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Traduit de langlais par |
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EN GUISE DINTRODUCTION
INTRODUCTION
PAR LAUTEUR :
LE SERVITEUR DE DIEU ALEXANDRE
RÉSUMÉ DE LA VIE DE PÈRE ARSÈNE
6. UNE CONVOCATION CHEZ LE MAJOR
8. LÀ OÙ
DEUX OU TROIS SONT
RASSEMBLÉS EN MON NOM
EN GUISE DINTRODUCTIONPendant mon séjour à Leningrad en mai 1987, un étudiant de lAcadémie de Théologie mavait invité à rencontrer une famille orthodoxe. Cétait une surprise dautant plus quà lépoque les étudiants étrangers nétaient pas supposés avoir des contacts informels dans des familles russes.
Pendant notre visite, nous avons évoqué nos espérances pour lÉglise lorsquelle serait libérée des entraves quelle connaissait. Toutefois, on ma parlé surtout, avec vénération et recueillement, dun Père Spirituel décédé depuis une dizaine dannées et dont on rassemblait les souvenirs et les mémoires de ceux qui lavaient connu. Il sagissait dun certain Père Arsène. Sa photo révèle un intellectuel, un homme transparent, lumineux, profondément marqué par les souffrances de la vie.
Pendant mon séjour de cette année 1998 en Amérique du Nord, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir lédition russe et la traduction anglaise des témoignages rassemblés sur la vie du Père Arsène. La lecture de cette ouvrage ma nourri spirituellement. Elle ma permis de communier à la vie de Père Arsène, de puiser de la force dans sa foi, délever une prière de louange à Dieu qui est admirable dans ses saints.
Jai donc décidé de traduire en langue française une partie de ces souvenirs en espérant que chaque lecteur francophone y trouvera une force pour renouveler sa vie. La vie de Père Arsène a été extraordinaire de souffrances et de grâces. En lisant ces souvenirs, nous avons parfois limpression de pénétrer dans un monde merveilleux de rencontre entre le ciel et la terre. Nous oublions peut-être que le Christ Ressuscité agit aujourdhui encore à travers ceux qui ont une foi inébranlable en Sa Toute-Puissance. Par ailleurs, Il leur promet, quils accompliront des uvres encore plus grandes que celles quIl à faites.
Les camps où Père Arsène a vécu renfermaient des gens comme nous, la plupart sont morts dans des circonstances épouvantables. Certains ont porté leur croix jusquau bout : ils se sont tellement identifiés à la vie du Christ que nous pouvons affirmer avec certitude quils ont offert leur vie à Dieu pour nous. Unis à nous dans la Communion des Saints, ils nous ont probablement épargné un sort semblable qui nous était peut-être réservé. Ils nous ont sûrement montré la route à suivre, celle de la virilité spirituelle, dans un monde qui ignore ou rejette Dieu.
Notre cur froid et rationnel, si hâtif à juger, tend à rejeter ou à oublier le témoignage des martyrs russes du vingtième siècle dans lindifférence voire dans une certaine critique relativiste parce que certains événements ecclésiaux ne semblent pas évoluer présentement dans le sens espéré. Et pourtant, aucune période de lhistoire na compté autant de martyrs quen Russie durant cette période.
Rejoignons maintenant Père Arsène au camp, en nous y recueillant parmi tous ceux qui lont entouré pendant les vingt ans quil y a " survécu " miraculeusement. Où nous trouvons-nous parmi tous ces personnages qui sont décrits dans un premier extrait ? Approchons-nous religieusement de la souffrance cachée de ces martyrs et de leurs persécuteurs. En réalisant que dans des circonstances analogues nous nous trouverions peut-être parmi les criminels, les persécuteurs, les collaborateurs, les surveillants ou les responsables du camp, nous allons peut-être, enfin, trouver le chemin de la conversion et du repentir.
Père Arsène, priez pour nous !
Archiprêtre Paul (Pellemans)
Recteur de la Chapelle de Tous les Saints
qui ont illuminé la Terre Russe
(Ottignies-Louvain-La-Neuve, Belgique)
INTRODUCTION PAR LAUTEUR :
LE SERVITEUR DE DIEU ALEXANDREAu cours des dernières années, il y a eu de nombreuses publications de récits ou de mémoires relatant la vie des prisonniers politiques sous le règne de Staline. Ces publications ont été rédigées par des savants, des militaires, des bolcheviques de la première heure, des gens instruits de toutes professions, des travailleurs des kolkhozes, etc. Jusquà présent, toutefois, personne na écrit quelque chose à propos des millions de fidèles croyants orthodoxes qui sont morts dans les camps demprisonnement, ou qui ont souffert de façon indicible durant dinterminables interrogatoires. Ils ont souffert et sont morts pour leur foi, parce quils nont pas renié leur Dieu. En mourant, ils ont chanté Sa louange, et Il ne les a pas abandonnés.
Sceller nos lèvres et garder le silence à propos de tous ces événements signifierait que nous laisserions tomber dans loubli les souffrances, le port de la croix et la mort de millions de martyrs ayant souffert pour Dieu et pour nous qui vivons sur notre terre. Notre devoir devant Dieu et Son peuple est de témoigner de la vie de ces martyrs.
Les membres les plus fidèles de lÉglise Orthodoxe Russe sont morts au cours de cette période si pénible : prêtres, évêques, starets, moines ou tout simplement des personnes profondément croyantes en qui la flamme de la foi ne pouvait pas être éteinte. Cette foi était égale sinon plus profondément enracinée dans leur être que celle des martyrs chrétiens des premiers siècles. Dans notre livre, nous rencontrons seulement un de ces martyrs, un seul de ces nombreux saints qui ne sont pas encore canonisés. Et combien en y eut-il qui ont offert leur vie pour nous ?
Pendant vingt siècles, lhumanité a crû en connaissance, la Chrétienté a apporté la lumière et la vie à lhumanité. Et tout proche de nous, au cours de ce vingtième siècle, il y a eu des gens qui, malgré ce riche héritage chrétien, ont choisi le mal. Ils ont multiplié ce mal grâce au progrès de la science et ils ont envoyé des millions dêtres humains à une souffrance prolongée et à une mort souvent effroyable.
Dieu ma conduit de telle façon que je nai passé que peu de temps au camp avec Père Arsène. Ce temps a été toutefois suffisant pour me conduire à la foi, devenir son fils spirituel, marcher à sa suite, comprendre et observer son amour profond pour Dieu et Son peuple, et découvrir ce quest un véritable chrétien.
Le passé ne peut pas être refoulé dans loubli. Il est le fondement du présent et de lavenir. Voilà pourquoi, jai compris quil était de mon devoir de recueillir tout ce qui était possible à propos du passage sur terre de Père Arsène. Afin de recueillir ces précieux faits à son propos, jai parlé à ses enfants spirituels, jai lu les lettres quil leur a écrites ainsi quà ses amis, et jai lu les mémoires des gens qui lont connu.
Les enfants spirituels du Père Arsène sont nombreux. Peu importe où Dieu la envoyé, de nouveaux enfants spirituels ont surgi. Ils sont originaires de la ville où il a exercé antérieurement la profession dhistorien de lart, où il a été ordonné prêtre et où il a constitué une communauté de croyants. Ils se trouvent aussi dans le village où il a été exilé. Ils sont également originaires de la petite ville perdue dans la forêt sans fin du grand Nord où il a vécu un certain nombre dannées. Ils se trouvent enfin dans leffroyable camp de travail à régime spécial ou sont enfermés ouvriers, paysans, membres de lintelligentsia, criminels, prisonniers politiques, anciens communistes, administrateurs du camp de tous rangs. En entrant en contact avec Père Arsène, ils deviennent petit à petit ses enfants spirituels, ses amis, des croyants et ils se mettent à sa suite.
Oui, nombreux sont ceux qui layant rencontré, se mettent à sa suite. Et ceux que jai rencontrés mont rapporté ce quils ont vu et connu de lui. En rencontrant Père Arsène, jai tenté dapprendre les détails de sa vie, mais, malgré le fait que nous avons eu de nombreux entretiens, il ma raconté très peu de choses à son sujet. Jai pu néanmoins retirer quelque chose de ce que jai mis par écrit alors quil était encore en vie. Je lui ai communiqué mes notes pour quil les relise et je lui ai demandé, " Etait-ce vraiment ainsi " ? Il ma toujours répondu, " Oui, il en était ainsi ", mais il ajoutait toujours, " Dieu nous conduit sur plusieurs chemins et il y a dans chaque personne, si vous prenez la peine de regarder sa vie dans sa profondeur, quelque chose qui est digne dêtre rapporté par écrit. Ma propre vie, comme celle de tous les autres gens, a toujours été tissée à côté de celle dautres personnes. Il y a eu beaucoup de chaque chose. Mais tout a été permis par Dieu. "
Parfois, il corrigeait des détails de ce que javais rédigé. Alors, bien sûr, je devais modifier les noms des lieux, et celui de la plupart des gens auxquels je me référais. Certains sont encore vivants, et les temps peuvent toujours changer.
Les recherches ont été difficiles, mais beaucoup dinformations ont pu être rassemblées. Elles sont loin dêtre parfaites au plan du style de rédaction, mais pour nous elles recréent limage et la vie de Père Arsène.
Quand jai commencé mon travail, je ne savais pas combien de matériel je serais à même de rassembler ou quelle serait sa nature. Maintenant, je vois quil y aura trois parties. " Le Camp " est la première partie, la seconde partie est déjà rédigée, elle na pas encore été entièrement éditée, le titre est " Le Chemin ". Elle comprend des lettres, des mémoires, des récits rapportés par des personnes qui ont connu Père Arsène. Quant à la troisième partie, il y a beaucoup de documentation, mais elle exige encore beaucoup de travail. Je demande à Dieu de maider.
Il serait vain de dire, " jai rassemblé, jai écrit ". Beaucoup de gens ont écrit, rassemblé et partagé leurs souvenirs avec moi. Les nombreuses personnes qui ont connu et aimé Père Arsène sont ceux qui doivent être remerciés pour ce travail. Jai seulement essayé, comme tout le monde que Père Arsène a éduqué et conduit sur le chemin de la foi, de rendre une minuscule partie de ce que je lui dois, lui qui ma sauvé et ma donné une vie nouvelle. Ayant lu ce livre, priez pour la santé du serviteur de Dieu Alexandre. Ce sera ma grande récompense.
Le Serviteur de Dieu Alexandre
RÉSUMÉ DE LA VIE DE PÈRE ARSÈNEMalgré la vénération très profonde qui se développe en Russie et à létranger, le père Arsène na toujours pas été canonisé, car son identité civile reste encore inconnue.
Qui donc était le père Arsène? Lessentiel de sa vie et de sa personnalité nous est révélé par les différents récits. Mais comme ceux-ci nont rien de systématique, beaucoup déléments et daspects demeurent encore dans lombre. Nous espérons que de nouveaux témoignages viendront et nous apprendront ce que nous ignorons encore : le nom de famille du père Arsène, les camps où il fit enfermé et les églises dans lesquelles il a célébré.
Le nom civil du père Arsène, cité dans la première partie Piotr Andréiévitch Streltzov est un nom demprunt. Tous les noms dans les parties I et II ont été volontairement modifiés pour éviter les poursuites dun État persécuteur. Le seul nom dont nous sommes certains est celui quil reçut lors de sa prise dhabit monastique : " Arsène ". Selon la tradition orthodoxe, seul le nom monastique est porté par le moine. Pourtant, lors de ses nombreuses détentions, seul son nom civil que nous ne connaissons pas apparaissait dans les documents officiels. Pendant un certain temps, certains ont cru que le " père Arsène " était un personnage composite, mais les témoignages plus récents de ses enfants spirituels dont nous connaissons lidentité (voir la partie III de ce livre) sont concordants et formels pour attester lhistoricité du père Arsène.
Que savons-nous exactement ? Le père Arsène est né à Moscou en 1894. En 1911, il termine lenseignement secondaire et sinscrit à la faculté des lettres de luniversité de Moscou. En 1916, il termine ses études universitaires, mais souffre de malaises cardiaques pendant plus de huit mois. Cest à cette époque quil écrit ses premiers travaux sur lart et larchitecture russe ancienne. Au début de 1917, au terme dune recherche spirituelle, il part au monastère dOptina où il devient le disciple de deux startsi, Anatole et Nectaire. Il reçoit alors la consécration monastique, puis lordination sacerdotale.
En 1919, le père Arsène retourne à Moscou avec la bénédiction des startsi. Il est nommé troisième prêtre dans une des paroisses de la ville. À la fin de 1921, il assume la direction de la paroisse. Durant les huit ans de son activité pastorale, il sait rassembler dans sa paroisse une communauté importante, dont il est le pasteur et le père spirituel bien-aimé.
En décembre 1927, le père Assène est arrêté pour la première fois. Il est relégué pour deux ans dans la région dArkhangelsk. Il revient au terme de cet exil pour desservir une paroisse de la région de Moscou, au-delà de la zone interdite de 100 km de la capitale. Il est de nouveau appréhendé, en 1931, et exilé pour cinq années dans la région de Vologda. Il lui est alors permis dhabiter dans les régions de Vologda, Arkhangelsk et Vladimir, mais sans avoir lautorisation de célébrer. Il officie cependant à la maison, veillant en secret à la vie de sa communauté spirituelle.
Le père Arsène est arrêté une troisième fois en 1939 et exilé en Sibérie et dans lOural, puis dans la région dArkhangelsk. À nouveau appréhendé, en mai 1940, il est emprisonné dans un camp de lOural. En mars 1941, il est envoyé dans un camp à régime sévère, où la correspondance et les visites de ses enfants spirituels sont quasiment interrompues. En 1942, il est transféré dans un camp " à régime spécial ", où toute correspondance et visite sont totalement interdites...
Ce nest quau printemps 1958 que le père Arsène est définitivement libéré. Il sinstalle alors dans la ville de Rostov-le-Grand, chez Nadèjda Pétrovna. Là, grâce au dévouement de cette femme remarquable, il peut recevoir presque quotidiennement des enfants spirituels venus de toute la Russie : non seulement les premiers membres de sa communauté, mais encore des anciens compagnons de captivité et de nombreux nouveaux venus.
Le père Assène meurt en 1975. Il est enterré au cimetière de Rostov. Une pierre tombale qui marquait lendroit de sa sépulture a disparu, enlevée probablement par les autorités.
PÈRE BORIS et HÉLÈNE BOBRINSKOY
(Extrait de la Préface de Père Arsène,
Passeur de la foi, consolateur des âmes,
Le Sel de la Terre/Cerf, 2002.
1. LE CAMPLobscurité de la nuit et le froid perçant paralysent absolument tout. Tout sauf le vent. Le vent traîne des nuages de neige verglacée qui se brisent pour former une précipitation sous forme de tessons. En rencontrant un obstacle, le vent lance des bouquets de neige, il en saisit de nouveaux gisant au sol et continue ainsi jusquà nulle part, dans linfini.
Parfois, il y a une minute de calme, et ensuite, à travers lobscurité, un spot lumineux gigantesque jaillit. Ces faisceaux de lumière font apparaître les baraquements dispersés, les uns à côté des autres, comme dans une ville. Lon peut apercevoir à lhorizon les miradors ainsi que des gardes guettant au moyen de cette artificielle clarté. On distingue également des sections de fil barbelé qui créent des rangées de protection entre les flambeaux verglacés de ces lumières menaçantes. Entre la première et la dernière rangée, les chiens policiers errent paresseusement. Un grand spot lumineux balaye le sol à partir des miradors et sétend sur la neige pour se retirer ensuite vers la clôture.
Des soldats munis darmes automatiques surveillent constamment, du haut des miradors, lespace entre les rangées de fil barbelé. Il ny a donc jamais un instant de tranquillité. Le vent reprend de la vigueur en bloquant les rayons avec de la neige, obscurcissant encore plus la misère des baraquements. Le camp est assoupi dans une profonde léthargie.
Tout à coup, il y a un son de cliquetis métallique, tout dabord à lentrée du camp, et ensuite en différents endroits. Les lumières du guet accélèrent le mouvement de balayage, les grilles du camp souvrent, et les camions chargés de surveillants et de gardes entrent.
Les véhicules se dispersent rapidement dans le camp. Les hommes quittent le camion par groupes de quatre, courant chacun vers un baraquement. Ils contrôlent tous les aspects de la structure pour vérifier quaucune fuite na été tentée. Sétant assurés que rien na été dérangé de quelque manière que ce soit, les surveillants déverrouillent les portes des baraquements. Pour les gardiens dans les miradors, cest la partie la plus impressionnante de la procédure. Les lumières deviennent pleine de vie, les armes quittent les épaules de leurs porteurs. Les chiens de garde commencent à grogner et deviennent turbulents. Le goulag a commencé sa journée de travail.
Lombre de la nuit se dissipe quelque peu lorsque le jour hivernal du nord commence, mais le vent ne semble pas prendre note du changement, il entretient la tempête de neige, gémissant sans pitié. À une courte distance du cercle intérieur de la zone de sécurité, des feux de bois crépitent. Ils étaient destinés à faire fondre la glace qui recouvre la terre. Il faut que les fosses denterrement puissent être creusées. Tel est le travail des hommes dans les baraquements.
2. LES BARAQUEMENTSÀ lappel, le camp reprend vie. Les prisonniers sortent de leurs baraquements. Le vent froid et mordant ainsi que lobscurité sont une agonie pour les gens à lextérieur. Alignés devant leur baraquement, les prisonniers reçoivent leurs repas et vont immédiatement au travail.
Les baraquements sont vidés de leurs habitants, mais lodeur des vêtements humides, la sueur humaine, les excréments et les désinfectants lemplissent. Comme les cris des surveillants, les jurons fracassant lâme, la souffrance des gens et la cruauté des criminels demeurent à lintérieur. Le sentiment déprimant entre les bancs nus et les rangées des couchettes, est compensé par la chaleur des lieux, les rendant un tant soit peu vivables, adoucissant le sentiment de vide.
À moins 30° C, les vents vifs daujourdhui nalarment pas seulement les prisonniers partis au travail, mais également ceux qui sont vêtus chaudement et qui les surveillent. Les prisonniers traînent les pieds avec crainte en allant vers le travail. Ils savent que celui-ci est conçu pour les meurtrir. Les exigences définies par les officiers supérieurs du camp sont pratiquement impossibles à satisfaire. Tout est entrepris pour conduire lentement ces gens à la mort. Tant les prisonniers politiques que ceux de droit commun dont les crimes sont punissables de mort, sont envoyés vers ce camp. Peu en reviennent vivants.
Père Arsène, dont le nom est Piotr Andreyevitch Streltzoff avant sa prêtrise, a reçu lidentité de " zek " (prisonnier) n° 18376. Il a été expédié vers ce camp il y a six mois et il sait quil ny a pas despoir quil puisse le quitter un jour. Nous le retrouvons maintenant dans son environnement au camp de détention spéciale.
La nuit se transforme en une aube obscure, pour donner une brève journée à moitié sombre. Toujours, les lumières du guet balayent le camp. Père Arsène est au travail, brisant des bûches près des baraquements. Il doit aussi les transporter dans ceux-ci afin dalimenter les poêles.
" Seigneur, Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! " murmure-t-il constamment en travaillant. Les bûches humides et à moitié gelées ne sont brisées quavec difficulté. Les haches nétant pas autorisées au camp, il coupe les bûches en martelant un coin du bois avec une autre bûche. La lourde bûche gelée glisse et saute des faibles mains du Père Arsène, ne pouvant pas toucher le coin convenablement. Le travail est lent. Lépuisement et le manque de nourriture rendent le travail impossible à accomplir convenablement. Tout est lourd et difficile. Néanmoins les baraquements doivent être chauffés avant larrivée des travailleurs. Ils doivent être propres, ordonnés et balayés. Si tout nest pas prêt à temps, le surveillant enverra Père Arsène à la cellule de punition et les autres prisonniers le battront.
Les prisonniers politiques sont souvent battus : les surveillants les battent pour les punir, les criminels aiment faire ce quils ont lhabitude de faire, et toute leur haine et leur cruauté sont ainsi extériorisées. Chaque jour, une personne est battue, avec plaisir, parce que pour les criminels, cest une réelle distraction.
" Aie pitié de moi, pécheur. Aide-moi, Je mets ma confiance en Toi, ô Seigneur et en toi, ô Mère de Dieu. Ne mabandonne pas, donne-moi la force ", Père Arsène prie, puis succombe peu à peu à lépuisement tandis quil transporte des tas de bûches les unes après les autres, vers les poêles.
Il est maintenant temps dallumer les feux. Les poêles sont froids et ne donnent plus aucune chaleur. Il nest pas facile dallumer le feu parce que les bûches sont humides et il ny a pas dallume-feu secs. Le jour précédant, Père Arsène a trouvé des branches sèches et les a placées dans un coin, près dun des poêles en songeant, " Demain, je serai en mesure dallumer rapidement les poêles ! " Le lendemain, voilà quil sapproche pour prendre les allume-feu, et il découvre alors que des criminels ont versé de leau dessus. Il réalise que sil est en retard pour allumer les feux, le baraquement ne sera pas chauffé pour le retour des travailleurs. Père Arsène court derrière les baraquements et essaie de trouver des écorces ou quelque chose de sec. Et pendant ce temps, il prie " Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu ! Aie pitié de moi, pécheur ", et ajoute alors " que Ta volonté soit faite ! " Il regarde partout, mais ne trouve rien qui soit sec. Il ne sait pas comment allumer le feu.
Pendant que Père Arsène cherche des branches sèches, un vieil homme travaillant dans les baraquements proches passe par là. Il sagit dun criminel doté dune Immense cruauté. Les gens racontent que, même à lépoque du Tsar, son nom était infâme à travers tout le pays. Il a commis tellement de crimes quil ne peut se les rappeler tous. Lon connaît mal chaque détail de ses crimes, tant ses exploits ont été nombreux. Néanmoins, quand il sest présenté devant le tribunal, le juge connaissait suffisamment de ses crimes pour le condamner à être fusillé. Sa sentence a été commuée en internement dans un camp demprisonnement, ce qui, pour certains criminels, est pire : fusillé, vous souffrez brièvement, mais au camp la mort est lente et pénible. Ceux qui sont libérés du camp en sortent invalides. Sachant cela, beaucoup de criminels deviennent cruels, et battent les prisonniers politiques, mais aussi dautres criminels. Ils les battent parfois à mort.
Ce criminel est le chef de lensemble des baraquements. Même les officiers du camp ont peur de lui. Il suffit seulement dun froncement des sourcils de sa part pour quun " accident " se produise. Ses camarades dinternement lappellent " Barbe Grise ". Il est dans la soixantaine avec une apparence avenante. Il commence souvent par parler aux gens de façon aimable, parfois en plaisantant. Puis, soudainement, il jure horriblement et tape avec les poings.
Voyant Père Arsène occupé à chercher quelque chose, il crie :
- " Que cherches-tu, prêtre stupide ? "
- " Javais préparé des branches sèches pour allumer le feu aujourdhui, et quelquun a jeté de leau dessus, je cherche donc quelque chose de sec. Les bûches sont humides, je ne sais pas quoi faire. "
- " Cest exact, prêtre stupide, sans allume-feu, tu es perdu ! "
- " Les gens vont revenir du travail, ils auront froid et ils vont me battre ", murmure alors Père Arsène.
- " Viens, pope, je vais te donner des allume-feu ", dit Barbe Grise en conduisant Père Arsène vers un beau tas dallume-feu secs. Père Arsène se dit quil sagit dune mauvaise plaisanterie, il connaît trop Barbe Grise et il ne peut espérer aucune aide de sa part.
- " Prends-en, Père Arsène, prends ce dont tu as besoin ! " dit le criminel. Père Arsène commence à rassembler rapidement des branches sèches, tout en pensant tout le temps : " Je vais prendre quelques allume-feu et il va crier que je suis un voleur. " Soudain, il réalise que lhomme la appelé Père Arsène. Il prie en silence, se signe mentalement, et commence à rassembler les allume-feu.
- " Prends-en davantage, Père Arsène ! plus encore ! " aboie Barbe Grise. Ensuite, il se courbe et commence à aider Père Arsène, transportant les allume-feu dans les baraquements et les déposant à côté des poêles.
- Père Arsène sincline devant lui et dit : " Que Dieu te bénisse. " Barbe Grise ne répond pas et sen va.
Père Arsène dépose le bois dans les poêles et allume le feu. Les bûches commencent à brûler. Il a cette fois lopportunité de jeter plus de morceaux de bois dans la flamme et de nettoyer le baraquement, essuyer les tables, dépoussiérer et recueillir encore des bûches.
Il est maintenant à peu près trois heures. Les poêles sont brûlants et le baraquement se réchauffe. Les odeurs deviennent plus violentes, mais grâce à la chaleur, le baraquement retrouve une atmosphère familière presque agréable. Le surveillant vient plusieurs fois quand Père Arsène est au travail. Comme toujours, ses mots sont haineux et menaçants. Pendant une de ses visites, il frappe Père Arsène à la tête avec un morceau de bois.
Transporter les bûches et les jeter dans les poêles exténue Père Arsène. La tête lui fait mal. Fatigué et faible, son coeur bat irrégulièrement et sa respiration est mauvaise. Ses jambes sont tellement affaiblies quelles peuvent à peine porter son corps fatigué. " Ne mabandonne pas, ô Dieu, " chuchote-t-il en se courbant sous le poids des bûches.
3. LES PATIENTSDans le baraquement, Père Arsène nest pas seul ; trois autres prisonniers y demeurent aujourdhui. Deux sont sérieusement malades, tandis que le troisième, un fainéant nommé Fedka, sest coupé intentionnellement avec une cognée. Etendu sur sa couche, il sendort pour séveiller soudainement en criant : " Tiens le baraquement au chaud ! Jai froid. Si tu ne fais pas ton travail, je te frapperai ! " Pour se rendormir aussitôt.
Les deux autres prisonniers malades sont dans un état sérieux. Ils nont pas été envoyés à lhôpital du camp parce quil est totalement occupé. Vers midi, un médecin sarrête là pour regarder les patients à distance, il crie à Père Arsène : " Ils seront bientôt morts, un tas dentre eux crèvent ces jours-ci. Il fait froid ! " Il parle sans se préoccuper que les patients lentendent. Et pourquoi se soucier ? Les prisonniers sont supposés mourir dans ce camp. Il sapproche alors du troisième prisonnier, celui qui sest blessé la main, et qui gémit pour montrer sa douleur. " Ne fais pas lidiot ", tonne-t-il. " Demain, tu iras au travail. Si tu ny vas pas, tu seras envoyé en confinement solitaire et là tu te " reposeras " définitivement. "
Aussi souvent que possible, Père Arsène interrompt son travail pour aller retrouver les patients très malades, les aider autant que possible, leur parler et prier pour eux. " Seigneur, Jésus-Christ ! Aide-les, guéris-les, montre-leur ta pitié. Laisse-les vivre jusquà ce quils puissent être libérés ! " chuchote-t-il encore et encore, en arrangeant leurs couches dures et en les couvrant. Parfois, il leur donne de leau à boire, ou le médicament que le médecin a jeté sur leurs lits. Au camp, le premier médicament est laspirine ; elle est supposée guérir toutes les maladies.
Au plus malade, Père Arsène donne un morceau de pain, un quart de sa ration journalière. Ayant assoupli le pain avec de leau, Père Arsène nourrit le patient, qui ouvre les yeux, et, regardant vers Père Arsène, éloigne ses mains. Père Arsène dit calmement : " Mange, mange pour la grâce de Dieu ". Lhomme malade avale le pain et répond : " Que me veux-tu avec ton Dieu ? Quespères-tu obtenir de moi ? Tu attends que je meure pour me prendre ce qui mappartient. Je nai rien, donc nessaie même pas ! ". Père Arsène ne répond rien, le couvre soigneusement et, sapprochant de lautre patient, se retourne pour laider avant de recommencer à nettoyer le baraquement.
Il décide de ne pas cacher les allume-feu donnés par Barbe Grise et il les empile à droite, à côté du poêle, en pensant : " Hier, jai essayé de les cacher, et voilà ce qui sest produit : les gens ont versé de leau dessus. Aujourdhui, Dieu ma aidé. "
Les poêles chauffent à rouge et Père Arsène est heureux de penser quen rentrant, les travailleurs pourront se reposer un peu dans la chaleur des baraquements. Pendant quil pense ainsi, un surveillant rentre. Il est au début de la trentaine, et il apparaît toujours de bonne humeur et souriant, son nom était Pupkov, mais il est surnommé " lOptimiste " par tous les prisonniers.
" Que crois-tu que tu es en train de faire, prêtre ? Tu chauffes le baraquement comme sil était un sauna. Tu utilises les bûches de lÉtat pour les ennemis du peuple. Je vais te montrer ! " Il frappe Père Arsène au visage, et sen retourne, toujours en souriant. Essuyant le sang de son visage, Père Arsène prie : " Ne mabandonne pas, ne me quitte pas, moi pécheur. Aie pitié de moi. "
Fedka, le fainéant, se lève et dit : " Le sale cochon, il ta frappé durement au nez, et juste par plaisir ! Il ne sait même pas pourquoi il agit ainsi ! " Une heure plus tard, lOptimiste revient et crie : " Temps dinspection, tout le monde se lève ! " Fedka saute de sa couche, Père Arsène est debout avec un balai dans la main.
" Qui dautre est ici ? " crie le surveillant, malgré le fait quil a déjà posé cette question le matin même et quil sait parfaitement bien qui est là. " Deux sont très malades et un ira au travail demain ! " continue-t-il en se promenant le long du corridor entre les litières. Il voit les patients et comprend quils ne peuvent pas se lever, mais pour le spectacle, il commence à pousser des cris. Il nose toutefois pas sapprocher, qui sait, peut-être sont-ils contagieux ?
" Tu ferais mieux de faire attention, prêtre, et de veiller à ce que tout soit en ordre. Ils vont tappeler pour être questionné. Tu devras répondre de tout. " Et, marmonnant des obscénités, il sen va.
Le jour approche de sa fin. Lobscurité descend rapidement et les prisonniers vont bientôt revenir. Ils reviennent gelés, fatigués, de mauvaise humeur et affaiblis. Comme dhabitude. Et dès quils touchent leurs couchettes, ils sévanouissent presque dessus. Avec le retour des travailleurs, le baraquement se remplit de froid, dhumidité et généralement dune atmosphère agitée et déplaisante.
Une demi-heure après, ils doivent aller manger. Le temps du repas, pour la plupart des prisonniers, est un temps de souffrance, les criminels semparent de la nourriture des prisonniers politiques et battent ceux qui essayent de les en empêcher. Ceux qui sont faibles et qui ne peuvent pas se défendre sont privés de nourriture.
Il y a plus de prisonniers politiques que de prisonniers criminels de droit commun, mais les voleurs et les assassins ont beaucoup de pouvoir sur les prisonniers les plus faibles. Chaque jour, beaucoup de " zeks " sont privés de leur maigre ration de nourriture. Cela apporte une souffrance indescriptible. Fatigués, affamés et tremblant continuellement de froid, les prisonniers ne pensent à rien dautre quà de la nourriture en rêvant à des repas complets pour se donner du moral.
Les repas quils reçoivent sont pitoyables. De minuscules portions, presque rances, et pour des raisons inconnues, elles sentent le kérosène. Tout cela étant conçu pour les tuer à petits feux.
Père Arsène est souvent privé de repas, mais il ne se plaint jamais. Son repas est-il emporté, il retourne simplement au baraquement, se couche sur son lit, et prie. Au début, la tête lui tourne, il frissonne de froid et de faim, ses pensées sont nébuleuses. Et malgré tout, il récite loffice des matines et lAcathiste à la Mère de Dieu, à saint Nicolas et à saint Arsène, et il commémore ses enfants spirituels et tous les défunts dont il conserve la mémoire. Après avoir prié ainsi durant toute la nuit, il ressent une nouvelle force au matin, comme sil avait mangé et dormi.
Père Arsène a beaucoup denfants spirituels à lextérieur et à lintérieur du camp, et son âme souffre pour chacun deux. Quand il était dans des camps réguliers, il lui était possible de recevoir des lettres de leur part, mais étant donné quil est maintenant dans un camp de la mort, cela nest plus possible. Ses enfants spirituels pensent quil est mort. Ils sinforment à son sujet mais reçoivent toujours la même réponse : " Sil a été expédié vers le camp spécial, il nest enregistré nulle part. "
Il fait maintenant obscur. Les colonnes de prisonniers pénètrent dans la zone du camp, les unes après les autres, et sont déversées dans les différents baraquements. Dans le baraquement de Père Arsène, ils entrent de mauvaise humeur et fatigués, mais, entrant dans la chaleur, ils sont réconfortés. Aujourdhui, personne ne bat Père Arsène et personne ne sest emparé de sa nourriture.
Les deux hommes malades reçoivent une demi-ration et Père Arsène cache à leur intention un petit morceau de poisson dans son vêtement. Plus tard, Père Arsène commence à nourrir les deux patients. Il chauffe un peu deau avec des aiguilles de sapin, ajoute de laspirine et en donne un peu aux deux hommes. Il répartit le pain et le poisson entre eux.
Cinq jours plus tard, les deux prisonniers malades commencent à se sentir un peu mieux. Ils pourront peut-être vivre, mais ils ne peuvent pas se lever. Père Arsène les soigne pendant la nuit et, lorsquil a le temps, pendant le jour.
Père Arsène ne sait pas qui sont ces patients. Ils proviennent dun autre camp et étaient gravement malades en arrivant. Ils acceptent les soins de Père Arsène sans enthousiasme, mais ils ne peuvent pas survivre sans lui. Ils ne racontent rien au sujet deux-mêmes, et Père Arsène ne leur demande rien. Il a vu beaucoup de gens comme ces deux patients, et en a pris soin. Quand ils quittent, il apprend rarement quelque chose à leur sujet.
Un des hommes malades lui dit quil sappelle Sazikov, Ivan Alexandrovitch. Père Arsène prie calmement pendant quil laide. Sazikov le remarque et grommelle :
- " Tu es en train de prier, eh !, prêtre ? Tu pries pour obtenir le pardon de tes péchés et cest pourquoi tu nous aides. Tu as peur de Dieu ! Pourquoi en est-il ainsi ? Las-tu jamais vu ? " Père Arsène regarde Sazikov avec surprise.
- " Comment ne Laurais-je pas vu ? Il est ici parmi nous et nous unit, toi et moi ! "
- " Ques-tu en train de dire, pope ? Dieu est dans ce baraquement ? " et il rit. Père Arsène le regarde et dit calmement :
- " Oui, je vois Sa Présence. Je vois aussi que ton âme est noire de péché, mais il y a de lespace pour de la lumière. La lumière viendra sur toi, Sazikov, la lumière ainsi que ton Saint. Saint Séraphin de Sarov ne tabandonnera pas. " Le visage de Sazikov se tord, il tremble et souffle avec haine :
- " Je te tuerai, prêtre stupide, je te tuerai ! Je ne sais pas comment tu connais ces choses. Je hais la façon dont tu penses. "
Père Arsène se retourne et séloigne en répétant, " Aie pitié de moi, pécheur ! " Pendant quil accomplit son travail, il récite un acathiste, sa règle de prière, les vêpres, les matines ainsi que toutes les autres prières quun prêtre récite habituellement.
Le second patient est un de ceux qui sont au camp pour la simple raison quil a été relevé dune position dautorité pour que quelquun dautre puisse prendre sa place. Son histoire est la même que celle de beaucoup dautres. Il a participé à la Révolution dOctobre en 1917 et il a connu Lénine. Il a commandé une brigade en 1920 et occupé une position importante dans la police secrète, en travaillant pour le NKVD, et maintenant il est envoyé à la mort dans un camp à régime spécial, un camp spécial de la mort.
Certains hommes sont tués pour les choses quils ont dites, dautres pour leur foi, et il y a ceux qui sont comme le second patient, un idéaliste communiste qui sest trouvé sur le chemin de quelquun et qui, pour cette raison, se trouve écarté. Chacun deux devra tôt ou tard mourir dans ce camp.
Un de ceux qui ont été relevé du pouvoir se nomme Alexandre Pavlovitch Avsenkov. Dès que Père Arsène entend ce nom, il sen souvient. Avsenkov a paru souvent dans les journaux, et il est lun de ceux qui ont signé la sentence de Père Arsène. Père Arsène avait été condamné à être fusillé pour activités contre-révolutionnaires. Plus tard, la condamnation a été commuée en quinze ans demprisonnement dans un camp. Père Arsène se rappelle très bien le nom dAvsenkov.
Avsenkov est dâge moyen. Il semble avoir quarante ou cinquante ans, mais la vie au camp a laissé une trace profonde sur lui. La faim, le travail épuisant, les coups et blessures, tout cela de pair avec la conscience quil y a seulement quelques mois, il en a expédié dautres ici, croyant chaque fois quil débarrasse lÉtat des " ennemis du peuple ". Son séjour au camp lamène à la conscience de lénormité de son erreur. Il réalise quil a envoyé des dizaines, des centaines de milliers de gens innocents à leur mort. Sa position élevée lui a fait perdre le contact avec la vérité. Il a cru les rapports dinterrogatoire et la flatterie de ses subordonnés ; en écoutant les ordres gouvernementaux absurdes, il a perdu le contact avec les êtres humains vivants et avec la vie elle-même.
Il souffre constamment, mais ne peut rien changer à ce quil a fait. Son sentiment de vide spirituel et de déperdition le déchire. Il est calme, aimable, et partage tout ce quil possède ; il na peur ni de ladministration, ni des criminels. Il est effrayé quand il est de mauvaise humeur, mais il ne perd pas la tête ; il essaie de protéger linnocent et pour cette raison il doit souvent passer du temps dans une cellule de réclusion.
Avsenkov est attaché à Père Arsène, il laime pour sa générosité de cur et sa cordialité. Il lui dit souvent :
- " Tu as une âme, Père Arsène. " (Au camp, dans le baraquement, la plupart des gens lappellent Père Arsène.)
- " Tu as une âme, je vois cela, mais je suis un vrai communiste, tandis que toi tu sers ton Dieu, tu es un prêtre. Nous avons des points de vue différents. En théorie, je devrais me battre sur le plan idéologique avec toi. " Père Arsène sourit à peine et répond :
- " Eh !, cher ami. Pourquoi veux-tu te battre ? Tu tes battu autant que tu las pu. Où ton idéologie ta-t-elle conduit ? Elle ta conduit dans ce camp qui es en train de tavaler. Pour ce qui me concerne, jai ma foi en Christ, là il y a de la liberté et je Lai à lintérieur de moi-même. Dieu est le même partout et aide chacun ! Jai confiance et je crois quIl va taider également ! Nous nous connaissons depuis longtemps. Dieu nous a conduits à être ensemble il y a longtemps, et Il a planifié notre rencontre dans ce camp. "
- " Que dis-tu ? Comment aurais-je pu te connaître ? "
- " Oh, bien sûr, tu me connais, Alexandre Pavlovitch. En 1933, quand le communisme essayait déliminer la religion, des centaines et des milliers de croyants ont été exilés, des centaines déglises ont été fermées, et telle est lépoque, quand, pour la première fois, jai été envoyé au camp sur tes propres instructions. En 1939, jétais à nouveau dans ta juridiction. Javais écrit un article. Dès quil a été publié, tu mas arrêté à nouveau et tu mas condamné à être fusillé. Mais, merci, tu as commué la sentence en un exil au camp. Depuis, jai toujours vécu dans divers camps et je me suis attendu à te voir. Finalement, nous nous rencontrons ! Ne crois pas que jessaie de taccuser. Tout cela est la volonté de Dieu, et ma propre vie nest quune goutte dans lOcéan. Bien sûr, tu ne peux pas te rappeler de moi. Parmi les dizaines de milliers que tu as vus, comment peux-tu te rappeler de moi ? Dieu seul connaît chacun et chaque chose ; le sort des hommes est entre Ses mains. "
La vie et le travail au camp sont affreux et inhumains. Chaque jour rapproche de la mort. Sachant cela, beaucoup de prisonniers, ne désirant pas mourir spirituellement, sefforcent de mener un combat intérieur pour leurs vies et leurs âmes. Ces prisonniers discutent à propos de la science, de la vie, de la religion. Parfois, ils organisent une conférence sur lart ou la recherche scientifique, ou discutent au sujet de livres lus avant leur arrestation, récitent des poésies, ou évoquent leurs vies.
Avec larrière plan de cruauté, de vulgarité et de violence, avec la conscience de la suspension dune mort inévitable, de la faim, de lépuisement extrême et de la présence continuelle des criminels, cest vraiment remarquable. Ces prisonniers essaient souvent de trouver chez autrui le soutien qui rende leur vie supportable.
Selon la nature de la vague darrestations la plus récente, des gens différents arrivent au camp - ingénieurs, soldats, membres du clergé, savants, artistes, fermiers, écrivains, agronomes, médecins - et alors des sous-groupes de prisonniers ayant les mêmes centres dintérêt se forment tout naturellement. Chacun est opprimé et épuisé, mais personne ne désire oublier son passé, sa profession. Le débat entre les groupes est échauffé, les gens se passionnent, ils ne voient que leur point de vue sur une question, et ils argumentent comme si leur vie en dépendait.
Père Arsène ne prend part à aucune de ces discussions. Il ne saligne sur aucun groupe, et il nessaie pas non plus de défendre un point de vue. Si une discussion commence, Père Arsène va tout simplement se reposer et prier sur sa couchette. Les intellectuels dans le baraquement lèvent le nez sur Père Arsène. " Ce nest quun prêtre stupide, sans instruction. Il a bon cur, il est serviable, mais il na aucune culture. Cest la raison pour laquelle il croit en Dieu, il na aucune autre raison de vivre. " Telle est lopinion de la majorité des prisonniers.
Bien souvent, après que lappel a été fait et les baraquements verrouillés pour la nuit, un groupe de dix ou douze écrivains, historiens dart et artistes se réunissent. La discussion est toujours échauffée. Cette fois, ils traitent de lart ancien et de larchitecture de lancienne Russie. Un des prisonniers, un homme de grande taille qui, même au camp, a gardé son élégance et sa dignité, parle de ce sujet avec beaucoup dassurance. Les gens autour de lui écoutent avec beaucoup dintérêt. Cet homme impressionnant et de grande taille est, de façon surprenante, très versé en la matière et fort sûr de lui, il parle de façon convaincante. Alors quil discute, Père Arsène vient à passer par là.
Lorateur, un professeur dhistoire de lart, adresse la parole avec condescendance à Père Arsène : " Dites-nous, cher Père, vous êtes un homme du clergé, très pieux ; peut-être pourriez-vous nous raconter comment vous comprenez linfluence de lOrthodoxie sur lart et larchitecture de lancienne Russie ? Pensez-vous quil existe une telle influence ? " Il parle en souriant. Les gens autour de lui rient. Avsenkov, assis à proximité, sourit également.
Pareille question adressée à Père Arsène semble absurde. Certains sont désolés pour lui, dautres souhaitent samuser. Chacun réalise quun prêtre aussi simple que Père Arsène ne peut pas répondre à une telle question philosophique. Étant donné quil ne connaît rien, la question a pour objectif de lhumilier. Père Arsène ne faisait que passer. Mais il sarrête, écoute la question, note les visages ricanants, et répond : " Je répondrai aussitôt que jaurai terminé mon travail " et il continue à marcher.
" Il nest pas fou, il a évité dêtre coincé sur le champ ", murmure quelquun.
" Oui, le clergé russe na jamais été cultivé ", fait écho un autre. Dix minutes plus tard, Père Arsène retourne vers le groupe en train de discuter, et interrompant lorateur, il dit : " Jai terminé mon travail. Voulez-vous répéter votre question ? "
Le professeur fixe Père Arsène de la façon dont il regarde un étudiant stupide, et dit lentement : " La question, Père, est très simple, mais intéressante. Comment, en tant que membre du clergé russe, comprenez-vous linfluence de lOrthodoxie sur les beaux-arts et larchitecture de lancienne Russie ? Vous avez probablement entendu parler des trésors dart à Souzdal, Rostov, Pereslavl et le Monastère de Théraponte. Vous avez probablement vu des reproductions de licône de la Mère de Dieu de Vladimir et de la Trinité de Roublev. Sil vous plaît, expliquez-nous quelles sont les rapports que vous voyez ? "
La question est celle dun professeur ; chacun le comprend et pense quil naurait pas dû la demander à ce petit prêtre simple mais bon Il est évident, pensent-ils, quil ne pourra pas répondre ; vous pouviez le voir rien quen regardant son visage.
Père Arsène se tient droit, son apparence change quelque peu, il regarde le professeur et dit : " Il existe beaucoup de théories différentes concernant la relation entre les beaux-arts et lOrthodoxie. Beaucoup de gens ont écrit à ce sujet, comme vous-même, professeur. Vous avez beaucoup parlé et écrit à ce sujet. Toutefois, il me semble quun grand nombre de vos théories et affirmations sont sans fondement, incorrectes, et conçues seulement pour satisfaire vos lecteurs, ou vos censeurs. Ce que vous venez de dire, justement maintenant, est beaucoup plus proche de la réalité que ce que vous disiez dans vos livres.
" Vous croyez que les beaux-arts russes sont issus dune base séculière, vous niez pratiquement complètement linfluence de lOrthodoxie. Vous écrivez quil ny a seulement que des facteurs économiques et sociaux, et non la base spirituelle du peuple russe et linfluence bénéfique du Christianisme qui influencent lart et larchitecture. Mon opinion est opposée à la vôtre. Je considère que lOrthodoxie a exercé une influence décisive sur la culture russe du dixième au dix-huitième siècle. Au dixième siècle, le clergé russe découvrit et accepta la culture de Byzance et lintroduisit chez nous pour influencer toute la Russie. Elle a apporté au peuple russe des livres, des icônes, des modèles déglises grecques, lhagiographie. Cette influence a bâti la culture russe.
" Vous mentionnez licône de la Mère de Dieu de Vladimir. Cette icône, comme beaucoup dautres, ne vient-elle pas à nous de la Byzance Orthodoxe ? Et ces icônes ne sont-elles pas la fondation sur laquelle a fleuri plus tard liconographie et lart russe ?
" Chaque icône russe est apparentée de façon inextricable avec lâme de liconographe chrétien, du croyant qui voit licône comme une représentation spirituelle et symbolique du Christ, de sa Mère, de ses Saints. Le peuple russe napproche pas les icônes comme des idoles, mais comme des images spirituelles de celui ou de celle à qui lâme sadresse dans une prière affligée ou joyeuse. Liconographe russe crée ses icônes en priant et en jeûnant, et il est compréhensible que lon dise que la main de liconographe est guidée par un ange de Dieu.
" Liconographe russe ne signe jamais son uvre parce quil considère que ce nest pas sa main mais son âme qui créé licône, avec la bénédiction de Dieu alors que vous ne semblez voir que des facteurs socio-économiques.
" Regardez une madone occidentale et une icône de lart ancien russe, vous constatez la différence. Dans nos icônes vous pouvez sentir lesprit de foi, lempreinte de lOrthodoxie ; sur les peintures occidentales vous voyez une Dame, une femme, spirituelle oui, mais pleine de beauté terrestre. Vous néprouvez pas la puissance de la grâce de Dieu ; ce nest quune femme. Regardez seulement la Mère de Dieu de Vladimir. Voyez ses yeux et vous lirez une telle force desprit, une telle foi en la miséricorde de Dieu et une telle espérance de salut. "
Père Arsène parle clairement et de façon expressive. Même son apparence physique a changé. Il parle dicônes bien connues et explique chacune delles, révélant ainsi lâme de lancienne iconographie russe. Il commence alors à parler de larchitecture, en donnant des exemples comme ceux de Souzdal, de Vladimir et de Moscou et il montre leur rapport avec lOrthodoxie.
Père Arsène finit sa réponse de cette manière : " En construisant des églises, les Russes firent en sorte que les pierres chantent la gloire de Dieu, quelles enseignent à propos de Dieu et Le glorifient. "
Père Arsène a parlé durant une heure et demie et les gens autour de lui lont écouté dans un silence de mort. Le professeur a perdu son sourire à moitié moqueur, et il le regarde comme sil était rapetissé.
" Excusez-moi " demande-t-il, " Comment connaissez-vous tout cela ? Vous connaissez les beaux-arts, larchitecture et même mes propres livres. Où avez-vous étudié ? Je croyais que vous étiez un prêtre. "
" Nous devons aimer et connaître notre patrie. Il est essentiel que même les prêtres stupides comme vous les appelez, comprennent lâme de lart russe. Étant pasteurs des âmes, ils doivent montrer à leur troupeau la vérité telle quelle est. Des gens comme vous, professeur, couvrent avec des théories tordues et des mensonges ce quil y a de plus précieux et de plus saint dans lhomme. La distorsion est créée pour le bénéfice personnel de soi et pour pourvoir aux besoins des tendances et directives politiques. "
Le professeur change immédiatement de registre et demande :
" Qui êtes-vous, quel est votre nom de famille ? "
" Dans le monde, jétais Piotr Andreyevitch Streltzoff, maintenant je suis Père Arsène, un prisonnier comme vous-même, dans ce camp à régime spécial. "
Sidéré, le Professeur parle avec difficulté : " Piotr Andreyevitch, je mexcuse. Pardonnez-moi. Je ne pouvais jamais imaginer que jétais en train de parler avec un historien de lart réputé, auteur de nombreux livres et articles, enseignant de beaucoup, un professeur réputé, maintenant un prêtre, et de lui poser une question aussi stupide. Depuis un certain nombre dannées, personne na plus rien entendu de vous. Personne ne sait où vous êtes, seuls vos livres et vos articles continuent à exprimer vos pensées. Comment est-il possible quun tel expert soit devenu un prêtre ? "
" Je suis devenu le prêtre Arsène parce que je vois et sens la présence de Dieu en toutes choses. Étant devenu Père Arsène, jai compris comme jamais auparavant quun simple prêtre doit connaître beaucoup de choses. Et puisque nous parlons du sujet des " simples prêtres ", vous tous vous savez quils ont été la puissance qui a fait la Russie, ce quelle a été au quatorzième et au quinzième siècles, et qui a aidé le peuple russe à renverser les Tatars. Il est malheureusement vrai quau seizième et au dix-septième siècles la moralité a été très faible dans le clergé russe et que seulement quelques lumières étaient allumées à lhorizon de lÉglise russe. Jusqualors, le sacerdoce avait été la force dynamique de notre pays. "
Après cela, Père Arsène les quitte. Tous ceux qui lont écouté demeurent silencieux dans une crainte révérencieuse et étonnée. " Eh bien, là nous lavons, mes amis ", dit quelquun. " Cest notre prêtre simplet ! " Chacun retourne à sa couchette en silence.
Avsenkov constate quà partir de ce moment, les intellectuels du baraquement regardent Père Arsène différemment. Il semble que, pour beaucoup, les concepts de Dieu, de science et dintelligentsia deviennent plus apparentés. Avsenkov a été un communiste convaincu qui a cru presque fanatiquement dans lidéologie marxiste. Durant sa première année au camp, il vit en solitaire ; ensuite il commence à parler avec certains des autres prisonniers et il réalise que la plupart de ses anciens amis, aussi Communistes, espèrent seulement une restauration des jours anciens, quand leur vie était confortable. Ils ne se soucient pas de se battre avec le pouvoir injuste de Staline. Avsenkov déteste ces attitudes et ne leur parle plus.
Depuis lors, Avsenkov regarde rétrospectivement sa propre vie et comprend quil a, en fait, perdu tout son idéalisme depuis longtemps ; ses idées ont été remplacées, en faisant le perroquet, par des vérités toutes préparées et par lobéissance aux ordres den-haut. Il a perdu le contact avec lhumanité ; les conférences et les articles des journaux ont remplacé les êtres humains vivants.
Maintenant, Avsenkov voit dans le contact avec les autres prisonniers une vie authentique et non artificielle. Il se sent attiré par Père Arsène, son attitude envers les autres et sa disponibilité constante pour aider chacun avec une gentillesse authentique. Les qualités intellectuelles du Père Arsène le conquièrent complètement. Sa foi sans limite en Dieu et sa prière incessante ont dabord aliéné Avsenkov, mais, en même temps elles lont attiré dune façon étrange. Il se sent toujours bien quand il est avec Père Arsène. Toutes les difficultés, la tristesse, latmosphère opprimante du camp deviennent supportables en sa présence. Pourquoi ? Il ne comprend pas.
Ivan Alexandrovitch Sazikov, lun des prisonniers malades dont Père Arsène sest soucié, est un criminel redoutable. Il aime le pouvoir, cest un homme dur, il connaît très bien la communauté des criminels du camp et il a tôt fait de les subjuguer tous. Tous lui obéissent. Sa parole fait loi, tous les prisonniers sont effrayés à sa vue, mais il naime pas se mêler des affaires des baraquements, il préfère demeurer à lécart.
Peu de temps après avoir reçu les soins de Père Arsène pour lui faire recouvrir la santé, Sazikov na pas désiré être proche de lui et il fait même croire quil ne le connaît pas. Mais Sazikov heurte sa jambe et doit saliter durant quatre ou cinq jours ; la blessure senflamme et sinfecte, la gangrène sinstalle et il prend peur que sa jambe doive être amputée. Les médecins ne le forcent pas à aller au travail, mais il nen devient pas mieux. Père Arsène, une fois de plus, le soigne, le nourrit, et, avec son aide, Sazikov se rétablit.
Sazikov essaye de donner un peu dargent à Père Arsène pour cela, mais Père Arsène répond avec un sourire : " Je ne taide pas pour de largent, je le fais pour toi, en tant que personne, pour toi-même. "
Les sentiments de Sazikov envers Père Arsène se réchauffent ; il parle avec Père Arsène à propos de sa vie, et une fois, il dit : " Je nai confiance en personne, en général. Je crois encore moins dans les prêtres. Mais en toi, Piotr Andreyevitch, jai confiance. Je sais que tu ne me tourneras pas le dos. Tu vis en ton Dieu, tu fais du bien non à ton propre bénéfice mais au profit des autres. Ma mère était ainsi. " Il le dit et sen va.
Ce récit a été raconté par Avsenkov et Sazikov.
Il a été confirmé par un certain nombre dautres prisonniers internés
dans les mêmes baraquements à ce moment.
Le temps à lextérieur ? Atroce. Beaucoup de prisonniers gèlent à mourir et de nouveaux prisonniers prennent leur place au travail. Cest un temps difficile pour chacun, mais ce sont les prisonniers " politiques " qui ont la vie la plus dure. Durant deux jours daffilée, leurs rations de nourriture sont volées par les prisonniers criminels. Cette nuit-là, après lappel et le verrouillage des baraquements, une bataille éclate entre les deux factions à cause de ces rations.
Avsenkov prend le leadership des " politiques ". Les criminels ont " Ivan le Brun " à leur tête. Il sagit dun criminel, un bon-à-rien, et de plus, un assassin ayant plusieurs vies sur la conscience. Au camp, il a tué à plusieurs reprises. Il aime les jeux de cartes où celui qui perd le paye de sa vie.
Ce soir-là, la bataille porte sur les rations dont les criminels se sont emparés en riant. Ils disent quils se sont habitués à prendre ce qui ne leur appartient pas. Les administrateurs du camp, pour des raisons personnelles de sécurité, prennent toujours le parti des criminels.
La lutte débute avec les poings, puis avec des bûches. Des couteaux font leur apparition dans les mains des criminels. Les couteaux, bien entendu, sont interdits. Les gardes fouillent pour les trouver ; mais apparemment, ils ne les trouvent jamais. Un des prisonniers, un soldat, se trouve sérieusement blessé ; plusieurs " politiques " ont la tête en sang. Les criminels savent comment travailler ensemble tandis que la plupart des " politiques " ne peuvent que pousser des cris et sont incapables daider les leurs. Les criminels sont cruels. Ils lemportent sur les " politiques " et voilà le sang qui coule.
Père Arsène court chez Sazikov et le supplie :
" Aide-nous ! Sil te plaît, aide-nous, Ivan Alexandrovitch ! Ils massacrent les gens. Il y a du sang partout. Au nom de Dieu, je te demande darrêter cela ! Les criminels vont técouter ! " Sazikov ne fait que rire et dit :
" Bien sûr quils vont mécouter, mais pourquoi naides-tu pas avec ton Dieu ? Ivan le Brun a déjà tué deux de tes amis et maintenant il va tuer Avsenkov. Ton Dieu ne semble pas prendre note de tout cela ! "
Père Arsène regarde alors tout autour de lui ; les gens sont ensanglantés, il entend cris, jurons et gémissements, son âme se met en peine pour leur souffrance. Il vient se placer en plein milieu de la bataille qui fait rage et lève les bras, disant avec une voix claire et forte : " Au Nom de Dieu, je vous lordonne ! Arrêtez cela ! " Il les bénit avec le signe de la croix et murmure : " Maintenant, aidez les blessés ! " et il se dirige alors vers sa couchette. Là, il se tient debout, auréolé de lumière comme dans un autre monde. Debout, rentré en lui-même, il prie. Il ne voit pas les morts qui sont transportés vers la porte, il nentends pas non plus les blessés qui sont secourus. Debout, toute son attention est fixée sur la prière.
Tout est calme à présent dans les baraquements. Lon entend seulement les gens aller vers leur couchette, ainsi que le gémissement dun homme sérieusement blessé. Sazikov sapproche de Père Arsène et lui dit : " Pardonne-moi, Père Arsène. Je doutais de ton Dieu. Je constate maintenant quIl existe. Cela mépouvante. Un grand pouvoir est accordé à celui qui croit en Lui. Je suis même effrayé. Pardonne-moi de mêtre moqué de toi. "
Deux jours plus tard, Avsenkov alla après le travail chez Père Arsène et lui dit : " Merci. Tu mas sauvé la vie. Tu crois inconditionnellement en Dieu et, en te regardant, je commence à comprendre quIl existe. "
La vie continue péniblement. Les prisonniers travaillent et sont ensuite enterrés dans le sol gelé. Dautres viennent pour les remplacer et le cycle recommence. Il ny a plus de vol de rations. Si certains criminels oublient cette nouvelle façon de vivre et volent, les autres leur administrent une bonne leçon. Père Arsène travaille comme dhabitude, au-delà de ses forces, mais il ne se décourage pas.
Dans le baraquement de Père Arsène, beaucoup dhommes issus de milieux différents sont jetés ensemble pour mourir. Cette situation cause beaucoup de friction entre les différents groupes et Père Arsène sert de tampon pour la peine et la souffrance de toutes les factions concernées. Avec un mot chaleureux et aimable, il sait réconforter les âmes. Quun homme soit croyant, communiste, criminel, ou dune autre sorte, Père Arsène trouve toujours le mot juste pour lui. Ces mots senfoncent profondément dans lâme et aident à vivre, donnant de lespérance pour lavenir. Cela aide lhomme à devenir une personne meilleure.
Dune façon étrange, Sazikov et Avsenkov se sont rapprochés. Quy a-t-il de commun entre un criminel et un communiste idéaliste ? Ils sont invisiblement réunis par Père Arsène.
Ce récit a été rapporté par Avsenkov, Sazikov
et trois autres prisonniers.
6. UNE CONVOCATION CHEZ LE MAJOR
Le surveillant vient fréquemment pour faire des histoires à tout propos pendant que Père Arsène nettoie le baraquement vide et surveille les poêles. Il est aujourdhui particulièrement féroce : il frappe Père Arsène au visage, jure de façon odieuse et essaie de lépouvanter. Et le soir, Père Arsène reçoit une convocation à comparaître devant le major.
Chacun sait quêtre convoqué la nuit est de mauvaise augure. Des rumeurs circulent quun nouveau major a été nommé comme chef du camp spécial. Cela terrifie tous les prisonniers. Un appel au secteur spécial nest pas une bonne chose. Cela signifie habituellement que les officiers du camp vont essayer de vous faire admettre quelque chose ou quils veulent faire de vous un collaborateur secret (ou espion interne). Si vous refusez, ils vous battent sauvagement. Les prisonniers sont également battus durant les interrogatoires. La seule fois où ils ne vous battent pas, cest lorsquils vous annoncent la prolongation de votre sentence. Les prisonniers craignent le secteur spécial. Environ 25 personnes travaillent là. Beaucoup de travailleurs du secteur spécial boivent abondamment. Ils savent comment interroger, comment torturer. " Vous admettrez tout " disent-ils.
Père Arsène est reçu par un jeune lieutenant. Cela commence comme dhabitude : prénom, nom patronymique, nom de famille, le chef daccusation accompagné de cris " Nous connaissons tout ". Ensuite, des menaces. Après, lon entend toujours : " Maintenant, reconnaissez que vous diffusez de la propagande dans le camp ! "
Père Arsène répond à toutes les questions habituelles, il est à présent silencieux. Il prie. Le lieutenant jure, bat la table avec le poing, menace et se lève soudain, lui disant : " nous te conduisons chez le major, tu parleras ! " et, tout en maudissant, il quitte le local. Il revient dix minutes plus tard pour conduire Père Arsène chez le major, le chef du secteur spécial. Père Arsène, connaissant les lois du camp, comprend que cela naugure rien de bon.
" Laissez-nous ! " dit le major en prenant le dossier de Père Arsène. Le lieutenant sen va. Le major se lève, ferme soigneusement la porte, retourne à son bureau, sassied et commence à consulter le dossier. Père Arsène est debout et prie : " Seigneur, aie pitié de moi, pécheur ".
Le major, ayant fini de parcourir le dossier, lui dit dune voix claire et agréable :
" Asseyez-vous, Piotr Andreyevitch. Je suis celui qui vous a appelé ici ".
Père Arsène sassied, répétant silencieusement : " Seigneur, aie pitié de moi ! Je mets ma confiance en Toi ", pensant à cet instant : " Cela va commencer maintenant. "
Le major ayant à nouveau examiné le dossier de Père Arsène et contrôlé la photographie, déboutonne sa veste et en retire un petit morceau de papier. Il le donne à Père Arsène en lui disant :
" Cest pour vous, de la part de Véra Danilovna. Elle vit et est en bonne santé. Lisez-le !"
" Cher Père Arsène ", lisait-on, " La miséricorde de Dieu est infinie. Il vous a gardé en vie. Nayez peur de rien ! Ayez confiance. Continuez à prier pour nous pécheurs. Dieu a préservé beaucoup dentre nous. Priez pour nous. Véra "
La lettre le surprend. La moniale Véra est son enfant spirituel la plus proche. Cest bien son écriture. Il ne peut y avoir aucun doute au sujet de lauteur de cette lettre. Il le sait parce quil était convenu que sils pouvaient sécrire, ils devraient faire une faute dorthographe dans le mot " prier ".
" Seigneur, je Te remercie pour ton don de me faire connaître comment se portent mes enfants, je Te remercie pour ta Miséricorde ! " Le major a pris ensuite la lettre des mains de Père Arsène pour la brûler. Tous deux sont silencieux. Père Arsène est abasourdi et très ému. Il ne comprend pas ce qui se passe. Le major est silencieux parce quil comprend létat de choc dans lequel se trouve Père Arsène. Il regarde la personne lui faisant face, un vieil homme avec une fine barbe, une tête rasée, vêtu dune vieille veste en coton rapiécé et dun pantalon rembourré usé.
Ayant étudié le dossier du Père Arsène, le major sait quil sagit dun cas " sérieux ". La famille du prisonnier compte un savant réputé, et lui-même, diplômé de lUniversité de Moscou, est connu en Union Soviétique comme à létranger en tant que brillant historien de lart. Il est lauteur détudes renommées sur lart et larchitecture de lancienne Russie et est actuellement hiéromoine, pasteur dune importante communauté religieuse qui ne sest pas dispersée, comme les autorités lavaient espéré, même après larrestation du Père. Ce vieil homme debout devant lui, il y a longtemps, quand il vivait librement dans le monde, a su comment combiner une foi profonde et un esprit scientifique sérieux. Dans ses livres, il a parlé de la beauté de son pays et demandé à ses lecteurs de laimer. Maintenant le major voit que tout cela est mort dans lhomme assis en face de lui. Il a été écrasé et brisé. La mort est sur lui. Cest la demande de son épouse - que le major aimait sans restriction et à qui il prêtait toujours attention - et la demande de Véra Danilovna qui a été dun grand secours à son épouse et à sa fille par le passé, qui lont conduit à passer une lettre à un prisonnier, acte fort dangereux.
Véra Danilovna est médecin et il se fait que les vies de plusieurs personnes proches du major ont été sauvées par ses soins dévoués. Dans un camp où chacun surveille lautre dans lespoir dinformer ladministration à tout propos, il est extrêmement dangereux pour le major dagir ainsi. Mais il y a encore une autre raison pour laquelle il désire établir un contact avec Père Arsène dans ce camp.
Père Arsène prie avec une telle intensité quil semble séparé du monde qui lentoure, mais soudainement il lève les yeux vers le major et lui dit :
" Je vous remercie de mavoir apporté cette lettre. Je vous remercie au nom du Seigneur. "
Le major fixe les yeux du Père Arsène, et il découvre maintenant quil a devant lui, non pas un vieil homme décrépit, mais une personnalité extraordinaire que les années passées au camp nont pas brisé. Au contraire, elles ont renforcé la puissance de son esprit. Les yeux de Père Arsène brillent avec une lumière et une puissance que le major na jamais vues. Et dans cette force et cette lumière, on peut voir une douceur infinie et une connaissance profonde de lâme humaine.
Le major pressent aussi quil suffit que Père Arsène regarde quelquun ou dise quelque chose pour que tout soit dit. Les yeux de Père Arsène peuvent percevoir les moindres retranchements de lâme dune personne et lire ses pensées. Sa foi a une puissance sur les autres et semble rayonner visiblement de sa personne. Le major comprend que cet homme ne va pas lui demander pourquoi lui, le nouveau chef désigné de ce camp, a osé lui passer ce mot.
Père Arsène fixe quelque chose au-dessus et juste à côté du major. Il se lève, fait à plusieurs reprises le signe de la Croix, et sincline devant quelquun. Le major se lève également, car il voit en ce moment, non pas un vieil homme dans une veste rapiécée et un pantalon usé, mais un prêtre revêtu des ornements sacerdotaux accomplissant loffice des prières à Dieu.
Le major hausse les épaules devant cet événement inattendu et incompréhensible, et se rappelle alors de quelque chose quil a oublié depuis longtemps. Il se rappelle du temps où sa mère avait lhabitude de lemmener comme petit enfant dans une petite église de campagne en bois pour y prier les jours de grande fête. Immédiatement, un sentiment délicieux et doux sempare de son âme. Père Arsène sassied et le major voit à nouveau devant lui un vieil homme épuisé, mais dont les yeux irradient encore la lumière.
Le major lui dit : " Piotr Andreyevitch ! Ils mont envoyé travailler ici. Jai découvert que vous étiez ici. De passage à Moscou, je lai raconté à Véra Danilovna. Jai décidé de vous apporter ce message. Je désire également vous demander daider un homme qui vit dans votre baraquement, je... " et le major sinterrompt brusquement.
" Je comprends, je comprends ! Bien sûr, jaiderai Alexandre Pavlovitch Avsenkov. Je lui transmettrai ce que vous me demandez. Je comprends que cest difficile pour vous ici, Serge Petrovitch ; vous nêtes pas habitué à votre nouveau travail. Il est très difficile de shabituer à cette vie. Tant de choses affreuses se produisent ici ! Soyez aussi compatissant que vous le pouvez, et cela sera en soi une aide pour les prisonniers. "
" Oui ! Cest difficile. Cest difficile partout maintenant, cest la raison pour laquelle jai abouti ici. Mon cur pleure quand je vois ce qui se passe autour de moi. Les gens sont suivis, ils se dénoncent mutuellement, des instructions secrètes sont données et elles se contredisent. Je fais ce que je peux, mais cest à peu près inutile. Je suis honteux de ladmettre, mais jai peur pour moi-même.
" Le surveillant Pupkov narrête pas denvoyer des rapports à votre sujet ; de toute évidence, il ne vous aime pas. Nous le remplacerons par quelquun de plus convenable. Cest pénible pour vous, Piotr Andreyevitch, mais comme je lai dit, je ne peux pas vous aider beaucoup. Je vais quand même essayer. Je vous ferai venir par lintermédiaire de Markov, celui qui vient de vous interroger. Cest un homme difficile, plein de suspicion. Je lui demanderai de vous surveiller spécialement et, après vos interrogatoires, de vous conduire chez moi. Ne vous inquiétez pas, la surveillance spéciale ne sera pas retranscrite dans votre dossier.
" Dites à Alexandre Pavlovitch que le Général Abrossimov a été dégradé au rang de major. Beaucoup de gens en haut lieu se rappellent encore dAlexandre Pavlovitch Avsenkov, mais il est extrêmement difficile de laider. Plusieurs se sont rendus chez Staline pour demander son relâchement, mais il a seulement dit : " Laissez-le au camp pour un temps. " Entre-temps, lhomme qui occupe le poste dAvsenkov essaie de se débarrasser de lui pour de bon, afin de conserver le poste pour lui-même. Alexandre Pavlovitch connaît beaucoup de choses, cest un véritable idéaliste, il est franc et sans détours. Ce genre de personnalité est détestée dans les rangs. Ils veulent quil soit fusillé, mais Staline na pas donné lordre final. Cest ainsi que les subordonnés de Staline essaient de se débarrasser de lui de façon non officielle par lintermédiaire de criminels du camp. Une rumeur circule quil a été demandé à Ivan le Brun de se débarrasser de lui dune façon ou dune autre.
" Veuillez transmettre à Alexandre Pavlovitch ce mot de sa femme. Cela lui apportera un soutien moral. Aidez-le. Dites-lui de se méfier de Savushkin ; il essaie de trouver des accusations à monter contre lui. Il vit également dans votre baraquement.
" Bien. Maintenant, vous devez signer le compte-rendu de notre entretien. Je le retranscrirai plus tard". Père Arsène signe une feuille blanche et dit : " Retranscrivez ce que vous devez. " Le major se lève, se dirige vers Père Arsène et, le prenant par les épaules, dit : " sil vous plaît, souvenez-vous de moi ".
Empli dimpressions et démotions et louant Dieu sans cesse, Père Arsène retourne vers son baraquement et se couche sur son lit, fatigué de tout ce quil vient de vivre.
Tous les prisonniers dans le baraquement ont poussé un soupir de soulagement. Il semblait que Père Arsène ne reviendrait jamais. En se couchant, il récite les prières et des psaumes daction de grâces pour remercier Dieu en répétant : " Seigneur, je Te glorifie dans Tes oeuvres. Je Te remercie de mavoir montré Ta Miséricorde. Aie pitié de moi, Seigneur. "
Il existe une règle non écrite au camp : après que quelquun a été interrogé, ne lapprochez pas. Ne lui demandez rien. La personne racontera si elle le désire. Si vous insistez quand même pour demander, vos camarades peuvent devenir suspicieux. Ils peuvent penser que vous êtes soucieux que votre nom soit apparu durant linterrogatoire. Père Arsène na pas dormi cette nuit ; il sest réjoui de la miséricorde de Dieu. Père Arsène Le glorifie et prie la Mère de Dieu. Au matin, il se lève et commence son travail quotidien avec un cur léger.
Ce matin-là, Pupkov entre rapidement dans le baraquement, regarde autour de lui et dit : " Ainsi, pope, ils ne tont pas achevé hier ? Ils le feront. " Et il sen va en riant.
Dans la soirée, quand les prisonniers sont rentrés chez eux, Père Arsène dit à Avsenkov :
" Je ne sais pas briser ces bûches seul, elles ne seront pas prêtes à temps. Sil te plaît, aide-moi. " Il reste à peu près une heure avant lappel au rôle. Les projecteurs illuminent déjà en avant et en arrière sur le sol. Le ciel devient noir et Père Arsène dit à Avsenkov :
" Je te passerai les bûches, entre-temps prends ce mot, lis-le et avale-le. Je te raconterai tout plus tard. " Etonné, Avsenkov demande : " Quel mot ? "
Père Arsène lui glisse alors le mot que le major lui avait remis. Avsenkov le saisit et commence à trancher les bûches avec la cognée en bois. Ensuite, comme pour vérifier une bûche sous la lumière, il commence à lire le mot. Il le lit une fois, deux fois, et les larmes coulent le long de son visage. Père Arsène chuchote : " Avale ce billet et essaie de te maîtriser. "
Pendant le travail, Père Arsène parvient à lui raconter ce quAbrossimov a dit quil a été dégradé de général à major, que les amis dAvsenkov désirent aider, mais que cela leur est extrêmement difficile, et quil y a des manoeuvres pour se débarrasser de lui.
" Piotr Andreyevitch, Père Arsène ! Je ne crois pas en Dieu, mais maintenant je commence à croire. Je dois simplement croire. Jai reçu une lettre de ma Katia, de mon épouse, et il y a là un mot dun ami qui mest cher, une personne importante. Il désire aider tout en sachant que si quelquun trouve ce billet, ce sera la fin pour lui. Il y a encore des gens honnêtes et sincères même en dehors des camps ; ils ne sont pas tous enfoncés dans la saleté. Katia me dit quelle prie Dieu pour moi. Elle prie probablement bien, parce quici vous maidez. Vous gardez mon cur au chaud, vous ne me laissez pas seul avec mes pensées. Et pas seulement moi. Vous aidez tant de gens. Regardez ce qui sest passé avec Sazikov, un homme aussi cruel et aussi redoutable, voilà maintenant quil est plus doux : il vous écoute et a confiance en vous pour tout. Vous ne vous apercevez même pas de cela, moi si. Je crois maintenant : votre Dieu fait tout à travers vos mains. Je ne sais si je deviendrai jamais un vrai croyant, mais je sais maintenant, je vois que Dieu existe ! "
Ils transportent les bûches. Dès que Sazikov les voit, il saute de son lit et commence à les aider. Plus tard, Père Arsène rapporte sa conversation avec le major à Sazikov et le fait que Moscou a lintention de se débarrasser dAvsenkov entre les mains des criminels.
Père Arsène appelle Sazikov non Ivan mais Séraphim qui était son véritable nom. Il ne se soucie pas que Sazikov puisse rapporter cette conversation parce quil a beaucoup changé.
" Cest une situation inhabituelle ", dit Sazikov, " oui, nous aiderons. Nous protégerons Alexandre Pavlovitch. Cest un homme bon, un homme digne. Nous le protégerons, ne vous inquiétez pas. Nous avons des manières parmi nous. Je le dirai à mes gens. Nous le protégerons. "
Ce récit a été rapporté par Avsenkov, Abrossimov, Sazikov
et a été repris partiellement des quelques notes laissées par Père Arsène.
Lhiver touche à sa fin et voici le printemps. De plus en plus de prisonniers sont malades et meurent. Lhôpital du camp est tellement plein que les malades sont obligés de demeurer dans leurs baraquements. Père Arsène est très faible, mais il accomplit ses tâches comme auparavant. Le temps devient plus chaud, mais aussi humide - les baraquements doivent être chauffés comme en hiver afin que les murs et les habits ne moisissent pas.
Epuisé, pratiquement incapable de marcher, Père Arsène continue à aider tout le monde autant quil le peut. Son aide est toujours chaleureuse et touche profondément les gens. Il nattend pas quon lui demande de laide. Il semble toujours savoir où son aide est nécessaire et, après lavoir donnée, il sen va silencieusement, nespérant jamais être remercié.
Comme promis, le major a remplacé le surveillant Pupkov. Le nouveau nest pas très loquace, il est sévère mais impartial. Les prisonniers commencent à lappeler " limpartial ". Strict à propos des règles à observer et particulièrement exigeant pour la propreté - il ne frappe jamais les gens et ne jure que rarement.
Lété très court achève sa boucle tortueuse. Des nuages de moustiques créent linconfort et la maladie à travers le camp. Les baraquements ne doivent plus être chauffés, mais Père Arsène, en considération pour son âge, na pas été envoyé aux travaux de terrassement. Son travail consiste à nettoyer le baraquement et ses alentours et à vider les fosses des latrines.
Père Arsène a été convoqué au secteur spécial à deux reprises. La première fois, il a été interrogé par Markov sans être envoyé chez le major. Après le second interrogatoire, le major, visiblement soucieux et nerveux, lui dit :
- " Cest une période difficile. Les règlements sont plus stricts, chacun surveille son voisin. Je suis un personnage important, ils me craignent tous, mais je suis incapable de vous aider. Je nai pas de personnes fiables sous mes ordres. Je ne sais pas quand jaurai loccasion de vous revoir à nouveau. Jai peur. Ni vous, ni Alexandre Pavlovitch ne quittez jamais mon esprit. Donnez-lui ce message, et dites-lui que lon pense à lui à Moscou. Maintenant signez le procès-verbal de notre entretien. Je lai écrit avant que vous ne veniez. "
Père Arsène passe le message à Avsenkov et cela lui a stimulé à nouveau le moral.
8. LÀ OÙ DEUX OU TROIS
SONT RASSEMBLÉS EN MON NOMAu cours de lhiver, un jeune homme a été assigné au baraquement de Père Arsène. Etudiant âgé de 23 ans, il a été condamné à vingt ans de camp. Il na pas lexpérience de la vie au camp parce quil a été expédié directement de la très stricte prison Butirki de Moscou vers ce camp spécial. Encore jeune, il ne réalise pas exactement ce qui lattend. À peine a-t-il pénétré dans le camp de la mort quil rencontre les criminels.
Ses habits sont encore convenables parce quil nest en prison que depuis quelques mois. Les criminels, conduits par Ivan le Brun, décident de semparer des vêtements du jeune homme. Chacun se rend compte que ce garçon va bientôt se retrouver nu, mais personne ne peut faire quoi que ce soit à ce sujet. Sazikov lui-même nose pas intervenir ! La loi du camp stipule que quiconque interfère sera massacré. Les anciens du camp savent très bien quune fois que les criminels ont décidé de jouer pour vos haillons, résister signifie votre fin imminente.
Ivan le Brun a gagné tous les vêtements du jeune homme. Ivan sapproche de lui et lui dit : " Enlève tout, mon ami ! ". Les choses tournent à laigre-doux. Le jeune homme, prénommé Alexis, pense que le pari est pour le plaisir. Il refuse de remettre ses vêtements. Ivan le Brun décide alors den faire une exposition. Commençant par se moquer avec gentillesse, il lassène de coups. Alexis tente de résister, de se battre à son tour. Maintenant, lensemble du baraquement sait quil sera battu à mort. Chacun est assis et observe Ivan portant de violents coups sur Alexis. Il saigne de la bouche et du visage. Il vacille. Certains criminels linvitent ironiquement à se battre.
Père Arsène na pas vu les débuts de la scène, il empile les bûches près du poêle à lautre extrémité des baraquements. Soudain, il voit ce qui est en train de se passer : Ivan occupé à tuer Alexis. Alexis en est au point où il se couvre le visage avec les mains, Ivan le tapant et le lui écrasant de façon répétitive. Père Arsène dépose alors les bûches près du poêle, se dirige calmement vers le lieu de la lutte et, sous les yeux sidérés de toute lassistance, il saisit le bras dIvan le Brun. Ivan est surpris, scandalisé. Le prêtre interfère dans la bataille : il doit mourir. Ivan hait Père Arsène. Il navait jamais osé le toucher par crainte du reste du baraquement, mais voilà quil a maintenant une véritable raison de le tuer.
Ivan sest arrêté de porter des coups à Alexis et dit : " O.K. pope, cest la fin de vous deux. Dabord létudiant, et ensuite toi. " Un couteau apparaît alors dans ses mains et il se précipite vers Alexis.
Que se passe-t-il ? Personne ny comprend rien, mais soudain le doux et faible Père Arsène se raidit et frappe Ivan sur le bras dune façon tellement violente que le couteau lui tombe des mains. Ensuite il pousse Ivan en léloignant dAliocha. Ivan trébuche, tombe et son visage cogne sur le coin de son lit. Père Arsène se dirige alors vers Alexis en lui disant : " Aliocha, va te laver le visage, plus personne ne te touchera. " Et ensuite, comme si rien ne sétait produit, il retourne au travail.
Chacun est pris de court. Ivan le Brun se lève. Les criminels ne disent pas un mot. Ils comprennent quIvan a perdu la face devant lentièreté du baraquement. Avec les pieds, quelquun essuie discrètement le sang au sol. Le visage dAliocha est complètement fracassé, son oreille tordue, un il fermé et lautre rouge foncé. Tout le monde se tait. Ils savent que tout était fini pour eux deux, Père Arsène et Alexis. Les criminels vont les massacrer.
Mais les choses prennent une tournure différente, les criminels considèrent les actes de Père Arsène comme audacieux et braves. Bien que tous craignent Ivan le Brun, Père Arsène na pas hésité, bien que celui-ci ait tenu un couteau. Ils respectent un homme ne montrant pas de peur. Ils connaissaient déjà Père Arsène pour son amabilité et ses façons inhabituelles ; ils le respectent maintenant pour son courage. Ivan sest retiré sur son lit et chuchote avec ses amis, mais il réalise quils ne le soutiennent plus. Ils ne sont dailleurs pas venus immédiatement à son aide.
Le matin suivant, chacun retourne au travail. Père Arsène soccupe à entretenir les poêles, les nettoyant et ramassant les cendres sur le sol. Le soir, les prisonniers rentrent de leur travail et soudainement, avant que les baraquements ne soient verrouillés pour la nuit, le surveillant surgit avec divers gardes.
" Attention ! " crie-t-il. Tous les hommes sautent de leurs lits. Ils se tiennent immobiles en rang aligné tandis que le surveillant marche le long des hommes alignés. Arrivé près de Père Arsène, il commence à lui porter des coups. Entre-temps, Alexis est traîné hors du rang par les gardes.
" Prisonniers 18.376 et 281 à la cellule de punition n°1, pour 48 heures, sans nourriture ni boisson, pour infraction au règlement du camp, pour rixe !" crie lofficier. Ivan les a donc dénoncés auprès des autorités. Agir ainsi est considéré par les criminels comme lacte le plus bas et le plus abject.
La cellule de punition n°1 est une petite maison se trouvant à lentrée du camp. Dedans se trouvent différentes pièces de confinement solitaire, il y en a également une pour deux personnes. Elle contient une planche étroite comme lit. Cette planche nest pas plus large que 50 centimètres. Le sol et les murs sont recouverts de feuilles de métal. Lentièreté de la pièce ne fait pas plus que 70 cm sur 1 m 80. À lextérieur, il fait moins 27° Celsius et il vente, si bien que lon respire difficilement. Il suffit de mettre un pied dehors pour devenir immédiatement engourdi. Les occupants des baraquements comprennent ce que cela signifie, une mort certaine. En supposant quils seront incapables de demeurer en mouvement, Père Arsène et Alexis seront gelés dans les deux heures. Jamais personne na été envoyé dans cette cellule par un tel froid. Les seuls survivants sont ceux qui avaient pu sauter durant seulement 24 heures afin dempêcher leur sang de geler. Si vous vous arrêtez de sauter, vous gelez. Et il fait moins 27 °C, Père Arsène est un homme âgé, Alexis vient dêtre battu, et les deux hommes sont épuisés.
Les surveillants les saisissent tous les deux et commencent à les traîner hors du baraquement. Avsenkov et Sazikov prennent alors le risque de quitter leur rang pour dire à lofficier : " Camarade Officier, ils vont geler à mort par ce temps. Vous ne pouvez pas les expédier dans cette cellule ! " Le surveillant les frappe de façon tellement violente quils sont précipités contre le mur des baraquements. Pour sa part, Ivan le Brun baisse la tête. La peur le saisit lorsquil réalise que ses propres copains vont le tuer pour cette raison.
Père Arsène et Alexis sont traînés vers la cellule de punition et poussés à lintérieur. Ils tombent sur le sol tous les deux, fracassant leurs têtes contre le mur. À lintérieur, il fait noir comme chez le loup. Père Arsène se lève et dit : " Ainsi, nous voilà ici. Dieu nous a conduits à être ensemble. Il fait froid, Aliocha, et il y a du métal tout autour de nous. "
Ils entendent la porte extérieure se refermer, les serrures se verrouiller, les voix et les pas des gardes sévanouir. Le froid les saisit et rétrécit leurs poitrines. À travers la petite fenêtre encastrée de barreaux métalliques, la lune envoie un peu de sa lumière lactée dans la cellule.
" Nous allons geler, Père Arsène ", murmure Alexis, " cest à cause de moi que nous allons geler. Nous allons mourir tous les deux. Nous devons continuer à bouger, à sauter de haut en bas, mais il est impossible de continuer ainsi durant 48 heures. Je me sens déjà tellement affaibli, tellement abattu. Mes pieds sont déjà gelés. Il ny a pas despace ici, nous ne savons même pas bouger. Père Arsène, nous allons mourir. Ils sont inhumains, il aurait été préférable dêtre fusillés. "
Père Arsène est silencieux. Alexis essaie de sauter, mais ça ne le réchauffe pas. Aucun espoir de résister à pareille température.
" Pourquoi ne dites-vous rien, Père Arsène ? " crie Alexis. Comme si cela vient de très loin, la voix de Père Arsène répond : " Je prie Dieu, Alexis ! "
" Quest-ce que prier quand nous allons geler ? " marmonne Alexis.
" Nous sommes ici tout à fait seuls, Alexis. Pendant deux jours, personne ne viendra. Nous allons prier. Pour la première fois, Dieu nous permet de prier à haute voix dans ce camp, à pleine voix. Nous allons prier et le reste sera la volonté de Dieu ! "
Le froid est en train de conquérir Alexis et il est persuadé que Père Arsène perd la tête. Père Arsène est debout, il fait le signe de Croix et prononce calmement certains mots, dans le rayon de la lumière lunaire. Les mains et les pieds dAlexis sont engourdis et il na aucune force dans ses membres. Il gèle et ne se soucie plus de rien.
Père Arsène se tient à présent en silence. Puis Alexis a entendu les paroles de Père Arsène de façon distincte, et il comprend quil sagit dune prière. Alexis na été quune seule fois à léglise, par curiosité. Bien que sa grand-mère lait baptisé quand il était enfant, sa famille ne croit pas en Dieu. Ils nont tout simplement aucun intérêt pour ce qui touche à la religion. Ils ne savent pas ce quest réellement la foi. Alexis lui-même est un étudiant, un membre du Komsomol. Comment peut-il croire ? À travers lengourdissement et la douleur des coups reçus, Alexis entend distinctement les paroles que Père Arsène prononce :
" Ô Seigneur Dieu, aie pitié de nous, pécheurs ! Ô Dieu plein de miséricorde ! Seigneur Jésus-Christ qui à cause de Ton amour est devenu homme pour nous sauver tous ! Par Ta Miséricorde indicible, sauve-nous, aie pitié de nous et conduis-nous loin de cette mort cruelle parce que nous croyons en Toi, Toi notre Dieu et notre Créateur. "
Les paroles de la prière sécoulent, et dans chacune de ces paroles, il y a lamour et la confiance la plus profonde en la Miséricorde divine, et une foi inconditionnelle en Lui.
Alexis se met à écouter les paroles de la prière. Il est tout dabord perplexe, puis il commence petit à petit à comprendre. La prière calme son âme, lui enlève la peur de la mort, et lunit au vieil homme se tenant à côté de lui.
" Ô Seigneur notre Dieu, Jésus-Christ ! Tu as dit avec Tes lèvres les plus pures que si deux ou trois sont daccord pour demander la même chose, alors le Père Céleste écoutera leur prière. Oui, Tu las dit : là où deux ou trois sont réunis en mon nom, Je me trouve parmi eux. "
Alexis répète ces mots après Père Arsène. Le froid sempare dAlexis, tout son corps est engourdi. Il ne sait plus sil est debout, assis ou couché. Mais soudain, la cellule, le froid, lengourdissement de tout son corps, sa douleur des coups reçus et sa peur disparaissent. La voix de Père Arsène emplit la cellule, mais est-ce bien là une cellule ? Alexis se tourne vers Père Arsène et est bouleversé. Tout est transformé autour de lui. Une pensée affreuse lui vient à lesprit : " Je perds la tête, cest la fin, je suis en train de mourir. "
La cellule est maintenant plus grande, le rayon de lumière lunaire a disparu. Il y a une lumière vive, et Père Arsène est revêtu dun ornement blanc étincelant, ses mains sont levées et il prie à haute voix. Son