par le père Gleb Kaleda
LÉglise ne peut exister sans une prière commune et sans le partage eucharistique de ses membres. Sans prière commune, sans vie religieuse commune et sans cheminement spirituel commun on ne peut fonder une « église au foyer », une famille chrétienne, la plus petite cellule de lÉglise du Christ universelle. Beaucoup de pères spirituels le comprenaient très bien. Le père Alexandre Tolgsky ne demandait pas simplement, en confession, si son enfant spirituel priait tous les jours matin et soir, mais sil priait tous les jours avec lépoux ou lépouse.
Au début de la liturgie des fidèles le prêtre proclame à voix haute : « Donne-nous de te glorifier dune seule voix, dun seul cur et de chanter ton nom vénérable et magnifique, Père, Fils et Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. »
Si le prêtre demande pour toute lÉglise, pour tous ceux qui sont dans léglise davoir une seule voix et un seul cur pour une relation de prière eucharistique avec la Sainte Trinité, a fortiori est-il indispensable que ceux qui forment « une seule chair » aient une seule voix et un seul cur. Comment cette chair unique pourrait-elle ne pas élever au Seigneur une prière en commun de remerciement, de demande pour ses besoins et ne pas renforcer son unité pour une relation commune avec Dieu ?
La prière en commun protège des disputes, oblige ceux qui se sont disputés à se réconcilier, aide à dissiper des malentendus qui peuvent surgir entre les êtres. Il convient de lintroduire dès les premiers jours de la vie conjugale, car il sera beaucoup plus difficile de létablir plus tard, car la prière en commun naît plus facilement quand existe une ouverture totale et pleine damour de lâme de lun envers lautre, lorsquon est à la recherche de nouvelles formes de mode de vie, lorsque avant la naissance des enfants un rythme journalier complet est possible. Une règle de prière en commun du mari et de la femme est la base qui permet lédification de l« église au foyer ». Elle aide à éduquer les enfants à la prière et à organiser la prière de toute la famille.
Quelquefois il nous arrive dentendre des objections à la prière quotidienne en commun des époux aussi bien de la part des laïcs que de jeunes prêtres. Mais avant de répondre à ces objections il convient de se rappeler que les saints Pères distinguaient plusieurs niveaux de prière.
Le premier niveau, écrivait saint Théophane le Reclus, est la prière corporelle
, qui consiste davantage en lecture, en station debout, en métanies. Lattention ségare, le cur ne sent pas, on na pas envie : cest la patience, le travail, la sueur. Cependant, malgré cela, résiste et fais ta prière. Cest une prière active.Le deuxième niveau est une prière attentive
: lintelligence shabitue à se concentrer au moment de la prière, à la dire entièrement avec conscience, sans dispersion. Lattention se dilue dans la parole écrite et la dit comme étant la sienne.Le troisième niveau est la prière des sens
: le cur se réchauffe grâce à lattention, et ce qui était plus haut pensée devient ici intuition. Là-bas il y avait une parole de contrition, ici cest la contrition ; là-bas cétait une demande, mais ici cest lintuition du besoin et de la nécessité. celui qui est passé à lintuition, celui-là prie sans paroles, car Dieu est le Dieu du cur [...] La lecture peut alors sarrêter, de même que la réflexion, il suffit de rester dans lintuition avec certains signes de prière.Le quatrième niveau est la prière spirituelle.
Elle commence lorsque la prière intuitive devient continue. Cest le don de lEsprit de Dieu qui prie pour nous, cest le dernier stade de la prière que lon peut atteindre.Ces différents niveaux de prière reflètent les niveaux de lélévation de lhomme vers Dieu, cependant les types de prière dans la vie dun laïc peuvent alterner lun avec lautre avec une prédominance de lun deux dans son activité de prière. Dhabitude, chez les jeunes qui vont se marier et chez les jeunes époux la prière est soit active, soit attentive. [ ]
Quelles sont donc les objections que lon peut entendre contre la prière en commun du mari et de la femme ? En premier lieu, on dit souvent que « lorsque lun dit les prières à voix haute, les pensées de lautre voguent dans un pays lointain ». Mais notre pensée à nous part dans le « pays lointain » même à léglise, ce qui ne signifie pas que lon ne doive pas aller à léglise ; il faut rassembler notre pensée. Pendant la prière familiale en commun lun prononce à voix haute les paroles et lautre les répète en silence et ils sadressent à Dieu avec les mêmes louanges, les mêmes glorifications et remerciements et ils lui demandent ensemble les biens nécessaires pour leur vie spirituelle, pour leurs âmes et pour leurs corps.
Un des écrivains religieux des premiers siècles soulignait que les chrétiens se réunissaient pour des prières en commun, pour que ceux qui ont de lexpérience dans la prière soutiennent la prière des non-expérimentés. Cette remarque est également valable dans beaucoup de cas de prières familiales des époux. Il faut sen souvenir lorsquon organise la prière avec les enfants.
La prière en commun, la règle de prière commune habitue à une discipline spirituelle de prière. Si lun est faible, lautre le soutient. Nous allons à léglise, car notre prière personnelle est soutenue par la prière commune. Cest avec une prière commune que la journée commence et se termine dans les séminaires et académies religieuses. Dans les monastères communautaires la vie est fondée sur la prière commune. En certains lieux, même la prière de Jésus est prononcée en commun, car elle crée une fraternité spirituelle en Christ, comme le disent des maîtres rendus sages par lexpérience.
Le côté extérieur de la prière nest que la forme de la prière. Son essence, lâme de la prière se trouve en fait dans lintelligence et dans le cur de lhomme.
« Tout notre rituel de prière, écrivait saint Théophane le Reclus, toutes les prières composées pour une utilisation domestique, sont pleines délans spirituels à Dieu. celui qui les lit, sil est un tant soit peu attentif, ne peut éviter cette montée spirituelle vers Dieu, que sil est totalement inattentif à ce quil fait. »
Il est utile que les époux, en lisant la règle quotidienne de prière en commun, alternent la lecture à voix haute soit selon les jours, soit selon les différentes parties. Cela crée un équilibre dans la prière, en activant une prière intelligente des deux. On peut sécarter de cela dans les familles des prêtres, où le mari ne prononce que la première et la dernière ecphonèse, et provisoirement, dans les familles où lun des deux époux débute.
La deuxième objection
contre la règle de prière en commun des époux consiste en ce qui suit : la prière est une relation personnelle de la personne avec Dieu, une émotion des plus intimes, lexpérience de la prière est assez individuelle, la prière avec un autre affaiblit lélan de prière personnelle. Cette objection est souvent formulée par de jeunes prêtres, plus rarement par des laïcs. Elle sélève quand lun des époux croit avoir plus dexpérience de la prière que lautre. Cest contre cette objection que sont dirigées les paroles de lapôtre Pierre (1 P 3, 7) : « Maris, ayez une relation raisonnable avec vos femmes [...] en leur devant le respect, comme à des cohéritières de la vie pleine de grâce, pour quil ny ait pas dobstacles à vos prières. "Si lon vit dans une unité de lâme et du corps, on ne peut sélever spirituellement sans lélévation et le soutien de lautre. Un prêtre maintenant décédé avouait : « Jai compris que si je partais en avant, et que ma femme prenait du retard, elle me tirerait en arrière, et vice versa. » Quelquefois une désunion spirituelle se produit entre le mari et la femme, et le mariage se transforme soit en concubinage, soit en vie commune sous un même toit. Cela se ressent inévitablement dans tout le climat familial.
Lorsque les besoins de prière augmentent, la prière en commun ne doit pas niveler lindividualité de prière de chacun des époux. Lors de la règle de prière commune, comme à léglise, chacun prie plus ou moins à sa façon, personnellement, mais il sentretient avec Dieu en unisson avec les autres. Cependant la prière en commun ne supprime pas la prière individuelle tout au long de la journée. [ ]
Lauteur a entendu une fois : « Nous ne prions pas ensemble car on dit que ce qui est le plus dangereux cest une prière formelle. " Le formalisme dans la prière est un danger qui guette tout autant celui qui prie dans la solitude que celui qui se trouve dans une église pleine de monde et que celui qui sest réuni avec toute sa famille devant licône familiale. Il faut le combattre avec un effort de volonté et par la prière elle-même.
Les chrétiens ont compris de tout temps le fait quil est indispensable pour les époux de prier en commun. Daprès Tertullien, dans une famille chrétienne heureuse « les époux prient ensemble, tombent à genoux ensemble, jeûnent ensemble, se soutiennent et se dirigent mutuellement. Ils sont égaux en lÉglise et dans leurs relations avec Dieu, ils partagent également la pauvreté et laisance, ils nont pas de secret lun pour lautre et ne constituent pas une charge lun pour lautre. [ ] Ils chantent ensemble des psaumes, Jésus Christ se réjouit, voyant leur façon de diriger leur maison, Il envoie sa paix sur cette maison et y demeure avec eux. » [ ]
Les prières familiales en commun des époux nous viennent comme modèles de vie du christianisme le plus ancien. En ayant entre époux une relation de prière, on peut non seulement voir et concevoir mais ressentir son époux ou épouse comme cohéritier ou cohéritière de la vie de grâce qui commence ici sur terre.
Le contenu et les formes des prières familiales des époux peuvent être très variés. Ils se définissent par le besoin spirituel, lexpérience religieuse du mari et de la femme, par des événements vécus que ressentent la famille ou ceux qui lui sont proches.
La base de la prière quotidienne dun laïc est la règle de prière matinale et vespérale
. Cependant quelquefois, selon les conditions de vie seule lune dentre elles peut être commune. Lindividualisation de lune de ces règles, souvent la matinale, devient inéluctable après la naissance de lenfant : la femme dort après avoir dû se lever la nuit pour lenfant et le mari est pressé daller au travail. La prière commune quotidienne doit être assez brève, pour être accessible avec joie pour chacun des épouxLes jours de peines et de difficultés, de joie et de bien-être, on peut, en plus des prières habituelles, dun commun accord inclure des prières spéciales. De telles occasions peuvent être un voyage prévu, lattente dun accouchement, la naissance des enfants, lattribution dun appartement et une multitude dautres événements de la vie, de même que le remerciement pour avoir obtenu ce quon demandait.
La famille ne doit pas se refermer sur elle-même lors des prières. Étant une partie de lÉglise, elle doit prier pour toute lÉglise et pour ses hiérarques, pour ses membres, pour le père spirituel, pour les parents et les proches. La prière en commun pour quelquun est une aide, non seulement pour lui selon la Parole du Sauveur : si deux dentre vous se mettent daccord sur terre pour demander pour chaque action, alors quoi que vous demandiez, mon Père céleste vous laccordera (cf. Mt 18-19), mais elle contribue à la multiplication de lamour et au rapprochement spirituel de ceux-là mêmes qui prient. Il est utile davoir un diptyque [liste des vivants et des morts pour qui on prie] commun familial. Il unit les époux dans un souci commun daction et de prière pour les autres. Il existe une formule spéciale de prière pour la concorde. [ ]
Priez ensemble et que le Seigneur vous aide à édifier vos « églises au foyer ».
Extrait de: LÉglise au foyer,
Les sources spirituelles et morales
pour la création et lédification
de la famille, Cerf, 2000.
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Dernière mise à jour : 18-11-07.