Sainte Marie de Paris

Sainte Marie de Paris

Icône originale de Heather MacKean
(
Everson WA, E-U)

Mère Marie est une sainte
de notre temps
et pour notre temps :
une femme de chair
et de sang habitée
par l'amour de Dieu,
qui a su faire face
sans crainte
aux injustices du siècle.

Métropolite Antoine
de Sourozh

CANONISATION DE MÈRE MARIE SKOBTSOV

UNE VIE PASSIONNÉE

RÉFÉRENCES ET BIBLIOGRAPHIE

LE SACREMENT DU FRÈRE - PRÉFACE D'OLIVIER CLÉMENT


CANONISATION DE MÈRE MARIE SKOBTSOV

C’est avec une grande joie que nous pouvons maintenant prier : « Sainte mère Marie Skobtsov, prie Dieu pour nous ! » Le Saint-Synode du Patriarcat œcumén-ique a inscrit au rang des saints de l’Église orthodoxe mère Marie Skobtsov et trois des ses proches collaborateurs à son œuvre humanitaire à Paris avant et pendant la deuxième guerre mondiale : le père Dimitri Klépinine, Youri (Georges) Skobtsov, fils de mère Marie, et Élie (Ilya) Fondaminsky. Ils ont été arrêté pour leurs activités en faveur des Juifs en France pendant l’occupation allemande. Déportés dans les camps de concentration en Allemagne, ils y sont morts – mère Marie dans la chambre à gaz au camp de Ravensbrück le Samedi saint 31 mars 1945.

Le père Alexis Medvedkov (saint Alexis d'Ugine), décédé avant la deuxième guerre mondiale et dont les reliques ont été retrouvées intactes longtemps après sa mort, a été canonisé en même temps que mère Marie et ses compagnons.

L’annonce des canonisations a été faite à Paris le 11 février 2004 par le Conseil diocésain de l’Exarcat des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale, présidé par Son éminence l’archevêque Gabriel (de Vyder). La fête commune des nouveaux canonisés est le 20 juillet – fête du prophète saint Élie – et chacun sera également fêté le jour de son décès.

Voir la page CANONISATION DE MÈRE MARIE SKOBTSOV pour des documents sur la canonisation de mère Marie et de ses compagnons.


UNE VIE PASSIONNÉE

Mère Marie Skobstov

Née d’une famille aristocratique dans les dernières heures de la monarchie russe, instruite et cultivée, vedette des salons littéraires de Saint-Petersbourg, mariée deux fois, mère de trois enfants, divorcée, révolutionnaire, menacée de mort pendant la Révolution russe autant par les « Blancs » que par les « Rouges », exilée en Turquie, en Serbie puis en France, mère Marie était une passionnée de la vie. Devenue moniale en 1932 à l’âge de 41 ans, elle dirige sa passion pour la vie vers la Vie, le Crucifié-Ressuscité, et elle devient un apôtre de l’amour du prochain par le « sacrement du frère ».

Elle se donne corps et âme pour tous les rejetés de la société : les pauvres, les sans-abri, les handicapés, les alcooliques, les prostituées, les drogués, les criminels, les malades mentaux et, en dernier lieu, en pleine guerre mondiale, les Juifs persécutés pendant l’occupation allemande de la France. Son monastère était nul autre que le « désert du cœur des hommes ». Arrêtée par l’occupant, déportée en Allemagne, elle meurt dans le chambre à gaz au camp de concentration de Ravensbrück le Samedi saint 31 mars 1945. Mère Marie est morte comme elle a vécu, suivant son Maître jusqu’au Golgotha pour ses bien-aimés.

Sainte mère Marie de Paris, prie Dieu pour nous !

Nous présentons aux Pages Sainte Marie de Paris des extraits du livre Mère Marie Skobtsov, Le sacrement du frère (Éditions du Cerf/Éditions le Sel de la Terre, 2001) :

Nous présentons aussi des souvenirs et témoignages de Mère Marie.

La page « Lourmel, 26 octobre 1936 » est une mise en scène d'Olga Lossky de la vie quotidienne à l'hospice fondé par mère Marie au 77, rue de Lourmel dans le XVe arrondissement de Paris.

Des aperçus des vies de saint Dimitri Klépinine, de saint Élie Fondaminski et de saint Youri (Georges) Skobtsov, sont présentés à partir de divers témoignages et souvenirs.

Une lecture de l'icône des quatre saint néo-martyrs de France permet de mieux apprécier l'icône écrite par Marie Struve et qui figurait à la glorification solennelle des nouveaux canonisés, qui a eu lieu à la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky à Paris les 1er et 2 mai 2004.

Nous vous proposons également l’essai « Le sacrement du frère », par le Métropolite Daniel (Ciobotea) de Moldavie, texte qui, sans mentionner Mère Marie, rejoint l'esprit de sa vie et de ses écrits.

En complément à ces pages dévouées à Mère Marie et ses compagnons, nous présentons un aperçu de la vie de saint Alexis d'Ugine, qui fut canonisé en même temps que Mère Marie.


RÉFÉRENCES ET BIBLIOGRAPHIE

Nous recommandons vivement les livres Mère Marie Skobtsov, Le Sacrement du frère et Le Jour du Saint-Esprit, qui contiennent les plus importants écrits de Mère Marie.

Le Sacrement du frère inclut le texte complet de la biographie de Mère Marie par Hélène Arjakovsky-Klépinine et 230 pages de textes et de poèmes de Mère Marie elle-même, ainsi que des illustrations, dont plusieurs dessins de Mère Marie.

Sainte Marie de Paris : Le Jour du Saint EspritSainte Marie de Paris (Mère Marie Skobtsov 1891-1945), Le Jour du Saint-Esprit. Préface de S.E. Monseigneur Gabriel de Comanes — Introduction par Élisabeth Behr-Sigel — Ouvrage dirigé par Paul Ladouceur. Éditions du Cerf, 2011, 480 p. Ce livre rassemble des écrits de Mère Marie pour la plupart inédits en français : récits autobiographiques, pièces-mystères, essais théologiques, articles polémiques destinés à « ouvrir les yeux des aveugles », ainsi que des souvenirs de proches parents et de compagnons. « Je ne veux pas être pour vous un souvenir, écrivait la moniale quelque temps avant son arrestation, mais un appel. » Disponible en librairie et sur internet.

Au Québec, écrivez-nous au thabor (arobase) megaweb . ca.

Nous recommandons aussi le site Mère Marie en russe : http://www.mere-marie.com/.


1. TEXTES DE SAINTE MARIE DE PARIS
(en français)

Mère Marie Skobtsov, « Le second commandement de l’Évangile », « Les soldats » (extraits), « Poèmes », « Le jour du Saint-Esprit  : Troisième partie », Contacts, vol. 17, no 51, 1965, pp. 194-232.

Mère Marie Skobtsov, Le sacrement du frère. Éditions du Cerf/ Le Sel de la Terre, 2001, 312 pp.

Contient :

Les différents types de vie religieuse
Le second commandement de l’Évangile
L'ascétisme
De l'imitation de la Mère de Dieu
Mystique des relations humaines
La croix contre la faucille et le marteau - Le sens du travail
Vers un nouveau monachisme I - Au cœur du monde
Vers un nouveau monachisme II - L'amour sans limites
Les pauvres en esprit
L'appel de la liberté
Justification du pharaïsme
La guerre comme révélation
Naissance et mort
Les sources de l'acte créateur
(Récit) L'invicible
(Poèmes) Sur la vie
(Poèmes) Sur la mort

Mère Marie Skobtsov, « Naissance et mort », Buisson Ardent, les Cahiers Saint-Silouane l'Athonite, Pully, Suisse, no 4, 1998, pp. 35-42.

Mère Marie Skobtsov, « Poèmes » et « Le présent et l'avenir de l'Église », Le Messager orthodoxe, No 140, 2004.


2. BIOGRAPHIES, SOUVENIRS ET ÉTUDES

« Acte synodal de canonisation des nouveaux saints », Contacts, Vol. 56, No. 208, 2004.

« Actes du colloque sur les nouveaux saints de l'Église orthodoxe en Europe occidentale (Institut Saint-Serge, 20 juin 2004) », Contacts, Vol. 56, No 208, 2004.

Arjakovsky-Klépinine, Hélène, « L'étoile de David : Mère Marie  Skobtsov et le destin du peuple juif », Contacts, Vol. 52, 2000.

Arjakovsky-Klépinine, Hélène, « Mère Marie Skobtsov (1891-1945) : La joie du don », dans Mère Marie Skobtsov, Le sacrement du frère, Cerf/ Le Sel de la Terre, 2001. pp. 15-69.

Arjakovsky-Klépinine, Hélène, « Le chemin de sainteté du père Dimitri Klépinine », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Arjakovsky-Klépinine, Hélène, Et la vie sera amour, Destin et lettres du père Dimitri Klépinine », Cerf/Le sel de la terre, 2005. 216 p.

Behr-Sigel, Élisabeth, « Pour le 20e anniversaire de la mort de Mère Marie Skobtsov », Contacts, vol. 17, no 51, 1965, pp. 178-193.

Behr-Sigel, Élisabeth, « Mère Marie Skobtsov (1891-1945) », Le Messager orthodoxe, no 111, 1989, pp. 56-72.

Behr-Sigel, Élisabeth, Un moine de l’Église d’Orient, Éditions du Cerf, 1993, passim.

Behr-Sigel, Élisabeth, « Mère Marie Skobtsov et le père Lev Gillet », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Bobrinskoy, Boris, « Sainteté et canonisation », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Clément, Olivier, « Liminaire  : Dans le désert des cœurs », Contacts, vol. 17, no 51, 1965, pp. 170-177.

Desanti, Dominique, La sainte et l'incroyante, Rencontres avec mère Marie, Bayard, 2007. 253 p.

de Gaulle, Geneviève, « Mère Marie (1891-1945) », Voix et Visages, no 102, Paris, 1966, pp. 1-3.

Fédotov, Georges, « Élie Fondaminsky dans l'émigration », Le Messager orthodoxe, no 140, 2004.

Gabriel, archevêque de Comane, « Déclaration officielle » et « Les nouveaux saints », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Hackel, Serge, « Mère Marie Skobtsova (1891-1945) », Service Orthodoxe de Presse, 1967.

Hackel, Serge, « Les saints martyrs Marie et Georges », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Krivochéine, Xénia, La Beauté salvatrice, Mère Marie (Skobtsov), Le Cerf, 2012. 107 p.

Lascroux, Rosane, « Témoignage sur la détention de mère Marie », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Ladouceur, Paul, « L'expérience et l'idée de la mort chez sainte Marie de Paris », Contacts, vol. 57, no. 211, 2005.

Maksimov, Dmitrii E., « Une Héroine » [?], (Lyons, 1946).

Motchoulsky, Constantin, « Mère Marie Skobtsoff  : Souvenirs [1932-1944] », Contacts, vol. 29, No 100, 1977, pp. 331-344.

Motchoulsky, Constantin, « Souvenirs de C. Motchoulski sur mère Marie »,  Le Messager orthodoxe, No. 141, 2004.

Pery d'Alincourt, Jacqueline, « Témoignage sur mère Marie à Ravensbrück »,  Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Plekon, Michael, « Le sacrement du frère/de la soeur dans la vie et la pensée de Paul Evdokimov et de mère Marie Skobtsov », Contacts, No 205, 2004.

Smith, T. Stratton, Mère Marie, nonne et rebelle, trad. R. Jouan (Paris : Presses de la Cité, 1965). Traduction de The Rebel Nun : The Moving Story of Mother Maria of Paris.

Struve, Nikita, « Les nouveaux saints orthodoxes de France » et « Un grand événement », Le Messager orthodoxe, no 140, 2004.

Struve, Nikita, « Une sainte vie, une sainte mort : Élie Fondaminski », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

Varaut, Laurence, Mère Marie, 1891-1945, St. Petersbourg- Paris-Ravensbrück , Éditions Perrin, 2000. 169 pp.

Verdier, Jeannette, « Un témoignage sur les derniers jours de Mère Marie » (Lettre à M. Dimitri Skobtsov, 4 avril 1945), Le Messager orthodoxe, no 132, 1998.

Victoroff, Tatia, « Saint Alexis Medvedkov », « Saint Dimitri Klépinine » et « Mère Marie, poète », Le Messager orthodoxe, no 140, 2004.

Zander, Valentine, « Mère Marie, mère des pauvres (1891-1945) », Le Messager orthodoxe, No 21-22, 1963.


MÈRE MARIE SKOBTSOV,

LE SACREMENT DU FRÈRE

PRÉFACE D'OLIVIER CLÉMENT

Mère Marie est morte à Ravensbrück en 1945. A-t-elle pris la place d’une autre femme désignée pour le four crématoire ou a-t-elle été embarquée par hasard? Même sa mort échappe aux hagiographes. Elle avait espéré longtemps pouvoir survivre pour œuvrer à ce que la guerre lui semblait rendre possible un rapprochement en profondeur entre l’Occident et la Russie. Mais, les dernières semaines, donnant son pain pour du fil, elle s’était mise à broder, comme une ordalie, une étrange icône représentant la Mère de Dieu portant dans ses bras Jésus — Jésus crucifié.

Pour beaucoup, la vie de Mère Marie n’avait été qu’un long scandale. Cette ancienne socialiste-révolutionnaire, mariée deux fois, devenue chrétienne sans avoir, au fond, jamais cessé de l’être, restait une intellectuelle de gauche, anarchique jusque dans sa mise sa sensibilité révolutionnaire, son amitié pour les Juifs, choquaient non seulement l’émigration de droite, mais nombre de jeunes orthodoxes nostalgiques d’un ordre total, organique et sacré.

Cette moniale, qui dénonçait dans la vie de la plupart des monastères un médiocre ersatz de vie familiale, scandalisait les natures éprises de contemplation solitaire et d’opus dei; c’est que, pour elle, il s’agissait de refuser tout confort — qu’il soit bercement liturgique ou paix d’une clôture — pour vivre jusqu’au bout, jusqu’à la mort, le grand risque de la pauvreté, la grande invention de l’amour. Pour s’insérer sans retour dans la " dévastation ", l’anéantissement du Dieu qui s’est fait homme par folie d’amour.

Immense, violente et passionnée, la vitalité de cette femme n’a cessé d’être un bondissement d’amour. Un amour non pas progressivement apaisé mais crucifié, comme dilaté à l’infini et transformé en maternité spirituelle. Mère, cette jeune fille révolutionnaire l’était déjà, qui protégeait de la police les étudiants pauvres de Yalta, apprenait à lire aux ouvriers de Saint-Petersbourg, épousait à dix-huit ans — par une impulsion démesurée — un intellectuel révolutionnaire pour le sauver de l’alcool et de la déchéance; le grand poète Alexandre Blok, qu’elle aimait d’une déchirante pitié, ne lui demanda-t-il pas de passer chaque jour sous ses fenêtres en pensant à lui "comme une mère" ?

Seul peut-être son second mariage, au cœur de la guerre civile, a été pure passion et désir de protection. Mais bientôt sa maternité, blessée par la mort de deux filles très aimées, va reprendre le dessus et trouver tout son sens dans le second commandement de l’Évangile — l’amour du prochain. "Je sens que la mort de mon enfant m’oblige à devenir une mère pour tous ", écrivait-elle. Plus tard, elle verra le prototype de cet amour dans celui de la Mère de Dieu au pied de la croix, contemplant dans le Crucifié à la fois son fils et son Dieu. De la même manière, disait-elle, nous devons déceler en tout homme à la fois l’image de Dieu et le fils qui nous est donné en "compassion ". Le thème de sa dernière icône à Ravensbrück.

" Mon sentiment pour tous est maternel ", écrivait Mère Marie. Pour tous : les dockers de Marseille, les travailleurs des mines de fer des Pyrénées, les fous, les drogués et les alcooliques qu’elle allait consoler la nuit dans les bouges, qu’elle amenait chez elle pour les bercer comme des enfants. Tous: les Juifs persécutés, marqués de l’étoile jaune, et ses compagnes de Ravensbrück. Combien lui semblait vaine, devant tant de détresse, l’opposition rebattue entre l’amour du prochain et l’amour du lointain, entre la charité concrète – rencontre de deux personnes — et l’action sociale méthodiquement organisée.

Pour Mère Marie, il ne fallait pas opposer, mais additionner, multiplier. L’amour ne se divise pas. Elle qui voulait aimer chacun comme un fils savait organiser efficacement, que ce soit l’Action orthodoxe — avec ses maisons d accueil et de repos, son réseau d’amitiés —, le combat pacifique de la résistance spirituelle sous l’Occupation, ou encore, dans les camps d’esclavage et de mort, ces humbles cercles d’étude où les prisonnières, retrouvant le goût de la beauté et de la pensée gratuites, se sentaient suprêmement libres.

Mère Marie prend place dans une grande tradition orthodoxe — celle de l’amour du prochain vécu et souffert jusqu’à la folie. Jusqu’à la folie en Christ. On le sait: dans le monachisme orthodoxe, la tradition organisée a pour nerf la contemplation solitaire qui consume l’homme dans la réalisation du premier commandement — l’amour de Dieu — afin qu’il devienne comme une colonne d’intercession reliant la terre et le ciel, et que sa seule existence soit pour la société et l’univers une bénédiction secrète — parfois manifestée dans le ministère charismatique du père spirituel, le starets.

Mais cette tradition ascétique est sans cesse menacée par l’orgueil et le dessèchement, par l’idolâtrie des prouesses et des états spirituels, par le mépris de la vie et de la nature. Elle risque aussi de s’installer dans la paix et l’équilibre d’un cénobitisme qui s’isole — en commun — à la fois de l’amour du monde et du combat spirituel, " plus dur que la bataille des hommes ". C’est pourquoi Dieu lui-même ne cesse de mettre en question cette tradition, de l’éprouver, voire de l’humilier, en faisant surgir les témoins — simples ou géniaux, mais toujours créateurs de vie — d’un amour total du prochain.

Les vies des Pères du désert montrent souvent le Christ lui-même envoyer les plus grands ascètes s’instruire auprès d’un ouvrier, d’une mère de famille, d’un brigand qui, vivant comme des hommes parmi les hommes, savent — peut-être ne l’ont-ils su qu’une seule fois — aimer réellement leur prochain. Humilité, liberté, spontanéité folle de l’amour dans le refus du pharisaïsme —telle est la " folie en Christ" qui, dans la Russie du 20e siècle, a souvent pris la dimension d’un prophétisme n’hésitant pas à intervenir, abruptement, dans la vie politique et sociale...

C’est bien dans cette tradition que se situait consciemment Mère Marie, comme le montrent les vies de saints qu’elle avait choisi de rédiger. À saint Jean Cassien se hâtant, les yeux pieusement clos, vers son rendez-vous avec le Seigneur, elle préférait, avec le peuple russe, saint Nicolas désembourbant — selon la légende —la charrette d’un paysan au risque de manquer sa rencontre avec Dieu. Car Dieu était dans le charretier. Mère Marie aimait aussi raconter l’histoire de Sérapion, un moine de l’Égypte ancienne qui, afin de libérer un homme emprisonné pour dettes, n’avait pas hésité à vendre l’Évangile — son seul bien.

Les textes publiés dans ce livre, Le Sacrement du frère, le prouvent. Mère Marie a vécu la théologie de la rencontre et le vingt-cinquième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu avec autant de résolution simple qu’un Dietrich Bonhoeffer. Comme lui, elle s’est engagée dans l’histoire, dans la résistance organisée — résistance spirituelle qu’elle refusait de séparer de la résistance militaire. Mais elle reste fondamentalement " orthodoxe>) par sa ferveur mystique, son amour pour le Crucifié-Ressuscité, son sens de la croix et de la croix de gloire comme point central de l’histoire, son ouverture au dynamisme de l’Esprit.

" Orthodoxe ", elle le reste aussi par sa souffrance, son soupir, ses gémissements ineffables, enfin par sa rigueur ascétique. Mère Marie, en effet, savait bien que le regard de l’amour désintéressé découvre toujours dans le prochain non seulement l’image de Dieu, mais l’action caricaturale du diable, et que, par conséquent, une rencontre authentique ne suffit pas ; pour que la rencontre devienne "sacrement du frère ", il faut le puissant exorcisme de l’Église, la lutte spirituelle la plus dure. C’est pourquoi l’ascèse de la rencontre dont elle esquisse les grandes lignes dans son étude sur " Le second commandement de l’Évangile" constitue un apport important à la pensée chrétienne de notre époque.

Au cœur de l’histoire spirituelle de l’orthodoxie, le destin de Mère Marie récapitule et prophétise. Pobédonostsev, le redoutable procureur du Saint-Synode dont elle fut, enfant, la pupille aimante et aimée, lui avait enseigné l’amour du prochain contre l’amour du lointain ; elle découvrit qu’il aimait l’homme contre l’humanité. Les révolutionnaires lui enseignèrent l’amour du lointain ; la révolution lui montra qu’ils aimaient l’humanité contre l’homme. La Renaissance russe lui donna le goût du spirituel — même révolutionnaire, elle ne fut jamais matérialiste —, mais c’était un spirituel exsangue, sans engagement de vie ni puissance de création sociale.

C’est pourquoi, au-delà de nos peurs et de nos divisions, Mère Marie nous appelle — dans la diversité des charismes — à la totalité de l’amour, à un amour qui ne néglige pas le conditionnement matériel et social de l’homme. Mère Marie, qui ne prêchait pas mais aimait, n’a jamais oublié que seul vaut ce qui, dans la liberté et la communion, rend l’hommage plus ressemblant à l’image de Dieu en lui. Il y a là, pour l’avenir de l’orthodoxie, un témoignage prophétique.

Prophétique, le destin de Mère Marie l’est aussi pour les relations mystérieuses de l’Église et du peuple juif. Pour Mère Marie, le fait que des chrétiens acceptent volontairement de souffrir et de mourir pour et avec les Juifs hâtait le moment eschatologique où le vieil Israël reconnaîtrait son Messie dans le Crucifié. Interrogé par un policier allemand sur l’aide qu’il apportait aux Juifs, le père Dimitri Klépinine, compagnon de service de Mère Marie, lui répondit doucement en montrant la croix qu’il portait sur sa soutane : " Et ce Juif-là, vous le connaissez ? "

Le père Dimitri est mort à Dora, une dépendance de Buchenwald, le 9 février 1944. Leur ami commun, le Juif Élie Bounakov-Fondaminski, un des penseurs russes les plus intéressants de l’entre-deux-guerres, demanda le baptême au camp de Compiègne, mais refusa une évasion que sa maladie rendait possible. Il voulut partager le sort de son peuple. Il disparut dans les camps de la mort, pratiquant — en vrai Israélite — ce que la mystique juive et le Notre Père appellent " la sanctification du nom ". C’était l’époque où le patriarche de Constantinople demandait à tous les évêques qui se trouvaient sous sa juridiction dans l’Europe occupée par les Allemands de faire l’impossible pour sauver les Juifs.

" Les chrétiens s’interposent entre le Christ et les Juifs, dissimulant à ceux-ci l’image authentique du Sauveur ", avait écrit quelques années auparavant un des amis et des maîtres de Mère Marie, le philosophe Nicolas Berdiaev. Mère Marie et ses amis ont été de ces chrétiens de toutes confessions qui, au temps du grand massacre, ont commencé — par un service désintéressé — à révéler aux Juifs le vrai visage de Jésus.

La vie et la mort de Mère Marie sont aussi prophétiques pour nous, orthodoxes en Occident, pour tant de jeunes qui souhaitent l’amour et le risque, mais ne savent plus où trouver Dieu. Dieu est au centre, Il est au cœur des êtres et des choses, dans la densité même de la matière, dans la souffrance et la création partagées, nous dit Mère Marie, significativement éveillée par Tagore, dès 1915, à la puissance souveraine du second commandement. L’Église n’est rien d’autre que le monde en voie de déification; dans l’Église, le monde n’est plus un tombeau, mais une matrice.

Cette transfiguration du monde exige la contemplation —mais une contemplation créatrice —, l’amour — mais un amour actif—, la compassion personnelle la plus déchirante et la réinventions de la vie; car il s’agit de donner aux hommes non seulement le pain, mais la beauté, le risque et la fête.

Mère Marie, ne l’oublions pas, savait créer ces lieux privilégiés où la vie circule et s’embrase. Elle les embellissait d’icônes et de tapisseries. Elle écrivait sans cesse: des poèmes, mais aussi de véritables " mystères " qui attendent toujours d’être joués.

Mère Marie n’était pas une activiste, mais une poétesse de la vie, toujours au cœur du lieu créateur où se réalise cette " sainteté qui aurait du génie ", tant souhaitée par l’une de ses contemporaines, Simone Weil, Juive éprise du Christ, de la justice, de la pauvreté, de la beauté, et dont le destin — même s il est loin d avoir connu la même plénitude — n’est pas sans analogie avec le sien.

Le destin de Mère Marie souligne l’extraordinaire diversité de l’orthodoxie contemporaine. Il pose aussi un très réel problème — pour aujourd’hui et demain — à l’Église orthodoxe: celui de nouvelles formes de vie monastique où le second commandement de l’Évangile occuperait la place centrale.

Mère Marie a voulu devenir moniale non pour assumer la tradition monastique érémitique ou cénobitique — encore moins celle-ci que celle-là — mais pour manifester son engagement sans retour. Pour se vouer, se donner totalement. Inévitablement, elle s’est trouvée en contradiction avec les attitudes traditionnelles. Ce qu’elle souhaitait, n’est-ce pas à nous de le réaliser?

Lorsque le métropolite Euloge reçut sa profession monastique, il lui donna pour séjour ascétique " le désert des cœurs humains ". Ce que Mère Marie a souhaité, mais avec plus de véhémence et de force créatrice, un sens plus aigu — presque anarchique — de la liberté dans le Saint-Esprit, c’est un peu ce que le christianisme occidental a, depuis lors, cherché dans de petites fraternités charismatiques. N’y a-t-il pas là un appel pour aujourd’hui ?

À côté de la tradition des grands " silencieux " et nourrie par elle — source plus que jamais nécessaire —, n’avons-nous pas besoin de grands créateurs d’amour, de grands créateurs de vie pour labourer et féconder " le désert des cœurs " ? Il n’est plus temps d’opposer.

Un dernier mot, lui aussi contre les hagiographes. Si nous aimons, si nous vénérons Mère Marie, ce n’est pas malgré son désordre, ses étrangetés, ses passions. C’est à cause d’eux qui la font — parmi tant de morts pieux, tant de morts suaves — extraordinairement vivante. Laide et sale, forte, dense et drue — oui, vivante.

Ses passions, sa compassion, sa passion.

OLIVIER CLÉMENT

Extrait du livre
Mère Marie Skobtsov, Le sacrement du frère
© Éditions du Cerf et Éditions Le Sel de la Terre, 2001.

Reproduit avec autorisation.


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Dernière mise à jour : 07-10-13.