponses immortelles du Christ. Il est étonnant que lexégèse nait jamais reconnu la triple Parole placée en pierre angulaire de lêtre même du monachisme.
Les trois vux monastiques reproduisent exactement les trois réponses de Jésus. Le Christ-Moine les accomplit en acceptant la coupe et en montant sur la Croix pour détruire les uvres du diable (1 Jn 3, 8). Il a effacé lacte qui était rédigé contre nous et dont les dispositions nous étaient contraires, et il la supprimé, en le clouant à la Croix (Col 2, 14).
Le Christ détruit lacte, la charte satanique du triple esclavage, et annonce du haut de la Croix, la charte divine de la triple liberté. saint Paul le souligne par lénergique avertissement du début de son passage : Prenez garde que personne ne vous subjugue (Col 2, 8), nenlève la liberté dont la Croix est le gage éclatant. Tout moine est " staurophore ", un être " crucifié ". Il est aussi pneumatophore, car la Croix est la puissance triomphante de lEsprit Saint manifestant le Christ crucifié. " Donne ton sang et reçois lEsprit ", dit un ancien logion monastique et révèle ainsi dans tout moine la liberté faite chair, licône de lEsprit Saint. Tels étaient les premiers charismatiques avant toute démocratisation par lapport des masses et la nécessité organisatrice de les soumettre à la dure loi monastique. Ceux qui savaient en faire la grâce répondaient à la grandeur authentique du monachisme ; au-dessus de toute institution, il demeure, essentiellement, événement.
Les trois réponses du Christ ont résonné dans le silence du désert, cest donc là que les moines sont partis, pour les ré-entendre et les recevoir en règle de vie monastique, sous la forme des trois vux.
Saint Grégoire Palamas décrit ainsi le type des saints moines : " Ils ont abandonné la jouissance des biens matériels (la pauvreté), les mauvais plaisirs du corps (la chasteté), et la gloire humaine (lobéissance), et ont préféré la vie évangélique " ; ainsi les parfaits " sont parvenus à lâge adulte selon le Christ " (20). Dans la lettre à Paul Asen, au sujet des vêtements et des signes extérieurs de degrés monastiques, saint Grégoire conseille " de perfectionner son genre de vie et non de changer de vêtements ". Dans le cas des grandes figures du monachisme, on voit le dépassement de tout principe formel, de toute forme.
Je lattirerai au désert et là je lui parlerai au cur (Os 2, 16). Cette " course du seul vers le Seul ", cest le primat de lanachorèse, de lérémitisme sur la forme cénobite, une aristocratie de lesprit qui se libère de tout, même dune communauté et de ses règles. Mais si on quitte la société pour retrouver la liberté, cest afin de mieux retrouver le monde des hommes.
Ce niveau de liberté transcende les limites des institutions et soffre dans sa signification universelle en solution du destin humain. Le monachisme intériorisé du Sacerdoce Royal trouve sa propre spiritualité en sappropriant léquivalent des mêmes vux monastiques.
Jadis la fidélité comportait le sang des martyrs ou lexploit du désert, spectacle éclatant de sa grandeur visible. À ce sujet, Tauler note très profondément : " Certains subissent le martyr une bonne fois, par le glaive ; dautres connaissent le martyr de lamour qui les couronne de lintérieur ", invisiblement pour les autres. À lheure où se clôt visiblement lépoque constantinienne, le combat du roi chrétien laisse place au règne des martyrs (Ap 20) et à lhéroïsme des fidèles sous le manteau du quotidien et qui nest pas forcément spectaculaire.
La réponse du Seigneur : Lhomme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4, 4), fait voir le passage de lancienne malédiction à la sueur de ton front tu mangeras ton pain (Gn 3, 19), à la nouvelle hiérarchie des valeurs, à la primauté de lesprit sur la matière, de la grâce sur la nécessité. Dans la maison de Marthe et Marie, Jésus passe du repas matériel, de la faim physique au banquet spirituel, à la faim de lunique nécessaire. La version des béatitudes dans lÉvangile de Luc accentue le renversement des situations : Heureux vous les pauvres... vous qui avez faim (Lc 6, 20-22). Même la pauvreté physique " à la sueur du front ", nest plus une malédiction mais un signe délection posé sur les humbles, les derniers et les petits opposés aux puissants et aux riches. Les " pauvres dIsraël " disponibles pour le Royaume, plus généralement les " pauvres en esprit ", reçoivent en don, gratuitement, le " froment des anges ", la Parole du Père descendue dans le pain eucharistique.
La pierre devenant pain de la première tentation, ce miracle simpliste, évacue avant tout le " pauvre ", non pas le mendiant, objet des " bazars de charité ", mais le Pauvre, celui qui partage son être, sa chair et son sang eucharistiques. Ainsi tout vrai pauvre à la " sueur de son cur " partage son être. Une pareille " pauvreté " était prêchée comme la seule solution économique par les Pères de lÉglise du type de saint Jean Chrysostome. LÉvangile exige ce quaucune doctrine politique nexige de ses adeptes. À léchelle mondiale, seule léconomie basée sur le besoin et non sur le profit a des chances de réussir, mais elle comporte des sacrifices et des renoncements. On ne peut pas jouir des biens anarchiquement. Les vrais besoins varient selon les vocations, mais lessentiel se trouve dans lindépendance de lesprit à légard de tout avoir.
Labsence du besoin davoir, passe au besoin de ne pas avoir. Lespace de la liberté désintéressée entre lesprit et les choses, restitue la capacité de les aimer comme don de Dieu. Vivre dans ce qui est " donné par surcroît ", cest vivre entre la misère et le superflu. Même lidéal monastique ne prêche point la pauvreté formelle mais une sage frugalité des besoins.
La mesure de pauvreté, toujours très personnelle, exige linvention créatrice et exclut tout esprit sectaire simpliste. Le problème nest pas dans la privation, mais dans lusage, cest la qualité de don quon met dans un verre deau offert qui justifie lhomme au jugement dernier. Cest pourquoi saint Jacques (1, 27) précise si bien le sens de laumône : Visitez les veuves et les orphelins dans leur affliction. Et sil ny a rien à partager, il reste lexemple de l" économe infidèle " de la parabole évangélique qui distribue les richesses de son Maître (linépuisable amour) afin de multiplier les " amitiés en Christ ".
Celui qui ne possède rien devient comme saint Syméon le Nouveau Théologien, le " pauvre frère de tous ". Siméon, Anne, Joseph, Marie sont les " pauvres dIsraël " dans lattente de la consolation, mais ils sont déjà " riches en Dieu " car lEsprit Saint était sur eux (Lc 2, 25). Ainsi la Vierge gardait les paroles dans son cur (Lc 2, 51), en a fait son être et lEsprit Saint a fait delle le " Don de la Consolation " et la " Porte du Royaume ".
Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu. Tenter, cest éprouver. Tenter Dieu, cest éprouver la limite de sa magnanimité. Na-t-il pas créé lhomme " à son image ", tel un " microthéos " : Vous êtes tous des dieux, fils du Très-Haut (Ps 82, 6). Conscient de sa grandeur, ce " petit dieu " risque de revendiquer les attributs de sa haute dignité. Tenter le Seigneur, dans ce cas, cest se servir de Dieu, du pouvoir " à légal de Dieu ", afin de satisfaire tous ses désirs.
Dans la seconde tentation (Mt 4, 6), se jeter du haut du temple, il ne sagit pas de lexploit dIcare. Celui-ci nétait quun symbole particulier de la domination sur les éléments cosmiques. La tentation convoite le pouvoir infiniment plus vaste dont parle le passage de saint Luc (10, 19-20) : Voici, je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute puissance, et rien ne pourra vous nuire. Ce pouvoir inclut la domination sur lespace se jeter du toit du temple, surmonter la pesanteur terrestre, dominer le ciel astronomique et les esprits. Cependant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis (la soumission des anges dont parle Satan) ; réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. Le nom désigne la personne. Le texte parle de la joie de se voir admis dans le ciel spirituel de la présence divine. On lit ici le message de la liberté des enfants de Dieu et de leur puissance ouranienne opposée à toute tentation par le pouvoir magique.
Entre les mains des " chefs ", ce pouvoir de la magie suscite léros collectif des foules ; il hypnotise, charme et domine. Pour tous, cest le pouvoir sur lespace et donc sur ce quil contient, sur le plan matériel. La magie déflore le mystère de la nature, profane le sacré du cosmos en tant que création de Dieu.
Il faut se souvenir de la parenté très intime du féminin avec le cosmique. Cest toute la gamme des mystères païens préfiguratifs jusquau culte de la Vierge : " Terre bienheureuse, Terre promise, Moisson munificente ", ces noms sont des symboles cosmiques dÈve nouvelle : Vierge et Mère. Ce lien mystérieux explique lordre de ne pas tenter Dieu, de ne pas souiller et profaner la chasteté, Celle ci dépasse le physiologique et exprime la structure chaste, entière, intègre, de lesprit humain. Elle constitue le charisme du sacrement de mariage ; plus largement, elle inspire le sens du sacre inviolable, de toute parcelle de la création de Dieu inviolable dans son attente du salut, venant de lhomme chaste (Rm 5, 21). La puissance de la chasteté est le contraire du pouvoir magique et signifie le retour au vrai pouvoir " surnaturellement naturel " du Paradis (21). Tu ne tenteras point le Seigneur veut dire alors, tu ne feras pas de ta conformité à Dieu le complice de tes passions, lantichasteté.
Origène parle de la " chasteté de lâme " (22), qui sappellera chez les pères du désert la " purification du cur ". À cette puberté spirituelle parviennent, au même titre, les moines qui étaient jadis mariés. Il y a là déjà une transcendance de létat physiologique seul.
Lamour chaste est aimanté par le cur qui reste vierge au-delà de toute actuation corporelle. Selon la Bible, il est la " connaissance " totale de deux êtres, une conversation de lesprit à lesprit, où le corps apparaît prodigieusement véhicule du spirituel. Cest pourquoi : Usez du corps avec sainteté et respect (1 Th 4, 4). Comme une matière pure, bonne pour lemploi liturgique, lhomme chaste est tout entier âme et corps la matière du sacrement du mariage avec la sanctification cultuelle de son amour. Le charisme du sacrement opère la transcendance du pour-soi vers la transparente présence de lun pour lautre, de lun vers lautre, afin de soffrir ensemble, en un seul être, à Dieu.
La chasteté intègre tous les éléments de lêtre humain en un tout virginal intérieur à lesprit, et cest pourquoi 1 Timothée 2, 15, parle du salut de toute mère au moyen de la chasteté. La dialectique paulinienne de la circoncision dans la chair, lintériorise jusquau cur circoncis (Rm 2, 26-29). La même dialectique intériorise la chasteté : " Celui qui nest pas spirituel jusque dans sa chair, devient charnel jusque dans son esprit ", et encore " la virginité de la chair appartient à un petit nombre, la virginité du cur doit être le fait de tous " (23).
Lamour pénètre à la racine même de linstinct et " change la substance même des choses ", dit saint Jean Chrysostome (24). Il surélève les finalités empiriques jusquaux finalités créées par lesprit, en fait une source pure de joie immatérielle.
Une éducation iconographique purifie limagination, enseigne le " jeûne des yeux ", afin de contempler chastement la beauté. Dans la beauté dun corps, cest lâme qui est sa forme, et dans la beauté de lâme, cest limage de Dieu qui nous ravit. La sagesse islamique la bien compris : " Le paradis du gnostique fidèle, cest son corps même, et lenfer de lhomme sans foi ni gnose, cest également son corps même " (25).
Lévêque Nonne dÉdesse en contemplant la beauté dune danseuse (Pélagie, future sainte) " en prit sujet pour adorer et glorifier par ses louanges la souveraine beauté, dont celle-ci nétait que louvrage et se sentit tout transporté du feu de lamour divin, fondant en larmes de joie ... celui-là, dit saint Jean Climaque, est ressuscité tout incorruptible avant luniverselle résurrection de tous " (26).
Limagination érotique décompose lesprit par une soif inextinguible des enfers. Par contre, le signe de chasteté, selon Clément de Rome, cest lorsquun chrétien en regardant une femme naura rien de charnel dans son esprit. " Ô femme singulière, tu es pour moi toute lespèce ", dit le poète sur l" unique ", et chante la chasteté de lamour conjugal.
Lhistoire de Tobie décrit admirablement la victoire sur la concupiscence. Le nom de lange Raphaël signifie " le remède de Dieu ", il est la chasteté présente dans tout amor magnus, quand il est allumé au feu dévorant de lÉternel (De 4, 24).
Berdiaef met bien en relief la chasteté intériorisée : " Lamour est appelé à vaincre lantique chair et à en découvrir une nouvelle, dans laquelle lunion de deux ne sera pas la perte, mais laccomplissement de la virginité, cest-à-dire de sa toute nouvelle intégralité. Cest uniquement dans ce point incandescent que peut prendre naissance la transfiguration du monde " (27).
À " se jeter du haut du temple ", ce qui veut dire le désaffecter, le rendre inutile, à cette concupiscence qui porte à semparer du pouvoir quil symbolise et détient réellement, au point de se soumettre même les anges, répond la chasteté. " Se jeter du haut du temple ", désigne le mouvement du haut vers le bas, du ciel vers lenfer, et cest litinéraire exact de Lucifer, la chute quentraîne la concupiscence (28). La chasteté est lascension et cest litinéraire du Sauveur, de lenfer vers le Royaume du Père. Elle est aussi lascension intériorisée, vers la proximité brûlante de Dieu. Cest au dedans de son esprit, quon se jette dans la présence de Dieu, et la chasteté nest quun des noms du mystère nuptial de lAgneau.
Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne rendras de culte quà lui seul. La définition liturgique de lhomme: lêtre du Trisagion et du Sanctus, supprime tout état passif. La vraie obéissance en Dieu comporte la suprême liberté toujours créatrice ; le Christ le montre dans sa manière daccomplir toute la loi : il plénifie et surélève la loi à sa propre et mystérieuse vérité dêtre la grâce. De même la forme négative, restrictive du Décalogue tu ne feras point , se plénifie en faisant place aux béatitudes, à la création positive et sans imite de la sainteté.
Lobéissance dans l Évangile est réceptive de la Vérité, et celle-ci affranchit avant tout. Cest pourquoi Dieu ne prescrit pas des ordres, mais lance des appels, des invitations : Écoute Israël , si quelquun veut..., si tu veux être parfait... Cest linvitation à retrouver la liberté. Si quelquun vient à moi et cependant ne hait pas... son..., sa..., ses... " (Lc 14, 26) : ladjectif possessif ici est symptomatique dun état captif ; le " haïr " signifie sen libérer et retrouver la vraie charité dépossessive.
Lenseignement lumineux vient de lécole des " pères spirituels ". Ils avertissent du grand danger quon risque en cherchant une aide. Plus grande est lautorité dun père, et plus grand est son effacement. Un disciple formule bien le vrai et seul but de sa requête : " Mon père, confie-moi ce que lEsprit Saint te suggère, afin de guérir mon âme " (29). Labbé Poemen, de son côté, précise lart dun starets : " Ne commande jamais, mais sois pour tous un exemple, jamais un législateur " (30). " Un jeune vient trouver un vieil ascète pour être instruit dans la voie de la perfection, mais le vieillard ne disait mot. Lautre lui demande la raison de son silence : Suis-je donc un supérieur pour te commander ? lui répondit-il. Je ne dirai rien. Fais, si tu le veux, ce que tu me vois faire. Dès lors le jeune homme imitait en tout le vieil ascète, et apprit le sens du silence " (31) et lesprit de lobéissance libre.
Un père spirituel nest jamais un " directeur de conscience ", il est avant tout un charismatique. Il nengendre pas " son " enfant spirituel, il engendre un enfant de Dieu. Les deux, en commun, se mettent à lécole de la Vérité. Le disciple reçoit le charisme de lattention spirituelle, le père reçoit le charisme dêtre organe de lEsprit Saint. Saint Basile conseille de trouver un " ami de Dieu " qui présente la certitude que Dieu parle par lui. Nappelez personne père (Mt 23, 9), signifie que toute paternité participe à lunique paternité divine, toute obéissance est celle à la volonté du Père, en participant aux actes du Christ obéissant.
Jean de Lycopolis conseille : " Discerne tes pensées, pieusement, selon Dieu ; si tu ne le peux pas, interroge celui qui est capable de les discerner " (32). Le but est de détruire le mur des désirs élevé entre lâme et Dieu. À ceux qui se ont exercés dans lart de lhumilité Théognoste dit : " Celui qui a réalise la soumission, lobéissance spirituelle et assujetti le corps à lesprit, na pas besoin de soumission à un homme. Il est soumis au Verbe de Dieu et à sa loi, comme un obéissant véritable " (33). Bien plus : " Qui veut habiter le désert ne doit pas avoir besoin dêtre enseigné, il doit être lui-même docteur, sans quoi il pâtira " (34). Mais ceci est pour les forts. Toutefois le conseil explicite lessentiel : aucune obéissance aux éléments humains, aucune idolâtrie dun père spirituel, même sil est un saint. Tout conseil dun starets conduit à létat dun affranchi prosterné devant la face de Dieu.
Lobéissance crucifie toute volonté propre, afin de ressusciter la liberté ultime : lesprit à lécoute de lEsprit.
9. LUNITÉ CHRÉTIENNE ET LA LIBERTÉ MONASTIQUE
Les déformations historiques, là où elles ont eu lieu, ont trahi le magnifique type de moine, lhomme libre absolument au service de son Roi (35). Elles en ont fait un être brisé et soumis aux dures lois.
Si depuis le moyen âge on assiste au divorce entre la spiritualité mystique et la théologie " le monde daujourdhui a besoin de saints qui ont du génie " afin de retrouver lunité de la prière et du dogme. Pour les Pères de lÉglise, " Théologien est celui qui sait prier ". " À ceux qui ne sont pas capables de recevoir les rayons solaires du Christ les saints sont là pour leur fournit une lumière ; celle-ci est très inférieure, mais ils sont à peine capables de la recevoir, et elle suffit à les remplir " (36).
Celui qui construit sa vie sur les trois vux monastiques, le fait sur les trois paroles du Christ. Il peut alors se tourner vers le monde et dire ce quil a vu en Dieu. Sil a su croître jusquà la stature de " lhomme nouveau ", de ladulte en Christ, le monde lécoutera. Celui qui sait, car sa foi voit linvisible ; celui qui peut ressusciter les morts, si Dieu le veut, car il vit déjà la " petite résurrection " ; celui qui peut entrevoir le Sens, car il peut mettre le vrai nom sur toute chose, nétant lui-même que le Nom de Jésus " collé " à sa respiration ; celui-là peut ouvrir les temps derniers et annoncer la Parousie.
La division de la chrétienté nest point un obstacle formel mais un manque de vraie liberté, de celle qui sorigine dans la Vérité totale. Plus que les autres, les moines feraient lunité organiquement, car ils la feraient liturgiquement. Leur " orthodoxie " ne durcit rien en interdits, mais ouvre toutes les voies. Par leur adoration et leurs chants de louange ils nexcluent personne, ils invitent tous et chacun à devenir " adulte " en Christ. Une pareille maturité place dans un au-delà des situations crispées, dans le Corps du Christ, au niveau de lUnique et de lUne.
Selon la belle parole de saint Syméon le Nouveau Théologien, lEsprit Saint ne craint personne et ne méprise personne. Licône de lEsprit Saint, le monachisme, est une vivante " épiclèse " cuménique. Lunité ne peut se trouver que dans cette dimension du monachisme universel, sil sait se rendre enfin aussi libre que les souffles du grand Libérateur.
Extrait du livre Le millénaire du Mont Athos 963-1963 :
Études et mélanges, tome I, Éditions de Chevetogne, Belgique, 1963.
Ce texte fut incorporé au dernier livre de Paul Evdokimov,
Les âges de la vie spirituelle, Desclée de Brouwer, 1964, 1980.
1. Ép. aux Romains 5, 3 ; 6, 2.
2. Ép. aux Philippiens 1, l.
3. Oktoichos grec.
4. Voir D. H. Leclercq, " Monachisme ", dans D.A.L., XI, 1802.
5. I. Hausherr, " Syméon le Nouveau Théologien, " dans Orientalia christiana, XII, p. 30.
6. Le Corps du Christ vivant dans La Sainte Église universelle, p. 56, n. 1.
7. In epist. ad haebr., 7, 4 ; 7, 41 ; Adv. oppugn vitae monast. 3, 14..
8. Cf H. Pourrat, La spiritualité chrétienne, I, ix.
9. Évagre le Pontique, P.G. 79, 180D.
10. Epist., I, 167, 169 ; cf. Hom. in Éph.
11. Hom. in epist. ad haebr., 7, 41.
12. P.G. 99, 1388.
13. " Les révélations de saint Séraphim de Sarov ", trad. fr. dans Le Semeur, mars-avril, 1927.
14. Anna Giuppius, Saint Tikhon de Zadonsk (en russe), Paris, p. 15.
15. Hom. 40 in Cor. Cité par D. O. Rousseau, dans Mélanges Lebreton, II. p. 273. Cf. Cyrille de Jérusalem, P.G. 33, 1079 ; Grégoire de Naziance, P.G. 46, 565.
16. Dialogue avec Triphon, 103, 6.
17. Ad martyr., 32.
18. Adv. haer., V, 20, 2.
19. Cet aspect des trois tentations se trouve au centre de la « Légende du Grand Inquisiteur » de Dostoieveski [dans Les frères Karamozov].
19a. Antirrhétique, éd. Frankenberg, p. 472.
20. P.G. 150, 1228.
21. Selon Clément dAlexandrie, le sacrement du mariage comporte une " grâce paradisiaque ". P.G. 8, 1096.
22. P.G. 12, 728C.
23. Saint Augustin, Enarr. in ps. 147.
24. P.G. 61, 273.
25. Voir H. Corbin, Terre céleste et corps de résurrection, p. 161.
26. P.G. 88, 893.
27. Destin de lHomme (en russe), Paris, p. 260.
28. Dans le traité Beracot du Talmud babylonien (fol. 55), on lit : " Celui qui monte en rêve sur un toit montera aux grandeurs ; celui qui descend en rêve dun toit descendra des grandeurs ". Le désir caché de Satan est de faire descendre le Fils du sommet de la grandeur divine.
29. Apophtegmata patrum.
30. P.G. 65, 363 ; 65, 564.
31. P.G. 65, 224.
32. Voir Recherches de science religieuse, 41 (1953), p. 526.
33. Philocalie, t. 1, p. 500.
34. Vitae patrum VII, 19, 6.
35. Marc lAscète déclare : " Après le baptême, lexploit de tout chrétien est uniquement laffaire de sa foi et de sa liberté ".
36. Origène, In ioann., I, 1, 25.
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Dernière mise à jour : 10-06-01