Témoignages : Chemins vers l'Orthodoxie

La crise et le dénouement : L'itinéraire du père Lev Gillet vers l'Église orthodoxe

par Élisabeth Behr-Sigel

Mgr Euloge )Georgievski)

Mgr Euloge (Georgievski)

Père Lev Gillet

Père Lev Gillet

 


AVANT-PROPOS par Paul Ladouceur
LA CRISE
LE DÉNOUEMENT : UNE DÉCISION VITALE
NOTES « LA CRISE »
NOTES « LE DÉNOUEMENT »

« UN MOINE DE L'EGLISE D'ORIENT »
       SUR SA CONVERSION À L’ORTHODOXIE

LETTRES DU PERE LEV GILLET
      À SON EVEQUE : VERS LA RUPTURE


AVANT-PROPOS

par Paul Ladouceur

Le père Lev Gillet, le « Moine de l'Église d'Orient », un grand spirituel, fut un des premiers Occidentaux à se joindre à l'Église orthodoxe au XXe siècle. Il n’a pas écrit, semble-t-il, de récit de son lent cheminement vers l’Église orthodoxe. Ce cheminement s’étend sur une douzaine d’années, depuis son internement en Allemagne en tant que prisonnier de guerre entre 1914 et 1917, où il est en contact avec des prisonniers russes, et le 25 mai 1928, quand il entre définitivement dans l’Église orthodoxe. L’excellente biographie d’Élisabeth Behr-Sigel, Un Moine de l’Église d’Orient, Le père Lev Gillet, raconte les étapes parcourues par père Lev avant de devenir, comme il le disait vers la fin de sa vie, en mi-boutade, mi-énigme, mi-vérité profonde, « prêtre de l’Église catholique romaine en pleine communion avec l’Église orthodoxe » (1). Les extraits de la biographie d’Élisabeth Behr-Sigel présentés ici-bas couvrent la période cruciale de la vie de père Lev entre juin 1927 et mai 1928 et décrivent sa décision d’entrer dans l’Église orthodoxe.

Afin de mieux situer ces extraits, il convient de présenter un court résumé de la vie de père Lev Gillet jusqu’en 1927. Louis Gillet est né le 6 août 1893 à Saint-Marcellin, dans le département d’Isère, d’une famille de catholiques fervents. Il fait ses études primaires et secondaires dans des écoles catholiques, s’intéressant aux langues – il apprend l’anglais, l’allemand, l’italien, se met au russe – et à la philosophie. Il termine une licence en philosophie à l’université de Grenoble en 1913, puis passe une année d’études à Paris avant la catastrophe de la Première Guerre mondiale. Envoyé au front, il est blessé et fait prisonnier en septembre 1914. Il passe plusieurs années dans les camps de prisonniers de guerre en Allemagne, ayant comme compagnie beaucoup de prisonniers russes : il perfectionne son russe et éprouve beaucoup de sympathie pour ces « Russes si mobiles, si passionnés, si artistes, si dévoués à une idée », comme il écrivait à sa famille (2) . Transféré en Suisse en 1917, il entreprend des études de psychologie expérimentale et de psychanalyse freudienne.

Attiré par la vie monastique, en janvier 1920 il devient novice au monastère bénédictin de Clervaux au Luxembourg, puis il continue son noviciat pendant quatre ans, surtout à l’abbaye de Farnborough, dans le sud de l’Angleterre, monastère franco-anglais situé dans le cadre d’un renouveau liturgique de l’Église catholique, et aussi à Rome, où il se rend pour des études supérieures. Louis Gillet rencontre à Farnborough en 1921 le métropolite Andréas (André) Szeptykiy, chef spirituel de l’Église de Galicie orientale unie à Rome, Église de rite byzantin issue de l’« Union de Brest » de 1595. Cette rencontre est décisive dans la future orientation du jeune moine. Son intérêt pour les Églises des pays slaves est renforcé pendant son séjour à Rome, où il est en contact étroit avec d’autres jeunes bénédictins ayant les mêmes intérêts, notamment dom Lambert Beauduin et dom Olivier Rousseau, futurs fondateurs du monastère d’Amay-Chevetogne en Belgique. Il prend connaissance aussi de la « politique orientale » de l’Église catholique, qui souhaite l’« union » avec les Églises slaves alors en pleine ébullition. En septembre 1924 Louis Gillet rejoint le métropolite Szeptykiy à Lvov, capitale de la Galicie, alors en Pologne (aujourd’hui en Ukraine occidentale). Il devient moine du monastère d’Ouniov, prenant le nom Lev (forme slave de Léon). Il travaille étroitement avec le métropolite Szeptykiy, surtout en vue d’une évangélisation éventuelle en Russie, mais en même temps il reste en communication avec ses amis bénédictins belges et il participe aux discussions sur l’union des Églises. Mais les intentions de l’Église catholique à l’égard des Églises slaves l’inquiète de plus en plus ; ne voyant plus d’avenir pour l’œuvre unioniste en Galicie, il accepte à la fin de 1926 un ministère temporaire à Nice avec une œuvre catholique d’assistance aux émigrés russes. Élisabeth Behr-Sigel résume la période « unioniste » de père Lev : « Commencé dans l’enthousiasme, l’expérience unioniste s’achève ainsi dans l’amertume. Déjà latente, la crise intérieure de Lev Gillet éclatera à Nice » (3).

 C’est à ce moment que s’ouvrent nos extraits d’Un Moine de l’Église d’Orient.

Reçu dans l’Église orthodoxe à Paris en mai 1928, père Lev devient le recteur de la paroisse Sainte-Geneviève-de-Paris, la première paroisse orthodoxe francophone, en novembre 1928. Il occupe plusieurs ministères en France pendant dix ans - dont un sera prêtre desservant la chapelle du foyer fondé par sainte Marie de Paris (mère Marie Skobtsov), rue de Lourmel à Paris. En 1938 il quitte Paris pour s’installer à Londres, dans le cadre du Fellowship of Saint Alban and Saint Sergius, organisme oecuménique voué au rapprochement entre l’Église anglicane et l’Église orthodoxe. Il reste en Angleterre jusqu’à son décès, faisant de nombreux voyages à l’étranger, surtout pour prêcher des retraites, notamment en France, en Suisse et au Liban, où il participe au renouveau spirituel de l’Orthodoxie antiochienne. Il est décédé à Londres le 29 mars 1980.

Il est l'auteur de nombreux articles et livres, beaucoup sous le nom de plume « Un moine de l’Église d’Orient  ». Ses principaux livres sont :

NOTES

1. Cite par Élisabeth Behr-Sigel, Un Moine de l’Église d’Orient, Le père Lev Gillet, Cerf, 1993, p. 174.
2. Cite par Élisabeth Behr-Sigel, Un Moine de l’Église d’Orient, p. 36.
3. Un Moine de l’Église d’Orient, p. 129.


LA CRISE

L’appel à un ministère parmi les émigrés russes de la Côte d’Azur émane de Gérard Van Calœn, bénédictin de Maredsous et évêque en retraite, installé, après un ministère fécond au Brésil, à Cap d’Antibes. Homme de cœur et de longue date préoccupé par la question de l’unité chrétienne, Mgr Van Calœn a fondé en 1923 une « association d’aide aux émigrés russes de la région des Alpes-Maritimes ». Elle répond à des besoins urgents. Après la défaite des armées blanches en Russie méridionale, entraînant l’évacuation par elles de la Crimée et le départ de la flotte russe de Sébastopol, des centaines de milliers de réfugiés russes, soldats, marins et civils confondus, se sont déversés sur l’Europe : sur Constantinople et les Balkans principalement, mais aussi sur les régions méditerranéennes de la France. La Côte d’Azur, entre Cannes et Nice, où une partie de l’aristocratie russe, avant la Révolution, avait ses quartiers d’hiver, voit ainsi déferler sur elle une vague d’émigrés russes, hommes, femmes, enfants, souvent démunis de tout.

Comme beaucoup d’« œuvres russes » fondées sur initiative catholique à cette époque, l’association niçoise de Van Calœn croit pouvoir concilier « unionisme » et « charité ». Elle ouvre un dispensaire et une école puis entreprend la construction d’un orphelinat. Mais elle comporte aussi une chapelle de rite oriental placée sous l’autorité de l’évêque catholique de Nice. Elle n’échappe ainsi pas au soupçon, exprimé par les orthodoxes, de se livrer au prosélytisme sous couvert de philanthropie. Le projet de statuts de l’œuvre ne dit-il pas, que son but est « de favoriser l’Union avec la Sainte Église Romaine de tous les chrétiens dissidents de quelque nationalité qu’ils soient, soit au moyen de conversions individuelles, soit en aidant aux mouvements généraux qui se manifestent (1) ». [...]

Ces calculs mesquins sont étrangers à Van Calœn lui-même, qui s’efforce – en vain – de libérer son œuvre des ambiguïtés d’un système dont elle semble prisonnière. Accusé de laxisme doctrinal parce qu’il a fraternellement accueilli les évêques orthodoxes de l’émigration russe – le métropolite Euloge en résidence à Paris et l’archevêque Vladimir arrivé à Nice en 1925 –, il fait l’objet de critiques acerbes de la part des congrégations romaines, de l’orientale surtout. À la suite de ces remontrances, il se voit obligé, en janvier 1927, de changer le titre du bulletin de l’Œuvre de Nice. De Union dans l’Église qui évoque l’idée d’une unité rétablie dans l’Église, celui-ci devient L’Union. La publication dans ce périodique d’une conférence du baron russe C. Wrangel qui loue la « délicatesse d’âme » de Van Calœn (opposée implicitement au grossier prosélytisme d’autres organisations catholiques) attire sur ce dernier les foudres du puissant Mgr Michel d’Herbigny. C’est dans ce contexte tendu que l’évêque Van Calœn songe à faire appel au Père Gillet rencontré à la Semaine de Bruxelles [semaine d’information sur l’union des Égises organisée en partie par Lev Gillet, qui a eu lieu en septembre 1925. NdlR] et dont il apprécie les qualités intellectuelles et spirituelles. L’Œuvre de Nice manque d’hommes. De nouveaux bâtiments s’élèvent sans qu’on sache qui les prendra en charge et à quoi ils serviront. Le jeune moine pourra-t-il sauver une entreprise autour de laquelle se fait le vide ? Comme à Bruxelles, saurait-il galvaniser les énergies et regagner la confiance des Russes ? En réalité, il est trop tard. Le moment favorable est passé. Minée par son ambiguïté, l’Œuvre de Nice ne peut plus devenir un lieu de rencontre entre orthodoxes et catholiques. Quant à Lev Gillet, faisant siennes les critiques orthodoxes, il ne croit plus à un unionisme trop souvent en trompe l’œil et associé à des projets politiques illusoires.

Installé à Nice depuis quelques semaines, il adresse le 5 juin 1927 une longue lettre à Olivier Rousseau. Elle est révélatrice de son état d’âme : Vous savez déjà ma présence à Nice... Il faut que je vous explique mon changement de résidence. J’écarte d’abord les interprétations erronées (qui circuleront sans doute). D’abord (et bien entendu) je ne suis pas brouillé avec le métropolite André. C’est par sa volonté et avec une mission explicite de lui que je suis ici. [...]

L’origine de mon déplacement est une idée mystique – dirait le P. Lambert – du Métropolite et de son frère. Ils croient que j’ai une vocation spéciale pour agir parmi les Russes. Ils voudraient que j’exerce cette action et développe ma propre vie spirituelle dans le sens du « startsisme (3) », avec une grande liberté, mais dans une pauvreté et une humilité absolues, sans propagande extérieure, sans « travail pour l’Union », simplement en essayant de tendre à la « prière continuelle » et de me donner aux Russes – être le « frère universel » selon la formule de de Foucauld au Hoggar. Car cet effort que je tente actuellement, je le place sous le signe de trois grands chrétiens de confessions différentes – Charles de Foucauld, Séraphin de Sarov, le Sadhu Sundar Singh (4) (le Métropolite est enthousiaste de ce dernier et a fait venir sa vie et ses œuvres).

Bien entendu je ne veux pas faire ici une propagande confessionnelle. Mon programme est simple : donner chaque jour deux heures à la prière mentale (5), célébrer (seul le plus souvent) toutes les heures de l’office monastique oriental dans l’église, avec liturgie, observer l’ascèse russe (lever de nuit, abstinence perpétuelle, jeûne strict le vendredi, etc.), voir le plus de Russes possible, les persuader que, quels que soient leur foi ou leur genre de vie, tant que j’aurai un toit et un morceau de pain, chacun d’eux y aura autant de droits que moi.

Vous souriez en lisant ce beau programme et vous dites que j’en suis bien loin. Je le sais. Il n’y a en moi qu’orgueil, ironie et sensualité. Et cependant il y a en moi un réel désir de charité. Voilà pourquoi le Métropolite croit que je dois essayer. Je serai presque sans argent. Le Métropolite désire que je sois aussi pauvre que le plus pauvre des Russes. Il croit que, si Dieu bénit mon effort, peut-être un, deux, trois Russes voudront se joindre à moi et mener la même vie que moi. Vous comprenez bien que ce ne serait pas une concurrence à Amay. Ceux qui viendraient avec moi ne se destineraient pas à la vie intellectuelle et apostolique des « moines de l’Union » mais essaieraient de s’organiser en « communauté de travail » – ce qui est la forme des monastères actuels en Russie soviétique : ouvriers travaillant au-dehors, mais essayant de vivre en commun l’Évangile. Avec quel argent ? Nous n’en savons rien. Du jour où il y aurait quelques « candidats », le Métropolite leur conférerait l’existence canonique orientale et verrait ce qu’on pourrait faire pour eux matériellement. Il y a ici un archevêque et trois églises russes. Quarante mille Russes entre Nice et Menton.

Le Métropolite ne croit pas aux fondations monastiques faites selon les règles, où l’on envoie un cadre de moines avec des Constitutions – il pense que les communautés doivent naître spontanément, « dans la prière et dans les larmes » comme dit la Chronique de Nestor à propos de la Laure des Cryptes. Il voudrait que du sein de l’émigration russe naisse spontanément un tel monachisme, vraiment russe, à la Séraphin de Sarov, pas à la bénédictine, selon la ligne de l’exarchat russe (6) – une « fraternité » à la fois très libre et sous le souffle de l’Esprit. Plus d’évangélisme que de ritualisme. [...]

Je ne vous dis rien de la situation russe que j’ai trouvée à Nice, tant elle est navrante. Trois ans de travail catholique n’ont gagné, semble-t-il, aucun cœur et en ont repoussé beaucoup. Ce n’est pas la faute de Van C[alœn], mais autour de son œuvre on a accumulé les incompréhensions et les petitesses. Oh ! si on avait le cœur large du métropolite André ! Et les malheureux Russes de la Riviera, si souffrants matériellement, moralement – et si démoralisés ! J’aurai moi aussi beaucoup à souffrir par eux, sans compter ce que j’aurai à souffrir des catholiques – et le plus dur sera d’être (moi !) tenu pour un ennemi hypocrite des Russes, pour un acheteur de consciences, etc. Car cela sera. Mais je les aime tant ! Ce sont des écorchés vifs, les nerfs à nu, comment ne se pencherait-on pas vers eux ? Escrocs, hystériques, cocaïnomanes, morphinomanes, prostitués – oui, mais quelle âme au-dedans, et comment ne pas les aimer ? Et au fond ils valent mieux que moi. Je rejoins ici l’idée du Métropolite je puis aider à sauver les Russes non en organisant ou en construisant, mais en me perdant moi-même, en allant au devant de quelque grand sacrifice ou grande souffrance que je ne vois pas encore clairement, mais qui se présentera sans aucun doute. Cette expérience spirituelle est la raison d’être de ma présence ici. [...]

De cette longue lettre-confession, il ressort que Lev Gillet, au moment où il l’écrit, au début de l’été 1927, a déjà rompu, non avec le métropolite André – de la direction spirituelle duquel il continue à se réclamer – mais avec l’unionisme catholique officiel. De cet unionisme dont il rejette à la fois la fin et les méthodes, il constate l’échec. Sa propre voie, souligne-t-il, est également différente de celle des moines de l’Union du prieuré d’Amay, voire d’un bénédictinisme savant et liturgique, orienté au travail pour l’unité dans une perspective qui est déjà celle, en partie, du Mouvement œcuménique naissant. Il ne blâme pas cette orientation. Il l’approuve. Mais ce n’est pas la sienne. Sa propre vocation, pense-t-il, est différente. C’est celle d’un monachisme intériorisé, libertaire – sans règle contraignante – à la fois évangélique et mystique, alliant « prière perpétuelle (8) » et travail. Il pense à l’époque à un travail manuel, à l’opposé de l’intellectualisme orgueilleux dont il sent en lui la tentation. L’idéal, c’est une petite communauté fraternelle, une fraternité libre « vivant l’Évangile » – en toute la radicalité de ses exigences – « sous le souffle de l’Esprit » : une existence de pauvreté, de partage, vécue en solidarité avec ceux qui sont les plus pauvres à la fois sur les plans matériel, moral et spirituel, portant pourtant en eux un trésor caché. [...]

Adressé trois mois plus tard, le 20 septembre 1927, à David Balfour (10), devenu moine à Amay, une autre longue missive témoigne de l’effort entrepris par Lev Gillet pour donner à la vocation exposée à Olivier Rousseau un début de réalisation. Sans rompre tous les liens avec Van Calœn, il a quitté la « Maison des œuvres russes », tout en continuant à assurer les célébrations liturgiques dans la chapelle avec un autre prêtre uniate, le P. Alexandre Deubner (11). La lettre évoque l’existence pittoresque – pittoresquement évangélique – que Lev Gillet semble partager sans déplaisir avec quelques marginaux qu’il a cru devoir accueillir : Quant à moi, j’habite à deux kilomètres de Nice, dans une villa où j’ai loué deux pièces et un corridor. J’ai installé dans ce petit appartement sept Russes des deux sexes (tous orthodoxes) qui avaient besoin d’aide matérielle, je mange avec eux ; pendant l’été je couche par terre dans le jardin et maintenant je couche par terre dans un coin de la cuisine. Comme travail manuel, j’aide un ouvrier plombier-électricien, ancien lieutenant de la Garde, tout à fait le type Dimitri Karamazov (la cocaïne en plus du vin, du jeu et des femmes) et infiniment sympathique. Au point de vue financier, nous vivons au jour le jour. Aussi bien le Père Alexandre que A. et moi, nous ne savons jamais si nous aurons de quoi manger la semaine suivante. Je dois dire que nous avons violé toutes les règles de la prudence humaine. Nous avons donné et donnons autour de nous tout ce que nous avons. Le Père Alexandre [Deubner] et moi marchons avec des souliers qui n’ont plus de semelles. Le Métropolite a écrit qu’il approuvait notre manière de vivre et ce qu’il appelle « cette charité un peu extravagante » et l’higoumène (12) nous disait de son côté de dédaigner toutes les critiques qui pourraient nous venir d’en haut et d’en bas et de chercher seulement « l’Évangile dans la grandeur de la simplicité ». Si je vous raconte tout cela, ce n’est pas pour nous proposer à votre admiration. C’est pour vous décrire objectivement notre effort – pour remercier Dieu qui nous a donné l’occasion de nous rapprocher un peu de l’Évangile et lui demander pardon de n’avoir pas fait tout ce qu’il aurait été possible de faire.

J’ai acquis (gratuitement) une petite maison à vingt-deux kilomètres de Nice, en haute montagne, isolée près d’une source, avec des arbres, des fleurs, des fruits. Il n’y a pas un seul meuble (seulement quatre pièces avec une chaise et de la paille). C’est un endroit idéal pour y passer des jours de silence et de solitude. Cette maison étant près d’une vieille et jolie petite statue de « Notre-Dame-des-Prés », je l’ai nommée Skitj Loujevskoï Bogoroditsyi (13) ... À Nice, il y a trois églises russes dont deux en communion avec Euloge et une avec Antoine. Dans la division actuelle (14), on ne s’est pas étonné qu’une quatrième église se soit ouverte en communion avec l’archevêque de l’ancienne Rome et plusieurs [Russes] viennent à nous avec sympathie. Nous achevons de mettre debout un cercle Vl. Soloviev (interconfessionnel) pour l’étude des dogmes orthodoxes. Les Russes ont compris notre position d’« orthodoxes-catholiques » et vous sentez vous-même qu’il y a un abîme entre « orthodoxe-catholique » et « catholique de rite byzantino-slave ».

Détaché de tout « travail unioniste » à visée de prosélytisme, récusant le modèle uniate, ses rites et sa théologie hybrides, Lev Gillet reste persuadé qu’il est possible d’être à la fois catholique et orthodoxe, que les deux termes, en réalité, se recouvrent et qu’une interprétation « orthodoxe » de l’autorité papale est admise, ou du moins tolérée par Rome. [...]

D’une lettre de David Balfour à Olivier Rousseau (16), il ressort que dom Lambert se montre peu disposé à aider une fondation indépendante de la sienne et spécifiquement russe. Il semble qu’il redoute la reconstitution d’une dyarchie comme celle qui aurait résulté de la liaison « Amay-Lemberg » (Lvov) : liaison qu’il a précisément cru nécessaire de rompre. Quant à Balfour, il sympathise avec Lev Gillet. Mais malgré l’appel pressant que celui-ci a adressé, il reste, pour le moment, à Amay. Lev Gillet se sent abandonné par ses amis, incompris d’eux, peut-être rejeté et appelé à suivre une voie solitaire. Pour tous, d’ailleurs, les nuages annonciateurs d’un orage s’amoncellent à l’horizon. La bourrasque emportera beaucoup d’espoirs et de rêves. Cependant, paradoxalement, c’est à Nice, ville de luxe et de luxure, et sous le soleil méditerranéen que Lev Gillet connaîtra, sous une forme imprévue, la « purification par la neige slave », par le « Christ russe » qu’il a tant désirée.

Le 8 janvier 1928 est publiée à Rome l’encyclique papale Mortalium animos. Pour le P. Gillet – il me l’a confié à plusieurs reprises –, cette publication et le contenu de l’encyclique constituent un choc qui précipitera une décision douloureusement mûrie au cours des mois précédents. Pour commencer, ils le plongent dans un découragement profond constaté par un membre de sa famille qui le revoit à cette époque (17).

Pourtant, l’encyclique ne fait que rappeler en termes clairs la doctrine romaine traditionnelle depuis le Moyen-Âge et surtout depuis le concile de Trente : « Hors de l’Église point de salut. » Par « Église », il faut entendre, souligne-t-elle, l’Église catholique romaine, hiérarchiquement organisée, « société parfaite », dont la tête terrestre est le pape romain, vicaire de Jésus-Christ. « L’unité chrétienne ne peut se réaliser que par le retour à l’unique bercail de ceux qui se sont séparés, par leur soumission au pape “quand il enseigne” et leur obéissance “quand il commande” (18). »

Le rappel énergique et public de ces principes se situe dans un contexte et vise un but précis. Il s’agit pour Pie XI d’expliciter clairement la position catholique – globalement négative – face au phénomène nouveau et d’une ampleur croissante que constitue le Mouvement œcuménique : un mouvement auquel adhèrent non seulement diverses communautés protestantes mais – plus grave à ses yeux – des Églises se réclamant de la Tradition catholique, telle la Communion anglicane et les Églises orthodoxes d’Orient, notamment le Patriarcat œcuménique de Constantinople. Ce n’est pas un pur hasard, que la publication de Mortalium animos ait lieu six mois après la tenue à Lausanne de la première grande assemblée organisée par la tendance Foi et Constitution du Mouvement œcuménique : un groupe dont les promoteurs théologiens ont longtemps souhaité et espéré la participation à leur entreprise de l’Église catholique romaine. Dissipant des espoirs nés de l’attitude d’expectative prudente observée par Rome, l’encyclique met brutalement fin à toute équivoque. Fondée sur l’indifférentisme doctrinal et des aspirations humanistes, affirme-t-elle, l’unité, telle que l’envisagent les « panchrétiens », est totalement étrangère à l’unité voulue par le Christ pour son Église et réalisée dans le catholicisme romain. « De pareils efforts n’ont aucun droit à l’approbation catholique » (p. 65). « Sous une fausse apparence de bien », ils reposent sur des « erreurs pernicieuses » qui ne peuvent qu’» égarer le troupeau du Seigneur » (p. 67). Plus encore qu’aux « acatholiques », l’avertissement s’adresse à ceux des catholiques qui risquent de se laisser attirer par le chant des sirènes œcuméniques. Personne n’est nommé. Mais l’allusion est claire. Dom Lambert Beauduin et ses amis se reconnaissent visés (19). Lev Gillet n’est pas seulement heurté par la condamnation sans nuances du Mouvement œcuménique : condamnation orgueilleuse, ressentie par lui comme un péché contre l’Esprit et à laquelle il oppose l’humble, quoique critique, ouverture des orthodoxes (20). Mais il se sent désavoué personnellement et frappé dans sa conviction intime la plus chère : celle de l’unité profonde, au-delà de séparations historiques dont les responsabilités sont partagées, au-delà de divergences théologiques – qui, à son avis, ne concernent pas l’essentiel et l’« unique nécessaire » – des Églises d’Orient et d’Occident : une unité dont la prise de conscience pourrait susciter le renouveau de la foi et de la vie chrétienne dont un catholicisme occidental, appauvri par le Schisme, selon lui, a un urgent besoin. Au lieu de cela, Mortalium animos insiste sur une séparation dont la faute incomberait unilatéralement aux orthodoxes, notamment aux « erreurs de Photius » (p. 80). Seul nommé parmi tous les fauteurs de schisme et d’hérésie, depuis le haut Moyen-Âge, le patriarche de Constantinople serait en quelque sorte leur père spirituel à tous. Ses enfants sont appelés à revenir dans cette « unique Église du Christ » où « personne ne se trouve à moins de reconnaître et d’accepter avec obéissance l’autorité et la puissance de Pierre et de ses successeurs » (p. 80). « Revenir à l’Église romaine » « mater et magistra », « se soumettre à son gouvernement » est pour eux une « question de vie et de mort » : rude injonction tempérée seulement par l’affirmation que le « père commun », c’est-à-dire le pape romain, « les accueillera avec toute sa tendresse ».

Un tel langage est inacceptable pour les Églises orthodoxes. Lev Gillet le sait. L’encyclique de 1928 ne justifie-t-elle pas, a posteriori, la dénonciation par les slavophiles (à laquelle Soloviev avait cru pouvoir opposer un démenti) de l’autoritarisme et de l’esprit de domination romains ?

Alors que faire ? Cette question que l’intelligentsia russe s’est posée avec angoisse au XIXe siècle, tourmente le P. Gillet pendant les mois qui suivent la publication de Mortalium animos. Patienter, en attendant des jours meilleurs ? C’est l’attitude qu’adopteront ses amis dom Lambert Beauduin et dom Olivier Rousseau. Il ne les critiquera pas et il ne les jugera pas. Mais, de sa part, explique-t-il aux siens – à sa mère, à son frère –, la soumission aux thèses de l’encyclique papale exigée, de tout catholique romain et principalement d’un prêtre, serait un acte déloyal contraire aux exigences de sa conscience. Au nom même de la morale catholique, il ne saurait s’y résigner (21).

Tirant un trait sur le passé, ne lui reste-t-il donc qu’à « abandonner tout », le monachisme, le sacerdoce, pour vivre dans le monde en « libre croyant » – terme qu’il s’est parfois appliqué – détaché de toute institution ecclésiale ? Évoquée discrètement dans une lettre à son frère, cette idée ou cette « tentation » l’effleure à certaines heures de tristesse et de découragement. Mais un autre appel ou plutôt, dira-t-il, l’appel d’un Autre, plus fort et plus persuasif, se fait entendre, l’attirant vers une troisième voie : la décision folle, choquante et scandaleuse aux yeux du milieu catholique dont il est issu, pénible pour ses proches et longtemps incompréhensible même pour ses meilleurs amis, de sceller la communion spirituelle où il se sent avec l’Église orthodoxe russe par la communion sacramentelle.

Déjà en hiver, mon option intérieure était faite et du côté du catholicisme oriental, écrit-il en juillet 1928 à Pierre Gillet (22). Jalonnée de périodes de cruelle indécision où il se sent déchiré entre des impératifs de conscience apparemment opposés, la maturation de sa décision prendra plusieurs mois. Ces hésitations et ces tourments, explique-t-il dans la même lettre, étaient dus à des considérations de personnes, considérations qui agissaient puissamment sur [son] esprit. Il appréhende le chagrin qu’il causera à sa mère. Il ne se sent ni le droit, ni le désir de rompre les liens non seulement canoniques mais spirituels et affectifs qui l’unissent au métropolite André. Alors c’est dans la prière et la méditation – une méditation nourrie aussi de lectures, de réflexions et de nouvelles rencontres humaines – qu’il a trouvé la paix et l’intégrité spirituelles qu’exige, pour être prise en toute lucidité, une « décision vitale » : une décision qui devra être mûrie jusqu’à se présenter, non plus comme le terme auquel achemine telle ou telle raison particulière mais comme un postulat de l’être tout entier (23).

Pénible, douloureuse, mais vécue comme une ascension vers « plus de lumière », la gestation de cette décision s’accomplit au cours du premier semestre de 1928. [...] C’est à cette époque, semble-t-il, d’après des témoignages convergents, qu’il entre en relations suivies et intimes avec le milieu ecclésiastique et la hiérarchie orthodoxe russe de Nice. En quête d’une issue positive de l’impasse où il se trouve, il s’adresse à l’évêque orthodoxe en charge des paroisses de l’émigration russe dans le Midi de la France. Il fait ainsi la connaissance de l’archevêque Vladimir Tikhonitsky, évêque-vicaire du métropolite Euloge dont il deviendra, après la Seconde Guerre mondiale, son successeur à la tête de l’exarchat russe en Europe occidentale du patriarcat œcuménique de Constantinople.

La rencontre avec ce saint évêque va éclairer la route encore obscure où avance le P. Gillet. En l’humble pasteur d’une pauvre communauté d’émigrés – homme de prière avant tout –, il discerne le messager, l’incarnation de cette sainte Russie qu’en Galicie, de tout son être, il avait aspiré à rejoindre corporellement. Cette Terre promise qu’il n’a pas réussi à fouler de ses pieds, il la touchera par le cœur, sur la Côte d’Azur française où s’étale tant de luxure. Il la rencontre en la personne d’un petit moine chétif, diaphane. [...] Nostalgiquement souhaitée quelques mois plus tôt, dans la lettre à David Balfour, « la purification par la neige slave » est reçue par l’intellectuel occidental tourmenté, d’un humble moine russe, « frêle, lumineux, transparent, homme devenu tout entier prière (27) ». C’est cette prière qui entraîne l’homme déchiré qu’est alors Lev Gillet vers la montagne de la Transfiguration.

De l’émigration russe, le P. Gillet a connu jusqu’ici surtout, selon sa propre expression, les « types dostoïevskiens », les épaves assistées par les œuvres catholiques. Pour ces victimes, il continue d’éprouver une compassion passionnée. Mais dans l’entourage et dans le rayonnement de Mgr Vladimir, il apprend à connaître aussi une autre émigration : des hommes et des femmes que l’épreuve a éveillés à une foi vivante, qui assument avec dignité leur nouvelle pauvreté. Le témoignage de vie de moines comme l’évêque Vladimir, mais aussi de simples laïcs et de prêtres mariés comme l’admirable père Alexandre Eltchaninoff (28), que Lev Gillet fréquente à cette époque à Nice, attestent à ses yeux la vitalité spirituelle de l’orthodoxie russe et l’attirent de plus en plus vers elle. S’ajoutant à cet attrait puissant et au rayonnement de la personnalité de l’évêque Vladimir, une méditation ecclésiologique intense nourrie de lectures va emporter sa décision de s’unir par la médiation de l’Église russe à l’Église orthodoxe. Au cours des mois qui la précèdent, Lev Gillet lit (ou relit) l’article intitulé « Pensées sur l’union des Églises » du prince-abbé Max de Saxe. Cette lecture va exercer sur lui une influence déterminante.

Fruit de la réflexion d’un théologien catholique lucide et courageux, cet article a été publié en 1910 dans le périodique Rome et l’Orient de la communauté monastique de Grotta-Ferrata, près de Rome. Le contenu de l’article a été vivement critiqué et publiquement condamné par le pape Pie X (29). L’étude circule cependant dans les milieux romains orthodophiles. Lev Gillet a pu en prendre connaissance pendant son séjour à Rome. Mais c’est pendant la crise de 1927-1928 qu’il se souvient de cet écrit. Il va le lire, le méditer. Tentant d’expliquer à sa mère les motifs ecclésiologiques de sa décision de s’unir à l’Église orthodoxe, ce sont les « Pensées sur l’union des Églises » de Max de Saxe qu’il joint à sa lettre. Elles dessinent les contours de ses propres positions, lui fournissant les arguments historiques et ecclésiologiques solides qui emportent sa décision. Elles lui permettent de réconcilier le cœur qui l’attire vers la Russie avec l’intelligence théologique.

Théologien catholique romain et s’affirmant tel, Max de Saxe invite son Église à faire son autocritique en ce qui concerne sa façon d’aborder le problème de l’union des Églises et, en particulier, du rétablissement de la communion entre l’Orient et l’Occident chrétiens : une réconciliation dont, affirme-t-il, « dépend le salut de la chrétienté » (p. 59). Jusqu’ici toutes les tentatives en vue de réaliser cette union si désirable – des conciles de Lyon et de Florence aux efforts de l’» unionisme » moderne – se sont soldées par des échecs. Seul résultat tangible, l’existence d’Églises de rite oriental unies à Rome – Églises appelées par les orthodoxes « uniates », avec une nuance péjorative – « loin de faire avancer la question de l’union en général sert plutôt à la retarder » (p. 64). C’est que l’Église latine s’en tient à une conception de l’union inacceptable du point de vue des orthodoxes qu’elle ne cherche pas à comprendre et, de plus, insoutenable du point de vue historique, inspirée consciemment ou inconsciemment par l’orgueil et l’esprit de domination :

« L’Église latine toujours habituée à commander a simplement voulu imposer à l’Église orientale sa notion d’union à elle, sans lui demander si cette idée agréait à sa sœur... Pour l’Église occidentale l’union était toujours identique avec soumission complète. L’Église orientale était considérée comme fille rebelle de l’Église romaine » (p. 60).

Or ce point de vue ne résiste pas à un examen historique honnête. Il est démenti aussi bien par l’Écriture que par la Tradition de l’Église des premiers siècles : « On oublie l’histoire et on ne sait même plus ce qui était anciennement. Voilà pourquoi on veut créer à l’Église orientale une situation qu’elle n’a jamais occupée. La constitution ecclésiastique, telle qu’elle se présente aujourd’hui est bien différente de ce qu’elle était anciennement. Notre Seigneur avait donné des privilèges à saint Pierre. Cependant nous ne rencontrons point de vestige de soumission de saint Paul vis-à-vis de lui. Au contraire, il se considère comme un frère absolument égal à saint Pierre et se vante même de l’avoir blâmé. De même, de fait, pendant des siècles l’Église catholique n’était point une monarchie. Chaque évêque gouvernant librement son diocèse, celui de Rome néanmoins avait des droits tout particuliers. Il s’occupait des affaires de l’Église universelle et exerçait une très grande puissance. Mais celle-ci était de tout temps beaucoup plus grande en Occident, où il était patriarche, qu’en Orient. Il n’exerçait point de juridiction directe sur les diocèses d’Orient, mais exerçait indirectement une influence sur eux lorsqu’il s’occupait des affaires de l’Église universelle » (p. 63).

C’est seulement à partir du IXe siècle que « la constitution ecclésiastique a radicalement changé en Occident. L’Église devient une monarchie absolue et ressemble à un État qui est divisé en provinces. L’Évêque de Rome devient le supérieur immédiat de tous les évêques » (p. 64). [...]

Projetant dans l’avenir sa vision prophétique d’une communauté réconciliée, d’une Église d’Orient en communion avec l’Église de Rome sans être absorbée par elle, Max de Saxe écrit : « il faut suivre un système tout différent de celui qu’on a suivi jusqu’ici. L’Eglise orientale doit vraiment rester ce qu’elle est. Elle ne doit pas changer de caractère. Le mot "union" ne signifie pas qu’une partie soit complètement changée pour être rendue semblable à l’autre, mais ce mot désigne deux choses qui restent ce qu’elles sont, et ne recherchent que des relations mutuelles entre elles » (p. 65). [...]

Comparé aux termes de l’encyclique Mortalium animos, l’article du prince-abbé de Saxe ne peut que confirmer le P. Gillet dans son opposition aux thèses de cette dernière et dans son pessimisme quant aux possibilités d’union aux conditions posées par Rome. Prisonnier d’une ecclésiologie monarchique qui s’est développée au Moyen-Âge, le « système ecclésiastique [romain] » se révèle impuissant à opérer le changement d’orientation radical, la « conversion » à laquelle l’invitait quinze ans plus tôt un théologien catholique clairvoyant.

Dans la conclusion de ses « Pensées sur l’union des Églises » Max de Saxe écrit : « Il faudrait des sacrifices pour obtenir l’union ; il faudrait renoncer à certaines traditions existant depuis des siècles. Mais une œuvre aussi grande que la réconciliation de la chrétienté ne mérite-t-elle pas qu’on lui fasse chaque sacrifice nécessaire ? » Cet appel au sacrifice ne peut qu’émouvoir – « mouvoir » – profondément le moine Lev Gillet. Il ne s’agit pas de sacrifier la vérité mais de se sacrifier, de sacrifier ses privilèges au nom et pour cette vérité occultée depuis des siècles. L’appel adressé à l’Église comme à chaque disciple personnellement est de laisser tout pour suivre Celui qui est – ensemble – Vérité et Amour. Et Max de Saxe de laisser entrevoir le rayonnement nouveau que pourrait acquérir la papauté romaine « si elle exerçait un jour cet acte d’abnégation et de sacrifice » (p. 85-86).

Hélas, croit constater le P. Gillet, par l’encyclique Mortalium animos, la papauté et l’institution romaine paraissent s’engager dans la voie opposée : celle d’une revendication hautaine de leurs droits et privilèges. Une voie qui aboutit en réalité à une impasse. L’esprit de domination est l’obstacle majeur à une réconciliation, plus que des différences doctrinales qui, pense-t-il (avec Max de Saxe), ne concernent pas l’essentiel de la foi catholique et pourraient être dépassées dans la mouvance d’une réflexion théologique menée dans un esprit de conciliation, de « symphonicité » et de discernement de l’essentiel.

D’un tel intelligent et loyal effort d’élucidation, à propos de deux questions controversées, l’introduction du Filioque dans le Credo occidental, la place de l’épiclèse dans l’eucharistie orientale, l’article de Max de Saxe fournit un modèle et la démonstration. Mais cet effort a été condamné sans aucune réserve par le pape Pie X. Quant à l’encyclique Mortalium animos, elle ignore superbement aussi bien l’histoire de l’Église et de la formation des dogmes que l’idée d’une hiérarchie des vérités dogmatiques.

Face à la constatation de ce désastre se pose toujours la même question : que faire ? Où se situe le devoir de ceux qui sont lucidement conscients de l’enjeu ? Déposant les armes de la « vérité et de la charité » qu’il avait pourtant exaltées, l’auteur des « Pensées sur l’union des Églises » s’est incliné. Cédant aux pressions qui se sont exercées sur lui, il s’est rétracté. Lev Gillet fera-t-il de même ? Ou bien, comme le souhaitait Max de Saxe, dans sa conclusion, une « charité ingénieuse » lui indiquera-t-elle le chemin et « la manière dont elle pourra se manifester » ? (p. 76.)

Dans une situation apparemment désespérée, Lev Gillet se sent appelé à poser, comme jadis Vladimir Soloviev (30), un acte de foi et d’espérance. Prenant une décision inverse de celle pour laquelle a opté le philosophe russe, il réalisera, à titre personnel, l’union qui paraît impossible au niveau institutionnel. Témoignant de la lumière discernée dans l’orthodoxie, sans renier la foi catholique, il s’unira à cette Église, trop souvent méprisée par les Latins, et qui est aujourd’hui en Russie, écrit-il, une « Église souffrante et martyre ». Plus rien alors ne le sépare de ses « frères russes » avec lesquels il portera, comme Simon de Cyrène, la croix du Christ, la croix déjà rayonnante de la lumière de la Résurrection.

Pèlerin, parvenu en ce printemps 1928 à une nouvelle croisée des chemins, le P. Lev Gillet entend résonner en lui l’appel déjà entendu en d’autres circonstances : appel à « se perdre pour se trouver », appel à l’ek-stase du don de soi total qui ne cessera de le hanter jusqu’à la fin de son cheminement terrestre. Jadis quelque peu romantique, nébuleuse et vague, cette vocation prend dans les circonstances présentes un sens très précis. S’unir à l’Église orthodoxe signifie pour lui, ici et maintenant, s’engager dans une voie inconnue, accepter l’incompréhension, la solitude, les condamnations sommaires. C’est s’exposer à souffrir et pis, faire souffrir, blesser des êtres chers. Cette dernière perspective surtout rend la décision si difficile ! Ainsi s’expliquent les hésitations des derniers mois.

Prise en hiver, l’option de rejoindre l’Église orthodoxe est remise en question dans le courant d’avril. Lev Gillet n’oublie pas ses vœux accomplis à Ouniov. Il reste très attaché à la personne du métropolite Szeptykij à qui il continue de se confier et de demander conseil. [...] En réalité, malgré l’estime et l’affection qu’il ne cesse de lui porter, Lev Gillet ne partage plus les espoirs et les convictions unionistes de son père spirituel. Cependant, il hésite à se séparer de lui canoniquement, alors que le métropolite André se trouve aux prises, précisément à cette époque, avec de grandes difficultés : une situation économique désastreuse en Pologne (32), des intrigues contre lui, au Vatican, qui minent et limitent son autorité, les menaces de destruction totale qui pèsent sur l’exarchat catholique-orthodoxe en URSS. Est-ce le moment de l’abandonner ? Lev Gillet qui, à plusieurs reprises, s’est offert de l’aider – y compris financièrement – ne s’en sent pas le courage.

C’est le métropolite lui-même qui, avec grandeur d’âme, semble avoir tranché le nœud. Peiné, mais généreux et lucide, il exhorte le « fils » à suivre sa conscience. Faisant abstraction de l’attachement à sa propre personne, puisse-t-il – lui écrit-il – ne rechercher que « la grâce et la vérité ». Quelle que soit là décision prise par le P. Gillet – assure le métropolite –, il lui garderait son affection paternelle (33).

De cette générosité qui le libère sans rompre les liens spirituels, le « fils » gardera une profonde gratitude au « père » qui l’a aidé et encouragé à devenir lui-même et à assumer ses responsabilités en chrétien adulte. Jusqu’à la fin de sa vie, Père Lev vénérera le métropolite André – son métropolite – comme un saint (34).


LE DÉNOUEMENT :

UNE DÉCISION VITALE

Ainsi le dénouement de la crise est proche. Intérieurement pacifié au terme d’un combat spirituel qui s’est prolongé pendant plusieurs mois, Lev Gillet est prêt, en mai 1928, à se joindre à l’Église orthodoxe – comme il l’écrit – par une adhésion personnelle, volontaire et libre. Par l’intermédiaire de l’archevêque Vladimir, il entre en contact avec le métropolite Euloge. Des lettres sont échangées (1).

À la mi-mai, le P. Gillet se rend à Paris. Il est hébergé à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Pour plusieurs professeurs qui ont lu ses articles et ses chroniques dans la revue Irénikon, il n’est pas un inconnu. On accueille avec sympathie ce Français qui s’intéresse à la pensée religieuse russe. Le pas décisif est franchi le dimanche 25 mai. Le métropolite Euloge invite le hiéromoine français à concélébrer la liturgie célébrée sous sa présidence dans la chapelle semi-privée du prince Grégoire Troubetskoï, à Clamart, dans la proche banlieue de Paris. L’officiant principal est le P. Serge Boulgakov, doyen de l’Institut de théologie Saint-Serge. Des personnalités marquantes du milieu orthodoxe russe de Paris ont tenu à témoigner par leur présence de l’intérêt qu’elles portent à l’événement. Parmi les fidèles se trouvent le philosophe Nicolas Berdiaev, les Pr Karsavine et Georges Florovsky – ce dernier, futur promoteur de l’école néopatristique, à l’époque encore laïc –, la poétesse Marina Tsvetaïeva et le poète Constantin Balmont. Le chef de chœur est un tout jeune homme, Evgraph Kovalevsky, futur évêque Jean de Saint-Denis (2).

Concélébrant la liturgie avec le clergé orthodoxe, le P. Gillet récite le symbole de Nicée-Constantinople sans l’addition latine du Filioque, comme du reste, il le récitait déjà à Lvov. Du moine du Studion de Leopol, fils spirituel du métropolite André, on n’a rien exigé sauf la profession de foi selon l’antique Credo de l’Église indivise. Aucune abjuration ne lui a été imposée. On ne lui a appliqué aucun des rites de réception pourtant habituels, en cas pareils, dans l’Église orthodoxe russe. La concélébration n’a fait qu’attester publiquement une communion spirituelle qui existait déjà. Tout geste signifiant une rupture a été évité. S’unissant sacramentellement à l’Église orthodoxe, le hiéromoine Lev ne renie pas les grâces reçues en l’Église de son baptême. Il n’est pas allé vers une autre lumière que celle qui brille aussi dans l’Église catholique, mais vers la même lumière – la lumière du Christ – discernée, dans l’Église orthodoxe, « à un degré plus pur (3) ». D’une plénitude, il est allé vers une plénitude plus grande. [...]

À l’évidence, l’acte posé en toute lucidité et en pleine conscience de ses conséquences par Lev Gillet en 1928 ne relève ni de considérations opportunistes de politique ecclésiastique, ni des visées de l’unionisme catholique romain ordinaire de cette époque, avec lequel il signifie précisément la rupture. Lev Gillet sait (et il le dit clairement dans la lettre adressée à sa mère) que le métropolite Szeptykij ne partage pas son point de vue à ce sujet sans quoi il ne resterait pas métropolite uniate (16).

Incontestablement – comme il l’écrit également à son frère – il désire préserver les liens personnels et même – du moins théoriquement et symboliquement – les liens canoniques qui l’unissent à son père spirituel et à la laure d’Ouniov (17). Cependant il ne peut ignorer et il n’ignore pas qu’en concélébrant la liturgie eucharistique avec et sous la présidence d’un évêque orthodoxe, il a transgressé une règle, franchi une limite posée par l’Église romaine : règles, limites réaffirmées solennellement avec force et clarté par l’encyclique papale de 1928. Obéissant à un dictamen de sa conscience, il a témoigné publiquement, quoique sans ostentation, de sa conviction que la lumière, la vérité et la grâce du Christ brillent d’un éclat plus pur dans le « catholicisme orthodoxe » que dans le catholicisme romain. Ce faisant, souligne-t-il, il n’a cependant fait qu’obéir à une règle d’ordre éthique enseignée aussi dans l’Église romaine. Il n’a pas voulu simuler la soumission au principe ecclésiologique dont l’encyclique Mortalium animos est l’expression : principe étranger à la tradition ecclésiologique de l’Église indivise et qu'il savait inacceptable pour les orthodoxes. Quittant, selon les critères canoniques institutionnels (mais non spirituellement) l’Église romaine, il s’est montré en réalité loyal envers elle au nom d’une loi supérieure divine qu’elle reconnaît elle-même. Comme il l’écrit à son frère : Il eût été déloyal (envers l’Église romaine tout d’abord) et contraire à ma conscience d’agir autrement (18). [...]

Désaveu ouvert de l’ecclésiologie latine médiévale et posttridentine, la concélébration de Clamart ne signe pas une « conversion », c’est-à-dire, au sens plein du terme, un retournement spirituel radical. En entrant dans la communion sacramentelle de l’Église orthodoxe, Lev Gillet non seulement n’a pas changé de foi – au sens où la foi chrétienne est adhésion personnelle au Christ comme Seigneur et Sauveur – mais il n’a pas eu à renier – et il y insiste dans toutes les lettres à ses proches – les formulations dogmatiques propres à l’Église latine (19). Dans l’Église orthodoxe d’Orient, gardienne de la Tradition de l’Église indivise des premiers siècles, il discerne en 1928 la lumière du Christ à un degré plus pur, mais c’est la même lumière et non une autre qui brille aussi dans l’Église d’Occident. Il a le sentiment de progresser, mais c’est à l’intérieur de la même Église, au sein du même peuple de Dieu, cheminant vers la pleine lumière du Royaume en Orient et en Occident. Jamais, ni en 1928, ni plus tard, il ne met en question l’ecclésialité de l’Église latine ou la réalité de la grâce accordée par ses sacrements (20). Ayant contrevenu à ses règles, il se sait formellement exclu de sa communion sacramentelle. Il en souffre. Mais spiritualiste convaincu, croyant avec toute l’Église – et particulièrement avec l’Église orthodoxe – en la souveraine liberté de l’Esprit, il affirme paisiblement que « les cloisons humaines ne montent pas jusqu’au ciel ».

Ce spiritualisme ne signifie cependant pas subjectivisme et indifférentisme doctrinal. Dans l’ecclésiologie orthodoxe, telle qu’il apprend à la connaître à cette époque par les penseurs religieux russes, dans la sobornost des slavophiles (21) explicitée notamment par le P. Boulgakov, Lev Gillet croit discerner le principe qui permettra de résoudre l’antinomie occidentale de la liberté des consciences personnelles et de l’autorité de l’Église enseignante, de la subjectivité et de l’autorité extrinsèque (22). Sa critique de l’Église catholique romaine ne se situe pas sur le plan de la doctrine trinitaire. Les discussions à propos du Filioque lui apparaîtront toujours comme le fruit d’un « malentendu ». Sa propre critique concerne essentiellement l’exercice de l’autorité dans l’Église. S’unissant au « catholicisme orthodoxe », il adhère à une vision de l’Église non plus pyramidale, monarchique, mais « conciliaire », dans le rayonnement de l’amour des Trois qui sont Un. Il est caractéristique que dans une « Introduction à la foi orthodoxe » rédigée par Lev Gillet vers 1930, sous forme d’un commentaire du Symbole de Nicée-Constantinople, le développement le plus long, le seul où soit soulignée une différence entre l’enseignement de l’Église orthodoxe et l’enseignement catholique romain, concerne précisément le problème du lieu et de la nature de l’autorité dans l’Eglise. Il est nettement inspiré de l’ecclésiologie unanimiste d’Alexis Khomiakov : « L’Église du Christ est une et universelle : elle s’étend à tous les hommes, à tous les lieux ; sa foi est celle qui a été reçue toujours, partout et par tous ; elle ne pense et ne vit qu’unanimement : c’est ce qu’exprime le mot "catholique" qui n’est pas le monopole de la confession romaine... L’infaillibilité est immanente à l’unanimité des fidèles ; la révélation de la vérité est une réponse à notre amour fraternel. C’est pourquoi la tradition "orthodoxe" – celle à laquelle nous nous rattachons – n’admet pas les doctrines romaines sur l’autorité dans l’Église et, en particulier, sur le pouvoir du pape (23). »

Cependant, même à cette époque d’enthousiasme pour l’ecclésiologie slavophile qui coïncide avec son entrée dans la communion de l’Eglise orthodoxe, Lev Gillet n’ira pas jusqu’à nier le charisme de Pierre et de ses successeurs : charisme – précise-t-il et croit-il – fondé sur la promesse du Christ. Avec Soloviev, il déplore seulement une praxis qui, trop souvent dans l’Église romaine, a changé en instrument de domination, voire d’oppression, l’appel à un service d’humble amour. Une des premières – peut-être la première – de ses homélies prononcée en 1928, dans le cadre d’une liturgie orthodoxe est précisément un commentaire des péricopes évangéliques concernant l’apôtre Pierre : de sa foi, et de son manque de foi jusqu’à l’humble confession d’amour du dernier entretien. [...]

Sans être une « conversion » au vrai sens du mot, l’entrée de Lev Gillet dans la communion de l’Église orthodoxe a été pour lui un acte grave, engageant toute sa personne, son cœur, sa conscience morale mais, aussi, son intelligence théologique, son ecclésiologie : « une décision vitale mûrie jusqu’à se présenter comme le postulat de l’être tout entier » (24). [...]

Père Lev demeurera jusqu’à sa mort dans l’Église orthodoxe, en la situation qu’il a librement choisie. Du point de vue canonique, elle sera toujours parfaitement régulière. Fils et petit-fils de juristes, ce mystique qui plane au-dessus des lois et hait le légalisme, respecte cependant les règles ecclésiastiques à leur niveau propre. En tant que prêtre orthodoxe, il exercera un ministère humble et discret dont il n’attendra ni honneurs, ni même le nécessaire pour vivre. Jusqu’au dernier jour, il gagnera sa subsistance par son travail. À l’Église orthodoxe qui l’a reçu avec générosité, il sera reconnaissant de lui accorder, avec le partage de ses richesses spirituelles, la liberté dont il a besoin pour respirer. Sans être aveugle aux misères de l’élément humain en elle, il pénétrera profondément dans son mystère qu’il tentera d’exprimer un jour, dans la prose poétique dont il avait le don : « Ô étrange Église orthodoxe, si pauvre et si faible, qui n’a ni l’organisation, ni la culture de l’Occident et qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes ; Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement impliquée, Église où la perle de grand prix de l’Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière ; Église qui maintient au premier plan, dans l’ombre et le silence, les valeurs éternelles de virginité, de pauvreté, d’ascétisme, d’humilité et de pardon ; Église qui souvent n’a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre, la joie de Pâques... » Et, pensant particulièrement à l’Église russe, il ajoutera « Église qui a lavé sa robe tachée dans le sang de l’Agneau (26). » [...]

Le secret de sa situation personnelle si unique et inclassable, il le livrera peut-être dans la boutade provocatrice évoquée plus haut, boutade lancée, quelques mois avant sa mort, à deux femmes étonnées. Dans le feu d’une conversation où, comme il lui arrive, il s’est quelque peu échauffé, Père Lev jette abruptement qu’il se considère comme « un prêtre de l’Église catholique romaine en pleine communion avec l’Église orthodoxe (27) ». Boutade assurément mais qui a un sens profond. Ni aveu d’une situation canonique ambiguë, ni divagation d’un vieillard qui aurait perdu la tête, elle dévoile, sous le voile du paradoxe, l’aspiration qui a sous-tendu le cheminement complexe de Père Lev : anticipation dans une existence personnelle de l’unité voulue par le Christ pour son Église ; unité catholique, selon la plénitude – kat’ holon – où seraient intégrés Rome et l’orthodoxie, l’Orient et l’Occident chrétiens, en leurs différences complémentaires et leurs multiples richesses.


NOTES « LA CRISE »

(incluant les notes des parties non reproduites)

1. É. FOUILLOUX, « De Gérard Van Calœn à Lambert Beauduin : réalité et limites d’une influence », dans : Les Catholiques et l’Unité chrétienne, Éd. du Centurion, p. 158. – La citation qui suit est extraite du même ouvrage (p. 152).
2. Le prêtre bulgare uniate nommé plus haut.
3. Du russe starets, terme qui désigne un moine expérimenté, doué de charismes, de clairvoyance spirituelle et de charité qui font de lui un guide sûr des âmes. Voir au sujet du « startsisme », É. BEHR-SIGEL, Prière et sainteté dans l’Église russe, Éd. de Bellefontaine.
4. Sadhu Sundar Singh était un sikh de Rampur (Pendjab, Inde) qui s’était converti, en 1904, à l’âge de quinze ans, après avoir eu une apparition du Christ. Il avait été baptisé dans l’Église anglicane. Prédicateur de l’Évangile, il menait une vie de haut ascétisme avec des phénomènes mystiques. Il était venu en Europe en 1920 et 1922. Sœderblom et Heiler s’étaient intéressés à son cas et le P. L. de Grandmaison lui avait consacré une étude (dans Recherches de science religieuse, n° 12, 1922, p. 1-29) qui avait fait grande impression sur le P. L. Gillet. Dans une lettre adressée à Farnborough à Olivier Rousseau, L. Gillet évoque l’attrait exercé sur lui par ce mystique indien anglican.
5. Il s’agit sans doute de l’oraison dite Prière de Jésus ou Prière du cœur.
6. Il s’agit de l’entité ecclésiale dite « Église catholique-orthodoxe russe », un groupuscule d’inspiration soloviévienne, dont le chef spirituel est l’exarque Léonide Fédorov sacré évêque par le métropolite Szeptykij. Voir plus haut, p. 64.
7. Il s’agit sans doute de David Balfour.
8. Déjà, sans doute la « Prière de Jésus » dont il sera question plus loin.
9. On en retrouve l’idée dans la conclusion de la méditation « La Coupe » du recueil La Colombe et l’Agneau, publié en 1979 peu avant sa mort.
10. Cette lettre, comme celle du 5 juin adressée à Olivier Rousseau, se trouve dans les Archives de Chevetogne.
11. Alexandre Deubner est le fils du P. Ivan Deubner, prêtre à Petrograd de l’église « catholique-orthodoxe » de l’exarque Léonide Fédorov. Sur Alexandre Deubner, voir p. 194 s.
13. Traduction en russe de « Notre-Dame-des-Prés ».
14. Séparation juridictionnelle entre paroisses de l’émigration, les unes sous l’autorité du métropolite Euloge, nommé par le patriarche Tikhon administrateur des communautés russes en Europe occidentale, les autres sous celle du Synode des évêques de l’Église russe hors frontières, présidé par le métropolite Antoine et ayant son siège en Yougoslavie, à Karloutsi. Sur ces divisions juridictionnelles, voir plus loin p. 177 s.
15. Prêtre-ouvrier avant la lettre, le P. Gillet l’est pour des raisons d’ordre mystique et non par militantisme social, bien que l’Évangile comporte pour lui l’exigence de la justice sociale.
16. Lettre du 1er octobre 1927 (Archives de Chevetogne).
17. Lettre de Pierre Gillet à son frère, sans date, reçue probablement au début d’avril 1928.
18. Nous empruntons, ces citations et les suivantes à la traduction française de l’encyclique, Paris, Éd. Bonne Presse, 1932.
20. Il est frappé par l’attitude du représentant du patriarche œcuménique de Constantinople, le métropolite Germanos de Thyatire qui, tout en reconnaissant qu’entre la foi orthodoxe et l’expression protestante de la foi chrétienne il semble exister « un abîme pour l’instant difficile à supprimer », fait le pari de continuer à participer au dialogue œcuménique (notes prises à l’occasion d’un entretien avec le P. Gillet).
23. Lettre du 9 avril 1928 (À. P.).
24. Voir É. FOUILLOUX, p. 190, n. 195. Le lien entre cette disparition et l’encyclique Mortalium animos – difficile à établir selon É. Fouilloux –, doit être cherché du côté du P. Gillet qui cesse de collaborer à L’Union.
25. C’est l’époque de la tension grandissante entre le métropolite Euloge qui se trouve encore sous la juridiction du patriarche de Moscou et les évêques émigrés en Yougoslavie qui créent un synode indépendant des évêques de l’« Eglise russe hors frontières ».
26. Archimandrite Lev GILLET, « Cor ad cor loquitur », Messager orthodoxe, 1959, n° 8, p. 3-4. Il existe une biographie, riche en détails intéressants, du métropolite Vladimir publiée en langue russe en 1965, sans nom d’auteur, à Paris, Centre culturel de la cathédrale orthodoxe. Elle a été rédigée par deux religieuses, les « sœurs Giers », qui ont bien connu le P. Gillet à l’époque on il entra en relation avec l’archevêque Vladimir.
27. Archimandrite Lev GILLET, Messager orthodoxe, p. 3.
28. Les Écrits spirituels du P. Alexandre ELTCHANINOFF que le P. Gillet a connu à cette époque à Nice ont été publiés aux Éditions de Bellefontaine (1979).
29. Le texte de l’article de Max DE SAXE, précédé de la condamnation papale, se trouve dans Rome et l’Orient, traduit par la baronne Nathalie d’Uxkull, Berlin, 1912, p.58-77. Nous le citons dans cette édition. – Le bulletin L’Union de l’œuvre de Van Calœn, dont Lev Gillet est le rédacteur, dans une livraison de 1927, a commencé la publication de ce texte. Mais celle-ci s’est interrompue après le départ du P. Gillet.
30. « Soloviev pose un acte très conscient, d’autant plus qu’il ne l’accomplit pas dans sa période de ferveur unioniste mais dans la période de déception et de tristesse qui suivit celle-ci » (UN MOINE DE L’ÉGLISE D’ORIENT, « La signification de Vladimir Soloviev » dans : 1054-1954 : l’Église et les Églises, Chevetogne, 1955.
33. Lettre au même, ainsi que lettre à Mme H. Gillet, les deux datées du 24 juillet 1928. À l’époque, l’apparente ambiguïté de la situation canonique du P. Gillet semble néanmoins avoir gêné le métropolite Szeptykij. Olivier Rousseau, dans le brouillon d’une lettre conservée dans les Archives de Chevetogne, cite une phrase de ce dernier qui lui aurait dit : « Ce pauvre Lev qui dit à tout le monde qu’il me considère toujours comme son évêque, me compromet. »
34. Voir à ce sujet Helle GEORGIADIS, « Pioneers of Corporate Unity », Chrysostom, n° 8, 1980. Inspiré par une profonde amitié, cet article est cependant déparé par des hypothèses fantaisistes concernant les circonstances de l’entrée du P. Lev Gillet dans la communion de l’Église orthodoxe.


NOTES « LE DÉNOUEMENT »

1. L’hypothèse de H. Georgiadis exprimée dans un article publié après la mort de Lev Gillet dans un article de la revue grecque catholique anglaise Chrysostom (V, n o. 8, p. 238-239, 248), selon laquelle le P. Lev Gillet se serait joint à l’Église orthodoxe « à la demande du métropolite Szeptykij, au su et avec l’aval du métropolite Euloge », afin de poursuivre, parmi les émigrés russes en France, la « réalisation de l’espoir unioniste » de l’évêque ukrainien, est dépourvue de tout fondement objectif. Elle est en complète contradiction tant avec le témoignage du P. Lev Gillet lui-même qu’avec celui du métropolite Euloge dans ses Mémoires (voir plus loin p. 167 s., 191 s.). De façon malencontreuse, elle jette, certes involontairement, le soupçon d’une sorte de double jeu, à l’aide de tractations secrètes, à la fois sur les deux évêques et sur l’homme dont H. Georgiadis croit devoir défendre la mémoire.
2. Ces détails nous ont été aimablement communiqués par le Pr Nicolas Poltoratzky – aujourd’hui décédé –, professeur au séminaire d’Odessa qui participa à cette liturgie comme lecteur.
3. Je suis allé là où j’ai trouvé, je ne dis pas une autre lumière, mais la même lumière du Christ à un degré plus pur (lettre du 24 juillet 1928 à Pierre et Marguerite Gillet.
4. Le texte de cette « leçon » semble malheureusement avoir disparu, de même que celui de la prière composée par les jeunes Russes.
5. Il s’agit d’un sermon sur le ministère et la mission spécifique de Pierre.
6. Lettre du 24 juillet 1928.
7. Lettre du 24 juillet 1928 à Pierre et Marguerite Gillet.
8. Louis BOUYER, Dom Lambert Beauduin. Un homme d’Église, Tournai, 1964, p. 117.
9. Lettre de L. Gillet du 29 mai 1947 à dom Clément Lialine (Archives de Chevetogne).
10. Remarque notée par Olivier Rousseau (Archives de Chevetogne).
11. Lettre non datée parvenue au destinataire, selon une note manuscrite de dom Olivier Rousseau, début novembre 1928. Elle a donc dû être écrite fin octobre ou dans les premiers jours de novembre. Ce détail n’est pas sans importance. À cette date, le P. Lev Gillet n’est encore chargé d’aucun ministère dans l’Église orthodoxe et son statut canonique reste flou. C’est seulement fin novembre qu’il est chargé, par le métropolite Euloge, de la responsabilité – au titre de recteur – de la paroisse orthodoxe de langue française en gestation depuis un an. Dorénavant, c’est délégué par ce dernier qu’il exercera un ministère presbytéral au sein de cette paroisse, nommant Euloge comme l’évêque dont il dépend.
12. Au sujet de ces affinités et de cette différence, voir : Lev GILLET, « Dieu est Lumière » dans : Vues sur Kierkegaard, réunies par G. Henein et M. Wahba (Le Caire, 1955).
13. Cette remarque est faite par l’évêque Kallistos Ware dans sa préface à la traduction anglaise de l’ouvrage de Père LEV : La Prière de Jésus. Voir : A Monk of the Eastern Church. The Jesus Prayer avec une préface de Kallistos Ware, Crestwood, New York, 1987.
14. Au sujet de cet entretien, voir p. 174.
15. Helle GEORGIADIS, « Pioneers of Corporate Unity », Chrysostom, V n° 8, automne 1980 (en particulier p. 234-240).
16. Voir p. 159. Dans une lettre adressée à sa mère le 14 juillet 1928, le P. Lev Gillet écrit : Chaque fois que je vois le Métropolite Euloge, nous nous répandons en louanges du Métropolite André et en regrets de le voir si mal traité de ceux même qui auraient dû le soutenir – car il n’est plus guère que le très noble représentant d’une cause perdue.
17. Le lien canonique qui m’unit au diocèse de Lvov et au monastère d’Ouniov n’a pas été officiellement rompu, quoique je sois en communion avec le patriarcat de Moscou. Le Métropolite aurait assurément le droit de rompre ces liens, mais il n’a pas, je crois, l’intention de le faire si bien qu’à la liturgie je continue de mentionner, outre la hiérarchie russe, le Métropolite André et son frère l’Higoumène. Cet illogisme est au fond assez logique... Je suis très heureux de conserver à l’égard du Métropolite André cette dépendance extérieure, même toute théorique en même temps qu’une dépendance intérieure très réelle (lettre non datée écrite probablement en août 1928, adressée à Pierre Gillet).
18. Lettre du 24 juillet 1928 à Pierre et Marguerite Gillet.
19. Voir les lettres à son frère, à sa mère et à Olivier Rousseau. La question se pose : le non-rejet des formulations dogmatiques propres à l’Occident latin concerne-t-il aussi le dogme de l’infaillibilité papale, en son expression de 1870 ? Avec des nuances et des degrés variables Lev Gillet semble avoir toujours partagé l’opinion de V. Soloviev selon laquelle ce dogme est susceptible d’une interprétation qui le rendrait acceptable aux orthodoxes. Seule son interprétation sous forme de juridiction directe sur l’ensemble des Églises locales est jugée par lui incompatible avec l’ecclésiologie de l’Église indivise. Voir Lev Gillet, « Papal infaillibility and Sobornost », Sobornost, juin 1944.
20. Au fond rien ne nous sépare. Le même Sauveur, les mêmes sacrements (lettre du 24 juillet 1928 à Mme H. Gillet).
21. Forgé par le théologien slavophile Alexis Khomiakov, le terme russe sobornost est rendu par Lev Gillet en français, dans sa traduction de L’Orthodoxie de S. BOULGAKOV, par « conciliarité », traduction aujourd’hui adoptée généralement.
22. Voir sa lettre à Olivier Rousseau (O. ROUSSEAU, « Après dix ans : la semaine unioniste de Bruxelles de 1925 », Irénikon, 1935, n° 6,, p. 181).
23. Hiéromoine LEV, « Introduction à la foi orthodoxe », La Voie, septembre 1930.
24. Lettre à Pierre Gillet, 9 août 1928.
25. UN MOINE DE L’ÉGLISE D’ORIENT, « La Signification de Soloviev », dans 1054-1954 : l’Église et les Églises, Chevetogne, 1955, p. 378-379.
26. Homélie prononcée au service anniversaire de la mort d’Irénée Winnert en février 1938. Voir Vincent BOURNE, La Quête de vérité d’Irénée Winnert, Genève, 1966, p. 335.


« UN MOINE DE L'EGLISE D'ORIENT »
SUR SA CONVERSION À L’ORTHODOXIE

par Élisabeth Behr-Sigel

Pour les lecteurs de Contacts, en particulier pour les plus anciens, le père Lev Gillet alias « Un Moine de l’Église d’Orient », n’est pas inconnu. Après avoir encouragé le nouveau départ de notre revue en 1959 il lui a donné durant 20 ans, jusqu’à sa mort en 1980, de nombreux articles. Au grand spirituel qui fut aussi un théologien profond, un témoin-martyr du mouvement vers l’unité chrétienne, un précurseur du dialogue judéo-chrétien comme aussi du dialogue de l’Église avec les croyants d’autres religions, Contacts a consacré plusieurs numéros spéciaux (1). En fidélité à la mémoire de père Lev, nous publions aujourd’hui, deux de ses lettres restées jusqu’ici inédites. Elles font partie d’une volumineuse correspondance récemment découverte dans les archives de la métropole grecque-catholique de Lviv (Ukraine occidentale) par des chercheurs de l’Institut Szeptitsky de l’Université Saint-Paul à Ottawa (2). Nous remerciements vont à M. Horia Roscanu qui nous les a communiquées. L’ensemble de cette correspondance est composé de lettres, cartes postales et notes adressées entre novembre 1921 et avril 1929, par le jeune père Lev – d’abord encore Louis Gillet – au célèbre métropolite ukrainien Andreas Szeptitsky : l’un des inspirateurs à cette époque de la politique vaticane en direction des Églises d’Europe de l’Est. C’est dire le grand intérêt de ces documents, et pour l’histoire de l’unionisme catholique-romain et pour la biographie de Lev Gillet dont ils jalonnent l’itinéraire spirituel, de son noviciat en l’abbaye bénédictine de Farnborough en Angleterre, aux vœux monastiques définitifs accomplis entre les mains d’un évêque « uniate » dans un monastère de Galicie et à son adhésion, en 1928, à l’Orthodoxie.

En fait, les grandes lignes de cette évolution étaient connues (3). La découverte de Lviv n’apporte pas de révélations fondamentalement nouvelles. Mais elle éclaire d’une part les relations de confiance réciproque, d’amitié et d’étroite collaboration qui, après une première fulgurante rencontre en 1921, se sont nouées entre l’évêque ukrainien et le moine français, d’autre part l’état d’esprit de ce dernier au moment d’une décision pour lui « ...vitale ». Les deux lettres que nous publions portent la marque de la crise douloureuse, où se débat Lev Gillet au cours du premier semestre de 1928 : une crise latente, depuis des mois, voire des années mais que précipite, jouant le rôle de catalyseur, la publication, au mois de janvier de la même année, de l’encyclique papale Mortalium animos. Entre avril et juin, au moment où ces lettres sont écrites, cette crise atteint son apogée, l’encyclique condamnant le Mouvement œcuménique naissant auquel à la Conférence de Foi et Constitution à Lausanne, en 1927, les Églises orthodoxes se sont associées. Traitant ces dernières de schismatiques « invitées à revenir au bercail de l’Église romaine », Mortalium animos ruine l’espoir d’une double appartenance possible à l’Église de Rome et à l’« Église catholique d’Orient », espoir qui a sous-tendu jusqu’ici le ministère du père Lev Gillet.

Rejetant l’enseignement de l’encyclique, peut-il encore loyalement se dire « Catholique romain » ? Mais quitter l’Église romaine n’est-ce pas blesser profondément les êtres qui lui sont les plus proches, sa mère, son frère, ainsi que le métropolite André, son père spirituel ? Tel est le dilemme exposé clairement dans la lettre du 2 avril 1928. En juin sa décision à la fois crucifiante et libératrice est prise ou, du moins, annoncée. Passant outre à toute considération de personnes, aux objurgations de l’évêque aimé et vénéré, Lev Gillet obéira à l’impératif de sa conscience éclairée par une sereine enquête historique et une réflexion ecclésiologique rigoureuse. À l’« appel intérieur que lui adresse l’Orthodoxie », répond l’élan vers elle de son « être tout entier ». L’intégrité lui commande d’aller vers « l’Église catholique d’Orient » héritière « en droite ligne de l’una sancta catholica des Pères » dont « s’écarte l’Église romaine ».

Tel est le témoignage de ces lettres. Il contredit totalement les hypothèses formulées quelques mois après le décès du père Lev Gillet, dans un. article de la revue catholique anglaise Chrysostom (4) Selon l’auteur de cet article, le passage à l’Orthodoxie s’expliquerait par le contexte politico-religieux de l’époque qui aurait empêché Lev Gillet de retourner en Galicie auprès du métropolite André. À la suite d’un accord secret entre ce dernier et le métropolite orthodoxe Euloge – chef spirituel de l’Église des émigrés russes en Europe occidentale – Lev Gillet, tout en restant dans l’obédience de Rome, aurait accepté l’offre de concélébrer avec Euloge, se trouvant de ce fait « dans une situation canonique ambiguë ». Pour des raisons mystérieuses, non expliquées, cette ambiguïté aurait perduré pendant un demi-siècle, jusqu’à la mort de celui que tout le monde considérait comme un prêtre orthodoxe. Discréditant le ministère du père Lev Gillet, faisant de lui un imposteur, cette construction fantaisiste ne résiste manifestement à aucun examen sérieux.

Ce qui frappe dans les lettres retrouvées à Lviv, c’est, avec le souci d’intégrité spirituelle de leur auteur, l’expression claire de son désaccord avec la conception romaine du ministère de la succession de Pierre. Conception où il voit, en sa forme actuelles l’expression d’un « impérialisme [...] étranger à la tradition et à l’esprit de l’ancienne Église chrétienne ». C’est la cathedra Petri, constate-t-il avec perspicacité, (et non le Filioque dont une interprétation acceptable pour les orthodoxes est possible), qui est au centre du grand débat entre « Orient et Occident chrétiens ». Il s’agit d’une divergence sinon insurmontable, du moins réelle et profonde. La position de Lev Gillet sur ce point ne variera jamais. Mais l’expression se nuancera et s’adoucira.

En 1928, il réagit durement, douloureusement, à la dureté de l’encyclique Mortalium animos. Mais au cours des longues années qui lui restaient à vivre, celui qui devient le Moine de l’Église d’Orient ne cesse de regarder avec amour et espérance vers l’Église de son baptême et de son ordination sacerdotale. Il est attentif aux signes d’une conversion qui, sous la dure carapace institutionnelle, s’y accomplit dans les profondeurs, sous l’influence de grands théologiens qui, comme lui, sont aussi des hommes de prière. Ses retrouvailles émouvantes après la Deuxième guerre mondiale avec les « moines de l’Unité » d’Amay-Chèvetogne, avec dom Clément Lialine et dom Olivier Rousseau, sont, de ce point de vue, significatives.

En 1953, Lev Gillet, sous son pseudonyme littéraire, accepte de donner une contribution à l’ouvrage collectif 1054-1954 : L’Église et les Églises qui paraîtra aux éditions de Chevetogne. S’enhardissant à parler au nom de Vladimir Soloviev, il y lance, en conclusion, l’exhortation suivante d’autant plus surprenante mais aussi d’autant plus pertinente que la proclamation par Rome en 1950 du dogme marial de l’Assomption vient d’irriter, pour des raisons différentes, aussi bien les orthodoxes que les protestants. S’adressant à eux, le Moine de l’Église d’Orient écrit : « Evangéliques ou orthodoxes, vous avez certes, en ce qui concerne Rome, le devoir d’obéir au dictamen de votre conscience et de ne point accepter ce qui, selon votre conviction profonde, est inacceptable. Il y a des divergences doctrinales qu’on ne peut minimiser, il y a des griefs historiques qu’on ne peut nier. Quant aux griefs, ne soyez pas obsédés par l’établissement de leur inventaire ; la prière pour l’humble repentance, de part et d’autre, est plus importante [...] Ne vous fixez pas dans les difficultés présentes ou passées : sans renoncer à dire ce que vous croyez être la vérité, ne cessez pas de regarder vers Rome, de prier afin que la grâce y produise des théophanies de charité et de lumière. Ne fermez pas votre cœur à tout ce qui vient de Rome, et restez aux écoutes de la parole de charité que nous devons attendre. Espérez de Rome le fait nouveau que peut produire une intervention divine » (6). Il faut se souvenir que ceci est écrit avant le grand tournant de Vatican II, tournant intuitivement, prophétiquement pressenti par le Moine de l’Église d’Orient.

En 1979, quelques mois avant sa mort, au cours d’une discussion où l’octogénaire, en réponse à des questions indiscrètes, s’est quelque peu embrouillé dans l’explication de sa situation personnelle, Lev Gillet, sous forme de boutade, aurait lancé qu’il est « un prêtre catholique romain en communion totale avec l’Église orthodoxe » (7). Comment interpréter ce qui est peut-être un lapsus mais où certains croient discerner le testament spirituel du vieux moine ? Faut-il entièrement rejeter cette interprétation d’une boutade que nous ne connaissons que dans la version donnée dans l’article de Chrysostom ? Je crois, au contraire, que même située dans son contexte événementiel – un contexte qui la relativise – elle garde un sens profond. Il s’agit d’abord de la constatation par Lev Gillet d’un fait objectif. Entré dans la communion de l’Église orthodoxe, il n’a pas été réordonné. La validité de son ordination par l’évêque d’une Église orientale unie à Rome n’a été contestée ni par le Patriarcat de Moscou, ni par celui de Constantinople dans l’obédience duquel il est entré après la Deuxième guerre mondiale. Ce fait singulier a toujours eu pour lui une très grande signification, non au niveau de sa situation canonique parfaitement simple et claire mais en tant que symbole d’une réalité spirituelle essentiellement antinomique : coïncidence d’une Unité désirée, encore devant nous comme une tâche à réaliser dans l’Histoire, et d’une Unité déjà donnée ici et maintenant, suprêmement, ineffablement, apophatiquement réelle en Dieu qui, au-delà de toutes les séparations dues au péché humain les assumant, les transcendant est Amour sans limites (8). Tel me semble être le « testament », l’ultime message du Moine de l’Église d’Orient. C’est à sa lumière qu’il faut lire ses lettres, témoins de la crise de 1928.

Contacts, vol. 49, no. 180, 1997.

NOTES

1 Nos 115, 1980 ; 166 et 167, 1994.
2 La publication intégrale de cette correspondance par l’Institut Szeptitsky est prévue pour 1998.
3 Cf., E. Behr-Sigel, Un Moine de l’Église d’Orient, Paris, Cerf, 1993.
4 Chrysostom, Vol. V, no 8,1980.
5 Souligné par nous.
6 Cf,.E. Behr-Sigel, op. cit., chap. IV.
7 Un Moine de l’Église d’Orient, « La signification de Soloviev », in 1054-1954: L’Église et les Églises, pp. 369-379.
8 Chrysostom, pp. 237-238.
 


LETTRES DU PERE LEV GILLET
À SON EVEQUE : VERS LA RUPTURE

Villa Cleret, rue des Roses, escalier du Prophète,
chemin de la Corniche, Marseille (Bouches-du Rhône),
2 avril 1928.

Père vénéré et très aimé,

[…] Je résumerai dès l’abord et en une formule brutale tout ce qui va suivre : les raisons pour lesquelles un chrétien qui admet la doctrine des Apôtres, des Pères, et les Conciles de l’ancienne Église indivise, doit adhérer à l’Église catholique romaine (je range aussi sous ce vocable les Églises uniates) plutôt qu’à l’Église catholique d’Orient (dite « Orthodoxe »), – ces raisons cessent de me paraître certaines. [...]

Deux fois j’ai eu l’occasion d’exposer à d’autres, avec autant de force et de persuasion que je le pouvais, les arguments traditionnels en faveur de l’ecclésiologie Catholique Romaine la première fois, quand je parlais « de Ecclesia » devant nos jeunes théologiens du Stoudion ; la deuxième fois, quand j’ai essayé de dissuader Deubner de prendre le parti qu’il a finalement pris. Eh bien, les deux fois, j’ai senti que tout ce que je disais ne me satisfaisait pas pleinement ; je pensais « Mais ces arguments ne sont pas irréfutables ! On pourrait répondre telle ou telle chose Et d’ailleurs, si tout était si clair, si convaincant, comment tant d’hommes instruits et de bonne foi – par exemple tels théologiens Anglicans ou Orthodoxes – rejetteraient-ils ces thèses ? On ne peut cependant pas se débarrasser de toutes les objections des dissidents en les mettant sur le compte de la stupidité ou de l’orgueil. »

Le centre de la question est évidemment la « cathedra Petri ». (Permettez-moi de parler devant vous avec hardiesse. Il m’a toujours semblé que, du côté catholique, on « forçait » les textes relatifs à la Papauté pour en tirer plus qu’ils ne contiennent. De la primauté assurée à Pierre par les textes évangéliques et du « leadership » doctrinal et disciplinaire reconnu aux Évêques de Rome par les écrits des Pères et l’histoire de l’Église ancienne, d’une part, jusqu’à la « papauté dogmatisée » du Concile du Vatican, d’autre part, je ne peux pas échapper à l’impression qu’il y a une « déviation hyperbolique » (je me sers des termes de Gloubokobvskyi), déviation dont les facteurs humains successifs apparaissent assez clairement dans l’histoire.

On dira : « Mais les Conciles ont sanctionné la conception romaine actuelle de la Papauté. » Un Orthodoxe éclairé ne fera pas de difficultés à admettre tout ce que les Conciles de l’Église indivise ont professé relativement à la Papauté ; mais il n’admettra pas que Trente et le Vatican soient de véritables Conciles œcuméniques. « Mais la présence ou la représentation des pontifes romains garantissait leur œcuménicité ? » Alors nous tournons dans un cercle vicieux : si l’on veut prouver les prérogatives des Pontifes romains par des décisions conciliaires, on ne peut pas prouver l’œcuménicité de ces conciles par les prérogatives des Pontifes romains. Je reconnais d’ailleurs que, dans cette matière, on ne peut pas atteindre une évidence ou une certitude mathématique. C’est un grand débat ouvert entre l’Orient et l’Occident : on ne peut émettre une opinion qu’avec beaucoup d’humilité et de charité. Mais, s’il me faut donner sincèrement mon opinion (certes je peux me tromper), je dois oser dire ceci : « L’ecclésiologie romaine ne me semble pas suffisamment justifiée par les raisons apportées en sa faveur. » N’est-il pas présomptueux de ma part de mettre en doute ce que des hommes éminents admettaient sans difficulté ? Mais des deux côtés se trouvent des « scholars » éminents et, en dernière analyse, il n’y a pas de motifs de crédibilité sans une certaine opinion personnelle. […]

Ce que l’Église ancienne concevait en termes de service et d’humilité, comme un ministère d’amour, on l’a traduit en termes de domination. Le protestantisme a été une réaçtion assez explicable ; mais il a méconnu et la notion d’Église et la notion d’une Révélation objective. [...] Quant à l’Orthodoxie, elle me paraît en tout plus proche des sources, plus proche de la tradition et de l’esprit chrétien primitifs. Elle a su opérer dans la « sobornost », dans l’amour, la synthèse de l’autorité et de la liberté. Vous me direz que ce sont là des idées déjà bien vieilles et qu’on trouve chez tous les penseurs religieux russes, de Khomiakof à Boulgakof. Oui, ce sont des lieux communs, si vous voulez ; mais il me semble que les penseurs russes ont bien saisi l’essence de l’Orthodoxie. [...]

Je disais plus haut que, dans le débat ouvert entre l’Orient et l’Occident, il est difficile de trouver des arguments objectifs parfaitement probants. On est bien obligé de recourir à des raisons subjectives. Or, si je me place à ce point de vue subjectif, je dois dire que je trouve mieux Jésus Christ dans l’Orthodoxie que dans le Catholicisme romain. J’y trouve l’image du Christ moins interceptée par des superfétations de toutes sortes, et sans que la hiérarchie et le juridisme fassent une sorte d’écran entre le Sauveur et les âmes. Ce que j’écris vous semble peut-être blasphématoires ; pardonnez-moi, et ayez l’indulgence de me lire jusqu’au bout. Ma vie spirituelle s’épanouit plus pleinement, plus librement, dans l’Église orthodoxe. Tout contact avec l’Orthodoxie semble la rendre plus chaude et plus lumineuse. Et je touche ici au fond même du processus qui s’opère actuellement en moi. Au fond, ce n’est pas telle ou telle raison particulière qui m’attire vers l’Orthodoxie ; la vraie raison est tellement profonde et totale qu’elle supprime en quelque sorte toutes les raisons particulières et les rend insaisissables : c’est mon être entier qui tend vers la Russie orthodoxe ; je suis en ce moment si imprégné de l’essence russe (intoxiqué, direz-vous) que je ne peux pas respirer une autre atmosphère.

Encore une fois, ce n’est pas un particularisme exclusiviste. Il n’y a rien de moins exclusiviste que l’Orthodoxie russe. De même que l’Église russe n’a pas craint de se rendre à Lausanne auprès des Protestants et que, là, elle a répondu à la fois avec humilité et fermeté à ceux qui lui demandaient : « Que croyez-vous ? », de même tout Orthodoxe Russe éclairé rend justice aux trésors de sainteté, d’intelligence et de beauté contenus dans le Catholicisme romain ; il pourrait signer des deux mains la célèbre profession de foi de Soloviev, y compris le passage relatif à la Papauté ; et il n’accepterait pas de dire : « Je suis séparé de l’Église d’Occident », puisque jamais l’Église russe ne s’en est séparée et puisque jamais l’Église romaine n’a retranché la Russie de sa communion. Mais qu’ai-je besoin d’insister davantage, de m’étendre encore sur cet appel intérieur que m’adresse l’Orthodoxie ?

Vous connaissez l’essence religieuse russe. Vous me connaissez aussi. Vous comprenez tout, je pense. – Je vous ai décrit avec une grande franchise mon état d’esprit actuel. Ceci étant, est-il loyal de continuer à me dire Catholique romain ? On doit suivre le « dictamen » de la conscience, même erronée. N’ai-je pas le devoir d’aller là où je crois voir plus de lumière ? Si j’adhérais à l’Orthodoxie, j’aurais le droit de dire : « Ce n’est pas le désir de l’argent qui m’a conduit là. Ce n’est pas le désir des honneurs. Ce n’est pas une femme. J’obéis à une persuasion intérieure. » Dieu sait bien qu’une telle démarche ne me rapporterait que l’insécurité du lendemain, la pauvreté matérielle, des déchirements intérieurs, peut-être la rupture avec mes proches. Je ne cherche qu’une chose : me dévouer et me sacrifier totalement pour mes frères russes. […]

Mon Père et mon Seigneur, même si vous refusez à l’avenir de me considérer comme votre fils, je ne cesserai jamais de vous vénérer et de vous aimer, et jamais je ne célébrerai le sacrifice eucharistique sans faire mention de votre nom. J’associe à votre pensée celle du père higoumène et de tous mes frères. Ce serait pour moi une joie très grande que de vous revoir. Que Dieu vous bénisse toujours !

Votre très humblement dévoué dans le Christ,

fr. Lev


Lyon, 8 rue des Marronniers,
15 juin 1928.

Excellence,

[…] J’ai réfléchi et prié. Avant de vous indiquer quelles conclusions j’ai atteint, je crois devoir revenir un peu en arrière. Après vous avoir envoyé, de Marseille, la lettre où je m’ouvris à vous de mes incertitudes, je suis parti pour Nice. D’une part, je désirais passer notre fête de Pâques dans un milieu russe. D’autre part, des questions d’aide matérielle aux Russes exigeaient, paraît-il, ma présence. Cette Pâque russe à Nice a été très belle, très émouvante. Je n’ai pas dissimulé mon état d’âme à l’archevêque Vladimir de Bielostok (en résidence à Nice) qui est un homme très simple, un véritable starets. Il m’a confirmé ce que je pensais déjà : seule la question du Vatican sépare en ce moment le Catholicisme oriental (Orthodoxie) et le Catholicisme romain. Il n’y a pas d’autre question : pour le Filioque, un orthodoxe peut accepter la formule de Florence. Je me sentais de plus en plus incliné vers l’Orthodoxie.

Là-dessus sont arrivées vos deux lettres. La seconde faisait à moi un appel en quelque sorte personnel, s’adressait à mon sentiment. J’ai été troublé. Je vous ai écrit que je ne ferais pas le pas. Dans les milieux de Nice, même dans celui de la curie épiscopale latine, j’ai dit et fait dire que je n’avais aucune intention de suivre l’exemple du p. Alexandre. Et je suis parti de Nice. Presque aussitôt après, les questions se sont reposées à moi. Il m’a semblé que je n’avais pas le droit de trancher ainsi un conflit de principes par des considérations personnelles. J’ai de nouveau étudié la question. J’ai lu tout ce que du côté catholique on a récemment écrit (Spacil, Battiffol, d’Herbigny), etc. Du côté orthodoxe, j’ai eu en mains des manuscrits inédits de Boulgakoff et de Kartacheff.

Voici à quoi j’aboutis : a) on a le droit d’user de son jugement privé, comme l’indique d’ailleurs l’apologétique catholique, pour discerner où sont la révélation et l’Église ; b) la place actuelle de la papauté dans l’Église latine n’est pas une déduction des textes évangéliques, ni de l’enseignement des Pères (lesquels ont interprété ces textes d’une tout autre manière), ni des décisions des Conciles œcuméniques ; elle semble être un état de fait, sanctionné par des conciles occidentaux, et résultant du long effort historique accompli par la papauté (donation de Charlemagne, fausses décrétales, lutte contre Bâle, etc.) pour obtenir une juridiction vraiment impériale sur la chrétienté ; c) L’Église catholique d’Orient continue en ligne directe l’« una sancta, catholica » des Pères ; l’Église romaine s’y embranche, mais s’en écarte ; d) Les tentatives d’Union, Florence, Brest, ont été surtout des desseins politiques (empereurs de Byzance, rois de Pologne) ; e) Adhérer à l’Église russe n’est pas adhérer à une Église récente, mais à une des communautés ethniques qui constituent l’Église catholique ancienne ; f) l’Orthodoxie n’est pas l’adhésion à la lettre morte des Conciles œcuméniques, considérée comme un bloc cristallisé, mais la vie de la vérité dans la Sobornost, par la charité, sous l’action du Saint-Esprit.

J’en conclus pratiquement : – que je n’ai plus le droit de me dire catholique romain ; – que je n’ai pas le droit de demander place dans un monastère studite actuel (quoique j’en sois où en étaient les moines d’Union avant l’Unja), et que ma qualité de hiéromoine ne soit pas amissible.

Est-il nécessaire de dire ceci à ceux qui pourraient en être contristés ou scandalisés ? Vous êtes seul juge. Il me semble que le silence pourrait être gardé. En ce qui me concerne, je suis aussi résolu à éviter les publicités scandaleuses que les équivoques insincères.

Je suis invité à passer quelque temps à l’Institut Saint-Serge pour y faire une connaissance plus directe et plus approfondie de l’Orthodoxie. J’accepte cette invitation.

Je regrette, dans cette lettre, de sembler me borner à vous présenter quelques faits brutaux. Je ne vous exposerai pas une seconde fois mes sentiments personnels, puisque je l’ai fait en détail dans ma lettre de Marseille, avant Pâques. Je ne vous redirai que deux choses : – ma peine infinie de vous faire de la peine, à vous et aux vôtres, – et combien je compte sur votre promesse que vous m’avez faite, de rester accessible, quoiqu’il arrive, à mes ouvertures et à mon attachement. Je n’en dis pas plus long. Tout cela m’est si pénible. Mais en même temps il me semble que je décharge ma conscience et m’engage sur une voie où tout est clair.
Ne doutez jamais, vous, et le père Higoumène, de mon respect et de ma reconnaissance devant Dieu.

Hiéromoine Lev

Lettres reproduites dans Contacts, Vol. 49, No. 180, 1997, pp. 311-317.


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Dernière mise à jour : 16-11-05