L'Humilité suprême :
La mort du Christ
Atelier Saint-Jean-Damascène
par Saint Ignace Briantchaninov
Deux disciples bien-aimés du Seigneur Lui demandèrent des trônes de gloire Il leur donna sa Coupe (Matthieu 20, 23). La Coupe du Christ, cest la souffrance.
La Coupe du Christ permet à ceux qui y communient de participer sur terre au règne béni du Christ, et leur prépare dans les Cieux les trônes de la gloire éternelle.
Tous, nous sommes sans réplique devant la Coupe du Christ ; personne ne peut sen plaindre ou la refuser, car Celui qui nous commanda dy goûter la bue Lui-même le premier.
Ô arbre de la connaissance du bien et du mal ! Au Paradis tu as tué nos premiers parents ; tu les as leurrés par le charme des jouissances sensuelles et par les illusions de la sagesse. Rédempteur des hommes déchus, le Christ apporta sur terre sa Coupe de salut à ceux qui étaient tombés et avaient été exilés du Paradis. Lamertume de cette Coupe purifie le cur de la coupable, de la funeste jouissance du péché ; lhumilité qui découle delle de cette Coupe détruit lorgueilleuse sagesse de la chair. Celui qui la boit avec foi et patience, reçoit de nouveau la vie éternelle qui nous fut enlevée et elle lest encore parce que nous avons mangé du fruit défendu.
Je prendrai la Coupe du Christ, la coupe du salut (Psaume 115,4). Un chrétien prend cette Coupe lorsquil supporte les afflictions terrestres avec lhumilité puisée dans lÉvangile.
Saint Pierre se précipita avec une épée nue au secours du Dieu-homme entouré de malfaiteurs, mais le très doux Seigneur dit à Pierre : Rentre le glaive dans le fourreau. La coupe que ma donnée le Père, ne la boirai-je pas ? (Jean 18,11). Toi aussi, lorsque les tribulations tassailliront, dis-toi pour consoler et fortifier ton âme : " La coupe que ma donnée le Père, ne la boirai-je pas ? "
Elle est amère, cette Coupe ! Au premier regard jeté sur elle, tous les raisonnements humains seffondrent. Remplace les raisonnements par la foi, et bois courageusement cette Coupe damertume : cest le Père qui, dans sa bonté et sa sagesse, te la donne. Ce ne sont ni les Pharisiens, ni Caïphe, ni Judas qui lont préparée, et ce nest pas Pilate et ses soldats qui la donnent ! " La coupe que ma donnée le Père, ne la boirai-je pas ? "
Les Pharisiens trament de noirs desseins ; Judas trahit ; Pilate ordonne le meurtre inique, et ce sont les soldats du gouverneur qui lexécutent. Tous, ils se sont préparés une perte assurée par leurs méfaits ; quant à toi, ne te prépare pas une perdition tout aussi assurée par ta rancune, par ton désir et tes rêves de vengeance, par ton indignation contre tes ennemis.
Le Père céleste est tout-puissant et omniscient. Il voit ton affliction, et sIl trouvait quil est nécessaire et utile de la détourner de toi, Il le ferait assurément. LÉcriture et lhistoire de lÉglise témoignent que le Seigneur a dans de nombreux cas permis que des afflictions frappent ceux quil aime ; et dans de nombreux cas, Il les a écartées deux, en accord avec ses insondables jugements.
Lorsque la Coupe paraîtra devant toi, ne regarde pas les hommes qui te la présentent ; élève ton regard vers le Ciel et dis : " La coupe que ma donnée le Père, ne la boirai-je pas ? "
" Je prendrai la coupe du salut. " Je ne peux pas repousser cette Coupe, gage des biens célestes, éternels. Lapôtre du Christ menseigne la patience lorsquil dit : Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu (Actes 14,22). Comment rejetterais-je la Coupe, moyen pour parvenir à ce Royaume et le faire croître en moi ? Je prendrai la Coupe, elle est un don de Dieu.
La Coupe du Christ est un don de Dieu. Il vous a été donné, écrit le grand apôtre Paul aux Philippiens, non pas seulement de croire au Christ, mais encore de souffrir pour Lui (Philippiens 1,29).
Tu reçois la Coupe apparemment de la main des hommes. Que timporte que ces hommes agissent avec justice ou au contraire injustement ? Ton affaire à toi, cest dagir avec justice, conformément au devoir dun disciple de Jésus : prendre la Coupe avec reconnaissance pour Dieu, avec une foi vivante, et la boire courageusement, jusquau bout.
Lorsque tu reçois la Coupe de la main des hommes, souviens-toi quelle est la Coupe non seulement de lInnocent, mais encore du Très-Saint. Te souvenant de cela, répète à ton propre sujet et au sujet des autres pécheurs qui souffrent comme toi les paroles que le bienheureux et sage larron prononça lorsquil fut crucifié à la droite du Dieu-homme en Croix : Pour nous cest justice, nous payons nos actes [...] Souviens-toi de moi, Seigneur, lorsque tu viendras dans ton Royaume (Luc 23,41-42).
Ensuite, tourne-toi vers les hommes et dis-leur : " Bienheureux êtes-vous, vous qui êtes les instruments de la justice et de la miséricorde divines, oui, bienheureux dès maintenant et à jamais. " Toutefois, sils ne sont pas en état de comprendre et daccepter tes paroles, ne jette pas les perles précieuses de lhumilité sous les pieds de ceux qui ne peuvent les apprécier, et dis ces paroles uniquement en pensée et dans ton cur. Ainsi seulement tu accompliras le commandement de lÉvangile qui dit : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutent (Matthieu 5,44).
Prie le Seigneur pour ceux qui tont offensé et outragé ; demande-Lui que ce quils tont fait leur soit rendu en récompenses temporelles et éternelles, et quau jugement du Christ cela leur soit compté comme un bienfait. Même si ton cur ne veut pas agir ainsi, contrains-le : seuls, en effet, ceux qui font violence à leur cur pour accomplir les commandements de lÉvangile peuvent hériter le Ciel (cf. Matthieu 11,12).
Si tu nas pas la volonté dagir de la sorte, cest que tu ne veux pas vraiment être disciple du Seigneur Jésus-Christ. Rentre attentivement en toi-même et examine-toi : naurais-tu pas trouvé un autre maître, ne te serais-tu pas soumis à lui ? Or le maître de la haine, cest le diable. Cest une terrible transgression que doffenser ou de persécuter son prochain : le crime le plus terrible, cest de commettre un meurtre. Mais celui qui hait son persécuteur, son calomniateur, son délateur, son assassin, et qui nourrit en lui de la rancune contre eux et se venge deux commet un péché très proche du leur. Cest en vain quil se présente à lui-même et aux autres comme un juste. Quiconque hait son frère est un homicide (1 Jean 3,15), proclame le disciple bien-aimé du Christ.
Une foi vivante dans le Christ enseigne à recevoir la Coupe du Christ ; or, la Coupe du Christ inspire de lespérance dans le cur de ceux qui y communient, et lespérance dans le Christ donne au cur force et consolation.
Quel tourment quel infernal tourment que de se plaindre, de murmurer contre la Coupe prédestinée dEn-Haut ! Le murmure, limpatience, la pusillanimité, et singulièrement le désespoir, sont des péchés devant Dieu, ils sont les horribles rejetons de lincrédulité pécheresse. Cest un péché que de murmurer contre son prochain quand il est linstrument de nos souffrances mais cest un péché plus grand encore, quand la Coupe descend vers nous directement du Ciel, de la droite de Dieu.
Celui qui boit la Coupe en rendant grâces à Dieu et en bénissant son prochain est parvenu au repos sacré, à la bienheureuse paix du Christ : maintenant déjà, il jouit du paradis spirituel de Dieu.
Les souffrances temporelles ne signifient rien en elles-mêmes : nous leur attribuons de limportance à cause de notre attachement à la terre et à tout ce qui est corruptible, et en raison de notre indifférence pour le Christ et léternité.
Tu es prêt à supporter lamertume et le goût désagréable des médicaments ; tu supportes la douloureuse amputation et cautérisation de tes membres ; tu supportes les tourments prolongés de la faim, la longue réclusion dans ta chambre ; tu supportes tout cela afin de restaurer la santé perdue de ton corps qui, une fois guéri, redeviendra sans aucun doute malade, et va assurément mourir et se décomposer. Supporte donc lamertume de la Coupe du Christ qui procure la guérison et la béatitude éternelle à ton âme immortelle.
Si la Coupe te paraît insupportable, apportant la mort, cela te démasque : bien que tu te dises chrétien, tu nappartiens pas au Christ. Pour ses vrais disciples, la Coupe du Christ est une coupe de joie. Ainsi, après avoir été battus avant de comparaître devant le conseil des Anciens dIsraël, les apôtres sen allèrent du Sanhédrin, tout joyeux davoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom du Seigneur Jésus (Actes 5,41).
Le juste Job reçut damères nouvelles. Lune après lautre, elles vinrent frapper son cur qui resta ferme. La dernière dentre elles fut la plus terrible : tous ses fils et toutes ses filles avaient été subitement frappés dune mort violente et cruelle. Dans sa grande affliction, le juste Job déchira ses vêtements et répandit des cendres sur sa tête. Puis, mû par lhumilité et la foi qui vivaient en lui, il se jeta à terre et adora le Seigneur en disant : Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, jy retournerai. Le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris. Comme il a semblé bon au Seigneur, ainsi est-il arrivé : que le Nom du Seigneur soit béni (Job 1,21, selon la Septante).
Avec simplicité de cur, confie-toi à Celui qui compte même le nombre des cheveux de ta tête (cf. Matthieu 10,30) : Il connaît quelle est la mesure de la Coupe salutaire qui doit têtre donnée.
Tourne souvent ton regard vers Jésus devant ses meurtriers comme devant les tondeurs un agneau muet, Il nouvrit pas la bouche (Isaïe 53,7 ; cf. Proscomédie de la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome) ; Il fut livré à la mort comme une douce brebis menée à limmolation (ibid.). Ne détourne pas les yeux de Lui, et tes souffrances se transformeront en une douceur céleste, spirituelle ; les blessures de ton cur seront guéries par les plaies de Jésus.
Restez-en là, dit le Seigneur à ceux qui voulaient le défendre au Jardin de Gethsémani, et Il guérit loreille coupée de celui qui était venu Larrêter (cf. Luc 22,51).
Penses-tu donc, répliqua le Seigneur à celui qui avait tenté de détourner de Lui la Coupe par lépée, que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions danges ? (Matthieu 26,53).
À lheure de la tribulation, ne cherche pas une aide humaine ; ne perds pas un temps précieux, népuise pas les forces de ton âme en recherchant cette aide impuissante. Attends laide qui vient de Dieu : à son commandement et en temps voulu, des hommes viendront et taideront.
Le Seigneur garda le silence devant Pilate et Hérode, Il ne prononça aucune parole pour se justifier. Toi, de même, imite ce saint et sage silence lorsque tu vois que tes ennemis te jugent avec lintention de te condamner coûte que coûte, quils jugent dans le seul but de dissimuler leurs mauvais desseins sous le couvert dun jugement.
Que la Coupe vienne à toi précédée et annoncée par un progressif amoncellement de nuages, ou quau contraire elle te soit subitement apportée par une violente bourrasque, dis à Dieu : " Que ta volonté soit faite ".
Tu es un disciple, un fidèle et un serviteur de Jésus. Jésus a dit : Si quelquun me sert, quil me suive, et où je suis là aussi sera mon serviteur (Jean 12,26). Or, Jésus a passé sa vie terrestre dans les souffrances depuis sa naissance jusquà la tombe, il fut persécuté ; depuis le moment où Il fut emmailloté dans des langes et placé dans une crèche, la malice Lui prépara une mort violente. Ayant atteint son but, elle ne se tint pas pour satisfaite : elle sefforça dextirper Son souvenir même de la surface de la terre.
Cest par le chemin de souffrances temporelles que tous les élus du Seigneur sont, à sa suite, passés dans la bienheureuse éternité. Il ne nous est pas possible, à nous qui demeurons dans les jouissances charnelles, de demeurer en même temps dans un état spirituel. Cest pourquoi à ses bien-aimés le Seigneur offre continuellement sa Coupe ; par elle il les maintient dans leur mort pour le monde et entretient leur capacité de vivre de la vie de lesprit. Saint Isaac le Syrien a dit " On reconnaît lhomme sur qui Dieu veille particulièrement : il lui envoie toujours des afflictions " (uvres spirituelles, Desclée de Brouwer, p. 75).
Prie Dieu décarter de toi toute infortune, toute tentation. Il ne faut pas se jeter témérairement dans labîme des tribulations : ce serait une orgueilleuse suffisance. Mais lorsque les afflictions viennent delles-mêmes, ne les crains pas, ne timagine pas quelles sont venues fortuitement, par un simple concours de circonstances. Non, elles sont permises par linsondable Providence de Dieu. Plein de foi et animé par le courage et la magnanimité quelle engendre, nage sans crainte au milieu des ténèbres et de la tempête qui fait rage vers le havre paisible de léternité : cest Jésus Lui-même qui, invinciblement, te guidera.
Assimile par une pieuse et profonde méditation la prière que le Seigneur adressa au Père dans le jardin de Gethsémani, à lheure extrêmement pénible qui précéda sa passion et sa mort sur la Croix. Muni de cette prière, va à la rencontre de toute affliction et triomphe delle. " Mon Père ", priait le Sauveur, sil est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme Tu veux (Matthieu 26,39).
Prie Dieu déloigner de toi les tribulations et, en même temps, renonce à ta volonté propre comme à une volonté pécheresse et aveugle. Livre-toi, ton âme et ton corps, ta situation présente et future, livre tes proches chers à ton cur à la très sainte et très sage volonté de Dieu.
Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : lesprit est prompt, mais la chair est faible (Matthieu 26,41). Lorsque tu es accablé de souffrance, il te faut multiplier les prières pour tattirer une grâce particulière de Dieu. Ce nest quavec laide dune grâce particulière que nous pouvons surmonter les malheurs temporels.
Ayant reçu dEn-Haut le don de la patience, veille avec attention sur toi-même afin de garder, de retenir en toi la grâce divine, sinon le péché va imperceptiblement se glisser dans ton âme ou dans ton corps, et chasser la grâce divine.
Si par négligence et inattention tu laisses le péché pénétrer en toi, en particulier celui auquel notre chair est encline et qui souille à la fois le corps et lâme, la grâce se retirera de toi, te laissant nu et solitaire. Alors la tribulation, permise pour ton salut et ta perfection, sabattra brutalement sur toi ; elle taccablera de tristesse, dacédie et de désespoir, comme quelquun qui détient le don de Dieu sans lui témoigner la vénération voulue. Hâte-toi par un repentir sincère et résolu de rendre à ton cur la pureté et par la pureté le don de patience, car celui-ci, comme don du Saint-Esprit, ne repose que dans les purs. Les saints martyrs chantaient une hymne de joie dans la fournaise ardente, marchant sur des clous, sur des épées tranchantes, plongés dans des chaudrons deau ou dhuile bouillante. Cest ainsi que ton cur jubilera lorsque par la prière tu auras attiré à toi la consolation de la grâce, et que tu la garderas en toi par une vigilante attention à toi-même ; oui, même au milieu dinfortunes et de terribles malheurs, ton cur entonnera avec joie une hymne de louange et daction de grâces à Dieu.
Purifié par la Coupe du Christ, lintellect est gratifié de visions spirituelles : il commence à voir luniverselle Providence divine, invisible aux esprits charnels ; à voir la loi de la corruption à luvre en toute chose périssable ; à voir limmense éternité proche de chacun ; à voir Dieu dans ses grandes uvres dans la création et la re-création du monde. La vie terrestre se présente à lui comme une pérégrination dont la fin sapproche à grands pas, dont les événements sont des songes, dont les bienfaits sont une éphémère séduction des yeux, un inconstant mais désastreux leurre pour lintellect et le cur.
Quel fruit produisent pour léternité les tribulations temporelles ? Lorsque le Ciel fut montré au saint apôtre Jean, lun des habitants célestes lui fit voir une foule immense dhommes rayonnants et vêtus de blanc célébrant leur salut et leur béatitude devant le trône de Dieu, et lui demanda : " Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et doù viennent-ils ? Et moi de répondre, dit Jean le Théologien : Monseigneur, cest toi qui le sais. Alors lhabitant du Ciel dit au Théologien : Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve : ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de lAgneau. Cest pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son temple ; et Celui qui siège sur le trône étendra sur eux sa tente. Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif ; jamais plus ils ne seront accablés ni par le soleil ni par aucun vent brûlant. Car lAgneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur et les conduira aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux (Apocalypse 7,13-17).
Séparation davec Dieu, tourments éternels en enfer, commerce éternel avec le diable et avec les hommes démoniaques, flammes, froid glacial, ténèbres de la Géhenne, voilà ce quon peut à juste titre appeler tribulation. Oui, cest bien cela : une grande, horrible et insupportable tribulation. Et ce sont les délectations terrestres qui conduisent à cette grande tribulation éternelle.
La Coupe du Christ, elle, préserve et sauve de cette tribulation quiconque la boit avec action de grâces et avec louange pour le Dieu qui, dans sa bonté, accorde à lhomme par lamère Coupe dafflictions temporelles sa miséricorde infinie et éternelle.
Extrait de la revue Buisson Ardent, no. 2 (1996).
Traduction inédite par lArchimandrite Syméon.
Reproduit avec l'autorisation de la revue Buisson Ardent.
Le texte original, en russe, est publié
dans Expériences ascétiques, Jordanville, NY, 1957.
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Dernière mise à jour : 07-08-02