par le saint évêque Théophane le Reclus
Dans la vie chrétienne, la prière tient la première place. La prière, cest le souffle de lesprit. Là où est la prière, lesprit vit ; sil ny a pas de prière, lesprit est sans vie.
Se tenir devant une icône et se prosterner, nest pas la prière, ce nen est quun attribut. Dire des prières, de mémoire, ou les lisant, ou les écoutant nest pas encore prier, cest seulement un moyen de découverte et déveil. La prière elle-même consiste en lapparition dans notre cur dune succession de sentiments pieux, dirigés lun après lautre vers Dieu : sentiments de notre propre indignité, de dévotion, de reconnaissance, de glorification, de supplique, de contrition, de prosternation ardente, et autres.
Tout notre souci doit être là : emplir notre âme de tous ces sentiments et de ceux qui leur sont identiques, afin que le cur ne reste pas vide. Lorsque tous ces sentiments ou lun dentre eux sy trouvent, et sélancent vers Dieu, notre oraison est alors prière, sinon elle ne lest pas encore.
La prière, ou élan du cur vers Dieu, doit être stimulée et affermie ou, ce qui revient au même, il faut éduquer en nous-mêmes lesprit de prière.
Le premier procédé pour cela est la lecture ou lécoute de nos prières. Lis, ou écoute avec attention, et en toute certitude, tu éveilleras et conforteras la montée de la prière de ton cur vers Dieu, cest-à-dire que tu en pénétreras lesprit.
Dans les prières des Pères saints, une force puissante est en mouvement, et celui qui sy introduira en déployant toute son attention et sa persévérance la goûtera sans doute aucun, par la loi de linteraction, dans la mesure où il aura approché du contenu de cette prière son propre état desprit. Pour que nos prières soient un réel moyen déduquer cette disposition, il est indispensable de les accomplir de telle sorte que la pensée et le cur en accueillent le contenu.
Voici, dans ce but, trois procédés des plus simples : ne commence pas tes prières sans ty être dabord préparé comme il se doit ; ne prie pas nimporte comment, mais avec attention et sentiment ; et à la fin, ne reprends pas immédiatement tes occupations.
Préparation à la prière
Lorsque tu te disposes à prier, quel que soit le moment choisi, reste dabord un peu tranquille, assieds-toi ou fais quelques pas et efforce-toi alors de libérer ta pensée de toute préoccupation ou objet dici-bas. Puis, réfléchis : Quel est celui à qui tu vas tadresser dans ta prière, et qui tu es, toi qui dois maintenant la lui adresser ; et éveille en ton âme le sentiment approprié, celui dabnégation et de crainte pieuse en la présence de Dieu au dedans du cur. Voilà en quoi consiste cette préparation minime, mais dimportante signification : se maintenir avec piété devant Dieu dans le cur.
Cest là le début de la prière, et un bon début, cest déjà la moitié de lentreprise accomplie.
Observance de la prière Les prières lues
Tétant ainsi préparé intérieurement, place-toi devant licône, signe-toi, fais une prosternation, et commence tes prières habituelles. Lis sans hâte, pénètre chaque mot, amène jusquau cur le sens de chaque parole, et accompagne tout cela de prosternations, en te signant. Cette lecture fructueuse de la prière est agréable à Dieu. Approfondis chaque parole et introduis sa pensée jusquau cur, autrement dit : comprends ce que tu lis, et ressens-le. Tu lis : « Purifie-moi de toute souillure » (Ps 50), ressens le mal qui est en toi, désire la pureté, et dans une totale espérance, demande-la au Seigneur. Tu lis : « Que ta volonté soit faite », et dans ton cur remets complètement ton destin au Seigneur, étant totalement prêt à accueillir de bon gré tout ce quil tenverra. Tu lis : « Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs », et en ton âme, pardonne tout à tous, et demande alors son pardon au Seigneur pour toi. Si tu agis ainsi pour chaque verset de ta prière, tu auras trouvé loraison appropriée. Et pour laccomplir au mieux précisément de cette façon, voici ce quil faut faire :
1) Aie une certaine règle de prières, pas trop longue, afin de pouvoir laccomplir sans hâte, malgré tes occupations habituelles.
2) Dans tes temps libres, lis attentivement les prières de ta règle, pour en comprendre chaque mot et le ressentir, afin de connaître davance ce que tu dois produire en ton âme et en ton cur à telle ou telle parole, afin que cela te soit facile de le réaliser et de léprouver au moment de loraison.
3) Si, au moment de la prière, ta pensée senvole vers dautres objets, efforce-toi de rester attentif, et ramène-la sur lobjectif de la prière ; elle senfuit à nouveau, ramène-la à nouveau : répète la lecture, tant que tu nen auras pas compris et ressenti chaque mot. Cest ainsi que tu déshabitueras ta pensée de la dispersion lorsque tu pries.
4) Si une parole de la prière exerce un effet puissant sur ton âme : arrête-toi dessus et ne lis pas plus loin ; reste sur ce passage, dans lattention et le sentiment, nourris-en ton âme, ou les pensées quelle produira, et ne détruis pas cet état, tant quil ne disparaîtra pas de lui-même : cest le signe que lesprit de prière commence à faire son nid en toi, et cet état est le moyen le plus sûr déduquer et daffermir cet esprit.
Après la prière
Lorsque tu auras terminé ton oraison, ne passe pas aussitôt à quelque autre occupation, mais à nouveau, reste tranquille un moment et réfléchis à ce que tu viens daccomplir et à ce à quoi cela tengage, sauvegardant tout particulièrement, après la prière, ce qui a eu sur toi un effet marquant. La nature même de la prière est telle que si tu as bien prié, comme il se doit, tu nauras pas rapidement envie de te soucier des affaires : celui qui aura goûté au miel ne voudra pas du fiel ; goûter à cette douceur de la prière est le but même de loraison et, en goûtant à cette douceur dans loraison, lesprit de prière séduque.
Si tu te tiens à ces quelques principes, tu verras rapidement le fruit de tes efforts. Toute oraison laisse dans lâme une trace de la prière ; sa poursuite fidèle avec la même méthode lenracinera, et la persévérance dans leffort y greffera alors lesprit de prière.
Voilà le début, le premier moyen déduquer en nous cet esprit de prière ! Il est conforme à sa destination, laccomplissement de nos prières. Mais ce nest pas encore tout, ceci nest que le début de la science de la prière. Il faut aller plus loin.
Aller plus loin : La prière personnelle
Nous étant habitués par lesprit et le cur à nous adresser à Dieu avec une aide extérieure, les livres de prières, il est ensuite indispensable de sessayer à sa propre montée vers Dieu, darriver à ce que lâme elle-même, par un discours pour ainsi dire personnel, entre dans un entretien de prières avec Dieu, se transporte elle-même vers lui, souvre à lui, lui confesse son état, et ce quelle désire. Et il faut le lui apprendre. Comment réussir dans cette science ?
Certes lhabitude de prier, avec piété, attention et sensibilité, à laide du livre de prières, y amène, car la prière personnelle, emplie de sentiments saints par le livre de prières, commencera à sarracher delle-même du cur, pour aller vers Dieu. Cependant, il existe aussi pour cela des méthodes particulières qui amènent à la réussite nécessaire de la prière.
Première méthode
: lenseignement qui conduit lâme à sadresser fréquemment à Dieu est la « pensée en Dieu », ou réflexion pieuse sur les propriétés et actions divines bienveillance, justice, sagesse, omnipotence, omniprésence, omniscience sur la création et la providence, le salut en Jésus Christ, sur la grâce et la parole de Dieu, les saints mystères, le royaume céleste. Quel que soit celui de ces sujets sur lequel tu commenceras à méditer, il emplira sans faute lâme dun sentiment de piété envers Dieu : il propulse tout droit vers Dieu lêtre entier, cest pourquoi cest le moyen le plus direct pour habituer lâme à sélancer vers Dieu.Lorsque tu auras terminé tes prières, surtout le matin, assieds-toi, et commence la méditation : aujourdhui sur lune, demain sur lautre des propriétés et actions de Dieu, et amène ton âme à la prédisposition correspondante. Dis, avec saint Dimitri de Rostov : « Viens, sainte pensée en Dieu, et plongeons-nous dans la méditation sur les grandes uvres de Dieu ». Permets ainsi à ton cur de sémouvoir et tu commenceras à épancher ton âme dans la prière. Ce nest pas un gros effort, mais il donne beaucoup de fruits. Il y faut seulement le désir et le zèle. Commence, par exemple, à réfléchir sur la bienveillance divine et tu te verras entouré des effets corporels et spirituels de la miséricorde divine, et, plein de reconnaissance, tu te prosterneras devant Dieu ; médite sur son omniprésence et tu découvriras que tu es partout devant lui et quil est devant toi, et il te sera impossible de ne pas ressentir une crainte pieuse ; médite sur la vérité de Dieu, tu seras alors convaincu quaucune mauvaise action ne restera impunie, et tu te disposeras, à coup sûr, à te purifier de tes péchés devant Dieu dun cur contrit, dans le repentir ; réfléchis à lomniscience divine : tu reconnaîtras que rien de ce qui est en toi néchappe à lil de Dieu, et tu décideras sûrement dêtre sévère envers toi-même et attentif en tout, afin de ne pas irriter Dieu, qui voit tout.
La deuxième méthode
pour éduquer lâme à fréquemment invoquer Dieu est de dédier toute entreprise, grande ou petite, à sa gloire ; car si nous prenons pour règle, selon lApôtre (1 Co 10, 31), de tout faire, même manger et boire, à la gloire de Dieu, alors il est certain que chaque fois, non seulement nous nous souviendrons de Dieu, mais nous ferons attention, en toute circonstance, de ne pas agir mal et de ne pas irriter Dieu par quelque action. Cela nous obligera à nous adresser à lui avec crainte et à Le prier de nous aider et de nous éclairer. Et comme nous sommes presque sans arrêt en activité, nous adresserons presque sans arrêt des prières à Dieu, et nous nous exercerons donc presque sans arrêt à lélévation priante de notre âme vers Dieu. Ainsi nous apprendrons à notre âme à sadresser le plus souvent possible à lui au cours dune journée.La troisième méthode
déducation de notre âme est de lhabituer à faire appel à Dieu à partir du cur, par des paroles courtes, selon les besoins de lâme et les occupations. Tu commences quelque chose, dis : « Bénis, Seigneur ! » Tu as terminé, dis, non seulement par la langue, mais avec le cur : « Gloire à toi, Seigneur ! » Une mauvaise passion apparaît, dis : « Sauve-moi, Seigneur, je péris ! » Une foule de pensées mauvaises tenvahit, appelle : « Tire mon âme de sa prison ! » Un mensonge apparaît dans une affaire et le péché ty attire, prie : « Guide-moi, Seigneur, sur la route » ; ou : « Ne laisse pas mon pied chanceler ». Les péchés te pèsent et tamènent au désespoir, appelle par la voix du publicain : « Seigneur, aie pitié de moi ! » Et ainsi en toute circonstance. Ou bien, dis plus souvent : « Seigneur, aie pitié ! Mère de Dieu Souveraine, sauve-moi ! Ange, mon saint gardien, défends-moi ! » ; ou appelle par quelque autre parole. Seulement, autant que possible, appelle plus souvent, tefforçant surtout à ce que ces appels viennent du cur, comme sils jaillissaient hors de lui. Faisant ainsi, nous aurons de fréquentes élévations spirituelles du cur vers Dieu, des appels fréquents à lui, et une prière fréquente, et cette fréquence nous inculquera lhabitude de lentretien spirituel avec Dieu.Ainsi donc, outre la règle de prières, lapprentissage de lélévation de lâme vers Dieu par la prière comporte aussi les trois pratiques nous amenant à lesprit de prière : laisser du temps le matin à la méditation de Dieu ; uvrer en tout pour la Gloire de Dieu ; et sadresser à Dieu souvent, par des appels courts. Lorsque la méditation de Dieu matinale aura été bonne, elle préservera une disposition profonde de lesprit à penser à Dieu. Cette pensée en Dieu obligera lâme à accomplir tout acte, intérieur ou extérieur, avec prudence et pour la gloire de Dieu. Et lune et lautre la mettront dans une situation qui lui fera faire souvent de courts appels à Dieu. Ces trois choses méditation de Dieu, toute uvre pour la gloire de Dieu et invocations fréquentes sont les armes les plus efficaces pour la prière spirituelle du cur. Chacune delles élève lâme vers Dieu. Sétant arrachée de la terre, celle-ci entrera dans son domaine et vivra avec délice dans les hauteurs ; ici, par le cur et la pensée ; et, là-haut, elle se sera essentiellement rendue digne de se tenir devant la Face de Dieu.
Théophane le Reclus, Lettre 227.
Traduit du russe par N.M. Tikhomirova.
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Dernière mise à jour : 18-11-07