par Élisabeth Behr-Sigel
« Les cendres des brûlés sont précieuses fleurs »
Agrippa dAubignéIl y a 20 ans disparaissait dans un four crématoire du camp de Ravensbrück où elle avait été déportée la Mère Marie Skobtsov. Il a été dit quelle prit la place dune autre détenue dans un groupe destiné à être gazé. Ce trait paraît conforme aux dispositions intérieures que nous révèlent ses poèmes et aux témoignages de quelques-unes de celles qui lont approchée en dernier. Mais il est possible aussi que, malade, parvenue à un degré extrême dépuisement physique, elle fut elle-même désignée pour la mort avec un lot dautres victimes que les gardes S.S. poussèrent, comme du bétail nu, vers les sinistres chambres à gaz (2).
Ceci se passa dans les derniers jours terribles pour les déportés des camps du mois de mars 1945. Quelles que fussent dailleurs les circonstances exactes, que nous ignorerons sans doute toujours, de la mort de Mère Marie, nous savons que sa fin terrestre na pu que sceller un sacrifice prévu et accepté davance, depuis longtemps non peut-être sans un certain tremblement de la chair, mais dans un esprit doblation totale. Sacrifice consenti non par dédain pour la vie et pour ses humbles bonheurs, joies du travail, douceur de lamitié que Mère Marie rêva jusquau bout de retrouver, mais plutôt par amour de la vie, en profondeur, parce quelle croyait en la vertu de lamour purifié au creuset de la souffrance et en la victoire finale du Vivant sur la Mort.
Ô mort, non, je ne tai pas aimée, toi,
Jai aimé ce qui est vivant en ce monde léternité.
Mais aussi, enclose en lui, cette vie mortelle (3).Ainsi chantait-elle dans un de ses derniers poèmes. Quelques années plus tôt, le coeur meurtri par la mort sa fille aînée (4), elle avait écrit une méditation intitulée " Naissance à travers la mort ". Renonçant à toute théodicée rationnelle dont elle éprouvait limpuissance devant sa douleur maternelle, à la question de Job, aux sphères dIvan Karamazov, elle répondait par le simple cri de la foi, par la doxologie commune de lÉglise. Mais celle-ci sélargit pour elle en une vision cosmique et eschatologique où les affres de toutes les agonies humaines deviennent en Christ enfantement dans lespérance, pour la vie du Royaume à venir :
" Jattends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir ". Oui, jattends la résurrection de mes bien-aimés qui sont déjà nés pour léternité, jattends la naissance pour léternité de toute lhumanité, de ceux qui sont morts et de ceux qui sont encore à naître. Je suis prête à payer de la mort de mon corps terrestre et de lagonie de mon âme attachée à la terre cette vie éternelle. Jaccepte avec joie ces douleurs denfantement et je me soumets à la loi : il nous faut, à travers les peines, les souffrances et les larmes, naître à la vie éternelle, retourner à la maison du Père afin de demeurer avec lui et avec ceux qui ont déjà passé par cet enfantement douloureux. Ma théodicée est simple : " Jattends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir ". En cette foi, je meurs à la vie du siècle présent (5).
Pour les jeunes générations orthodoxes, en France (où pourtant elle a vécu longtemps) peut-être même plus quailleurs (6) Mère Marie est une inconnue, tout au plus un personnage quelque peu légendaire. De ses réalisations, de son oeuvre sociale, presque rien ne semble avoir subsisté. Même de la chapelle de la rue de Lourmel, dans le 15e arrondissement de Paris, jadis centre de lAction orthodoxe quelle avait fondée, tout ce qui pourrait rappeler son souvenir : icônes peintes, ornements brodés par elle paraît avoir été enlevé. La guerre a dispersé le cercle de ses proches. Plusieurs ont émigré aux Etats-Unis, dautres sont morts, quelques-uns, comme elle, ont disparu dans les camps de concentration allemands : son fils Iouri Skobtsov, laumônier de lAction orthodoxe, le Père Dimitri Klépinine, son fidèle collaborateur, lisraélite Élie Fondaminsky, baptisé dans la chapelle orthodoxe du camp de Compiègne peu avant dêtre déporté à Auschwitz (7). Ainsi sexplique, en partie, le silence, loubli apparent où est tombée lune des personnalités les plus remarquables de lémigration russe. Pourtant, ceux dentre nous qui ont connu la pauvreté héroïque, parfois sordide, mais souvent aussi nimbée dun rayon des Béatitudes, des milieux russes de Paris entre 1920 et 1940, gardent le souvenir de sa silhouette pittoresque, peu conforme, il faut lavouer, à limage classique de la moniale orthodoxe. La vocation religieuse insolite de cette intellectuelle russe typique, aux idées politiques avancées, de plus mariée, divorcée et mère de trois enfants, ne pouvait quêtre objet détonnement, voire de scandale, pour des chrétiens de type plus traditionnel qui, comme le frère aîné de la parabole du Fils prodigue, comprennent difficilement la parole du Christ : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Mt 9, 13).
Pourtant la vie spirituelle de Mère Marie était profondément enracinée dans la tradition orthodoxe, dans celle, en particulier, des saints russes dont le christianisme fut souvent, comme la récemment rappelé un hagiographe moderne, " un christianisme de pénitents " (8).
Lorsquelle hébergeait les clochards et nourrissait les chômeurs du 15e arrondissement, ne suivait-elle pas la voie tracée par une Juliana Sezarevskaïa qui, au temps de Boris Godounov, distribuait les provisions des siens aux paysans affamés ? Nétait-elle pas aussi spirituellement dans la ligne des " fols en Christ " du XVIe siècle quand, se moquant comme eux des conventions sociales, elle dénonçait la pieuse hypocrisie des chrétiens qui prétendent " faire leur salut " en quelque zone protégée par de hautes murailles spirituelles ou matérielles qui les séparent des problèmes et des souffrances du commun des hommes ?
Mère Marie Skobtsov, de son nom de jeune fille Élisabeth, " Lisa ", Pilenko, appartenait à une famille de propriétaires terriens aisés du sud de la Russie. La maison familiale entourée de ses vignobles sélevait au bord de la Mer Noire, près de la ville dAnapa. Comme Nicholas Berdiaev, comme le Père Serge Boulgakov, quelle admirait et aimait et qui devint durant ses années parisiennes son " père spirituel ", elle adhéra dans sa jeunesse à lidéologie révolutionnaire, moins par conviction intellectuelle que mue par un sentiment de justice, par le désir aussi daller vers le peuple, cette forme moderne, laïque dune exigence de kénose qui a souvent caractérisé les élites chrétiennes russes. Jeune, belle, jouissant de tous les privilèges de la fortune et de la culture, elle rêve de sidentifier (9) aux humbles, aux pauvres. En réalité, elle paraît déchirée, à cette époque, entre des intérêts et des aspirations confuses et parfois contradictoires. Intelligente, dune vitalité et dune activité débordantes, traits qui la caractérisèrent toujours elle écrit des poèmes, se passionne pour les idées, sintéresse à la philosophie, à la théologie (10), à léducation populaire. Mais elle est aussi secrètement avide de tendresse (ne le restera-t-elle pas jusquà la fin de sa vie ?)
Elle se marie à 18 ans avec un intellectuel socialiste, comme elle dorigine bourgeoise, D. Kouzmine-Karavaïev (11). Son mari lintroduit dans les cercles littéraires davant-garde de Saint-Pétersbourg où elle rencontre Alexandre Blok, André Biély, Alexis Tolstoï. Une étrange amitié, où la jeune femme joua un rôle en quelque sorte maternel et protecteur, la liait en particulier au premier de ces poètes. Cependant, ni lesthétisme décadent, ni les " entretiens philosophiques et religieux " qui réunissent dans " la Tour " de Viacheslav Ivanov qui domine la Douma et le Parc de Tauride, une élite de penseurs parmi lesquels Berdiaev, Merechkovski, Rozanov, et où sébauche une sorte de renaissance chrétienne orthodoxe, ne peuvent satisfaire entièrement son besoin daction et de dévouement total. Ces intellectuels qui appellent la révolution populaire " étaient incapables de comprendre, écrira-t-elle, que mourir pour la révolution, cela signifie sentir la corde autour de son cou, laisser pour de bon la vie derrière soi, par une aube grise et endormie, mourir réellement, physiquement " (12).
Surviennent la guerre et la révolution saluée par lintelligentsia progressiste tant chrétienne que marxiste, avec un immense sentiment despoir. Lisa milite dans le parti Socialiste-Révolutionnaire (13) qui, sous le régime éphémère de Kerenski, jouera un rôle prépondérant dans le mouvement révolutionnaire. Mais la fin de 1917 et les premiers mois de 1918 voient le triomphe des bolcheviks, qui a pour conséquence léviction brutale non seulement des modérés mais aussi du parti S.-R. Tandis quà Petrograd la première (et dernière !) Assemblée constituante librement élue, sous la menace des Gardes rouges, symbole du nouveau pouvoir, est contrainte de se saborder, des mouvements de résistance sorganisent en province, notamment dans le sud, aux abords de la Mer Noire, chez les cosaques du Kouban et en Ukraine où les séparatistes socialistes de Petlioura vont sopposer à la fois aux communistes et aux volontaires blancs de Denikine. La révolution semble sombrer dans le chaos ou déboucher sur une tyrannie sanglante, qui voue une haine aveugle et passionnelle à tout ce qui porte le nom de chrétien.
Revenue au bercail de sa famille, après un voyage mouvementé avec dautres voyageurs, elle faillit être fusillée par les soldats rouges qui convoyaient le train et ne fut sauvée que grâce à son sang-froid la future Mère Marie est élue membre du conseil municipal de la ville dAnapa, puis investie des fonctions de maire. Obligée de partager le pouvoir, de facto, avec un soviet local, elle doit jouer un jeu très difficile avec les bolcheviks et réussit à faire face, victorieusement, à des marins rouges terroristes et goguenards qui exigeaient de la population dAnapa une écrasante contribution de guerre. Cependant au fur et à mesure que sétend la guerre civile, les efforts de la jeune femme pour maintenir un équilibre fragile savèrent voués à léchec. Abandonnant des fonctions quelle ne se sent plus en mesure de remplir, Lisa se rend à Moscou puis revient encore une fois à Anapa, tombée entre-temps aux mains des Blancs, sous le gouvernement provisoire contre-révolutionnaire qui, vers la fin de 1918, contrôle les régions cosaques du Kouban. Inculpée de collaboration avec les bolcheviks, lancien maire, militante socialiste-révolutionnaire, est arrêtée, relâchée, puis jugée en mars 1919. Elle se défend avec habileté et énergie. Le président du Tribunal devant lequel elle est traduite et qui, finalement, ne lui inflige quune peine symbolique deux semaines demprisonnement nest autre que Danilo Skobtsov quelle épousera quelques mois plus tard (14).
En 1920, au moment de la débâcle de larmée Wrangel, les Skobtsov, comme des milliers de leurs compatriotes, se décident à quitter provisoirement la Russie, décision dautant plus compréhensible que Lisa est enceinte. Après un voyage affreux de Novorossisk à Batoum, Lisa met au monde à Tiflis le petit Iouri. Une deuxième fillette, Anastasia, dont le nom signifie " résurrection ", verra le jour à Constantinople (15). En 1922, toute la famille, qui comprend aussi la mère de Madame Skobtsov, Sophie Borisovna Pilenko (1862-1962), sétablit à Paris en passe de devenir la capitale intellectuelle et spirituelle de lémigration russe. Lisa partage à cette époque lexistence précaire de milliers dapatrides dans une France qui se montre pourtant plus accueillante pour eux que tous les autres pays dEurope occidentale. Elle tente de gagner la subsistance de ses enfants par des travaux de broderie. La situation saméliore quelque peu quand Danilo Skobtsov réussit à sinstaller comme chauffeur de taxi. Mais le second mariage non plus nest pas heureux et, sans quil y ait divorce légal, les époux finiront par se séparer.
Quel fut, au cours de ces années cruelles, litinéraire intérieur de celle qui allait bientôt devenir " Mère Marie " ? Il devrait être possible den retracer les étapes daprès les confidences de ses proches, mais surtout en suivant son cheminement spirituel à travers son oeuvre poétique. Une chose parait certaine : elle retrouve la foi en Dieu quelle croyait avoir perdue quand, adolescente, elle sétait révoltée contre la mort dun père encore jeune et tendrement aimé. Mais avait-elle jamais totalement perdu la foi ? On peut en douter en relisant certains de ses poèmes écrits entre 1914 et 1916. Il serait sans doute plus juste de dire quelle redécouvrit, au cours de la tourmente révolutionnaire et dans les premières années dexil, les racines chrétiennes de son être et quelle entra en une relation nouvelle, vivante et personnelle avec le Christ. La mort, en 1924, au bout dune longue agonie, de sa fille cadette, la petite Nastia, fut certainement pour elle un événement spirituel important, une " visitation du Seigneur " , selon lexpression de la piété populaire russe quelle retrouve, en quelque sorte dinstinct, au fond de labîme de douleur. En même temps, elle retrouve aussi lÉglise, cette Église orthodoxe dont une pédagogue dramatique avait éloigné maintenant tout mirage de puissance terrestre, toute tentation dinstallation dans le siècle : Église de pauvres, désormais, dont la foi avait été comme celle de Lisa Skobtsov passée au crible de la souffrance et purifiée par elle.
À partir de 1927, elle oeuvre au sein du Mouvement chrétien des étudiants russes, qui prend en charge non seulement, parmi les émigrés, ceux qui ont le privilège de pouvoir poursuivre des études universitaires, mais ceux-là aussi, beaucoup plus nombreux, qui sont obligés de travailler dans les usines de la banlieue parisienne, dans les mines et les aciéries des régions industrielles du Nord et de lEst de la France. Lamertume et le désespoir ont fait de beaucoup de ces déracinés des victimes de lalcoolisme, des épaves apparemment irrécupérables. Cest vers eux pourtant que Lisa se sent attirée, ou plutôt quelle est certaine dêtre appelée par le Christ lui-même :
Va vivre au milieu des vagabonds et des pauvres.
Entre eux et toi, entre le monde et moi,
Noue un lien que rien ne pourra rompre (16).Jai rencontré, vers 1930, presque en même temps que lOrthodoxie, celle qui était encore Élisabeth Skobtsov, secrétaire itinérante du Mouvement chrétien des étudiants russes. À mes yeux de jeune étudiante, elle apparaissait comme une femme déjà mûre. Je ne la trouvais pas jolie, mais intelligente et extraordinairement vivante. Coiffée et habillée à la diable, fumant cigarette sur cigarette, elle était capable de discuter pendant des heures de littérature, politique, métaphysique, théologie. Quelques années plus tard, je retrouvais lovale frais de son visage de paysanne russe sous le voile noir de 1a religieuse (17). Elle ne fumait plus, mais derrière leurs verres cerclés dacier, ses yeux de myope (étaient-ils gris ou bruns ?) rayonnaient toujours de la même expression de sympathie intelligente qui sanimait de tendresse, surtout quand elle caressait de petits enfants. En pensée, je la revois agenouillée devant laînée de mes fillettes, âgée de quelques mois, baisant ses petits pieds et ses menottes.
Mais cest une autre image delle qui reste pour toujours gravée dans la mémoire de ceux qui lont fréquentée à cette époque où la crise économique jetait sur lasphalte des rues de Paris des milliers de chômeurs et de clochards. Chaussée de gros godillots, ployant sous le poids dun sac de toile lourdement chargé, on la voyait revenir des Halles avec les provisions achetées à vil prix ou quémandées auprès des commerçants pour subvenir aux besoins de sa maisonnée. Là, avenue de Saxe, puis rue de Lourmel, au siège de lAction orthodoxe quelle avait fondée (18), se côtoyaient des clochards, des chômeurs, toutes sortes de malheureux. mais aussi des intellectuels, des écrivains, des philosophes, comme N. Berdiaev, C. Motchoulski, L. Zander, des prêtres, comme le Père Lev Gillet, plus tard larchimandrite Cyprien Kern, enfin quelques moniales qui s'étaient jointes à la Mère Marie. Lidéal qui inspirait son activité était celui dun monachisme ouvert au monde que Dieu a créé et pour le salut duquel le Christ est mort, dun service monastique apportant aux plus misérables le témoignage de lAmour absolu.
Par tempérament, mais aussi par une sorte de pressentiment apocalyptique, Mère Marie était opposée ou plutôt indifférente à tout ordre institutionnel, incapable dailleurs de se plier, dune façon stricte, à une règle extérieure, même ecclésiale. En cette façon de vivre, sans doute, transparaissaient un certain atavisme slave, surtout un anarchisme dintellectuelle quelle ne sut pas toujours maîtriser. Mais on peut y discerner aussi les traits dun prophétisme authentique. Mère Marie pressentait la proximité dune " fin de monde " et lapproche dun kairos (moment opportun), qui exigerait non seulement le renouvellement des anciennes structures ecclésiales, mais le renoncement, peut-être provisoire, à toute structure, en tout cas, à toute identification de la foi chrétienne à un ordre extérieur, voire à une culture.
" Les idoles tombent et sont réduites en cendres, écrit-elle. Non seulement les idoles grossières et facilement discernables du désir charnel, de la gloutonnerie et de lavarice, mais aussi des idoles plus subtiles et plus raffinées : le culte de ma famille, de mon art, de mon activité créatrice, le culte dun mode de vie précieux. Rien na de valeur en soi. Lhomme lui-même est comme lherbe et ses jours passent comme la fleur des champs (Ps 102, 15). Et rien ne subsiste en dehors de lamour et du désir : Viens, Seigneur, viens " (19).
Certes, cette tension eschatologique comportait le risque dun déséquilibre entre l" institution " et l" événement prophétique ", danger que savait surmonter la piété solide, ancrée dans sa vocation de service actif, de Mère Marie. Le désordre, du reste plus apparent que réel, de son existence, une certaine indifférence pour les formes extérieures et même pour la prière liturgique communautaire (le véritable sacrement, pour elle, nétait-il pas la rencontre avec le prochain ?) nallaient cependant pas sans inconvénients pour celles de ses collaboratrices qui aspiraient à une vie monastique régulière, dont l" opus Dei ", les offices chantés et récités en commun seraient la meilleure part. Aussi certaines de ses compagnes furent-elles amenées à s'opposer à Mère Marie, puis à se séparer delle. Cette décision fut certainement pour le bien de toutes. Mais elle fut précédée de heurts douloureux où les torts ne furent pas exclusivement dun seul côté.
À trente ans de distance, nous discernons sans doute plus clairement aujourdhui ce qui, dans ce conflit, était dordre humain, psychologique, et ce qui sexplique par des vocations différentes, aussi authentiques et respectables les unes que les autres et dont lÉglise ne saurait rejeter aucune sans pécher contre le Saint-Esprit. Le problème posé dépassait cependant les personnalités des protagonistes. Il demeure actuel, vital encore pour lOrthodoxie de nos jours. On pourrait le formuler ainsi : Quelle doit être la relation entre le monachisme et le monde ? La forme traditionnelle du monachisme orthodoxe peut-elle survivre aujourdhui avec quelques adaptations et modifications ? Ou faut-il quelque chose dentièrement nouveau ? À ces questions Mère Marie a répondu avec passion selon le tempérament de feu qui fut le sien. Cependant la discussion reste ouverte.
En tout cas, en ce qui la concerne elle-même, nous devons reconnaître que quelques défauts (et ne sagissait-il pas plutôt des signes dune vocation très personnelle ?) étaient largement compensés par les mouvements de la charité du coeur et de lintelligence : Mère Marie savait accueillir avec compassion toutes les détresses. Elle était ouverte aussi à toutes les formes de pensée et de culture. Cette chrétienne typiquement russe savait recevoir avec générosité les orthodoxes occidentaux qui ne se sentaient pas étrangers en sa maison et dont quelques-uns devinrent ses proches collaborateurs. Nul parmi ceux qui lont approchée de près ne contestera que Mère Marie, nait marché à la lumière des trois vertus théologales : foi, espérance et charité.
Survint la guerre quelle avait prévue dès la montée du nazisme, alors que beaucoup dautres se berçaient encore dillusions. De même quelle avait hébergé et nourri les chômeurs des années 1930 et assumé la charge les malades russes sortis des hôpitaux psychiatriques dont personne ne voulait, Mère Marie accepta maintenant de cacher dans sa maison les victimes de la persécution raciale. Ainsi employa-t-elle toute son énergie à sauver, en particulier, les Juifs traqués par la Gestapo. Un soir, je dus prendre le risque de lui téléphoner de province malgré le danger des lignes surveillées par la police (mais comment naurait-on pas pris des risques en présence de certains appels de détresse ?). Je la suppliais de tenter l'impossible afin de sauver un petit enfant israélite dont la mère venait dêtre arrêtée. Elle promit de faire ce qui était en son pouvoir et je sais quelle tint sa promesse. Ce fut la dernière fois que jentendis sa voix. Quelques mois plus tard, le 9 février 1943, elle était elle-même arrêtée avec son fils Iouri et l'aumônier de lAction orthodoxe, le Père Dimitri Klépinine. Tous trois furent déportés en Allemagne doù aucun deux ne devait revenir.
Est-il possible aujourdhui de formuler un jugement sur la personnalité de Mère Marie Skobtsov alors que vingt ans à peine se sont écoulés depuis sa fin tragique ? Du reste ce jugement nappartient-il pas à Dieu seul ? Mais peut-être est-il permis de dire pourquoi le souvenir de cette religieuse " hors série " reste parmi nous comme une présence vivante et bienfaisante.
Il ressort de ce qui précède que Mère Marie fut loin dêtre une sainte " à leau de rose ". Elle ne fut pas sainte du tout si lon croit devoir caractériser la sainteté (et, en particulier, la sainteté monastique) par lapatheia [impassibilité] des Pères du désert, des grands solitaires, ou par la contemplation, ou même, plus simplement, par une grande pureté morale. Sa jeunesse navait pas été exempte de passion. Peut-être même sa vie tout entière fut-elle passion, mais passion finalement toute pénétrée dAgapè, damour reçu du Christ. Peut-être resta-t-il toujours chez elle du moins jusquà sa détention une certaine inquiétude. Elle fut un être pécheur et elle en avait profondément et humblement conscience, ce qui nest pas commun, même parmi les chrétiens.
Laccent tragique, humain, on pourrait dire kierkegaardien, frappe jusque dans les derniers poèmes de Mère Marie :
De différentes manières, tu me les as ôtés tous.
Voici lâme rivée, en sa solitude essentielle.
Seulement toi et moi. Ta lumière mon péché.
Me voici parvenue à ma limite,
Ton soleil point à lOrient.
Cest tout. Pourquoi encore errer ?
Ces chemins ne mènent plus nulle part.
Jai dû payer ma dette de l'or fin de mes souffrances,
Le compte est juste maintenant.
Et voici le dernier dépouillement : quitter la vie
Pour tes froides demeures.
Le souffle brisé, je plonge mon regard dans le tien,
En ce regard terrible et aimant.
Non ce nest pas ainsi que je te voyais,
À travers les images de cette terre misérable et souillée.
En ton regard, voici toute lamertume du monde
Et tout le feu d'amour de ton agonie au Golgotha.
Je prie. Mes doigts touchent ton trône.
Je tremble : tu étends vers moi ta main (20).Dans le dénuement total quelle connut à Ravensbrück en cette dernière station de son chemin de croix personnel, au Jugendlager où, malade, luttant pour survivre, elle consent pourtant à la mort, Mère Marie touche enfin à la paix. De cette sérénité, de cet apaisement total, témoigne le pauvre message, si significatif en sa sobriété et son laconisme quelle voulut faire transmettre à son père spirituel par une de ses compagnes dinfortune : " Voici mes dispositions : jaccepte pleinement, humblement la souffrance. Il doit en être ainsi. Et je veux accueillir la mort, si elle survient, comme une grâce dEn-Haut " (21).
De lêtre complexe et charnel quelle fut, Dieu, en se servant de ses passions mêmes comme dun précieux matériau or destiné à être affiné au feu de lépreuve , en lui accordant la grâce dune mort humble et consentante, a dégagé en vérité licône simple et pure que lÉglise et que nous-mêmes garderons pieusement de Mère Marie : non quelque pâle épure mais limage pleine de sens dune vivante qui se parachève en donnant librement sa vie pour ses amis : " Des martyrs allant au supplice dune âme libre par la grâce de Dieu, nous serons à nouveau " (22). Ainsi avait-elle vu et choisi sa destinée dans un poème de jeunesse.
Essentiellement, Mère Marie reste pour nous celle qui a traversé " la grande épreuve " et qui, volontairement mêlée à la foule innombrable des victimes inconnues, sest identifiée à elles jusquà la mort, jusquà la réduction en cette poudre impalpable que dispersèrent les premiers vents du printemps de la Libération. Quelles quaient été les étrangetés de son existence, nous pouvons paisiblement compter Mère Marie parmi les témoins de lAmour qui ont lavé leur robe dans le sang de lAgneau (cf. Ap 7, 14) et dont lexemple nous montre la voie.
De la sainteté, des oeuvres, de la dignité,
On nen trouve point chez moi.
Pourquoi mavoir choisie ?
Pourquoi me donner douïr cette rumeur dune armée céleste ?
Je puis seulement lever les bras.
Ne saurais dire qui a frappé à ma porte, ni quand...,
Mappelant à lutter contre tous les maux,
Contre la Mort même.
Ô coeur, connais ta devise. Quelle brille sur tes étendards :
Inscris sur ta bannière : " Nous exulterons dans le Seigneur ! "
Alors ton cantique retentira dans lembrasement des flammes,
Alors, mon coeur, tu accueilleras la Grâce (23).À notre tour, nous rendons grâces de ce cantique de foi que Mère Marie a fait retentir au milieu de la fournaise de lunivers de camps de concentration. Et il nous semble quen cette voix les sanglots des hosties anonymes se sont fondus et quenfin apaisés, ils sunissent avec elle et, par elle, à leucharistie du Fils de Dieu souffrant et victorieux.
Paru dans la revue Contacts, vol. 17, 1965.
NOTES
(1) Cet article était déjà écrit quand nous eûmes loccasion de lire lexcellent livre du Père Serge Hackel sur Mère Marie : One, of Great Price (Londres, 1965) [Nouvelle édition sous le titre Pearl of Great Price : The Life of Mother Maria Skobtsova 1891-1945, Londres et New York, 1982]. Nous ne pouvons donc nous y référer que par quelques notes. Du reste, nos renseignements ont été puisés en grande partie aux sources qui furent aussi les siennes.
(2) Les deux versions concernant la fin de Mère Marie ne sont peut-être pas contradictoires. Elles peuvent correspondre à deux étapes de son calvaire. Telle est, du moins, lhypothèse proposée par le Père Hackel. Cf. S. Hackel, One, of Great Price, pp. 129-130. Voir aussi le témoignage dInna Webster dans Mat Mariia (en russe), La Presse française et étrangère, Paris, 1947.
(3) Mat Mariia, p. 15.
(4) Gaïana Kouzmine-Karavaïva, fille ainée de Mère Marie, mourut à lâge de 21 ans, de fièvre typhoïde, à Moscou (1936). Malgré lopposition de sa mère, elle était retournée en Russie sur les conseils dAndré Gide avec lequel la famille était liée.
(5) Ibid. pp. 133-134.
(6) La presse et la radio soviétique semblent avoir parlé de Mère Marie (quoique dune façon assez fantaisiste) à plusieurs reprises depuis 1960. Une jeune étudiante française nous a dit récemment son émotion davoir été invitée, pendant un séjour détude quelle fit à Moscou, à prendre part à une réunion organisée en souvenir de Mère Marie, où furent lus ses poèmes. En Grande-Bretagne, au cours de lannée 1964, plusieurs émissions de la B.B.C. ont été consacrées à Mère Marie, avec la collaboration du Père S. Hackel.
(7) Cf. S. Hackel, op. cit., pp. 92-95. Avec Élie Fondaminsky fut également arrêté et déporté Théodore Pianov, qui reste aujourdhui lun des rares survivants à Paris parmi les proches collaborateurs de Mère Marie.
(8) L. Bouyer, La spiritualité orthodoxe et la spiritualité protestante et anglicane, Paris, Aubier 1965, p. 14.
(9) À la différence cependant de Berdiaev et Boulgakov, Élisabeth Pilenko na jamais été marxiste. Son premier mari, D. Kouzmine-Karavaïev (cf. note 11) fut social-démocrate. Elle-même adhère en 1917 au parti Socialiste-Révolutionnaire, héritier de la tradition du " populisme " russe du 19e siècle, de lidéalisme humanitaire parfois teinté de mysticisme tellurique des " narodniki ". Les traits chrétiens de ce mouvement ont été mis en lumière par N. Gorodetzky dans son ouvrage The Humiliated Christ in Modern Russian Thought (Londres, 1938), pp. 75-94. Tout en comptant une aile terroriste, le parti S.-R., dans lensemble, respectait lautonomie de 1a sphère esthétique et religieuse, et ne se présentait pas comme le dépositaire dune idéologie totalitaire.
(10) Elle fut, sans doute, lune des premières sinon la première femme orthodoxe autorisée à suivre (en partie, semble-t-il, par correspondance), les cours de lAcadémie théologique de Saint- Petersbourg.
(11) Émigré en France, D. Koumzine-Karavaïev se convertit au catholicisme romain et y fut ordonné prêtre. À certains interlocuteurs étonnés et scandalisés, Mère Marie pouvait dire, sans mentir, que sa fille aînée était lenfant dun prêtre romain et dune moniale orthodoxe.
(12) Cf. S. Hackel, op. cit., p. 74-75. La rupture de Lisa avec lintelligentsia de la Renaissance russe a été très violente avec aussi une dimension charnelle de méridionale éprise dune certaine évidence de la vie, aux antipodes du nihilisme et de lesthétisme,
(13) Ilya Ehrenbourg, dans son autobiographie, se rappelle avoir rencontré Lisa chez Alexis Tolstoï au cours de lhiver 1917. Elle le frappa par son enthousiasme pour la cause " de la justice, de lhomme et de Dieu ". Cf. Lioudi, Gody, Jizn in Novy Mir (Moscou, 1960), no 9, pp. 125-126.
(14) Son premier mariage sétait terminé quelques années plus tôt par un divorce légal. Quand elle décida de se faire religieuse, Lisa Skobtsov dut obtenir le divorce ecclésiastique de son second mari. Mais du point de vue de la loi civile, elle resta toujours lépouse de Danilo Skobtsov.
(15) Mère Marie avait eu trois enfants : Gaïana, née en Russie, et Iouri et Anastasis, " Nastia ", nés de sa seconde union. Elle perdit successivement ses deux filles en 1924 et 1936 (cf. note 4). Déporté en même temps que sa mère, Iouri est mort au camp de Büchenwald.
(16) Mère Marie, Stikhi (Poèmes), Paris, 1949, p. 39.
(17) Sa profession monastique fut reçue en mars 1932, en léglise de lInstitut de théologie Saint Serge à Paris par le métropolite Euloge, exarque à cette époque du Patriarche de Constantinople pour les églises russes en Europe occidentale. Sur les conditions qui rendirent possible cette entrée dans les ordres dune femme mariée et divorcée, cf. S. Hackel, op. cit., pp. 18-19. Les canons orthodoxes autorisent le divorce en cas dentrée dans les ordres de lun des conjoints avec consentement de lautre partie.
(18) La maison de la rue de Lourmel était à la fois un monastère, un foyer et une cantine, où lon servait des repas à un prix extrêmement modique. Cétait aussi un lieu de réunion et de rencontres. N. Berdiaev y avait transféré son Académie philosophique et religieuse. LActon orthodoxe, en tant quorganisation indépendante de la hiérarchie, ne fut fondée quen 1935. Mère Marie elle-même aurait voulu en faire une " Fraternité " de prêtres et de laïcs orthodoxes engagés dans une uvre commune.
(19) Mat Mariia, pp. 118-119.
(20) Op. cit. p. 16.
(21) Ce message était destiné au Métropolite Euloge et au Père Serge Boulgakov. Mais ce dernier mourut quelques mois avant sa fille spirituelle, en juillet 1944. Cf. Mat Mariia, p.152.
(22) Élizaveta Kouzmine-Karavaïeva, Ruth, Saint-Petersbourg, 1911, reproduit dans Mat Mariia, Stikhi, Paris, 1949.
(23) Mat Mariia, pp. 15-16.
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Dernière mise à jour : 21-10-01