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Saint Jean Chrysostome
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Sur cette parole du prophète :
« Moi, le Seigneur Dieu,
jai fait la lumière et les ténèbres,
je donne la paix et jenvoie les maux. »
(Isaië 45,7)Bien courtes sont ces paroles, mais elles nous ouvrent une source de miel, du miel le plus suave et qui nengendre jamais le dégoût. Le miel matériel produit une agréable sensation qui sarrête à la langue, puis il saltère et se corrompt : le miel de la doctrine pénètre jusquà la conscience, linonde dune perpétuelle joie, et devient en nous le principe de lincorruptible vie. ( )
" Moi, le Seigneur, jai créé la lumière et les ténèbres, je donne la paix et jenvoie les maux. " Je reviens sur cette sentence pour quelle se grave dans votre esprit et pour que la solution soit mieux préparée. Isaïe nest pas seul à tenir ce langage ; un autre prophète dit également : " Est-il un mal dans la ville que le Seigneur nait pas fait ? " (Amos 3,6) Que signifie cela ? Il faut donner une solution qui réponde à tous. Mais cette solution, où est-elle ? Elle est dans la portée bien comprise de ces expressions. Redoublez dattention, je vous le demande encore ; ce nest pas en vain et sans motif que jinsiste sur ce point. Nous avançons vers une doctrine qui nous commande ce respect par sa profondeur.
Il y a des choses bonnes, il y en a de mauvaises, et dautres qui tiennent le milieu ; parmi ces dernières, plusieurs semblent mauvaises et ne le sont pas en réalité ; cest nous qui les jugeons et les disons telles. Pour rendre ma pensée plus claire et plus ferme en même temps, je prends un exemple : on regarde généralement la pauvreté comme un mal ; elle ne lest pas cependant, elle détruit même le mal quand la vigilance et la sagesse laccompagnent. La richesse à son tour est généralement tenue pour un bien ; mais elle est loin de lêtre, si lon nen fait pas lusage qui convient. Si la richesse était absolument un bien, tout homme riche serait par là même un homme bon. Sil est vrai toutefois que tous les riches ne sont pas vertueux et que ceux-là seuls le sont qui usent bien de leur fortune, il est évident que la richesse nest pas un bien absolu, un bien par elle-même, et quelle nous est offerte comme un instrument de vertu.
Voyez encore : le corps a des qualités par lesquelles on désigne celui qui les possède. Ainsi, la blancheur nest pas une substance, cest une qualité, une modification de la substance : quun homme la possède néanmoins, et nous donnons à cet homme le nom de " blanc." La maladie nest elle-même quune modification de la substance, quun homme en soit affecté, et nous le désignons sous le nom de malade. Si donc la richesse était la vertu, il faudrait que lhomme riche fût dès lors nommé vertueux et quil le fût en réalité ; mais, si le riche nest pas précisément vertueux, la richesse nest pas une vertu, un bien essentiel ; il dépend de nos sentiments quelle le devienne. De même, si la pauvreté était un mal, tous les pauvres seraient des hommes méchants ; mais tant de pauvres ont conquis le ciel : la pauvreté nest donc pas un mal.
Que direz-vous en présence des blasphèmes causés par la pauvreté ? mobjectez-vous. - Je dirai que ce nest pas à la pauvreté, mais bien à la faiblesse desprit ou de cur quil faut attribuer. Nous le voyons par lexemple du bienheureux Job : réduit à la dernière indigence, tombé jusquau fond de labîme, non seulement il ne blasphéma pas, mais encore il continua de bénir Dieu ; et voici comment il sexprimait : " Le Seigneur mavait tout donné, le Seigneur ma tout retiré ; cest la volonté du Seigneur qui sest accomplie ; que le Nom du Seigneur soit loué dans tous les siècles " (Jb 1,21). - À cause des richesses, me direz-vous encore, beaucoup se laissent aller à lavarice et à la rapine. - Mais ce nest pas non plus les richesses quil faut accuser, cest la folie des hommes ; et le même juste est là pour le prouver : Quoiquil fût dans labondance, loin de ravir le bien dautrui, il donnait du sien et faisait de sa maison un port aux voyageurs, comme il le déclare lui-même : " Ma maison était ouverte à tout étranger qui venait sy présenter " (Jb 31,32). Abraham nétait pas moins riche, et les voyageurs profitaient également de ses richesses : elles nont pu rendre injuste ni celui-ci ni celui-là, pas plus que la pauvreté na fait du premier, ou de Lazare un blasphémateur [cf. parabole de Lazare et le riche, Luc 16, 19-31] ; dénués lun et lautre des aliments nécessaires, ils ont brillé dun si vif éclat que Dieu Lui-même rend témoignage à lun et lui communique les plus grands secrets, que lautre quitte la terre précédé par les anges, est reçu dans le sein du patriarche et possède les mêmes biens que lui.
Voilà donc les choses que jappelle indifférentes, la richesse et la pauvreté, la santé et la maladie, la vie et la mort, la gloire et le déshonneur, la liberté et la servitude. Inutile daller plus loin ; essayer de tout parcourir, ce serait prolonger le discours outre mesure. Quil vous suffise de cette indication, et je ne me détourne pas de mon but. Il est écrit : " Fourni au sage une occasion, et il deviendra plus sage. " (Pr 9,9) Voilà donc les choses qui tiennent le milieu entre le bien et le mal, dont les hommes peuvent user à leur gré pour lun ou pour lautre. Quil en soit ainsi des richesses, cest ce que nous voyons par deux exemples opposés, celui dAbraham, qui sut en faire un si parfait usage, et celui de ce riche que lÉvangile nous présente avec Lazare et qui fit servir ces mêmes biens à sa perte. Ainsi donc, la richesse nest absolument ni un bien ni un mal. Supposez quelle soit un bien absolu, jamais ce riche naurait encouru le châtiment quil subit ; supposez quelle soit un mal, Abraham naurait pas acquis la gloire quil possède.
Il en est de même de la maladie. Si la maladie est un mal absolu, je le répète, le malade est un être mauvais. Par conséquent, tel doit être jugé Timothée, puisquil était affligé dune maladie très grave. " Use dun peu de vin, lui disait son maître, à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités " (1 Tm 5, 23). Mais si, loin dêtre mauvais pour cela, il trouva dans ses infirmités le sujet dune plus grande récompense, parce quil les supporta patiemment, il est évident que la maladie nest pas un mal. Un autre prophète était privé de la vue, ce qui ne lempêchait pas de prophétiser et de prévoir lavenir : son mal ne lavait donc pas rendu mauvais et ne lui faisait pas obstacle dans le chemin de la vertu. De même la santé nest pas absolument un bien ; elle ne lest quà la condition quon en usera pour le bien, et non pour des uvres perverses ou pour un repos désordonné ; car un tel repos suffit pour notre condamnation. De là cette parole de Paul : " Si quelquun ne veut pas travailler, quil ne mange pas non plus " (2 Th 3,10).
Je conclue donc que ces choses qui tiennent le milieu, comme nous lavons dit, sont indifférentes, et ne deviennent bonnes ou mauvaises que par lusage quon en fait. Mais pourquoi parler de la santé et de la maladie, de la richesse et de lindigence ? Ce quon regarde comme le bien capital et comme le plus grand des maux, la vie et la mort nont elles-mêmes rien dabsolu ; nous les rangeons dans la même catégorie, et les dispositions seules dans lesquelles elles nous trouvent en font un bien ou un mal.
Voici ce que je veux dire : cest un bien que la vie, mais pour celui qui en fait un bon usage ; pour celui qui la fait servir à liniquité, elle est plutôt un mal et mieux vaudrait pour lui mourir. Par contre, le plus redoutable de tous les maux dans lopinion commune, est la source de mille biens, sil est amené par une juste cause. Témoins les martyrs, dont la mort a fait les plus heureux des hommes. Voilà pourquoi Paul ne désire vivre dans le Christ que parce quil voit en cela le fruit de ses uvres. " Je ne sais quel choix faire, dit-il, mon âme est comme partagée : jéprouve le désir dêtre affranchi de mes liens et daller avec le Christ, cest ce qui me serait de beaucoup le plus profitable ; mais que je demeure encore dans la chair, cest plus utile pour vous " (Ph 1,22-24). Le prophète exprimait ainsi le même sentiment : " Précieuse est devant le Seigneur la mort de ses saints " (Ps 65,15). Ce nest pas la mort absolument parlant qui est précieuse, cest une telle mort. Ailleurs il dit : " La mort des pécheurs est très mauvaise " (Ps 33,22). Ce nest donc là, vous le voyez, ni un bien, ni un mal absolu ; seules les dispositions de lâme en décident.
Le sage Salomon, appréciant et discutant la valeur de ces choses indifférentes par elles-mêmes, et voulant nous montrer que cela nest pas un bien de soi et ceci un mal, que le mal devient un bien dans les circonstances convenables, malgré la peine quil nous cause dabord, et que le bien devient un mal en dehors de ces mêmes circonstances, sexprime ainsi : " Il est un temps pour pleurer, il est un temps pour rire ; il est un temps pour vivre, il est un temps pour mourir. " (Qo 3,4) En effet, il nest pas toujours bon de se réjouir, quelquefois même cest nuisible : il nest pas non plus toujours bon de saffliger, il peut arriver que cela soit funeste et mortel. Cest la pensée que Paul exprime en ces termes : " La tristesse qui est selon Dieu produit la pénitence, qui elle-même conduit sûrement au salut ; mais la tristesse selon le monde opère la mort " (2 Co 7,10).Voilà donc encore une chose indifférente en soi. Cest pour cela que le même apôtre nous ordonne, non pas simplement de nous réjouir, mais de nous réjouir dans le Seigneur (voir 1 Ph 4,4).
Cest assez toutefois avoir parlé de ces choses indifférentes, du moins pour des auditeurs attentifs ; nous devons maintenant passer à celles qui ne sont plus dans ce milieu, qui sont bonnes au point de ne pouvoir devenir mauvaises, ou mauvaises au point de ne pouvoir devenir bonnes. Quant à celles dont nous avons traité jusquici, nous savons quelles passent dun extrême à lautre ; que les richesses, par exemple, sont tantôt un mal, quand elles ont pour but de satisfaire lavarice, et tantôt un bien, quand elles sont employées en aumônes ; que toutes les choses de même nature sont soumises à la même loi. Mais il en est, nous venons de le dire, qui ne sauraient jamais devenir mauvaises ; et celles qui sont contraires à celles-là demeurent dès lors toujours mauvaises, impossible quelles soient jamais bonnes. Telles sont limpiété, le blasphème, la mollesse, la cruauté, linhumanité, la gourmandise, et toutes les autres du même genre. Je ne dis pas que le méchant ne puisse jamais devenir bon, et réciproquement ; je dis que les choses elles-mêmes ne peuvent pas subir un tel changement. En restant dans leurs bornes respectives, les unes sont un bien et les autres un mal ; tandis que lhomme est bon ou mauvais suivant quil embrasse les unes ou les autres.
Les choses se divisent donc en trois catégories : il en est de bonnes dont lessence ne change pas, telles que la tempérance, la générosité, et autres semblables ; il en est dessentiellement mauvaises et qui ne changent pas davantage, comme la luxure, la férocité, la barbarie ; il en est enfin qui deviennent bonnes ou mauvaises selon lusage quon en fait. Les richesses, je lai dit, sont linstrument de lavarice ou de la bienfaisance ; cela dépend des sentiments de celui qui les possède. La pauvreté aboutit tantôt au blasphème, tantôt à laction de grâces et à la philosophie. Comme il y a des insensés, et en grand nombre, - jarrive maintenant à la solution - qui tiennent pour mal non seulement ce qui lest par essence et ne saurait jamais devenir un bien, mais encore ce qui de sa nature est indifférent, vous lavez entendu ; comme beaucoup donc appellent mal ce qui nest pas un mal, le prophète emploie leur langage ; il parle donc des maux qui sont tels dans lestime des hommes, mais qui ne sont pas des maux réels : il parle de la captivité, de lesclavage, de la famine, et dautres fléaux pareils. Non seulement ce ne sont pas là des maux véritables, mais ce sont encore des moyens propres à guérir les maux ; et pour le prouver voyons la famine, qui certes nous fait tous trembler et frémir.
Eh bien, apprenez que la famine nest pas un mal, laissez-moi vous donner une leçon de philosophie. Le peuple hébreu étant tombé dans une extrême corruption, Élie, cet homme extraordinaire digne dhabiter le ciel, voulant les arracher à leur indolence et les ramener au bien, sécria : " Vive le Seigneur, devant qui je me suis présenté, la pluie ne tombera pas sans ma permission " (3 R 17,1). Et celui qui ne possédait pas autre chose quun manteau ferma le ciel, tant il avait de crédit auprès de Dieu. Vous voyez bien que la pauvreté nest pas un mal. Si elle létait, jamais, le plus pauvre des hommes naurait eu la puissance dagir ainsi sur le ciel, tout en cheminant encore sur la terre. Par ce moyen Dieu envoya la famine comme la meilleure des institutrices, la plus capable de réformer les murs dépravées. Ce fut comme lorsquune fièvre violente sempare de notre corps : les veines de la terre furent desséchées, les cours deau cessèrent, les herbes furent brûlées, et toute sève tarit. Hors, cela ne fut pas peu profitable à ce peuple, cest ainsi que se trouva réprimée son impétuosité vers le mal, quil revint à de meilleurs sentiments et se montra plus docile à la voix du prophète. Ceux qui couraient tout à lheure aux idoles et qui sacrifiaient leurs enfants aux démons, voyant maintenant frapper de mort tant de prêtres de Baal, ne témoignent plus aucune indignation, ni même aucun regret ; rendus meilleurs par la famine et saisis de frayeur, ils acceptent tout en silence.
Vous voyez donc bien que la famine nest pas un mal, quelle sert même à le détruire, quelle est un remède propre à guérir nos maladies. Voulez-vous vous convaincre quil en est de même de la captivité, considérez ce quétaient les Juifs avant la captivité de Babylone et ce quils devinrent sous le coup de cette épreuve ; vous resterez alors persuadés que la liberté nest pas un bien absolu, que la captivité nest pas un mal. Quand ils jouissaient de leur liberté, vivant tranquilles dans leur patrie, ils se conduisaient de telle sorte que les prophètes élevaient chaque jour la voix, tant les lois étaient enfreintes, le culte des idoles en honneur, les divins préceptes foulés aux pieds, mais, après avoir été transportés sur une terre étrangère, au milieu des barbares, il réprimèrent leurs mauvais instincts, ils renoncèrent à leurs vices, ils observèrent la loi, comme nous le voyons daprès un psaume que je dois mettre aujourdhui sous vos yeux pour vous apprendre les heureux fruits de la captivité. Quel est ce psaume ? " Sur le bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis, et nous avons versé des larmes au souvenir de Sion . Aux saules de la rive nous avons suspendu nos instruments de musique. Là nous ont interrogés ceux qui nous avaient amenés captifs ; ils nous demandaient les paroles de nos chants sacrés ; faites-nous entendre, disaient-ils, les cantiques de Sion. - Comment chanterions-nous lhymne du Seigneur sur une terre étrangère ? " (Ps 136, 1-4). Comme la captivité les a domptés ! Auparavant, ils ne supportaient que les prophètes vinssent les avertir de ne pas transgresser la loi, et maintenant, ils savent résister aux instances des barbares, aux ordres impérieux de leurs maîtres, qui veulent les obliger à la transgresser ; ils disent : Non, nous ne chanterons pas lhymne du Seigneur sur une terre étrangère, parce que la loi nous le défend.
Souvenez-vous encore des trois jeunes Hébreux : bien loin de leur nuire, la captivité fit mieux éclater leur vertu. La même chose eut lieu pour Daniel. Et Joseph, quel mal résulta-t-il pour lui davoir été réduit en esclavage, traîné dans un autre pays, chargé de chaînes ? Est-ce que cela seul ne le couvrit pas dhonneur et de gloire. Et cette femme égyptienne qui vivait au sein de lopulence, du faste et de la liberté, quel bien en retira t-elle ? Ne tomba t-elle pas dans létat le plus déplorable pour navoir pas usé de ses avantages comme il le fallait ? Nous avons donc évidemment établi quelles sont les choses bonnes, mauvaises, indifférentes, et de plus que le prophète parle dans le texte cité de ces dernières, de la captivité, de lesclavage et de lexil, que nous savons nêtre pas un mal, quoique généralement on suppose le contraire.
Il importe dajouter pourquoi de telles paroles ont été prononcées. Dans sa bonté pour les hommes, toujours prompt à pardonner et lent à punir, Dieu voulait épargner aux Juifs le châtiment de leurs crimes ; et cest pour cela quil leur envoya les prophètes, afin que la terreur provoquée par ses menaces le dispensât den venir aux faits : ainsi sétait-il conduit envers les Ninivites. Il les avait jadis menacés de détruire leur ville, non pour la détruire en effet, mais pour la sauver, au contraire ; ce qui du reste eut lieu. Il agissait de même en cette occasion : il envoyait les prophètes, annonçant les incursions des barbares, leffusion du sang, la captivité, la servitude, le séjour en pays étranger. Tel un père plein de tendresse, voulant ramener au bien un fils négligent et dissolu, prend en main les verges et lui présente des liens, en lui tenant ce langage : je tattacherai, je te flagellerai, je te tuerai : autant de paroles par lesquelles il sefforce de leffrayer et de larracher au vice : tel Dieu faisait continuellement retentir de terribles menaces, dans le but de corriger ses enfants.
Voyant cela et voulant empêcher cet amendement, le diable envoyait à son tour de faux prophètes ; et tandis que les vrais ministres de Dieu annonçaient la captivité, la servitude et la famine, les autres promettaient la paix, la fertilité, labondance de tous les biens. De là ces avertissements donnés par les prophètes : " La paix, la paix ! Où donc est la paix ? " (Jr 6,14). Et tout homme instruit sait bien que les événements ont pleinement confirmé la parole des prophètes, à lencontre de ceux qui retenaient le peuple dans sa léthargie. Cest donc pour combattre ces influences dissolvantes et funestes que Dieu dit par la bouche dIsaïe : " Moi, le Seigneur Dieu, je donne la paix et jenvoie les maux. " Quels maux ? Ceux dont nous avons parlé, la captivité, la servitude et les autres du même genre ; mais non certes limpureté, la mollesse, la cupidité, ni rien de semblable. De même, lorsquun autre prophète dit : " Sil est un mal dans la cité que le Seigneur na pas fait, " par ce mal, par ce mal il entend la famine, la maladie, les fléaux que le Seigneur envoie. Cest encore le sens de cette parole du Christ : " À chaque jour suffit son mal, " son labeur, sa fatigue, sa peine (Mt 6,34).
Voici donc ce que dit le prophète : ne vous laissez pas endormir par de fausses prédictions ; cest Dieu qui peut vous donner la paix, mais aussi vous livrer à la servitude. " Je donne la paix et jenvoie les maux, " na pas une autre signification. Pour mieux vous en convaincre, examinons avec soin chaque expression. Cest après avoir dit : " Cest moi qui fais la lumière et les ténèbres, " quil ajoute : " Je donne la paix et je crée les maux. " Il a dabord mis en présence deux contraires, et puis deux autres ; ce qui vous fait voir quil ne parle pas de corruption, mais dinfortune. En effet, quel est le contraire de la paix ? Évidemment, cest le trouble de la servitude, et non la fornication, ladultère ou linjustice. Jinsiste : dans le second membre de la phrase comme dans le premier sont placés deux contraires ; et ce nest pas le vice précisément qui est le contraire de la paix, cest la tribulation ou le malheur. Or les hommes sont affectés envers les choses qui leur arrivent comme envers les éléments.
Je mexplique : le Seigneur a fait la lumière et les ténèbres, une chose que les hommes tiennent pour agréable, une autre quils regardent comme pénible, puisquils en viennent à maudire la nuit ; et voilà justement ce quils font sous le premier rapport. Mais la nuit et les ténèbres ne doivent pas plus être accusées que lexil et la servitude. Quel mal, je vous prie, voyez-vous dans les ténèbres ? Ne nous reposent-elles pas de nos travaux ? ne nous délivrent-elles pas de nos sollicitudes ? nimposent-elles pas une trêve à nos douleurs ? ne raniment-elles pas nos forces ? Sans les ténèbres et la nuit, eussions-nous pu jouir de la lumière ? Cet être animé quon appelle lhomme ne tomberait-il pas bientôt épuisé ? Il y a des insensés néanmoins qui prétendent que les ténèbres sont un mal ; mais il nen est rien : elles concourent même à nous rendre le jour utile, en nous rendant plus aptes au travail par le repos qui le précède.
Il en est de même de la captivité, dont il est parlé dans ce texte : " Je donne la paix et jenvoie les maux. " Elle est un bien pour ceux qui savent en user ; car elle leur inspire la modération et la sagesse, en rabattant leur orgueil. La vertu ne saurait être esclave ; rien ne peut en triompher, ni la servitude, ni la captivité, ni lindigence, ni la maladie, ni la mort elle-même, le plus redoutable des tyrans. Jen appelle à ceux qui ont souffert tout cela, et qui nen ont été que plus illustres. Quel préjudice causèrent à Joseph - rien nempêche que je ne mette encore cet exemple sous vos yeux - lesclavage, les fers, la prison, la calomnie, les embûches, un long exil ? En quoi nuisirent à Job la destruction de ses troupeaux, la mort violente et prématurée de ses enfants, les plaies et les vers qui couvrirent son corps, son intolérable affliction, sa couche immonde, la méchanceté de sa femme, les injustes reproches de ses amis, les outrages de ses serviteurs ? Lazare gît sous un portique, les chiens lèchent ses plaies, la faim le consume, le riche lui jette à peine un regard dédaigneux, la maladie laccable, il est abandonné de tous, nul ne daigne lui venir en aide. Paul à son tour est assailli dun essaim de maux, de persécutions, de morts, de naufrages, de tribulations de tout genre, quaucune langue ne saurait énumérer. Quel mal en est-il résulté pour lun ou pour lautre ?
Pénétré de tels enseignements, fuyons le vice, embrassons la vertu, prions pour ne pas succomber à la tentation, et, si parfois nous la subissons, ne nous décourageons pas, ne nous en affligeons pas ; car ce sont là les armes de la vertu pour ceux qui savent en faire usage, des moyens qui peuvent nous conduire à la gloire, si nous sommes vigilants, et à la possession des biens éternels. Puissions-nous tous les acquérir par le Christ Jésus notre Seigneur, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
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Souffrance, Mort et Résurrrection - Introduction
Dernière mise à jour : 07-08-02